Infra-ordinaire (L')

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Les journaux parlent de tout, sauf du journalier. Les journaux m’ennuient, ils ne m’apprennent rien. […]Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ? […]Peut-être s’agit-il de fonder enfin notre propre anthropologie : celle qui parlera de nous, qui ira chercher en nous ce que nous avons si longtemps pillé chez les autres. Non plus l’exotique, mais l’endotique.Georges Perec
Publié le : jeudi 25 juin 2015
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EAN13 : 9782021291537
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Du même auteur
Les Choses, prix Renaudot, Julliard, coll. « Les Lettres nouvelles », 1965, « Pocket » o o n 2224 et « 10/18 », n 1426. Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?, Denoël, coll. « Les Lettres o nouvelles », 1966, 1988, et Gallimard, « Folio », n 1413. Un homme qui dort, Denoël, coll. « Les Lettres nouvelles », 1967, et Gallimard, o o « Folio » n 2197 et « Folio Plus », n 44. La Disparition, Denoël, coll. « Les Lettres nouvelles », 1969, et Gallimard, coll. o « L’Imaginaire », n 215. Les Revenentes, Julliard, coll. « Idée fixe », 1972, 1974, 1997. La Boutique obscure, Denoël, coll. « Cause commune », 1973, et Gallimard, coll. « L’Imaginaire ». Espèces d’espaces, Galilée, coll. « L’Espace critique », 1974, nouvelle éd. 2000. W ou le souvenir d’enfance, Denoël, coll. « Les Lettres nouvelles », 1975, et Gallimard, o coll. « L’Imaginaire », n 293. Alphabets, Galilée, coll. « Écritures / Figures », 1976, 2001. Je me souviens (Les Choses communes I), Hachette/ P.O.L., 1978 et Hachette Littératures, 1998. La Vie mode d’emploi, prix Médicis, Hachette / P.O.L., 1978, Hachette Littératures, o 2000 et « Le Livre de poche », n 5341. La Clôture et autres poèmes, Hachette/ P.O.L., 1978, et Hachette Littératures, 1992. e Un cabinet d’amateur»,, Balland, 1991, rééd. Seuil, coll. « La Librairie du XXI siècle o 1994, 2001, et « Points », n 865. Les Mots croisésde considérations de l’auteur sur l’art et la manière de (précédés croiser les mots), Mazarine, 1979, nouvelle éd. complétée, P.O.L., 1999. Les Mots croisés II, P.O.L. / Mazarine, 1986. L’Éternité, Orange Export LTD, 1981. Théâtre I, Hachette/P.O.L., 1981 et Hachette Littératures, nouvelle éd. 2001. Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, Christian Bourgois éditeur, 1983, 2008. o « 53 jours »2547., P.O.L., 1989, rééd. Gallimard, coll. « Folio », n e L’Infra-ordinaireXXI siècle , Seuil, coll. « La Librairie du » 1989. e Vœux», 1989.XXI siècle , Seuil, coll. « La Librairie du e Je suis né», 1990., Seuil, coll. « La Librairie du XXI siècle
Cantatrix Sopranica L. et autres écrits scientifiques, Seuil, coll. « La Librairie du e o XXI siècle », 1991, et « Points », n 577. e L.G. Une aventure des années soixantesiècle »,, Seuil, coll. « La Librairie du XXI 1992. e Le Voyage d’hiver», 1993.XXI siècle , Seuil, coll. « La Librairie du e Beaux présents belles absentes, Seuil, coll. « La Librairie du XXI siècle », 1994 et o o « Points », n 2032, rééd. « Points Poésie », n 2100. Ellis Island, P.O.L., 1995. What a man !, Le Castor Astral, coll. « L’Inutile », 1996. Perec/rinations, Zulma, coll. « Grain d’orage », 1997. Jeux intéressants, Zulma, coll. « Grain d’orage », 1997, 2008. Nouveaux jeux intéressants, Zulma, coll. « Grain d’orage », 1998. Romans et récits, édition établie et présentée par Bernard Magné, Hachette, coll. « La o Pochothèque », n 3262, 2002. Entretiens et conférences, 2 volumes, éd. établie par Dominique Bertelli et Mireille Ribière, éditions Joseph K., Nantes, 2003. L’Art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation, Hachette Littératures, 2008 ; Points, « Signatures », 2011. e Le Condottière», 2012., Seuil, coll. « La Librairie du XXI siècle
Manuscrit
Cahier des charges de La Vie mode d’emploi, présenté par Hans Hartje, Bernard Magné et Jacques Neefs, CNRS / Zulma, coll. « Manuscrits », 1993, 2001.
Ouvrages en collaboration
Petit traité invitant à l’art subtil du goPierre Lusson et Jacques Roubaud), (avec Christian Bourgois éditeur, 1969, 1986, 2003. Oulipo,La Littérature potentielle. Créations, re-créations, récréations, Gallimard, coll. « Idées », 1973. Récits d’Ellis Island. Histoires d’errance et d’espoir(avec Robert Bober), Sorbier, 1980 et P.O.L., nouvelle éd.1994. Disponible en cassette Vision Seuil (VHS Secam), 1991. L’Œil ébloui(avec Cuchi White), Chêne/Hachette, 1981. Oulipo,Atlas de littérature potentielle, Gallimard, coll. « Idées », 1981. Métaux(avec Paolo Boni). Sept sonnets hétérogrammatiques pour accompagner sept graphisculptures de Paolo Boni, Paris, R.L.D., 1985. Oulipo,La Bibliothèque oulipienne, 2 volumes, Ramsay, 1987. Presbytère et prolétaires. Le dossier PALF (avec Marcel Bénabou),Cahiers Georges o Perec3, Éd. du Limon, 1989., n Un petit peu plus de quatre mille poèmes en prose pour Fabrizio Clerici(avec Fabrizio Clerici), Les Impressions nouvelles, 1996.
Alphabets, cent soixante-seize onzaines hétérogrammatiquesde Dado), (illustrations Galilée, 2001. Quelques-unes des choses qu’il faudrait tout de même que je fasse…(illustrations de Bruno Gibert), Autrement Jeunesse, 2009.
Correspondance
« Cher, très cher, admirable et charmant ami… », Correspondance Georges Perec et Jacques Lederer, Flammarion, 1997.
Traductions
Harry Mathews,Les Verts Champs de moutarde de l’Afghanistan, Denoël, coll. « Les Lettres nouvelles », 1974, et P.O.L, nouvelle éd. 1998. Harry Mathews,Le Naufrage du Stade Odradek, Hachette / P.O.L., 1981, et. P.O.L. 1989.
Phonographie
Je me souviens, interprété par Samy Frey, éd. des Femmes, coll. « La Bibliothèque des voix », cassette, 1990, 2004. Dialogue avec Bernard Noël, Poésie ininterrompue, Je me souviens (extraits), L’écriture des rêves, Tentative de description de choses vues au carrefour Mabillon le 19 mai 1978, Coffret de 4 cd et de 2 livrets. Production André Dimanche/INA, 1997.
e LA LIBRAIRIE DU XX SIÈCLE
Collection dirigée par Maurice Olender
ISBN 978-2-02-129153-7
© ÉDITIONS DU SEUIL, SEPTEMBRE 1989
www.seuil.com
Cet ouvrage a été numérisé en partenariat avec le Centre National du Livre.
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo.
En voyage à Londres, en promenade à Beaubourg ou traversant la rue de sa petite enfance, Georges Perec décrit ce qu’il voit. Inventaire du quotidien, son art crée la surprise lorsqu’il jette un coup d’œil sur les habitudes familières, les manières de se conduire, à table ou en vacances. Ce recueil de textes, publiés entre 1973 et 1981, sera bientôt suivi par l’édition des e Vœux que Perec adressait chaque année à ses proches. « La Librairie du XX siècle » accueillera, dans l’avenir, l’ensemble des textes épars de Georges Perec. Le sommaire de ce volume a été établi avec l’aide amicale d’Éric Beaumatin et de *1 Marcel Benabou , que je remercie.
M. O.
*1du bureau de l’Association Georges-Perec (bibliothèque de l’Arsenal,. Membres 1, rue de Sully, 75004 Paris).
Approches de quoi ?
Ce qui nous parle, me semble-t-il, c’est toujours l’événement, l’insolite, l’extra-ordinaire : cinq colonnes à la une, grosses manchettes. Les trains ne se mettent à exister que lorsqu’ils déraillent, et plus il y a de voyageurs morts, plus les trains existent ; les avions n’accèdent à l’existence que lorsqu’ils sont détournés ; les voitures ont pour unique destin de percuter les platanes : cinquante-deux week-ends par an, cinquante-deux bilans : tant de morts et tant mieux pour l’information si les chiffres ne cessent d’augmenter ! Il faut qu’il y ait derrière l’événement un scandale, une fissure, un danger, comme si la vie ne devait se révéler qu’à travers le spectaculaire, comme si le parlant, le significatif était toujours anormal : cataclysmes naturels ou bouleversements historiques, conflits sociaux, scandales politiques… Dans notre précipitation à mesurer l’historique, le significatif, le révélateur, ne laissons pas de côté l’essentiel : le véritablement intolérable, le vraiment inadmissible : le scandale, ce n’est pas le grisou, c’est le travail dans les mines. Les « malaises sociaux » ne sont pas « préoccupants » en période de grève, ils sont intolérables vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cent soixante-cinq jours par an. Les raz-de-marée, les éruptions volcaniques, les tours qui s’écroulent, les incendies de forêts, les tunnels qui s’effondrent, Publicis qui brûle et Aranda qui parle ! Horrible ! Terrible ! Monstrueux ! Scandaleux ! Mais où est le scandale ? Le vrai scandale ? Le journal nous a-t-il dit autre chose que : soyez rassurés, vous voyez bien que la vie existe, avec ses hauts et ses bas, vous voyez bien qu’il se passe des choses. Les journaux parlent de tout, sauf du journalier. Les journaux m’ennuient, ils ne m’apprennent rien ; ce qu’ils racontent ne me concerne pas, ne m’interroge pas et ne répond pas davantage aux questions que je pose ou que je voudrais poser. Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ? Interroger l’habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne l’interrogeons pas, il ne nous interroge pas, il semble ne pas faire problème, nous le vivons sans y penser, comme s’il ne véhiculait ni question ni réponse, comme s’il n’était porteur d’aucune information. Ce n’est même plus du conditionnement, c’est de l’anesthésie. Nous dormons notre vie d’un sommeil sans rêves. Mais où est-elle, notre vie ? Où est notre corps ? Où est notre espace ? Comment parler de ces « choses communes », comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées,
comment leur donner un sens, une langue : qu’elles parlent enfin de ce qui est, de ce que nous sommes. Peut-être s’agit-il de fonder enfin notre propre anthropologie : celle qui parlera de nous, qui ira chercher en nous ce que nous avons si longtemps pillé chez les autres. Non plus l’exotique, mais l’endotique. Interroger ce qui semble tellement aller de soi que nous en avons oublié l’origine. Retrouver quelque chose de l’étonnement que pouvaient éprouver Jules Verne ou ses lecteurs en face d’un appareil capable de reproduire et de transporter les sons. Car il a existé, cet étonnement, et des milliers d’autres, et ce sont eux qui nous ont modelés. Ce qu’il s’agit d’interroger, c’est la brique, le béton, le verre, nos manières de table, nos ustensiles, nos outils, nos emplois du temps, nos rythmes. Interroger ce qui semble avoir cessé à jamais de nous étonner. Nous vivons, certes, nous respirons, certes ; nous marchons, nous ouvrons des portes, nous descendons des escaliers, nous nous asseyons à une table pour manger, nous nous couchons dans un lit pour dormir. Comment ? Où ? Quand ? Pourquoi ? Décrivez votre rue. Décrivez-en une autre. Comparez. Faites l’inventaire de vos poches, de votre sac. Interrogez-vous sur la provenance, l’usage et le devenir de chacun des objets que vous en retirez. Questionnez vos petites cuillers. Qu’y a-t-il sous votre papier peint ? Combien de gestes faut-il pour composer un numéro de téléphone ? Pourquoi ? Pourquoi ne trouve-t-on pas de cigarettes dans les épiceries ? Pourquoi pas ? Il m’importe peu que ces questions soient, ici, fragmentaires, à peine indicatives d’une méthode, tout au plus d’un projet. Il m’importe beaucoup qu’elles semblent triviales et futiles : c’est précisément ce qui les rend tout aussi, sinon plus, essentielles que tant d’autres au travers desquelles nous avons vainement tenté de capter notre vérité.
La rue Vilin
1 Jeudi 27 février 1969, vers 16 heures
o La rue Vilin commence à la hauteur du n 29 de la rue des Couronnes, en face d’immeubles neufs, des HLM récentes qui ont déjà quelque chose de vieux. Sur la droite (côté pair), un immeuble à trois pans : une façade sur la rue Vilin, une autre sur la rue des Couronnes, la troisième, étroite, décrivant le faible angle que font les deux rues entre elles ; au rez-de-chaussée, un café-restaurant à la devanture bleu ciel agrémentée de jaune. o Sur la gauche (côté impair), le n 1 a été ravalé récemment. C’était, m’a-t-on dit, l’immeuble où vivaient les parents de ma mère. Il n’y a pas de boîtes aux lettres dans l’entrée minuscule. Au rez-de-chaussée, un magasin, jadis d’ameublement (la trace des lettres MEUBLES est encore visible), qui se réinstalle peut-être en mercerie à en juger par les articles que l’on voit en devanture. Le magasin est fermé et n’est pas éclairé. o Du n 2 parvient une musique de jazz, durevival (Sidney Bechet ? ou, plutôt, Maxim Saury). Du côté impair : un magasin de couleurs o l’immeuble n 3, récemment ravalé Confection Bonneterie « AU BON TRAVAIL » « LAITERIE PARISIENNE » o A partir du n 3, les immeubles cessent d’être ravalés. Au 5, une teinturerie « Au Docteur du Vêtement », puis : BESNARD Confection En face, au 4 : Boutonniériste Au 7, enseigne de métal découpé : POMPES sur la façade Pompes Couppez et Chapuis : le magasin a l’air fermé depuis longtemps. Puis, toujours du côté impair, une petite boutique non identifiable. Au 9, Restaurant-Bar Marcel Au 6, Plomberie Sanitaire Au 6, Coiffeur Soprani
Aux 9 et 11, deux boutiques fermées
Au 11, Vilin Laverie
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