Initiation au meurtre

De
Publié par

Une plage paisible à l'arrière-saison. Le site d'un meurtre presque parfait. N'est-ce pas ce qu'ont voulu le professeur Knox, infirme dans sa chaise roulante, et son trouble secrétaire Buny, pour un couple adultère ?





Publié le : jeudi 21 novembre 2013
Lecture(s) : 16
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782265095595
Nombre de pages : 166
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture

FRÉDÉRIC DARD

 

INITIATION
AU MEURTRE

 

couverture

 

 

 

 

 

Pour mon ami André LEMAIRE, ces
quelques pas dans les nuages.

F. D.

PREMIÈRE PARTIE
L’INITIATION
MERCREDI 28 AOÛT

7 heures

Popeye surgit avec une brassée de parasols qu’il laissa tomber sur le sable humide. C’était un vieillard cocasse au visage caoutchouteux. Il possédait un menton de polichinelle et un nez écrasé qui portait témoignage de bagarres très anciennes. Popeye promena son regard fané sur le pédalo et constata que la peinture de celui-ci s’écaillait. L’engin lui fit penser à l’automne dont le vieil homme lisait les prémices dans la couleur du ciel. La station allait bientôt redevenir une petite ville semblable à celles de l’arrière-pays. Cette perspective le fit sourire d’aise ; il préférait Saint-Port pendant l’inter-saison, lorsque les hôtels et le casino fermés rendaient au pays un peu de son atmosphère d’autrefois. Il s’assit sur un flotteur du pédalo et sortit sa pipe toute bourrée de la poche de son short. Un moment de qualité. À cet instant de la journée, la plage lui appartenait encore. Il en était, non pas le gardien, mais plus exactement le fermier. Pour lui, la mer représentait une sorte d’immense champ labouré qu’il avait cultivé avec application, sa vie durant.

Le tabac grésilla sous la flamme paresseuse de l’allumette. N’était-ce pas à cause de sa pipe au tuyau court que des estivants, jadis, l’avaient surnommé Popeye ? À l’époque, le plagiste n’avait jamais vu de dessins animés. Par la suite il fit la connaissance de Mathurin Popeye au « Caméo » et, amusé, s’appliqua à cultiver la ressemblance. Voilà pourquoi, depuis, il portait un maillot rayé, un béret de marin américain et un poignet de force en cuir, rongé par l’eau de mer, qui faisait songer confusément à un appareil orthopédique.

D’une pichenette adroite, Popeye lança son allumette dans la petite vague servile qui, par brefs élans, venait lui lécher les pieds. La brindille de bois se mit à danser sur l’eau mousseuse. Par instants, le reflux l’emportait, mais elle revenait obstinément avec la vague suivante.

Un gamin noiraud, vêtu d’un boxer-short délavé, surgit d’entre les cabines. Ses cheveux luisants frisaient comme ceux d’un Noir décrépé. Une médaille pieuse ballottait sur sa poitrine bronzée. L’arrivant coltinait un seau de plastique plein de détritus recueillis sur la plage. Tout en se dirigeant vers le vieillard, il ramassait, sans zèle excessif, ceux qui jonchaient sa route : flacons d’ambre solaire, gobelets de carton, chiffons de papier. Quand il parvint au niveau de Popeye, les deux hommes se serrèrent la main en silence, après quoi le gamin saisit le fond du seau de sa main libre et s’apprêta à lancer le produit de sa récolte dans la mer.

– Non ! dit vivement Popeye.

Le jeune éboueur stoppa son geste in extremis.

– Ce matin, la mer n’en veut pas, expliqua le plagiste.

Ôtant la pipe de sa bouche, il désigna la vaguelette du tuyau de son brûle-gueule.

– Regarde, fit-il, mon allumette est toujours là. Que veux-tu : elle a ses humeurs, la bougresse !

– Dommage, soupira le garçon en tournant les talons.

Il était économe de son énergie et s’activait au plus juste.

Comme il s’éloignait, Popeye le héla :

– Oh ! Banane !

L’interpellé se retourna. Il était beau mais sans joie. Ses côtes saillaient sous sa peau dorée.

– Me les enterre pas dans le sable comme tu fais des fois, recommanda son employeur ; va bien jusqu’à la poubelle.

Banane eut une grimace maussade qui pouvait passer pour un acquiescement.

– La paresse, c’est comme le travail, déclara sentencieusement le vieux : ça s’apprend. Remarque, de ce côté-là, tu serais plutôt doué !

Nullement troublé par le sarcasme, Banane disparut en poursuivant son collectage.

« Je suis mauvais avec ce gosse, songea le plagiste, il est bien méritant pour un fils de pute qui n’a jamais connu son père. Il travaille lentement, mais il ne s’arrête jamais. »

Il téta longuement sa pipe avant de reprendre le cours de ses occupations. Il fumait un tabac composite provenant des multiples cigarettes abandonnées dans les cabines. Popeye touillait le tout dans un pot de grès où séjournait continuellement une carotte chargée d’humidifier le mélange. Il appelait cette mixture « sa ratatouille » et se félicitait de fumer à l’œil. Le vieillard massa ses jambes variqueuses sur lesquelles végétaient de longs poils grisâtres ; elles étaient arquées et parachevaient le pittoresque de sa silhouette. Ramassant ses parasols, il se mit à les planter le long de la mer à intervalles réguliers. Tandis que le bonhomme s’activait, avec de grands gestes routiniers, un curieux équipage déboucha sur la plage, en empruntant le chemin de planches reliant la jetée à la mer. Il s’agissait d’un gros infirme qu’un garçon vêtu de noir promenait dans une chaise roulante dont les chromes étincelaient au soleil. Le paralytique semblait gésir dans sa graisse plus que dans son infirmité. Il avait un large visage rubicond au nez large, aux lèvres épaisses. Son regard bleu flottait derrière d’énormes lunettes cerclées d’or. L’absence totale de cils et de sourcils sur cette face mafflue incommodait. Il portait un surprenant chapeau de paille, pimpant comme une charrette sicilienne, plein de rubans et de pompons, et qui détonnait sur ce personnage austère. Un plaid écossais enveloppait ses jambes mortes.

Le garçon qui le poussait paraissait la trentaine. Il était brun, pâle, assez joli garçon, avec des yeux verts extrêmement froids et farouches. Son élégance, en ce lieu propice aux pires négligences, le rendait plus étrange que l’infirme. Il semblait mis pour se rendre à un cocktail plutôt que pour déambuler entre des cabines de bain. Sa chemise mauve, accompagnée d’une cravate assortie, au nœud très large ; le bluet artificiel fiché à sa boutonnière et le bracelet de femme qu’il portait au poignet gauche lui donnaient un aspect délibérément équivoque.

– Nous stoppons ici, professeur ? demanda-t-il en ralentissant.

Il s’exprimait en français, mais avec un accent britannique très marqué, sa voix était à la fois douce et métallique.

– Je pense que oui, Buny, approuva l’infirme. Vous seriez bien bon de me placer dos à la mer.

Buny fit pivoter le siège nickelé.

– Comme ceci ?

– Parfait !

Le gros paralytique bloqua le frein de son fauteuil et appuya son triple menton au creux de sa main gonflée par l’hydropisie pour s’abîmer aussitôt dans une trouble rêverie. Buny qui avait l’habitude respecta son mutisme. Il se tenait droit derrière le fauteuil, les mains au dos, dans une attitude de prince consort participant à une visite officielle. Un temps assez long s’écoula. L’infirme semblait être en état d’hypnose. Intrigué, Popeye, qui les observait de loin, se rapprocha du couple.

Le professeur fit tout à coup claquer ses doigts et dit sèchement :

– Cigare !

– Oh ! monsieur, lamenta Buny, de bon matin, comme ça ?

– Vite ! aboya l’infirme.

Une sacoche de cuir se trouvait fixée au dossier du siège roulant. Buny y prit un étui à cigares qui ressemblait à une cartouchière de cosaque.

– Quelle marque ? demanda-t-il, maussade.

– Roméo et Juliette numéro 2.

Ce choix porta le comble au mécontentement de l’homme en noir.

– Si tôt, n’est-ce pas trop fort, professeur ?

– Au contraire.

Mal résigné, Buny retira d’un compartiment de l’étui le cigare exigé dont il coupa l’extrémité d’un coup de dent expert. Après quoi il l’alluma minutieusement, selon les règles et rites en vigueur chez les amateurs de havanes.

– Hâtez-vous, Buny, je vous en conjure, supplia l’obèse.

Le garçon tira une forte goulée puis, se penchant sur son compagnon, il expulsa la fumée dans le visage de ce dernier. Cette bouffée épaisse parut exercer sur le professeur l’effet que produit généralement l’oxygène sur un asphyxié : il sembla brusquement soulagé et se détendit.

– Merveille ! murmura-t-il dans une sorte de râle. Encore, et plus près, Buny !

Buny continua de noyer le paralytique dans un brouillard bleuté sentant bon le havane de qualité.

– Quel métier ! ronchonna-t-il, car il avait horreur de ce tabac.

– Silence ! ordonna l’autre, rendu furieux par cette voix qui perturbait ses vagabondages spirituels.

Buny s’étrangla.

– Silence, vous dis-je ! tonna l’infirme.

– Je tousse, monsieur.

– Plus tard, dit le gros homme en ponctuant cette singulière injonction d’un geste qui en accentuait l’égoïsme.

Buny ôta l’énorme cigare de sa bouche.

– La toux, c’est comme l’amour, professeur : on peut difficilement la remettre à une date ultérieure. À l’époque bénie où vous fumiez vous-même vos cigares, je ne toussais pratiquement jamais.

Le savant se mit à marteler les accoudoirs de son siège.

– Fumez, Buny ! Fumez, je vous en conjure !

Buny se reprit à téter le havane et à souffler des nuages précipités au visage de son patron. Celui-ci respirait quasi voluptueusement.

– Plus fort, haleta-t-il d’une voix d’orgasme.

– Je fais ce que je peux, monsieur, marmonna le fumeur, je ne suis pas le Vésuve.

À présent, Popeye se trouvait tout près des deux hommes, suivant leur manège avec effarement.

– Ça consiste en quoi ? demanda timidement le petit vieillard.

– Silence ! aboya l’infirme.

Un jet de fumée lâché dans son nez par Buny vexa le plagiste et le fit reculer. Popeye alla s’asseoir sur le pédalo.

– Je sens que ça vient, Buny ! exulta le gros homme. Je sens que ça vient.

Buny eut une mimique véhémente signifiant : « ce n’est pas dommage ». Il accéléra ses aspirations-expirations au point d’en avoir le vertige.

Le professeur désigna un point du littoral de ses doigts enflés.

– Je retrouve ces deux palmiers en « V », là-bas… Cet immeuble vert pistache qui ressemble à un sorbet. Ces cabines, beaucoup plus grandes que ne le sont les cabines ordinaires…

Il leva la tête, sondant le ciel bleu où se poursuivaient des nuages biscornus, affolés par une haute brise.

– Tout correspond, sauf le ciel, dit-il. Il y manque les points rouges…

Il prit un temps et murmura :

– Cela suffit, laissez-moi.

Soulagé, Buny s’empressa de retirer le cigare de ses lèvres. Il s’écarta de son patron puis, après une brève hésitation, s’en fut s’asseoir sur le pédalo, au côté de Popeye.

– On peut jeter ses mégots ? demanda le jeune homme en brandissant le havane.

– Pas quand ils sont aussi gros, assura le vieux, en raflant le cigare. Il l’éteignit en plongeant son museau incandescent dans le sable, après quoi il le glissa dans sa poche.

– Qu’est-ce qu’il fabrique ? demanda Popeye en désignant l’infirme d’un hochement de tête.

– Un songe, répondit gravement Buny.

– Pardon ?

– Il fabrique un songe. (Puis, comme si cela suffisait à expliquer la surprenante attitude du gros homme, il révéla, à mi-voix :) C’est le professeur Knox.

– Connais pas, avoua le plagiste. Il est pas français ?

– Anglais.

– Alors je connais pas. Pourquoi vous lui souffliez de la fumée dans les trous de nez ?

– Ça l’aide à réfléchir. À cause de son cœur le tabac lui est défendu.

Popeye éclata d’un rire spontané de brave homme.

– Comme qui dirait, vous êtes son fume-cigare ?

– Comme qui dirait, oui, admit Buny. Après la première tasse de thé, c’est brutal, vous savez.

Le professeur Knox se tenait rigoureusement immobile, la tête légèrement rejetée en arrière. Le soleil qui faisait miroiter les verres de ses lunettes semblait l’avoir énucléé.

– Il dort ? souffla Popeye, troublé.

– Au contraire, dit Buny : il explore. C’est un grand vagabond de l’esprit.

– Il « explore » quoi ?

– Son subconscient. Depuis plusieurs semaines, il fait le même rêve, donc : état d’alerte !

– Ah oui ? murmura Popeye, de plus en plus éberlué et pour qui ce langage restait lettre morte.

Le comportement du gros bonhomme le choquait, et la présence sur la plage de ces deux étrangers en costume de ville lui semblait présager il ne savait quoi de funèbre.

– Il est professeur de quoi ? demanda-t-il.

La question abrupte parut déconcerter Buny malgré sa simplicité.

– Eh bien, il est professeur, mais comme tous les grands professeurs, il ne professe pas.

– C’est un original, en somme ? coupa Popeye pour lequel ce terme avait le sens le plus large.

Buny répéta, comme pour s’imprégner du mot : « Original, original ». Il dit encore : « Permettez » et sortit de sa poche un dictionnaire franco-anglais, de forme oblongue, imprimé sur papier bible. Il le feuilleta d’un doigt sec et précis.

– Originaire, originairement, original, lut-il à mi-voix. (Il se tut pour prendre connaissance de la définition cherchée puis déclara en refermant son livre :) Oui, c’est un original.

À cet instant, Knox émit une sorte de plainte qui alerta Buny. Le garçon se précipita, dévissant déjà une boîte de pilules.

– Vous avez eu un spasme, professeur ?

– Pire, répondit le savant : je viens de mourir.

– Oh, parfait ! s’exclama Buny, apparemment satisfait ; donc ça se précise ?

– Terriblement. À présent je suis certain que cela s’est bien passé ici.

Knox s’épanouissait dans son fauteuil, renouait avec la réalité. Avisant le plagiste il l’interpella :

– Monsieur, je vous prie !

– Siouplait ? répondit Popeye avec quelque réticence.

– Vous fréquentez cette plage depuis longtemps ?

Le petit vieillard refoula son béret blanc sur l’arrière de sa tête et se gratta le front pour cacher son embarras.

– Comment ça, si je la fréquente ?

– Je veux dire : vous êtes de la région ?

– De père en fils, trancha Popeye, à se demander qui de mes aïeux ou de la mer est arrivé ici en premier.

Knox approuva d’un tremblement de menton. Maintenant qu’il avait changé de position on pouvait voir ses yeux derrière les verres bombés, des yeux infinis, proéminents et fixes, au magnétisme déprimant. Ce regard semblait décidé à désagréger tout ce sur quoi il s’attardait.

– Quelqu’un est-il mort sur cette plage ? questionna-t-il posément.

Popeye eut un sursaut effrayé.

– Quelqu’un ?

– Une femme ? précisa le professeur.

– Une femme ? répéta Popeye en écho. Vous voulez dire… dernièrement ?

– Peu importe le temps ; une femme est-elle morte ici, oui ou non ?

Popeye secouait déjà négativement la tête lorsqu’un souvenir lui revint.

– Ah ! si, plusieurs… Dans les années 30. Enfin, pas ici exactement, mais loin au large… Des collégiennes qui ne savaient ni ramer ni nager…

– S’agirait-il d’une noyade, professeur ? demanda Buny.

– Sûrement pas, fit Knox, j’ai entendu craquer des vertèbres et ressenti une noire secousse. Mon cerveau est parti en éclaboussures. Non, non, un meurtre ! Je vous affirme que c’est un meurtre.

Popeye secoua le malaise qui l’envahissait pour protester.

– Eh quoi, un meurtre ! On n’a jamais assassiné personne à Saint-Port !

– En êtes-vous bien sûr ? insista le savant.

– Ben enfin quoi, je l’aurais su, non ?

– Mais… avant vous ? Popeye haussa les épaules.

– Avant moi, mon père l’aurait su, ou mon grand-père, ou mon arrière-grand-mère qui a vécu cent un ans. Ça se sait et ça se répète ces choses-là. Un meurtre ! Quelle drôle d’idée !

Il se tourna vers Buny auquel il était enclin d’accorder plus de crédit qu’au professeur.

– Où a-t-il été chercher ça, lui ?

– Dans ses rêves, répondit l’interpellé d’un ton où perçait la plus fervente admiration.

– Oh ! alors, vous m’en direz tant, pouffa Popeye dont le siège était fait.

– Le professeur Knox est un disciple de Freud ! protesta Buny.

Le plagiste gonfla ses joues pour émettre un bruit incongru.

– Connais pas.

Il était heureux de tout ignorer des références qu’on lui opposait, il lui semblait que son non-savoir le protégeait contre des manœuvres obscures, qu’il sentait sataniques.

– Dans un sens, le professeur va plus loin que Freud, continua Buny, comme se parlant à lui-même. Son subconscient…

Voyant le regard hostile de Popeye, un regard délibérément incompréhensif, il demanda :

– Vous savez ce qu’est le subconscient, naturellement ?

– Moi, j’en ai pas, répondit le vieux plagiste, mais je vois parfaitement ce que vous voulez dire.

La réponse ne fit même pas sourire l’assistant de Knox. Pris par son sujet, il continua ses explications.

– Son subconscient capte certaines scènes dramatiques du passé, sous forme de songes répétés qui se précisent et se complètent.

– Marrant, dit Popeye, lequel considérait ce langage comme des divagations de bohémienne.

– Ainsi, poursuivit Buny, avant même que nous soyons descendus dans le pays, chaque nuit il voyait mourir une femme sur cette plage, à l’endroit précis où nous sommes !

Popeye avala péniblement sa salive piquante de nicotine.

– Toutes les plages se ressemblent, articula le brave vieillard, et elles font le tour du monde. C’était probablement ailleurs.

Jusque-là, Knox n’avait pas paru suivre la conversation, aussi ses deux compagnons sursautèrent-ils lorsqu’il déclara :

– Non, c’était bien ici.

Il arracha ses lunettes et ses yeux se rétrécirent au point de devenir sombres et pointus. Il se mit à fourbir ses verres avec un pan du plaid.

– Quelle affreuse sensation de rupture, soupira le professeur. C’est dur de mourir de la mort des autres !

– Et de la sienne, donc ! rigola Popeye. Celle des autres, au moins, vous pouvez la raconter. Au fait, elle décède de quoi, votre dame, dans ce rêve ?

– Difficile à préciser. Je vois des mains qui se tendent. Deux mains toutes rouges.

– De sang ? insista le plagiste, impressionné malgré son scepticisme.

Knox remit ses lunettes et réfléchit un moment avant de répondre :

– Je ne sais pas. La femme est instantanément au paroxysme de l’effroi.

– À cause des mains ?

– À cause d’un spectacle qu’elle découvre et qui la glace de terreur.

– Quoi donc ? demanda Popeye dans un souffle.

Knox eut brusquement l’air désemparé.

– Je l’ignore. Je ne vois pas. Pas encore…

– Ce sera peut-être pour la prochaine nuit, monsieur, émit Buny d’une voix rassurante. Attendez votre futur sommeil.

– Je vais toujours commencer mon rapport pour mes collègues de la Society for Psychical Research, décida le professeur Knox, retournons à l’hôtel, Buny, le soleil monte au ciel et je n’aime pas le soleil, il engourdit la pensée. Merci, mon brave monsieur ! lança-t-il à l’adresse du plagiste.

– Service ! répondit le vieil homme.

Buny lui sourit et s’attela dans les mancherons du siège roulant. Il dut s’arc-bouter pour arracher le fauteuil du sable. Enfin il parvint à le replacer sur le chemin de planches et put le pousser sans efforts excessifs. Knox gardait la tête levée et ses lunettes faisaient de nouveau deux trous de lumière dans sa grosse face apoplectique.

– Tout ceci n’est encore qu’un fatras d’images mal assimilées, dit-il. Il me manque tellement d’éléments, en particulier ces points rouges dans le ciel…

– Ils ne tarderont peut-être pas à apparaître, monsieur, le réconforta Buny.

Comme ils s’éloignaient, Banane déboucha d’un sentier perpendiculaire, avec, sur l’épaule, une perche à laquelle était accrochée une énorme grappe de ballons rouges.

MERCREDI 28 AOÛT

8 h 30

Elle marchait vite par les petites rues fraîchement arrosées qui sentaient le melon et la pierre mouillée. Elle courait presque, d’ombre en ombre, se heurtant aux pêcheurs qui rentraient en coltinant des mannes d’osier emplies d’écailles grouillantes. Comme elle était jeune et belle, les hommes l’interpellaient en riant, mais elle ne semblait pas les entendre.

Malgré le beau temps, elle portait un imperméable clair en tissu léger, dont la ceinture dénouée lui battait les hanches comme des rênes lâchées.

Elle était blonde, très blonde, ce qui faisait ressortir son bronzage. Elle avait chaussé des sandales de plastique, presque transparentes, qui laissaient voir ses pieds menus aux ongles vernis. Une commerçante occupée à dresser son étalage de primeurs pensa qu’elle courait chercher un médecin, tant l’attitude de la jeune femme blonde traduisait la panique. Elle avait l’expression tendue de quelqu’un ayant besoin d’une aide pressante. La marchande la suivit du regard, certaine qu’elle allait tourner à gauche en débouchant sur le port, parce que c’était à gauche de la rue qu’habitait le docteur ; mais contrairement à ce qu’elle attendait, la fille à l’imperméable continua tout droit dans la lumière du quai, en direction de la mer.

Elle longea les bateaux blancs, blottis en essaim dans le creux du port et dévala l’escalier de pierre conduisant à la plage. Celle-ci était encore presque déserte. Des parasols aux couleurs incendiaires fleurissaient au bord de l’eau entre des transatlantiques posés à plat. Au loin, un vieux type en survêtement bleu courait le long de la mer sur un rythme cadencé.

Des hirondelles dont la formation évoquait confusément la forme d’une flèche passèrent au ras des cabines, comme si elles allaient s’engloutir dans l’éblouissement des flots, mais au dernier moment leur trajectoire se corrigea et elles piquèrent sur le ciel en une courbe majestueuse.

La jeune femme ôta ses sandales, car elle aimait fouler directement le sable chaud. Son contact fluide et doux avait quelque chose de voluptueux. Elle força l’allure, libérée de ce qui pouvait naguère lui rester de pudeur, et se mit à galoper en direction du pédalo. Lorsqu’elle fut parvenue au niveau de l’appareil, elle s’arrêta enfin, non pour reprendre souffle, mais pour examiner les lieux. Elle ne vit que Popeye, au loin, près de ses caissons frigorifiques qu’il garnissait de bouteilles. Alors, rassurée, elle s’avança vers la première cabine. Par rapport au numérotage qui commençait au pied de la jetée, celle-ci se trouvait en fait être la dernière et portait le numéro 18, maladroitement peint au pochoir sur la porte. Le syndicat pour l’exploitation des bains de mer de la région avait bien fait les choses et les cabines ne ressemblaient pas à de rudimentaires guérites, comme c’est généralement le cas, mais à de minuscules maisonnettes dotées d’une véranda et d’une douche. Deux tabourets meublaient l’intérieur de chaque cabine, et un méchant fauteuil de rotin achevait de pourrir sous la véranda. L’arrivante s’approcha d’une allure peureuse et gravit les deux marches de bois. Ses gestes étaient devenus prudents. Après avoir couru jusqu’à la cabine 18, elle semblait ne pas oser y entrer. Elle se risqua, cependant, en jetant alentour de nouveaux regards inquiets. Tout était paisible et le grand murmure marin mettait au sein de cette matinée commençante une félicité un peu grave. La fille blonde actionna le loquet, mais la porte ne s’ouvrit pas. Elle en éprouva comme une sorte de chagrin compliqué d’une intense déception physique. Son cœur lui fit mal. Elle s’assit, de biais, sur la chétive balustrade cernant la véranda pour laisser se calmer le grand désarroi qui l’assaillait.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

L’HOMME AUX YEUX GRIS

de ActuaLitteChapitre

L'oeuvre

de grasset