Hélium

De
Publié par

Caroline est cancérologue. Peut-être parce le crabe a eu raison de sa mère. Le combat contre le cancer, elle l’a fait sien tous les jours. Caroline dévore la vie. Sa force, elle la puise dans son amour pour Victor, lui-même gynécologue, qu’elle épouse, et pour Nicolas, l’enfant qu’ils ont ensemble.
Mais surgit Gabrielle : une patiente que Victor lui adresse et qu’elle libère d’une tumeur au sein ; Gabrielle, danseuse de ballet au physique de princesse aztèque ; Gabrielle dont l’irruption va bouleverser leurs vies… D’un lien ambigu, nourri par la peur de la maladie et la culpabilité, naît entre ces deux femmes qui cherchent à s’affranchir de la pesanteur une passion obsessionnelle et dévorante.
Seront-elles capables d’en assumer la légèreté ?
Publié le : dimanche 21 février 2016
Lecture(s) : 1
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791026204138
Nombre de pages : non-communiqué
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Alexandra PAGET-DEBEN Hélium
© Alexandra PAGET-DEBEN, 2016
ISBN numérique : 979-10-262-0413-8
Courriel : contact@librinova.com
Internet : www.librinova.com
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
« La légèreté, c’est assez difficile à réussir. Dans la vie comme dans les livres. »
Françoise Sagan « Hélium : gaz rare, parmi les plus légers de notre atmosphère. Constituant principal du soleil. » Manuel de chimie, cours de seconde.
À M-Ch., qui s’est battue jusqu’au matin…
À Emmanuel, évidemment.
Prologue Elle n’était pas à son aise, la jeune interne qui me conduisait à son bureau, au fond du service. Presque jolie, émouvante en tout cas, avec son gros pull à col roulé tricoté main sous sa blouse blanche, ses cheveux plats lissés de chaque côté des tempes par des barrettes de petite fille, et ses yeux bleus. Elle me céda poliment le passage avant de refermer la porte sur nous. Je ne me souviens plus si elle m’invita à m’asseoir. Elle a dû. On ne demande pas à quelqu’un debout : — Vous savez que votre mère va mourir ?
Je ne sais plus si je l’ai regardée. Mais je me rappelle que j’ai répondu vaguement oui, sans rien ajouter.
J’ai eu la lâcheté, ou le courage, de répondre par l’affirmative à cette phrase insensée au lieu de m’insurger, de m’opposer à ça, cette horreur qui était en train de se produire, je le savais sans trop y croire. J’aurais dû me forcer à ne pas écouter ma raison, refuser l’évidence, ne pas vouloir me protéger, ne pas me résigner, ne pas subir. Et puis quel rapport cela pouvait bien avoir avec ma douce, qu’on m’avait couchée sur un lit d’eau, avec ce corps si long, encore plus long de ne presque plus rien peser, avec cette femme élégante quand même ? Elle demandait sans cesse son poudrier et faisait encore le geste de se maquiller, lissait d’un geste inconscient le rebord de son drap pour éliminer tout faux pli. Cette femme drôle qui le restait et me faisait rire quand même, peut-être plus que jamais avec cet esprit décalé que la morphine aiguisait. Quel rapport tout cela pouvait-il bien avoir avec ma folle mère, étendue à deux pas, que j’entendais chanter du bureau, un peu faux et à pleins poumons, enfin ce qui lui en restait, sur les disques que je lui passais ? Quel rapport avec le regard vert, rendu si pur par l’absence de nourriture et les drogues, qui ne se retrouvait qu’au son de ma voix ? J’ai dit oui… J’ai admis cette chose impossible, monstrueuse, et c’est peut-être cela qui ne l’a pas empêchée de s’éloigner si vite…
Après j’ai marché longtemps dans les couloirs de l’hôpital, les écouteurs de mon baladeur vissés aux oreilles, le volume à fond. Rien, jamais, n’a ressemblé depuis à cette errance musicale, pleine de larmes qui ne voulaient pas sortir, pleine de ce départ annoncé et de l’avant-goût de la solitude qui allait m’accompagner partout désormais. Et puis je suis retournée la voir. Elle respirait avec difficulté, au milieu des perfusions, en fixant d’un air extasié des fleurs violettes et néanmoins imaginaires sur les murs jaunes, bien réels eux, de sa chambre de soins palliatifs. Elle ne voyait plus du tout, de toute façon, pauvre chérie, ses jambes ne répondaient plus non plus à ses injonctions agitées, ses mains qui avaient manipulé tant de choses, à commencer par mes propres couches… Ses belles mains que je continuais à manucurer reposaient désormais immobiles sur le drap bien tiré sur son absence de seins… La musique s’était arrêtée, alors je lui ai demandé ce qu’elle voulait écouter. Elle a tourné la tête vers moi, au son de ma voix, en me cherchant dans le début de sa nuit. Elle a eu l’air étonnée, puis un peu excédée. Elle a répondu :
— Mais… n’importe quoi ! J’ai ri, en pleurant, sans bruit pour ne pas l’affoler, et je lui ai misLe Lac des Cygnes parce qu’elle m’avait raconté cent fois l’avoir dansé. Je l’ai embrassée doucement. Elle a souri dans le vide et puis je suis sortie de l’enceinte grise qui était devenue ma maison ces dernières semaines, depuis que mon père m’avait dit : « Il faut venir, il est temps… »
La ville m’a paru vide.
I. Caroline
J’ajoute une petite barre, la dixième, auprès des neuf précédentes. Et je les relie entre elles, d’un trait horizontal, avec un soin morbide. Je tiens le compte très exact des malades que je n’ai pas réussi à sauver. J’ai un carnet spécialement destiné à cet effet. Cela fait déjà dix en à peine un an d’exercice… Un appel sur mon mobile interrompt ce charmant cérémonial. Il vibre contre ma cuisse, en me chatouillant au passage, dans la poche profonde de ma blouse de médecin, que j’habite parfois, en ce moment par exemple, sans plaisir. Ma future belle-mère… Je jette un œil sur mon agenda, ouvert devant moi sur le bureau, au milieu d’un tas de papiers, les vestiges désormais inutiles d’un dossier, celui d’une patiente dont je viens d’apprendre le décès, dans lequel j’ai encore une fois essayé de trouver une explication, une erreur que j’aurais commise quelque part. La suite s’annonce moins déprimante : à ma prochaine malade, je vais pouvoir annoncer une bonne nouvelle. Je décide donc de décrocher, en rangeant mon cimetière de poche dans le tiroir qui ferme à clef. Si quelqu’un tombait dessus, il pourrait croire que je le fais exprès, comme on note ses scores au bowling, ce qui n’est pas le cas, enfin pas à ma connaissance. — Oui ? Je consulte le dossier suivant en même temps, et souris en douce en l’écoutant tourner autour du pot avant d’annoncer la couleur. Depuis que Victor, son fils, mon fiancé, lui a annoncé sa décision de m’épouser, depuis qu’elle a pris les choses en main donc, sous prétexte que je suis dépourvue de maman suite au décès de celle-ci et que son rejeton, également médecin, et moi-même sommes débordés, elle essaye désespérément de nous imposer le lieu des festivités. Un lieu « à la hauteur de l’événement ». Victor a mis un certain temps à lui expliquer que nous allions nous marier chez moi, dans la maison de famille heureusement équipée d’un grand parc parfait pour ce genre de réceptions et occupée, quand il n’est pas en Afrique en train de soigner les petits Noirs aux ventres ballonnés, par mon père. Elle me propose sans cesse de nouveaux endroits plus prestigieux pour tâcher de me convaincre. La chère innocente ne connaît pas encore le caractère un peu pointilleux sur certains détails, comme le mariage de sa fille, de mon petit papa. Aujourd’hui elle fait très fort. Dotcha, qui ne sait pas encore que je l’ai affublée de ce surnom anachronique puisque c’est une contraction de « belle doche », a le bras long. J’interviens gentiment.
— Champs de bataille ? Impressionnant… Mais vous ne trouvez pas que c’est un peu… trop ?
À l’écouter, nous nous passerions la bague au doigt dans la chapelle de Versailles. Heureusement, je crois que personne n’a encore osé ou réussi à la louer pour de telles occasions… J’écoute ses arguments sans rien dire. De toute façon, la décision est prise. Victor va encore passer un sale quart d’heure…
— OK, bon, on en reparle plus tard ? Excusez-moi, mais je dois vous laisser. J’ai une heure et demie de retard à ma consultation. Je vous embrasse. D’accord, j’embrasse Victor aussi. À bientôt.
Je raccroche et compose la ligne de mon assistante.
— Chloé, je vais chercher la dernière et on a fini pour aujourd’hui. Désolée pour le retard, hein... Je te revaudrai ça.
Je fais place nette sur mon bureau avant de sortir. Je me réserve toujours les dossiers « agréables » en fin de journée. Cela me permet de sortir de l’hôpital à peu près indemne et même parfois sans trop me demander ce que j’y fais. Je dépose au passage la pile des dossiers de l’après-midi sur le comptoir de Chloé, en train de s’occuper de ceux du matin. Mon regard s’arrête sur la pendule au-dessus d’elle.
— C’est la bonne heure ça ? Il est sept heures et quart ? Vas-y finalement…
Elle lève les yeux de son écran d’ordinateur et s’arrête de taper comme une furieuse.
— Tu es sûre ?
— Je t’ai vue, tu n’as même pas déjeuné. Allez : sauve-toi.
Elle me lance un grand sourire en trafiquant son standard.
— Merci Caro !
— Pas de quoi. Bon week-end, à lundi.
Ma dernière patiente m’attend, toute seule sur sa chaise. C’est l’heure à laquelle l’hôpital se vide un peu et se prépare pour la nuit. L’heure à laquelle les équipes changent et se passent le relais. Je lui souris. Elle se lève en s’étirant. Elle a dû s’ankyloser ou s’assoupir en attendant son tour. Il fait chaud dans cette salle, dès le retour des beaux jours. Elle est exposée plein sud. Nous nous serrons la main, en nous disant seulement bonjour. Cela aussi c’est particulier : quand on salue les gens ici, à l’hôpital, surtout celui-ci, on évite de leur demander comment ça va. La réponse, souvent, on ne la connaît que trop. Et s’ils sont là, de toute façon, il y a des chances pour que ce ne soit pas la grande forme. Elle me regarde droit dans les yeux, sans ciller, en levant la tête parce que je suis beaucoup plus grande qu’elle. Elle est extrêmement jolie, avec un visage d’Inca, j’en suis toujours étonnée, chaque fois que je la vois. Elle n’a pas la même attitude gauche, gênée ou glacée, un peu craintive qu’ont souvent les malades avec leurs médecins. Au contraire. Elle semble à l’aise, naturelle, elle sourit beaucoup, un peu étonnée d’être là, ça se voit, comme si c’était une blague, pas très drôle. En fait, si je ne savais pas exactement ce que j’ai prescrit, ce que j’ai dû lui faire endurer pour que nous n’ayons plus à nous voir, un jour prochain, je ne pourrais pas soupçonner qu’elle est, qu’elle a été, en espérant que le passé reste d’actualité, très malade, atteinte d’une maladie « sérieuse », d’un cancer quoi. Je la fais entrer dans mon bureau et ferme la porte derrière nous.
— Asseyez-vous.
En me retournant, je m’aperçois qu’elle s’est déjà installée. Elle a une drôle de faculté, je trouve, à s’approprier l’espace, même ce bureau plutôt blafard. Elle donne l’impression de tourner sur elle-même plusieurs fois, comme un chat, avant de se décider à occuper sa place : la bonne.
Je m’assieds à mon tour, en face d’elle, et ouvre son dossier. — Bien… Je jette un œil sur son nom de famille. En fin de journée, j’ai tendance à un peu tous les mélanger. Cela m’est déjà arrivé d’appeler une patiente par le nom d’une autre. Ce qui l’a blessée et sans doute inquiétée. Maintenant je fais attention.
— Mademoiselle Etxevari… C’est basque ça, non ? Je vous le demande à chaque fois ? — Oui ! Elle sourit. Et je ne sais pas pourquoi – en règle générale on évite de parler de soi avec les malades – je dis : — Comme mon mari… Enfin, mon futur mari.
— Vous allez épouser le docteur Elduayen ?
Je lève le nez de son dossier, interloquée. — Euh, oui… Elle rit.
— Vous avez l’air surprise ! Mais c’est mon gynécologue, et il m’a directement envoyée vers vous en faisant votre éloge au passage. Vous n’êtes pas la seule bonne cancérologue de Paris, si ? Et nous avons les mêmes origines, c’est même comme ça que je l’ai choisi. Donc par déduction…
— En effet. — Vous vous mariez quand ?
— Le 28 juin… Bon revenons à nos moutons…
— Oui ! Abrégeons… J’aime bien venir vous voir, mais c’est quand même assez flippant. Alors ? Quoi de neuf, docteur ?
Elle se penche en riant par-dessus mon bureau et tapote son dossier médical. Elle a la peau mate, mais en manque de soleil, de longues mains aux ongles carrés, soignés, assez courts.
— Alors j’ai une bonne nouvelle.
Elle recule contre le dossier de sa chaise, le dos bien droit, comme en attendant un coup qui ne vient pas. Elle me regarde, un peu incrédule et je fais oui de la tête en lui souriant. Alors lentement, elle se plie en deux en respirant profondément. Un long, long soupir qu’elle retient, j’imagine, depuis le début de sa maladie. Elle pose sa tête où repousse une petite brosse brune – elle s’est rasée, je me rappelle, avant même sa première séance de chimio – entre ses bras ouverts sur ses genoux. Je me lève, contourne mon bureau et pose doucement ma main sur son dos rond.
— Ça va aller ?
Elle fait signe que oui, sans relever la tête. J’allume le négatoscope en attendant qu’elle se remette. — Vous avez vos dernières radios, s’il vous plaît ? Et les résultats de la prise de sang que je vous ai demandé de faire ? Elle farfouille dans un énorme sac orange de supermarché Champion et me tend ce que je lui ai demandé. Je fixe les clichés et lui montre du doigt où nous sommes intervenus. — Voilà. On a enlevé les nodules qui se trouvaient ici, à peu près. Vous voyez, le traitement a parfaitement fonctionné : il n’y a plus rien. J’examine son dernier bilan sanguin.
— Et vos marqueurs sont très bons.
Elle s’est reprise et m’écoute avec attention, ses grands yeux soyeux très noirs fixés sur moi. Elle semble hésiter.
— Je suis guérie, alors ?
— Oui, on peut dire ça comme ça, oui. Vous venez, je vous examine quand même, pour la forme ?
Je change le papier de la table d’auscultation pendant qu’elle se déshabille. Elle ne porte pas de soutien-gorge, elle n’en a pas vraiment besoin. Ses seins sont petits, ronds, très hauts. Elle s’assied et je m’installe en face d’elle sur mon tabouret. Je palpe sa poitrine et ses aisselles, m’attarde sur la marque, discrète, de l’ouverture que j’ai pratiquée sous le mamelon droit pour lui enlever sa tumeur.
Elle fixe le plafond pendant l’examen.
— Bon… C’est parfait tout cela. Cela ne vous pose pas trop de problème, la cicatrice ? J’ai tâché de ne pas vous abîmer !
— Ben oui… Ç’aurait été dommage, hein… Non, j’en suis même plutôt fière, comme d’une blessure de guerre.
Je ne réponds pas et tâche de sourire. Elle l’ignore, mais dans son cas, la mastectomie a été évoquée, puis écartée. Annoncer à cette jeune fille de vingt-cinq ans l’ablation de l’un de ses seins nous aura au moins été épargné, à elle, et à moi. Ce n’est pas la moindre de mes victoires. Dans ma spécialité, c’est peut-être ce qu’il y a de plus pénible, après la mort de mes patientes. Je dois, trop souvent, m’attaquer à la symétrie, à la douceur ronde de leurs corps,
détruire une part de leur féminité. Parfois j’imagine que l’on m’annonce cela à moi : l’horreur totale.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.