Gens de Smiley (Les)

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«Rien n'est plus dangereux, se plaisait à dire George Smiley aux jeunes recrues du service secret britannique, qu'un vieil espion pressé.» Ici, le vieil espion, dans ce roman, c'est George Smiley lui-même toujours aussi replet, aussi prospère, aussi perspicace, aussi inquiet - et, à n'en pas douter, aussi dangereux.
Un coup de téléphone en pleine nuit vient le tirer de sa retraite. Sur une pelouse de Hampstead, un quartier résidentiel de Londres, on a retrouvé le cadavre d'un vieil émigré balte, un ancien général qui a travaillé jadis pour Smiley. Les nouveaux chefs du Cirque - c'est le nom dont le Carré désigne les services secrets britanniques - ne donnent à Smiley qu'une consigne : étouffer l'affaire et non la résoudre.
Mais comment faire taire ces fantômes de son passé qui l'appellent du fond des ombres, ces obscurs, ces sans-grade qui jadis étaient ses agents, les gens de Smiley ? Il se trouve une fois de plus déchiré entre des exigences personnelles et les impératifs d'une vieille fidélité à un service dont il a été le chef. On retrouve ici les ingrédients familiers aux lecteurs de le Carré : la tension qui vous dessèche la bouche, le perpétuel sens du paradoxe. Et surtout dans ce troisième volet de la «trilogie des Smiley», ce sens de l'humour, cette humanité, cette compassion pour ce que le Carré appelle la «condition ambiguë de l'agent secret» et que jamais on n'a perçue plus forte que pour ces Gens de Smiley, ces soutiers de l'espionnage, ces défenseurs acharnés de causes éternellement perdues.
Publié le : lundi 19 mars 2012
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021076264
Nombre de pages : 432
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ISBN 9782021076134
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ISBN 9782021076271
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Pour mes fils Simon, Stephen, Timothy et Nicholas, avec tendresse.
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Deux événements apparemment sans rapport présidèrent au rappel de Mr George Smiley de la retraite équivoque où il était cantonné. Le premier se situait, dans lespace, à Paris, et dans le temps durant létouffant mois daoût où les Parisiens, par tradition, abandonnent leur cité au soleil brûlant et aux cars bondés de touristes. Par lun de ces jours daoût  le quatrième, et à midi précis car lhorloge dune église sonnait et la cloche dune usine lavait tout juste précédée  dans un quartier jadis célèbre pour son importante population démigrés russes les plus pauvres, une femme trapue dune cinquantaine dannées, portant un sac à provisions, émergea des ténèbres dun vieil entrepôt et, pleine de son énergie et de sa réso lution habituelles, sengagea sur le trottoir en direction de larrêt dautobus. La rue était étroite et grise ; aux fenêtres, les volets étaient fermés ; il y avait deux ou trois petits hôtels de passe et beaucoup de chats. Cétait, on ne sait pourquoi, un endroit dun calme particulier. Lentrepôt, puisquil abritait des denrées périssables, était resté ouvert pendant les vacances. La chaleur, empestée par les gaz déchappement et que ne venait pas purifier la moindre brise, montait vers la femme comme dune cage dascen seur, mais on ne lisait sur ses traits résolument slaves aucune récrimination. Elle nétait ni vêtue ni bâtie pour la fatigue dune chaude journée, puisquelle était pour tout dire plutôt courtaude et grosse, si bien quelle tanguait un peu en avan çant. Sa robe noire, dune austérité ecclésiastique, navait ni ceinture ni rien qui vînt légayer, sauf une touche de dentelle blanche au col et, sur la poitrine, une grande croix
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métallique souvent palpée mais sans valeur intrinsèque. Ses chaussures craquelées, qui se tendaient aux coutures lorsquelle marchait, frappaient lasphalte dun pas sévère qui résonnait entre les maisons fermées. Son sac râpé, plein depuis le début de la matinée, lui imposait une légère gîte sur tribord et indiquait quà nen pas douter elle avait lhabi tude des fardeaux. Pourtant il y avait chez elle quelque chose de gai. Ses cheveux gris étaient rassemblés en chi gnon sur sa nuque, mais il restait une mèche mutine qui battait sur son front au rythme de son pas dandinant. Un humour robuste éclairait ses yeux bruns. Sa bouche, au dessus dun menton de lutteuse, semblait prête à sourire au moindre prétexte et à tout moment. Parvenue à son arrêt dautobus habituel, elle posa par terre son sac à provisions et, de la main droite, se massa la croupe juste là où elle rejoignait les reins, un geste qui lui était familier encore quil ne lui apportât que peu de sou lagement. Le haut tabouret de lentrepôt où elle travaillait chaque matin comme pointeuse navait pas de dossier et de plus en plus, elle en ressentait le manque. « Maudit », mur muratelle à la partie de son corps qui la gênait. Layant frictionnée, elle se mit à plier ses coudes noirs derrière elle comme un vieux corbeau des villes prêt à senvoler. « Mau dit », répétatelle. Puis, se rendant compte soudain quon lobservait, elle pivota sur ses talons et leva les yeux vers lhomme solidement bâti dont la haute silhouette se dressait derrière elle. Il était le seul autre voyageur à attendre et dailleurs, pour linstant, la seule autre personne à se trouver dans la rue. Elle ne lui avait jamais parlé, et pourtant son visage lui était déjà familier : si grand, si incertain, si couvert de sueur. Elle lavait vu la veille, elle lavait vu lavant veille et, qui sait, peutêtre aussi le jour davant  mon Dieu, elle nétait pas un agenda ambulant ! Depuis trois ou quatre jours, ce géant nerveux et désarmé, attendant un bus ou rôdant sur le trottoir devant lentrepôt, était devenu pour elle un personnage de la rue ; et qui plus est, un personnage dun genre quelle reconnaissait, même si elle navait pas encore repéré lequel. Elle trouvait quil avait lair traqué,
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comme tant de Parisiens en ce tempslà. Elle lisait une telle peur sur leurs visages, dans la façon dont ils marchaient sans oser pourtant se saluer. Peutêtre étaitce la même chose partout, elle nen savait rien. Et puis, plus dune fois, elle avait senti lintérêt quil éprouvait pour elle. Elle sétait demandé sil était de la police. Elle avait même songé à lui poser la question, car elle avait cette effronterie des gens des villes. Son attitude lugubre évoquait la police, tout comme le costume taché de sueur et limperméable inutile qui pendait sur son bras comme un manteau duniforme. Si elle avait raison, et sil était bien de la police, alors  et ça nétait pas trop tôt  ces idiots réagissaient enfin à la vague de pillage qui depuis des mois transformait en pétaudière son inventaire des stocks. Mais linconnu la dévisageait depuis un moment. Et il continuait. « Jai le malheur de souffrir du dos, monsieur, finitelle par lui confier dans son français lent et à larticulation clas sique. Ce nest pas un grand dos, mais la douleur est dispro portionnée. Vous êtes médecin, peutêtre ? Ostéopathe ? » Làdessus elle se demanda, en levant les yeux vers lui, sil nétait pas malade et si sa plaisanterie nétait pas dépla cée. Sa mâchoire et son cou luisaient dun éclat huileux et il y avait une sorte dobsession aveugle dans ses yeux pâles. On aurait dit quaudelà delle il contemplait quelque secret ennui qui le tracassait. Elle allait lui demander : Vous êtes peutêtre amoureux, monsieur ? Votre femme vous trompe ?  et, en fait, elle envisageait de lentraîner dans un café pour boire un verre deau ou une tisane  lorsquil se détourna avec brusquerie pour regarder derrière lui, puis pardessus sa tête à elle, de lautre côté. Et elle se dit quil avait vraiment peur, quil nétait pas seulement traqué mais affolé ; alors peutêtre nétaitil pas du tout un policier mais un voleur  bien que la différence, elle le savait bien, ne fût souvent que légère. « Votre nom est Maria Andreyevna Ostrakova ? » lui demandatil soudain, comme si la question leffrayait. Il parlait français, mais elle avait compris que pas plus pour lui que pour elle ce nétait sa langue maternelle, et la
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façon correcte dont il prononça son nom, y compris le patronyme, lalerta déjà quant à son origine. Elle reconnut aussitôt lintonation et les mouvements de la langue et elle identifia trop tard, et avec un profond tressaillement inté rieur, le genre de personnage quelle navait pas réussi à cataloguer. « Si cest le cas, qui diable êtesvous donc, vous ? » répli quatelle, la mâchoire en avant et en le regardant de travers. Il sétait approché dun pas. Leur différence de taille apparut soudain absurde. Tout comme la façon dont les traits de lhomme trahissaient son caractère déplaisant. De la position inférieure où elle se trouvait, Ostrakova pouvait déceler sa faiblesse tout autant que sa peur. Son menton moite sétait crispé, sa bouche sétait tordue pour lui donner lair fort, mais elle savait quil ne faisait que cacher une incurable lâcheté. On dirait un homme qui sarme de cou rage pour commettre un acte héroïque, songeatelle. Ou bien un acte criminel. Cest un homme incapable dune réaction spontanée, se ditelle. « Vous êtes née à Leningrad le 8 mai 1927 ? » demanda létranger. Sans doute ditelle oui. Par la suite elle nen était plus sûre. Elle vit son regard effrayé se braquer sur le bus qui approchait. Et encore une indécision proche de la panique semparer de lui et lidée lui vint  ce qui à la longue se révéla comme une manifestation de quasiclairvoyance  quil songeait à la pousser sous les roues. Il nen fit rien, mais il posa quand même sa question suivante en russe  et sur le ton brutal des fonctionnaires de Moscou. « En 1956, vous aton accordé lautorisation de quitter lUnion soviétique pour aller soigner votre mari malade, le traître Ostrakov ? Et pour certaines autres raisons ?  Ostrakov nétait pas un traître, répliquatelle en lui coupant la parole. Cétait un patriote. » Et dun geste ins tinctif, elle ramassa son sac à provisions en serrant dure ment la poignée. Linconnu poursuivit, et dune voix très forte, pour vaincre le vacarme du bus : « Ostrakova, je vous transmets le bonjour de votre fille Alexandra à Moscou, ainsi que de
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