Histoire de vie

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Comme tout un chacun, Jacques n’a pas choisi d’être ce qu’il est. Produit de l’inné et de l’acquis, il se révèle être un psychopathe par le viol et l’assassinat de sa propre sœur. Ensuite, son histoire est semblable à celles de tant d’autres détraqués de l’existence. Un parcours semé de cadavres aux quatre coins du monde, puis, comme Ulysse, vieux et fatigué, il rentre au pays pour y accomplir l’apogée de son odyssée.

Pierre, un gendarme chargé de mener l’enquête sur trois meurtres sordides. Antoine, un écrivain raté, misanthrope à ses heures, alcoolique à toutes. Camille, sa sœur, empêtrée dans ses amours interdits. Hélène, la muse mortifère de passage. Autant de personnages qui vont parcourir ce récit et chacun essayant de comprendre, à sa façon, ce qui échappe à l’entendement commun.


Publié le : mardi 8 avril 2014
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EAN13 : 9782332697646
Nombre de pages : 318
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ISBN numérique : 978-2-332-69762-2

 

© Edilivre, 2014

Dédicace

 

A ma femme Carole.

(Je sais, cela fait fayot, mais je n’ai pas le choix.)

« L’Histoire de Vie » est utilisée en sociologie pour susciter des témoignages d’anonymes. D’hommes de la rue comme aiment à les appeler les sciences humaines. Elle tente de valoriser des vies simples, qui, aux dires de leurs protagonistes, n’auraient rien d’intéressant qui mériterait d’être relaté.

Elle s’étaye sur la maïeutique, chère à Socrate, qui pensait que chacun possédait déjà en soi ce qu’il croyait avoir à apprendre de l’extérieur. Socrate, comme la sage-femme qui aide à l’accouchement du nouveau-né, révélait à la conscience de son interlocuteur des vérités philosophiques. Ainsi l’interrogateur répondait lui-même à ses questions par un subtil échange d’opinions entre les deux hommes. Ce procédé a évidemment ses limites et il serait étonnant que notre inconscient conserve bien au chaud l’équation de l’énigme du monde…

1

« Vous n’êtes ni policier, ni chirurgien, ni avocat. Votre histoire n’intéressera ni les séries, ni les téléfilms, ni les films. Elle ne sera pas vue à la télévision (gage de vérité), et pas davantage lue dans les livres. En fait, elle n’intéresse personne me direz-vous ! C’est faux votre histoire intéressera vos proches ! Laissez-moi écrire votre vie. Laissez-moi écrire votre “Histoire de Vie.” et laissez un témoignage à votre famille.

Contactez-moi vite au 06.XX.XX.XX.XX »

Antoine :

Voici par quelle annonce racoleuse je gagnais mal, chaque jour que Dieu fait si mal aussi, ma vie et immanquablement chaque fois que je lalisais, la nauséeme prenait. Une nausée insidieuse qui m’envahissait totalement me rappelant où j’en étais arrivé. Le seul exutoire à cela : une bonne rasade de bourbon, bue à la fidèle flasque qui ne quittait jamais la poche déformée de ma vieille veste de velours côtelé.

Ce travail alimentaire n’était même pas celui d’un nègre anonyme ayant quand même la satisfaction d’écrire des textes sinon passionnants du moins quelques fois intéressants. Mon travail à moi était de remplir des pages avec du vide, de l’inconsistant, du dérisoire, du pathétique…

*
*       *

Antoine Manoir, 38 ans, célibataire, le plus souvent seul et le plus souvent désespéré. Il est brun, mince, de taille moyenne et légèrement courbé. Il marche de cette allure singulière qui lui donne l’impression de lutter contre le vent, contre des forces antagonistes, contre la vie en général, comme si l’air qui l’entourait, avait pour lui seul, une consistance particulière, une sorte de matière visqueuse qui ralentit sa progression et ses mouvements. Nous voici en présence d’une personne qui fait des efforts au quotidien, où tout devient effort. Effort de se lever, de se laver, de s’habiller, de s’alimenter… tout ce que l’on fait sans même y accorder ne serait-ce qu’une pensée devient pour lui un combat permanent. Antoine doit faire l’effort de vivre.

Physiquement, on ne peut pas dire qu’il soit beau, mais il possède un charme ténébreux incontestable qui séduit les femmes à leur insu. La première impression n’est pas flatteuse. Elles commencent par ne rien lui trouver qui vaille la peine de pousser plus loin une relation. La majorité d’entre elles, d’ailleurs s’en tient à cette résolution. Mais pour celles qui sont amenées à le fréquenter davantage, elles finissent en général par tomber sous le charme.

Son mal-vivre donne envie de protéger ce paumé fragile. Il faut faire un effort pour l’apprécier, comme ces films d’art et d’essai qui commencent avec des codes cinématographiques auquel on n’est pas habitué, puis finissent par récompenser, celui qui n’a pas décroché dans les quinze premières minutes, par la découverte d’une perle d’émotion et de sensibilité, un regard intelligent sur la vie. De même, il faut une initiation pour apprécier Antoine. Malheureusement, on ne peut pas ajouter « à sa juste valeur », car une fois prise au piège de son attirance, la conquise ne recevra, que très peu de compensations. Au point de la laisser désemparée, ne pouvant même pas justifier son choix par le : « qu’est-ce que j’ai bien pu lui trouver la première fois ? » car la réponse serait inévitablement, sans appel : « rien ! ». Antoine gagnait à être connu, dans un premier temps, puis oublié dans le second.

Antoine a vécu deux longues années, ce fut son record de longévité, en ménage avec une jeune femme et cette cohabitation s’est avérée encore plus pénible pour lui que la solitude. Il en a déduit qu’il n’était, décidément, pas fait pour la vie de couple et a repris ses anciennes habitudes de vieux garçon.

Il loge maintenant dans un meublé, un petit deux pièces qui n’a de coquet que le fait d’avoir été décrit comme tel dans l’annonce immobilière. Il habite à Montreuil, à l’Est de Paris, une banlieue ex-populaire, nouvellement « bobo », transfuge communiste passée à l’écologie de marché, celle où l’on consomme tout autant mais différemment en condamnant radicalement le capitalisme.

Antoine n’a jamais connu son père, ce dernier ayant préféré déserter le domicile conjugal juste après sa naissance. Cette délicatesse a fait qu’ayant été élevé sans image paternelle, ce manque ne lui a jamais manqué, au point qu’il en demeurait toujours étonné et perplexe de lire tant de récits de recherche désespérée du père ou de la mère absents. Sa sœur, bien qu’ayant sensiblement connu le même vécu que lui, souffre de cette carence affective. Nous sommes tous semblables pourtant, il faut bien reconnaître quelques particularités à l’individuel commun. Il aime à répéter : « Mieux vaut un père absent, qu’un père tyran. »

La mère d’Antoine, Suzanne, est dans un établissement spécialisé pour troubles mentaux, atteinte d’une forme de la maladie Alzheimer, elle y séjourne depuis quatre ans, maintenant. Il a vécu ce drame sans douleur, avec un détachement qui lui a laissé la crainte d’être un infirme de l’affectif, une sorte d’étranger à la Camus, incapable de partager des sentiments au quotidien avec autrui, traversant la vie sans réaction aux agressions, prenant tout ce qui vient avec la même équanimité, se voyant le témoin distancié de sa vie avec, en toile de fond, l’impression d’avancer dans rien pour aller vers rien. Ce mal être lui fait prendre les bouleversements du quotidien avec cynisme et dérision, tout devenant dérisoire et futile à ses yeux. Il traverse la vie avec nonchalance.

Seule, sa sœur, sa cadette de huit ans, lui révèle, qu’il n’est pas totalement cet alien athymique, par la tendresse et le désir de protection qu’il ressent pour elle à chacune de leurs rencontres.

Pour finir cette présentation, notons qu’il est « irrécupérablement » athée et a suivi un cursus laborieux de journalisme. Qu’il est enfin, bien qu’il ne veuille pas le reconnaître, alcoolique et qu’il fume trop comme le lui répète sans cesse sa sœur.

Antoine :

Voilà ! Je venais de mettre le point final à l’histoire sans histoire d’une septuagénaire enfermée dans son appartement étroit comme dans son étroite solitude.

Ce travail, un livre de cent vingt-sept pages, m’avait coûté encore plus que les derniers écrits. Chaque biographie m’épuisait davantage, comme si les trésors d’inventivité que je devais déployer pour assembler, pour rapiécer, pour ravauder les éléments épars de matière se nourrissaient de la mienne. Je devais m’attendre à me retrouver, un jour, exsangue et desséché avant l’âge. Au moins pouvais-je me consoler en pensant que je ne demanderai jamais à quiconque d’essayer de donner une substance à mon existence vide de sens.

De plus, comme le dit souvent ma sœur « essaye de voir le côté positif des choses ». C’est fini et je vais pouvoir toucher mon dernier cachet. Et oui, je préfère me voir intermittent du spectacle plutôt qu’en charognard, flagornant vieux et vieilles pour qu’ils me nourrissent, aussi. J’appelle cachet mes émoluments si durement gagnés.

Je crois que ce qui me déplait le plus dans mon job, c’est qu’il m’oblige à me contrarier, à être un usurpateur, à trahir ma nature en écrivant des platitudes mielleuses. Je ne me salis pas les mains dans de sombres négoces, je les poisse de bons sentiments. Mes mains sont poisseuses et j’ai beau les laver tous les matins à l’eau bénite additionnée d’une rasade de bourbon à l’église qui jouxte mon troquet de neuf heures, rien n’y fait elles restent collantes.

Autre nécessité de la profession : demander des acomptes le plus souvent possible, pour éviter de devoir aller réclamer son dû à la famille,protégée, pour lacirconstance, derrièrele cercueil de mon client. Cela ne m’est arrivé qu’une seule fois, le diable m’en préserve. Autant dire que la situation était pour le moins gênanteet que, pire, jen’ai rien touché. Chacun se drapant dans sa dignité outragée, j’ai quitté le cimetière la queue entre les pattes et laissé les héritiers se partager les restes tièdes de mon sujet littéraire.

Cette anecdote m’a servi de leçon, car depuis j’exige d’être payé chaque semaine contre la remise d’une trentaine de feuillets, jamais plus, car après mon client estimerait que c’est trop cher payé pour le temps passé. Rançon de ma mesquinerie, je dois le plus souvent me taper les compliments larmoyants de mes clients à la lecture de la livraison hebdomadaire. La seule consolation à cela est que quelquefois, le vieux, jamais la vieille, me sert un verre pour me faire patienter durant le déchiffrage de mon texte. Autre leçon empirique : remettre des copies en gros caractères, jamais inférieurs à une police 14, pour éviter la rechercheerratique des lunettes, voire de la loupe, pendant quinze minutes supplémentaires. Et rien n’y fera, même la proposition de lire le texte à leur place. « Non ! Non ! Laissez. Je vais les retrouver, ne vous inquiétez pas. J’ai l’habitude. » En fait, si ! Cela m’inquiète un peu, car même si je ne suis pas débordé, j’ai quand même mieux à faire que de les regarder pendant des lustres retourner le rangement maniaque de tout leur intérieur. Cette activité les accaparant totalement, complètement, entièrement, au point de m’avoir oublié, planté là, debout,les bras ballants,sur le tapis élimé made in China, à attendre la découverte du siècle, les lunettes au milieu du nécessaire de couture de madame ou dans la pharmacie de monsieur, celle-ci accompagné des incontournables : « Oh ! La, la ! Quel étourdi je fais ! », Cette phrase prononcée en pouffant. Le plus affligeant étant qu’il m’arrive de sourire à cette pantomime quand les yeux de l’acteur, de l’actrice cherchent mes applaudissements. Il est vrai que je ne suis pas des plus charitable avec mes ainés.

Jamais la vieille, disais-je, car avec elle, il faut se contenter d’une tasse de café ou de thé selon ses gouts, accompagnée de quelques petits beurres ramollis, je ne savais même pas que ça existait encore ces trucs de l’enfance.

Autre avantage d’écrire gros, je dévoileici toutes lesbidouilles professionnelles, on écrit moins pour plus de feuilles, un gagnant-gagnant.

De plus, autresatisfaction, pourl’instant du moins, je n’avais aucune autre commande en vue.

J’allais pouvoir m’adonner à la seule activité où j’excelle : glander de bar en comptoir au gré des vents et courants de mon oisiveté.

Cette parenthèse ne dura qu’une petite semaine. Je recevais par courrier facteur, mes clients ne sont pas trop chauds pour le net, la missive d’un dénommé Jacques Château réclamant au plus vite mes services. Son impatience ne me disait rien qui vaille, aurait-il senti l’urgence de coucher au plus vite sur le papier ses mémoires avant que de s’aliter lui-même pour l’éternité ? J’allais encore rencontrer un vieillard cacochyme aux frontières de l’existence, me parler de sa peur de la mort, de son incapacité à appréhender le néant, de me supplier de laisser de lui une trace au monde des vivants comme si cela pouvait le maintenir un peu plus sur cette terre plutôt qu’en dessous. Je reste persuadé d’ailleurs, que certains d’entre eux se sont retenus un peu pour caresser de leurs doigts arthritiques la couverture de la preuve manifeste de leur passage. N’en revenant pas eux-mêmes : « Mais alors ! J’ai vécu, moi aussi. »

Je pratique l’acharnement thérapeutique à prolonger inutilement la vie. Je n’ai jamais pu vérifier cela vraiment, car sitôt mon travail achevé, je m’empresse d’oublier le client qui vient de m’expectorer sa vie à la figure et je ne prends plus aucune nouvelle, bien que leur ayant promis expressément le contraire lors de notre dernière entrevue. Je suis quelqu’un de peu fréquentable.

Le premier entretien

Le rendez-vous fut pris pour le lendemain, le vieux avait tant insisté que je n’eus pas l’opportunité de procrastiner davantage. Il habitait une grande et triste baraque biscornue en meulière, bossue d’excroissances qui avaient dû lui pousser avec l’âge, à Vincennes, rien de moins. Un client fortuné, cela allait me changer de l’ordinaire et je pensais déjà majorer mes tarifs. Une femme entre deux âges, entre maturité etmoisissure,m’ouvrit la porte et m’accueillit d’un sourire chaleureux et sincère. Ce genre de sourire, que conservent certaines personnes, dans lequel on retrouve toute la candeur, la naïveté, l’innocence de l’enfant qu’elles ont dû être. Il y avait, de cela, sur le visage de cette femme et pendant un temps fugace, je crus réellement voir en filigrane les traits d’une enfant riant derrière les traits fatigués de la femme. Une fillette vivante enfermée dans le corps d’une femme vieillissante qui continue à rire dans l’espoir d’être, un jour, délivrée de ce corps-prison. Cette image avait quelque chose de troublant et de fascinant à la fois, éveillant en moi la conviction que nous ne perdons jamais tout à fait les stades de notre évolution qui nous ont constitués, comme des couches qui se superposeraient les unes par-dessus les autres. Puis unjour, cetteévolution basculerait pour ressembler davantage à une régression.

Ce sourire me toucha, m’émut, très légèrement certes, mais assez, pour que cela me surprenne. Son visage m’était familier bien que je sois certain de ne l’avoir jamais rencontré. J’étais attendu bien évidemment. La maison sentait l’humidité et le médicament, l’intérieur était sombre, la décoration au tout venant. Je suivis la femme dans un labyrinthe compliqué de couloirs, de marches à monter, puis à descendre, quand ce n’était pas l’inverse. Je pensais déjà ne jamais pouvoir retrouver la liberté sans l’assistance d’un guide confirmé. Pourquoi n’avais-je pas semé mon itinéraire de petits cailloux blancs ?

Enfin, nous arrivâmes dans une petite pièce au papier peint sale, à petits motifs, des fleurs peut-être. Le bureau supposais-je, le tout sentait le cigare et cela me réjouit, il y avait tant d’intérieurs interdits au tabac aujourd’hui, que souvent mes longues écoutes sans fumertransformaient lepénible en supplice.

C’est alors que je le vis et le bonhomme me déplut d’emblée, épidermiquement, sans qu’il ait prononcé un seul mot. Il était assis dans un fauteuil roulant, les jambes recouvertes de l’incontournable plaid à carreaux, les deux mains accrochées fermement aux accoudoirs, des fois que me vienne l’envie de lui piquer son fauteuil. Sa main droite attira mon regard par l’imposante chevalière en or qui trônait en son milieu, accessoire ostentatoire d’une époque révolue, classant irrémédiablement le personnage dans une pitoyable ringardise.

Le visage n’arrangeait rien : les cheveux teints en brun, du moins pour ceux qu’ils lui restaient, gominés et tirés en arrière, hachuraient de noir son crâne blanc. De fines moustaches, teintes elles aussi, tentaient de se substituer à la lèvre supérieure inexistante, des yeux verts délavés et pour terminer cette caricature du vieux séducteur une lavallière nouée large, masquant son cou certainement décharné.

Il parla et sa voix me surprit agréablement par son timbre chaud, profond et doux, quoique légèrement abimé par le tabac,c’était une voixqui venait de loin. Par contre, la façon par laquelle il se présenta renforça mon impression d’être face à une personne imbue d’elle-même.

Et malgré cette antipathie immédiate, je m’entends encore lui dire obséquieusement :

« Vous vous appelez Château, je me nomme Manoir, entre vieilles pierres nous sommes destinés à nous entendre… »

Et lui de renchérir dans la métaphore immobilière : « Certes, bien que je vous sois supérieur, architecturalement parlant, bien sûr. » Je sentis pourtant que cette précision oratoire n’était que de pure forme et qu’il se sentait ô combien supérieur. Il enchaîna :

– Comment procéderons-nous, mon ami ?

Je savais parfaitement que ce « mon ami » n’était qu’un accessoire supplémentaire à la panoplie du vieux séducteur, je ressentis pourtant une envie irrépressible de le gifler, je ne le giflais pas pourtant, mais le désarroi, qui s’ensuivit, bien qu’éphémère, ne lui échappa pas et je vis bien qu’il en tirait une certaine satisfaction. Que m’arrivait-il aujourd’hui, voilà la deuxième fois, depuis que j’étais entré dans cette maison, que je réagissais à des stimulations. Mon indifférence habituelle virait à l’émotionnel. Il était temps que je me ressaisisse.

– En fait, c’est assez simple, nous allons avoir un entretien d’une petite heure que j’enregistrerai. Ensuite,j’écrirai unetrentaine de pages en guise d’introduction que je vous soumettrai sous huit jours. Si le style vous convient, nous pourrons convenir des détails du travail. En général, une dizaine de séances suffit pour tracer les points essentiels que vous aimeriez voir rédiger. Ensuite, chaque semaine, je vous présente pour correction l’avancement du manuscrit. Voilà, je crois avoir tout dit. Vous connaissez mes tarifs.

– Très bien ! L’argent n’est pas un problème pour moi, comme je dis toujours ; il vaut mieux avoir un compte en Suisse qu’un contentieux. Cela semble me convenir parfaitement. Installez-vous, donc, et commençons.

Comme il entamait le rituel de la délectation d’un cigare de qualité, j’allumais une cigarette d’un seul trait pour lui signifier que je n’en étais plus au plaisir mais au besoin. Nos gestes ont souvent quelque chose de puéril, révélant de nous bien plus que ce que nous voudrions montrer. Je voulais certainement tout faire pour me distinguer, m’éloigner, me séparer de lui : « regarde, je ne suis pas comme toi, je n’ai rien à voir avec toi, je suis différent de toi, alors arrête ces allusions par la familiarité à une quelconque ressemblance entre nous. Quand je prends la peine de regarder les gens attablés dans les cafés que je fréquente, il est frappant d’observer que les personnes, qui semblent en accord d’opinions, ont sensiblement les mêmes postures, jambes croisées à droite pour jambes croisées à droite, main sur la joue pour main sur la joue, etc. par contre, ceux qui semblent se disputer ont des positions très différentes. » Voilà tout ce que disait le simple fait d’allumer une cigarette. Le vieux devait être sémiologue, car il comprit tout cela. Je ne devais pas le sous-estimer, il était beaucoup plus fin que sa présentation caricaturale de vieux beau ne le laissait supposer.

La confirmation suivit par :

– Vous prendrez bien quelque chose à boire ?

Ponctué d’un sourire de connivence entre coreligionnaires d’un vice délétère.

Il avait percé mes faiblesses plus que mes addictions qui, je le devine, relevaient de la simple observation de mes traits fatigués, du voile sur mes yeux et de l’odeur de tabac de mes vêtements.

Décidément j’abhorrais ce vieux.

L’entrevue tirait à sa fin, nos verres étaient vides, je me levais doucement en déclinant un dernier verre, je préférais boire seul que mal accompagné. Le vieux voulut avoir le dernier bon mot pour conclure.

– Savez-vous mon cher, que Petiot refusa la dernière cigarette du condamné à mort par cette phrase célèbre : « Non merci ! Ce n’est pas bon pour la santé. » Heureusement nous ne sommes pas si scrupuleux, il faut dire que nous avons l’éternité devant nous.

Le vieux semblait satisfait de son effet. J’aurais pu le détruire, car je connaissais cette citation, elle était de Landru et non de Petiot. Allez savoir pourquoi on confondait souvent les deux personnages. Je pris congé.

Retour à la fac

Après son entretien, Antoine voulait assister à une conférence qui aurait dû l’intéresser puisque l’intitulé était : « L’histoire de vie dans sa pratique quotidienne ». Il lui fallait se rendre jusqu’à Saint Denis, à l’université de Paris VIII. A cette heure, le trafic devait être fluide et il estima qu’il pouvait encore arriver à temps. Mais, comme cela ne se passe jamais comme on le prévoit, il arriva en retard et le conférencier avait déjà commencé son exposé. Il s’assit au fond de l’amphithéâtre en essayant de se faire remarquer le moins possible. La qualité de la sono était, pour une fois, excellente et il put suivre l’exposé sans faire d’effort.

« … Vous voyez ! Il n’est pas si facile de savoir, quand commencer son histoire. A la naissance de la conscience de soi ? A ses premiers souvenirs ? Vécus ou fantasmés ? C’est une question épineuse, je pense qu’il n’y a pas de règles strictes. Ce peut être, aussi, la légende familiale qui relie sa propre existence à des faits qui lui sont antérieurs. Quelquefois, seul le caractère exceptionnel d’une situation semble donner le top de départ.

Si je prends l’exemple du romancier allemand Günter Grass pour commencer l’histoire de vie de son héros, le petit Oscar dans son livre “le Tambour”. Il ne remonte pas moins jusqu’aux grands-parents, au temps où la mère d’Oscar va être conçue, dans des circonstances pour le moins singulières. Un homme fuyant les gendarmes sera amené à se cacher sous les jupes d’une femme pour leur échapper. L’homme est de petite taille, la femme, une forte paysanne, est assise sur le sol dans un champ de pommes de terre. L’homme va pouvoir se glisser sous la femme, ses jupes amples autour d’elle, le dissimulant complète-ment.

C’est durant le temps où la femme, assise sur le bassin de l’homme, divertit les gendarmes, que ce couple d’inconnus devient les grands-parents d’Oscar.

La conception de la mère d’Oscar devient, par la situation dramatique, mythique.

Comme si le saugrenu de la situation ne pouvait faire l’économie d’être narré au risque de moins comprendre l’essence même de la personnalité d’Oscar.

Le fuyard, à l’abri du monde hostile, sous les jupes de la femme assise sur lui, éprouve un besoin sexuel irrépressible. En l’assouvissant, il sait pertinemment qu’il viole la femme qui le sauve, mais il sait tout aussi nettement que de la réaction de celle-ci dépend sa propre vie. Il s’abandonne donc doublement, premièrement à sa pulsion et secondement à l’objet de celle-ci, cette femme qui détient sa vie. La félonie originelle s’oppose au sacrifice originel. Il se perd dans sa passion, pour plagier Maupassant, qui préférait cela pour l’homme plutôt que de voir ce dernier perdre sa passion. Le sacrifice compensa certainement la trahison, car la femme se tut, elle remit même à l’homme quelques pommes de terre chaudes avant qu’il ne reprenne sa fuite. Tout cela sans l’échange d’un mot, dans une compréhension intuitive, immédiate et fruste des évènements, loin de toute analyse, dans une perception animale de la vie, une communion spontanée des sens qui nous laisserait presque entrevoir avec les imperfections et les limites du langage pour le dire, ce que l’on aurait pu aussi perdre de sensible à vouloir tant parler.

L’imaginaire des poètes n’essaye-t-il pas d’échapper au code formel de la langue ? Lourd paradoxe que de travailler avec un outil antagoniste à la tâche. Le poète s’épuise à vouloir effacer le tableau avec de la craie. Il s’adresse à la subjectivité du lecteur par un double message, au-delà du posé qui a un sens factuel, il en évoque un second, par la connotation affective des mots, destiné à la sensibilité du récepteur, avec l’incertitude de n’être jamais précisément compris. Ce fameux flou artistique qui suppose, par inférence, que celui qui reçoit possède la même sensibilité que celui qui émet. Qu’il est à même d’apprécier les subtilités, les transgressions que l’on s’autorise avec le langage. Loin de toute théorie linguistique, le poète a l’ambition de toucher à l’émotionnel en tordant le cou à la langue. Si je peux me permettre ce mauvais jeu de mots. Mais excusez-moi je m’éloigne un peu de notre sujet… »

Ce fut, aussi, l’avis d’Antoine qui trouvait cet exposé trop intello, pour lui. A quoi s’attendait-il, en allant écouter des chercheurs en Sciences Humaines qui ont la fâcheuse tendance à s’écouter parler pour ne pas dire grand-chose. Il avait pris l’habitude, quand il était encore étudiant, de s’amuser à compter les termes qui étaient incontournables si l’on voulait, un jour, faire partie du corps des professeurs émérites. Le plus utilisé était incontestablement celui de dialectique. Il avait d’ailleurs noté premièrement, que le conférencier ne l’avait pas utilisé une seule fois et deuxièmement, bien qu’il ne fût plus étudiant depuis longtemps, qu’il n’avait pas pu s’empêcher de reprendre ses vieilles manies. On n’oublie pas ses compulsions, c’est comme le vélo. L’image de sa sœur lui vînt, alors, à l’esprit, c’est vrai qu’elle ne savait pas en faire, du vélo, pour ne l’avoir jamais appris pendant son enfance. Pourquoi ne lui avait-il jamais enseigné cela ? Il est des pratiques qui sont tellement répandues que l’on oublie qu’il a fallu les apprendre un jour. On est toujours étonné qu’une personne ne sache ni nager, ni faire du vélo à l’âge adulte, comme si ces apprentissages étaient innés. Si on contraignait un individu à rester alité jusqu’à l’âge adulte, il ne saurait pas marcher. Il est des gens qui savent lire sans savoir écrire, par contre l’inverse semble plus difficile. Antoine s’amusa à imaginer quelqu’un qui serait incapable de comprendre ce qu’il vient d’écrire. Il s’aperçut, que ses pensées l’avaient entraîné bien loin des propos de l’orateur et, comme il avait également perdu le fil de l’exposé, il se demanda ce qu’il faisait encore là. Faisant fi de la grossièreté, il se résolut à partir discrètement. Il se leva en essayant de perturber, le moins possible, l’auditoire. Cela n’aurait pas été possible, de toute façon et, cela même, s’il ne s’était pas emmêlé les pieds dans tous ces sacs à dos posés au sol et étalé de tout son long dans la travée étroite entre les sièges. Il se releva confus, bafouilla des excuses inaudibles. Pendant ce temps l’orateur s’était tu, il le regardait d’un air supérieur, prenant à témoin par des expressions silencieuses l’assistance, comme il en avait la maîtrise : « Pauvre garçon ! » mimait-il. Quelques étudiants pouffèrent entre leurs mains. C’est toujours bon de rire du malheur des autres, surtout quand dans le confort du groupe, on apprécie de n’être pas celui qui se distingue. Antoine se sentit rougir et s’enfuit plus qu’il ne sortit.

Dehors il ressentit de la colère contre tout et rien, pour s’être ridiculisé de la sorte. Puis sur l’autoroute qui le ramenait vers Montreuil, il se calma en pensant que personne ne le connaissait dans cette assemblée et que lui-même n’y connaissait personne. Alors, pourquoi s’en faire pour si peu. Il roula tranquillement jusqu’à chez lui, heureux maintenant d’avoir échappé à deux heures fastidieuses. Il était tout à sa joie, tel le collégien qui sèche un cours, bien qu’il ne se fît pas la remarque que pour lui aucune raison coercitive ne l’obligeait à y assister.

La sœur d’Antoine l’attendait sur son palier, elle avait tenté de le contacter toute la matinée, son portable devait être coupé ou déchargé comme c’était souvent le cas. Son frère était horripilant par la difficulté qu’on avait à le joindre. Voilà déjà une heure et trente-six minutes exactement, elle en était à regarder sa montre toutes les trente secondes maintenant, que Camille poirotait ici et elle commençait à sentir l’énervement monter chaque minute davantage. La sœur d’Antoine était tout son contraire, son opposé, son négatif au féminin, on n’aurait pu imaginer des enfants aussi différents en tout. Camille rayonnait de joie de vivre, elle était résolument optimiste et avait une vision positive du monde dans tous les domaines, même ceux qui semblaient pourtant bien mal engagés. C’était la benjamine de la famille et sa mère n’ayant eu que deux enfants, Antoine était son unique frère. Frère du même sang, car après avoir disparu pendant sept ans, le mari volage était revenu « la gueule enfarinée » et le bobard aux lèvres. Par quel bagou réussi-t-il à duper sa femme ? Le fait est, qu’elle devait avoir envie d’être dupée, car elle le reprit à l’essai.

L’essai ne fut pas concluant : sa femme tomba immédiatement enceinte, comme on tombe soudainement de cheval, elle fut délaissée derechef, tout aussi prestement, après l’accouchement, juste après que son mari, qui s’appelait Henri, ait eu le temps de reconnaître l’enfant, et de l’inscrire sur les registres d’état civil sous le nom de Camille, Marie Manoir.

Cet aller et retour aurait pu laisser un souvenir de l’image du père dans la mémoire d’Antoine puisqu’il était déjà âgé de plus de sept ans lors des faits. Il n’en fut rien. Camille était blonde quand Antoine était brun, elle avait les yeux couleur de jade quand il les avait noisette, elle était élancée et droite comme un « I », quand il était ramassé et fléchi, si bien que, légèrement plus grand qu’elle, ils semblaient avoir la même taille. On pourrait continuer ainsi pendant longtemps à énumérer les nombreuses caractéristiques qui les différenciaient. Pourtant, malgré tout cela, allez-y comprendre quelque chose, ils se ressemblaient un peu. Un air de famille peut-être, caché on ne sait trop où.

La porte de l’immeuble venait de claquer, Camille se pencha pour la énième fois par-dessus la rambarde de l’escalier en colimaçon et cette fois fut la bonne. Elle reconnut son frère au bruit de son ascension avant de l’apercevoir. Il montait à son habitude, en hissant son corps de marche en marche quand Camille semblait, elle, les survoler pour parfaire la comparaison.

Elle n’eut pas la patience d’attendre davantage la fin de cette escalade et cria dans le vide à l’alpiniste « Où étais-tu encore ? Ça fait trois heures que je t’attends » Comme s’ils avaient eu rendez-vous.

Le ton irrité de sa sœur le fit légèrement sourire, mais il n’accéléra pas son pas pour autant et lui répondit les yeux fixés sur les marches.

– Comment vas-tu sœurette ?

– Arrête tes sœurettes, tu sais que ça m’énerve, et je ne suis pas d’humeur.

N’y tenant plus, elle descendit un étage. Leur rencontre se fit donc sur le palier du troisième étage, puisqu’Antoine logeait un quatrième avec ascenseur qui ne marchait plus depuis des lustres. Aussi, rentrer chez lui était le seul sport qu’il pratiquait dans la vie. Ne lui laissant pas le temps de reprendre son souffle, elle le prit par le bras et le hissa devant sa porte palière non sans lui avoir déjà annoncé que sa colocataire l’avait virée de l’appartement après un différend sur l’utilisation de la salle de bains et qu’étant la propriétaire dudit appartement, elle avait tous les droits et elle aucun.

– Non mais ! Tu crois ça ? Elle me vire du jour au lendemain, j’hallucine. On peut virer les gens comme ça…

Camille parlait rapidement à l’accoutumée, elle lançait ses phrases comme des flèches, mais leur ton enjoué et musical les rendaient inoffensives. Mais pour l’heure, son débit était encore plus accéléré par la révolte de s’être faite expulser et l’irritation de l’attente.

– Attends Camille, je ne comprends rien à ton histoire, laisse-moi souffler une minute.

– T’as qu’à moins fumer, t’auras plus de souffle. C’est simple à comprendre, il faut que tu m’héberges. On part chercher mes affaires.

– Entrons d’abord s’il te plait.

Mais comme il ne trouvait plus ses clefs, il se mit à fouiller paresseusement et inefficacement les poches de sa veste. S’y reprenant à plusieurs fois sur la même poche, comme si ses clefs pouvaient y apparaître par génération spontanée. N’y tenant plus, elle le palpa elle-même de toutes parts, le réprimanda au touché de la flasque d’alcool et finit par dénicher le trousseau de clefs dans l’une des poches arrières de son pantalon. En moins de temps qu’il ne lui en aurait fallu, elle avait débloqué la serrure qui ne l’était d’ailleurs pas, (et dire qu’elle avait attendu tout ce temps sur le palier, alors qu’elle aurait pu attendre plus confortablement à l’intérieur. Cette pensée la fit se morigéner intérieure-ment.) Reprenons… ouvert la porte, propulsé son frère à l’intérieur et refermé derrière elle.

– Tu veux un truc à boire ?

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