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Hyptonisé par un Paris sensuel et étourdissant, William Silver enseigne la littérature et succombe au charme d'une de ses élèves mineures, provoquant un scandale.
Publié le : mardi 1 janvier 2013
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EAN13 : 9782743624569
Nombre de pages : 288
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Présentation
William Silver enseigne la littérature à Paris, dans un lycée pour riches expatriés. Adoré par ses élèves pour ses méthodes peu conventionnelles et son approche enthousiasmante de Sartre, Camus ou Keats, il suscite la méfiance de ses collègues. C’est que Silver n’est pas une personnalité aussi entière qu’il y paraît : en dépit de l’ardeur avec laquelle il aborde les plus grands poètes et philosophes, il se révèle pusillanime, et même fragile. Hypnotisé par un Paris sensuel et étourdissant, il succombe au charme de l’une de ses élèves mineures, provoquant un scandale…

 

Diplômé de l’Iowa Writers Workshop, Alexander Maksik, a notamment publié dans Harper’s, Tin House, Harvard Review, The New York Times Magazine, Salon, Narrative Magazine et a été traduit en de nombreuses langues. Indigne est son premier roman. Son deuxième, A Marker to Measure Drift, doit paraître en 2013 aux États-Unis. Il vit à New York.
Alexander Maksik
Indigne
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Nathacha Appanah
Rivages

À mes parents
Et en mémoire de Tom Johnson

« Entre cet endroit et cet envers du monde, je ne veux pas choisir, je n’aime pas qu’on choisisse. »

Albert Camus, L’Envers et l’Endroit

GILAD
Vousvivezici. Le lendemain vous vivez ailleurs. Ce n’est pas compliqué. Vous prenez un avion. Vous en descendez.
Les gens parlent toujours de chez eux. Leurs maisons. Leurs quartiers. Dans les films, ils viennent de tel endroit, ils ont grandi à tel endroit. Les films sont remplis de ces trucs. La rue. L’immeuble. Les petits restaurants. Dans les films italiens. Films afro-américains. Films juifs. Brooklyn ou je ne sais quoi.
Je n’ai jamais vraiment compris ça. Ces choses-là n’ont jamais coulé dans mes veines. Je n’ai jamais aimé une maison. Alors, tout ce discours sur le rien-ne-vaut-chez-soi, ça ne me parle pas. Vous pouvez vivre à un endroit et, quelques heures plus tard, vous êtes ailleurs ; voilà à quoi je pense quand je pense à chez moi. Vous vous réveillez, vous faites ce que vous avez à faire, manger, dormir, se réveiller, manger, lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi. La même chose pendant des jours, des mois, des années et, un jour, vous n’êtes plus là.
Les gens disent que ça doit être dur de quitter un lieu pour un autre. Ça ne l’est pas.
Quand je suis arrivé ici, j’avais dix-sept ans. Nous avons quitté Riyad où nous vivions depuis presque deux ans. J’avais trois semaines pour faire mes valises, pour me « préparer ». Ça, c’était mon père – trois semaines pour me « préparer ». Franchement, je ne sais pas ce que ça veut dire. Ça m’a pris une heure pour faire mes sacs. À l’école, je n’ai dit à personne que je déménageais.
L’année se termina, j’ai un peu traîné autour de la piscine, puis, nous étions dans l’avion et nous étions partis. Ça s’est passé comme ça. Je n’ai pas ressenti grand-chose. J’étais juste encore étonné qu’un monde puisse simplement disparaître derrière soi, qu’une vie en devienne une autre et une autre et une autre encore.
Et ensuite, nous avons vécu à Paris.
Dubaï, Shanghai, Tokyo, Kuala Lumpur, Séoul, Jérusalem et Riyad.
Et ensuite, Paris. Et Paris était différent car c’était le dernier endroit où nous avons déménagé en famille. Le dernier endroit qui m’ait été imposé.
WILLIAM
Loptimisme, lespoiretlesentiment qu’il existe encore un avenir viennent à la fin du mois d’août. Il y a les nouveaux stylos, les romans pas encore annotés, les manuels tout frais et les promesses d’une année meilleure. La saison de la réflexion, ce n’est pas en janvier mais en juin. Une année écoulée, les étudiants partis, les couloirs silencieux. Vous êtes là, seul, abandonné. Le silence d’une école vidée pour l’été est celui d’un hôtel fermé pour l’hiver, d’une bibliothèque close pour la nuit, les fantômes tourbillonnant dans les pièces.
Soudain, tout éclate. La cloche sonne et tout explose. Vous marchez dans le soleil, ébloui par la lumière.

 

*
* *

 

Les fenêtres sont ouvertes. Je suis dans un coin de la pièce. Au fond de la cour, les peupliers se balancent sous la brise de juin. Les couloirs sont vides.
Sur les murs il y a quinze portraits de la famille Bundren. Un poster d’une production oubliée de Macbeth par la Royal Shakespeare Company, la photo signée Cartier-Bresson de Jean-Paul Sartre et de Jean Pouillon sur le pont des Arts. Une autre de Sartre au Flore, un cliché de Camus fumant une cigarette, une vieille affiche de Luke la main froide et une autre de la première de After Hours. Il y a Tommie Smith et John Carlos sur le podium olympique – têtes baissées, poings levés. Laurence Olivier en Hamlet ; Hemingway et Sylvia Beach devant la librairie Shakespeare & Company, et un tableau d’affichage recouvert de poèmes.
Un bureau en métal est placé devant la classe. C’est, comme tout ici, usé et amoché. Des lourds rideaux gris sont suspendus à un vieux câble de poulie. Des néons, une mince moquette marron. Tout ça dans le pur style des écoles publiques américaines des années soixante-dix – commun et miteux.
Il y a deux niveaux identiques – de longs couloirs bordés de casiers métalliques et de classes. Une grille de sécurité haute et noire entoure l’école. Une fois à l’intérieur, vous auriez pu aussi bien vous trouver à Phoenix dans l’Arizona.
Avec le vent qui s’engouffre, ma salle de classe est fraîche. Dans quelques heures, les bâtiments seront vidés des étudiants, de leur bruit, de leur cinéma. Tout est terminé, les dissertations notées, les bulletins de fin d’année remplis.
Dernier jour d’école. On rend les copies des examens. On se dit au revoir. Ils reprennent leurs affaires, les cars arrivent et le bâtiment délabré retombe dans le silence.

 

*
* *

 

J’attends mon premier cours de seconde. Il y a des classes comme ça – des étudiants doués de grâce, de générosité et d’intelligence, réunis pour l’année. Ils arrivent et vous le savez. Vous formez une famille. C’est comme une histoire d’amour.
À l’autre bout de l’école, ils sortent de l’auditorium où se tenait l’assemblée. M. Spencer leur a déjà souhaité un bon été. Il leur a lu quelque chose, une citation ou un poème qu’il a trouvé stimulant. M. Goring se gratte l’arrière de la tête en passant en revue le programme du jour. Il leur rappelle que tous les casiers doivent être vidés. Il y aura des poubelles dans le couloir. Servez-vous-en, s’il vous plaît. Élèves, respectez votre école. Ne courez pas. De grâce, ne courez pas.
Libres, ils remontent le couloir ; certains me saluent en passant devant la classe.
« Quoi de neuf, monsieur S. ?
– Passez un bon été, monsieur S., ne faites pas trop la fête. »
Julia entre, tirant ses cheveux blonds et bouclés en une queue-de-cheval.
Elle est la première.
« Dernier jour d’école, dis-je.
– Oh, vraiment ? Sans blague ?
– C’est ce qui se dit. C’est triste. »
Elle acquiesce.
Je m’assieds sur mon bureau, feuillette la pile de copies jusqu’à ce que je trouve la sienne.
« Alors, dis-je.
– Alors, écoutez, monsieur S. Vous allez me manquer cet été et je veux vous dire que j’ai vraiment aimé votre cours et que je pense que vous êtes un prof génial. » Elle rougit. « Alors, merci pour tout. Vous avez, en quelque sorte, changé ma vie cette année.
– Merci Julia. J’ai aimé t’avoir dans ma classe. »
Elle baisse les yeux.
Steven Connor, petit, bourru et la poitrine en avant, se pavane jusqu’à la classe.
« Monsieur S. ! » Il me tend la main, un peu comme un homme d’affaires. « Comment ça va, monsieur S. ? Vous savez que ce cours va me manquer, mec. Pourquoi vous n’enseignez pas aux premières ? Vous êtes nul. Comment je vais faire l’année prochaine ? »
Il penche sa tête sur le côté et me regarde dans les yeux. Nous nous serrons la main. Puis, il remarque Julia.
« Attendez, j’ai, heu, interrompu quelque chose ? »
Julia rigole. « Non, Steve. »
Mazin, un Jordanien mince et enjoué, entre en courant et se jette dans mes bras.
« Mec. Monsieur S. Mec. On va se voir cet été ? Parce que ce cours va trop me manquer, vieux. Mais c’est cool, vous venez à ma fête hein ? Vous avez reçu l’invitation ?
– Je serai là. Dimanche soir. »
La classe se remplit lentement.
Je m’assieds sur le bord de mon bureau, comme à mon habitude. Je regarde la classe, je leur fais face. Ils attendent quelque chose de moi, une conclusion, une sorte de fin officielle à l’année.
Je me mets debout.
« Dernier jour d’école. Encore quelques minutes ensemble. Je vous rendrai vos copies d’examen mais avant, je veux vous dire deux, trois choses. Je veux que vous sachiez que ça ne m’arrive pas souvent d’avoir une classe comme la vôtre. J’ai eu de la chance cette année. Vous êtes exceptionnels. Vous avez été honnêtes, généreux, drôles, audacieux et vous êtes venus ici chaque jour, toujours prêts à écouter ce que j’avais à vous dire. En tant qu’enseignant, mon rêve a toujours été d’entrer en classe, de m’asseoir et de participer à une discussion intelligente et passionnante sur la littérature et la philosophie. Des gens brillants assis ensemble, discutant de choses belles, de choses laides et difficiles. Vous avez été cette classe-là. Je vous en suis reconnaissant. Vous m’avez rappelé pourquoi je suis là et j’ai aimé être votre professeur. »
Julia commence à pleurer et Mazin regarde son pupitre.
« Vous savez ce que je crois être important. Vous savez ce que je vais dire sur les choix, sur vos vies, sur le temps. Vous vous rappelez, j’espère, les discussions que nous avons eues à propos de “Ode sur une urne grecque”. Qui a écrit “Ode sur une urne grecque”, Mazin ? »
Il y a un long silence.
« John Keats, monsieur Silver, dit-il fièrement.
– John Keats. » Je lui souris. « Vous oublierez la plupart des choses dont on a discuté ici. Vous oublierez Wilfred Owen et Les Raisins de la colère et Thoreau et Emerson et Blake, et la différence entre romance et romantisme, entre romantisme et transcendantalisme. Tout cela deviendra flou, un tourbillon d’informations qui ne fera que s’ajouter à la masse grandissante dans votre cerveau. Ce n’est pas grave. Ce que vous ne devez pas oublier, ce sont les questions que ces écrivains vous ont obligés à vous poser à vous-mêmes – sur le courage, la passion, la foi. Et n’oubliez pas ceci. »
Je m’arrête. C’est très silencieux. Un casier claque dans le couloir. Aujourd’hui, la durée des cours est réduite et je sais que la cloche va bientôt sonner. Je les regarde.
Enseigner, c’est aussi du théâtre.
« Quoi ? demande Steven. Mec, on n’a pas de temps. Quoi ? Ne pas oublier quoi ?
– Ça. N’oubliez pas comment c’était. Nous tous ensemble, ici. Ce qui s’est passé dans cette pièce. Combien vous avez changé depuis que vous êtes entrés ici pour la première fois, il y a neuf mois, bande d’idiots que vous étiez. »
Ils rient.
« Merci à vous. Merci pour tout. » Il y a un moment de silence et, comme si tout cela était orchestré, la cloche sonne.
Ils restent assis. Il y a d’autres étudiants dans le couloir. Les casiers claquent. Je prends la pile de copies d’examen et commence l’appel. Ils me serrent dans leurs bras. Mazin en premier. Il presse son oreille contre ma poitrine. Ils me remercient. Ils me souhaitent un bel été. Je ne peux parler. Ils sortent dans le couloir et disparaissent dans l’été.
C’était, je crois, ma meilleure année.

 

*
* *

 

Cet après-midi, il y a un barbecue pour les enseignants. Les tables sur l’herbe. Du champagne dans des gobelets en plastique. La sono qui déverse du mauvais disco, celui qui fait sourire, celui que les enseignants ne devraient pas écouter à l’école. Ne devraient écouter nulle part.
De la fenêtre de mon bureau, je les vois se regrouper autour de la table des hors-d’œuvre. Jean-Paul, qui gère la cafétéria, arrive avec un plateau de kirs*1. Je repousse le moment de descendre l’escalier et de traverser la pelouse pour gagner la fête. Je n’ai pas envie de faire semblant de m’intéresser à leurs projets d’été. Je n’ai pas envie de boire du mauvais champagne et de sourire. Je n’ai pas envie de jouer au ballon. Alors, je range mon bureau. Je classe des papiers – des mots d’étudiants, de parents. Des articles que je veux garder, des poèmes, des nouvelles. Je jette de vieilles interros, des courriers de l’administration.
Les couloirs sont vides. Les derniers cars scolaires ont quitté le parking. Il y a des papiers et des stylos sur le sol, les poubelles qui débordent, une pile de vêtements oubliés, un vieux déjeuner qui pourrit dans un sachet, L’Attrape-cœur avec sa couverture arrachée.
Quand mon bureau est net – les stylos dans leur pot, les livres rangés, les tiroirs vidés –, je descends vers le pique-nique. Je n’ai rien d’autre à faire. Aucun cours à préparer, rien à noter, personne qui voudrait me parler.

 

*
* *

 

Plus tard, je suis assis sur l’herbe avec Mia, buvant du champagne. Elle me tend son verre, lève les bras. Libérés de leurs épingles, ses cheveux retombent en masse dans son dos. Ils sont châtain clair mais là, au soleil, ils ont l’air presque roux. Mia, si calme, si sûre d’elle ici et tellement désorientée en ville.
Même au repos, elle fronce les sourcils et quand elle s’assoit à un café, elle est rarement abordée. Seuls les plus insolents lui parlent et ce ne sont pas les plus séduisants. Ces hommes-là lui font peur, ils la blessent, eux qui croient qu’une jolie femme est obligée de sourire, qu’elle doit au monde sa beauté.
Même quand elle les attache, il y toujours des mèches de cheveux qui s’échappent, retombant autour de sa nuque, frôlant sa joue.
Nous avons enlevé nos chaussures. Elle s’est appuyée sur ses coudes.
« Voilà, l’année est finie.
– Merci mon Dieu, dit-elle sans ouvrir les yeux. Je suis si fatiguée. Et toi ?
– Épuisé. Mais c’était bien et je suis triste. Ces gamins vont me manquer. Beaucoup d’entre eux.
– Ils t’adorent. Tu changes les vies, dit-elle en riant. Tu es un changeur de vies. »
Je secoue la tête.
« Tu sais que c’est vrai. Ils t’aiment. Tu es un gourou. »
Au même moment, Mickey Gold s’approche lourdement. À bientôt soixante-dix ans, il ressemble à un personnage de dessin animé – son visage est rouge, il est fort, il parle fort et avec de grands gestes. C’est le genre que vous pourriez trouver derrière un bureau dans une agence de casting dans le Queens. Mais il enseigne la biologie ici depuis trente ans et il en est un peu devenu fou.
À dix mètres de nous, il crie : « Mia, Will, un autre verre ? »
Il répète sa question, y met du rythme et la fredonne. Il s’approche avec une bouteille de champagne piquée au bar. Nous nous regardons furtivement, Mia et moi. J’aime Mickey. Il est exotique ici, tellement pas Français, manquant de tact et souvent sans gêne. Il est négligé, malpoli et bruyant. Pourtant il parle couramment le français, ponctuant ses phrases de oui* appuyés. Il m’impressionne et il m’embarrasse.
Il se laisse tomber sur l’herbe en face de nous. C’est une tâche difficile. Il est grand. Un mètre quatre-vingt-huit, un ventre ferme et impressionnant. Il tapote le genou de Mia et déclare : « Et une autre année dans les chiottes. »

 

*
* *

 

Mia n’a pas parlé à Mickey depuis la cérémonie des palmes académiques de l’école, il y a deux semaines. Il s’était mis debout, avait traversé la scène et déclaré : « Cette année, j’ai le plaisir de remettre le prix à une jeune femme qui écrit bien, qui est une biologiste en herbe douée et qui, en plus, a le parfum d’une rose. »
Assise à côté de moi dans l’auditorium, Mia eut une exclamation choquée puis se couvrit la bouche de sa main.
Il continua. « C’est une jeune femme que j’ai été heureux de côtoyer chaque jour et dont l’absence en classe me rendait toujours un peu triste. Ce n’est pas chaque année que j’enseigne à une jeune femme dont les talents n’ont d’égal que son joli nombril. La beauté et l’intelligence. Personnellement, j’ai hâte de voir ce qu’elle va devenir. Le prix de cette année est attribué à Colette Shriver. »
Colette, rougissante, s’avança vers la scène. À sa grande consternation (et à celle de Mia), elle portait ce jour-là un tee-shirt blanc coupé court de façon à révéler son ventre et un petit piercing en argent au nombril. Mickey l’attendait, souriant, les bras ouverts pour une étreinte et un baiser sur la joue, le nez relevé, prêt à humer le parfum de rose.
Pauvre Colette, humiliée, avalée par les bras puissants de Mickey. Obligée de traverser la salle sous les quolibets chuchotés des garçons dans l’allée – vas-y, Colette, mets la langue.
« Réduire sa réussite scolaire à son nombril ? C’est un enseignant ! Il est dégoûtant ! »
Nous déjeunions ensemble, chuchotant dans un coin reculé de la cafétéria. Je souris.
« Quoi ? Tu trouves que c’était drôle ?
– Il ne l’a pas fait exprès. Il ne s’en rend pas compte.
– Ce n’est pas une excuse. Enfin, Will. C’est un enseignant. Tu sais, ce qu’il a dit était horrible. Ce n’est pas drôle. C’est un enseignant. Tu ne devrais pas prendre ça à la légère.
– Et comment devrais-je le prendre ? Il ne changera jamais, il enseigne depuis trente ans. Il est inoffensif, personne ne le prend au sérieux, les gamins l’aiment bien. Ils le trouvent drôle. Ils pensent aussi que c’est un bon prof. Il ne fait de mal à personne. »
Mia roula les yeux. « Bien sûr que si. Bien sûr qu’il est dangereux. Tu ne peux pas l’excuser parce qu’il est vieux ou qu’il fait ce qu’il a toujours fait depuis trente ans. Il a dénigré le bon travail de Colette. Tu ne fais pas des compliments sur le corps d’une adolescente devant une école entière à une putain de cérémonie des palmes académiques, OK ?
– Tu as raison, bien sûr. Mais bon.
– Non. »
Sa voix montait de plus de plus et un groupe de filles, assises un peu plus loin, nous regardaient en chuchotant.
Nous avions l’habitude de nous asseoir à la même table et de discuter. Nous nous penchions et parlions intensément d’une chose ou d’une autre. Nous étions jeunes et officiellement célibataires. Des conversations comme celles-ci ne faisaient que nourrir les rumeurs d’une aventure secrète entre nous. Il n’était pas rare qu’un élève de seconde lève la main avec défi et me demande, en pouffant, quand Mlle Keller et moi-même allions nous marier.
En baissant la voix, je dis : « Écoute, je sais que ce qu’il a dit était déplacé. Je me rends compte de tout ça mais ça ne te fait pas sourire ?
– C’est cette attitude qui lui a donné la liberté de faire ces remarques stupides. Personne ne dit rien. Il est considéré comme un imbécile. Ce n’est que Mickey. Il est inoffensif. Alors il peut se livrer à des commentaires sur le corps de ses élèves et renifler leur parfum. Je ne le trouve pas charmant du tout. Que ce soit un vieil homme qui ne sait pas ce qu’il dit ne rend pas la chose plus acceptable.
– Puis-je être offusqué et amusé en même temps ? »
Mia poussa un soupir de frustration. Ce genre de chose était toujours une source de tension entre nous. Elle se froissait vite et restait fâchée pendant des jours.

 

*
* *

 

Et maintenant, avec l’arrivée de Mickey, Mia se raidit.
« Directement aux chiottes. Les années ne font que passer », dit-il en me resservant un verre. Il penche la bouteille vers Mia qui a déjà recouvert son verre de la main. « Mia ? »
Elle secoue la tête sans dire un mot. S’il a remarqué quelque chose, il n’en laisse rien deviner.
« Alors, quels sont vos grands projets pour cet été ? Un voyage intéressant ? »
N’ayant aucune envie de laisser à nouveau s’appesantir le silence de Mia, je réponds. « Je vais en Grèce jusqu’à la mi-août. Et toi, Mickey ?
– La Grèce hein ? Super, super. J’ai été en Grèce il y a, oh, je ne sais pas, vingt ans peut-être. Rencontré une Suédoise là-bas. Mon Dieu. Quel corps. Les îles c’est ça ? Tu vas dans les îles ?
– Santorin.
Oui*. J’ai déjà été à Santorin. C’est très beau*. Mais les filles sont à Mykonos, mon ami. Tout le monde est nu. Il y a les femmes nues et leurs amis gays. C’est un bon plan. Je te conseille d’aller à Mykonos. Regarde ce qui se passe. Trouve une fille. C’est une bonne façon de passer l’été. Mia ? Tu as des projets ? »
Mais Mia se lève déjà. Elle remet ses sandales et s’éloigne. Mickey me regarde, interrogateur.
« Tu devrais lui demander.
– OK. Ah, les femmes. Je vais lui demander. Passe un bel été, Will. Mykonos, je te le dis, moi. Des filles au kilomètre. Prends bien soin de toi, OK ?
– Oui et merci pour le tuyau, Mickey. Passe un bel été toi aussi. »
Il se hisse sur ses jambes, grogne et s’éloigne à la recherche de Mia. Elle lui échappe et finalement revient vers moi. Je lui souris.
« Tu es un sale type », dit-elle, me pardonnant.

 

*
* *

 

Nous sommes dans le métro*, Mia et moi, quelques vieux sacs de courses posés sur les sièges en face de nous. Ils sont remplis de cadeaux de fin d’année – bonnes bouteilles de champagne, une cravate, une écharpe, de l’eau de Cologne, du parfum, des bougies. Le wagon est presque vide.
« Tu y vas ce dimanche ?
– Je l’ai promis à Mazin.
– On peut y aller ensemble ? »
Elle ne dira pas « Allons-y ensemble » ou « On y va ensemble ». Elle ne peut se le permettre. De peur de s’imposer, elle y met une certaine forme, une prudence.
« Évidemment, on y va ensemble. Tu as vu l’adresse ? Quai de la Tournelle. Ce sera luxueux.
– Tu crois ?
– Oui. »
À la station Saint-Paul, Mia ramasse ses affaires.
« OK, je te vois à la remise des diplômes ? »
Je continue sur la ligne, prends la 4 à Châtelet, descends à Odéon, traverse le boulevard Saint-Germain et marche le long de la rue de Seine. Je passe le Bar du Marché qui est bondé, des touristes, pour la plupart, buvant de la bière hors de prix au soleil. Je commence la longue montée jusqu’à mon appartement – cent soixante-dix-sept marches. Aujourd’hui, les escaliers me semblent raides, de plus en plus sinueux, les sacs pèsent dans mes mains.
Dans quelques heures, le soleil déploiera un long rectangle de lumière sur le sol. Il y a une énorme cheminée, une échelle qui mène au grand lit sur la mezzanine, une fenêtre qui donne sur la rue.
Le soleil est bas, la silhouette de la tour Eiffel se découpe dans le ciel à l’ouest. Je peux voir la coupole dorée de l’Institut de France. Au sud, le dôme noir du palais du Luxembourg. En bas de la rue, les cafés sont bondés. En face, la fenêtre de Pauline est ouverte. Sébastien, son compagnon, fait la vaisselle, torse nu. Devant la boucherie Claude, un berger allemand blanc dort au soleil. Plus loin, rue de Buci, le petit chien marron monte la garde devant le café Le Conti et je suis debout à ma fenêtre, sentant l’été grandir devant moi. Enfin, ce sentiment familier de liberté – lié inextricablement à mon enfance, au fait d’avoir été moi-même un étudiant.
Pauline entre dans la cuisine, embrasse Seb sur l’épaule. Elle me salue et se retourne pour enlacer la taille de son compagnon.
Je pense à Isabelle en les voyant et je nous imagine ici, debout, regardant par-dessus les toits, l’air froid qui s’infiltre, la chaleur de son dos contre ma poitrine.
Avant, je pensais souvent à elle. En faisant la vaisselle après le dîner, je lui parlais. Quand il faisait froid et que les radiateurs n’étaient pas encore en marche, j’apportais des couvertures supplémentaires dans le lit et faisais semblant de la tenir dans mes bras. Je rentrais le soir et il y avait des messages sur le répondeur. En écoutant sa voix, j’avais l’impression de la libérer, elle, dans cette pièce. Je préparais le repas et je lui parlais.
« Tranche-les finement, disais-je. Si finement qu’ils en deviennent transparents.
– Je sais, tu me l’as dit mille fois.
– Ma mère coupait les oignons comme ça. »
Elle arrêta de laisser des messages. Sa voix n’y était plus.
Mais il y a des jours où elle apparaissait encore devant moi à la fenêtre et je pouvais presque sentir son parfum.

 

*
* *

 

Dimanche. Dans la rue, partout, des femmes aux regards glacials. Le Bar du Marché est bondé, des gens attendent sur le trottoir pour avoir une table. Je traverse le boulevard Saint-Germain en courant, j’évite une femme sur un scooter. Elle sourit. Je dévale les escaliers à Odéon et suis dans une rame de métro* en cinq minutes.
Devant les grilles de l’école, ça fourmille de monde. Parents, grands-parents et familles du monde entier, habillés pour l’occasion, robes d’été, chapeaux, vestes, caméscopes. En traversant la foule, j’entends du français, de l’arabe, de l’allemand, du coréen, de l’italien. Mais dans la cour et dans le hall, c’est surtout de l’anglais, mâtiné et accentué par les autres langues.
Je suis sur le point de prendre un verre quand Mazin me soulève du sol.
« Mec.
– Mec, dis-je, repose-moi. »
Il obéit en riant, recule et porte une main à son menton, comme s’il examinait une peinture. « Vous êtes bien sapé.
– Tu peux le dire. Pas touche.
– Je dois aller faire une photo avec mon frère pour, chais pas, la millionième fois mais je vous retrouve ce soir, d’accord. C’est la fête chez moi*.
« Je serai là, Maz. »
Il se penche vers moi. « Vous avez vu Carolina ? Mec, cette fille est trop bonne !
– Mazin, va-t’en. »

 

*
* *

 

Ce soir-là, le vent du nord soufflait fort le long du quai de la Tournelle. Nous sommes arrivés à un immeuble bien entretenu. Nous pouvions entendre des rires du balcon au-dessus de nous.
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