Italiques

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Italiques... ou des caprices d'un signe typographique et de la résistance de notes de voyages prises en Italie en 1999 et 2000. Ce court roman raconte l'histoire de la dernière réécriture d'un manuscrit.
L'écart temporel, dûment mesuré par le narrateur-personnage en 2015, et sur un ton enjoué, permet l'adjonction de remarques originales sur la création romanesque, le lyrisme poétique ou encore d'autres thèmes, qui ne constituent jamais le vrai sujet du roman. Italiques... ou le surgissement vif du désir, fût-il inversé, les trains en partance sur fond de musique de film et dans le souvenir d'une vieille émission littéraire télévisuelle.
La magnificence des villes traversées par Aurélien se dilue dans un trop-plein d'amertume, une apparente consomption qui n'est, heureusement, que la promesse d'un nouveau départ.
Publié le : mardi 1 septembre 2015
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EAN13 : 9791026202615
Nombre de pages : non-communiqué
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Pascal Stane Italiques roman
© Pascal Stane, 2015
ISBN numérique : 979-10-262-0261-5
Courriel : contact@librinova.com
Internet : www.librinova.com
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« Il faudrait du temps pour bien se reconstruire dans la tête la Rome antique, encrassée de l’encens de toutes les églises. »
Gustave Flaubert,Lettre à Louis Bouilhet,
Rome, le 14 mai 1851.
« Le réel paraîtra toujoursfaux, car il se dérobe au langage. »
Jeanne Bem,Désir et Savoir
dans l’œuvrede Flaubert, 1979.
« À mesure que le XXe siècle approchera de sa fin…, il faudra accepter d’appeler « Roman » des ensembles de formes qui ne répondent plus aux règles, ni aux modèles, ni à une philosophie. »
Jean-Yves Tadié, Le Roman au XXe siècle, 1990.
« Le roman de demain est celui qui parvient à capter aujourd’hui les signes de l’époque, les « mythologies » du contemporain (Internet, Facebook, le néocapitalisme, la haute finance), à en faire une matière romanesque. À rendre l’actualité inactuelle, atemporelle : fictionnelle. »
Blanche Cerquiglini,Le Roman aujourd’hui, 2012.
Aux Bonshommes de Folon.
Aux souvenirs d’enfance.
I
J’arrivai entre dix-huit heures vingt et dix-huit heures trente, bien en avance sur mon temps, et avec la crainte de n’avoir pas, au sortir de mon appartement, éteint le bouton de l’amplificateur de ma chaîne stéréophonique. Ce n’était pas la première fois que cela m’arrivait. À maintes reprises dans le passé, j’avais été livré à ce type d’inquiétude. Il restait toujours quelque chose derrière moi, je ne partais jamais d’un endroit complètement vacant, une colle semblait laisser une trace. Une saleté, une souillure. Néanmoins, comme j’étais rempli de bonnes intentions, j’avais fait un effort pour dépasser ce stade de la crainte et quittai le lieu relativement serein ; je n’éprouvais aucune angoisse, juste un doute quelque peu inopportun. Une fois que j’eus fait le tour des bâtiments, je fus frappé par la laideur de la gare. Elle avait vieilli, au point de ressembler aujourd’hui à celle du Nord, dix ans plus tôt, telle qu’elle était alors, masse sombre et négligée, grandiose, grise, humaine encore malgré ses tons noirs. Comme j’avais du temps devant moi, je décidai de ressortir et de me rendre dans une pharmacie du boulevard Diderot. Je demandai au vendeur une de ces paires de lunettes conçues spécialement pour pouvoir observer sans danger l’éclipse de soleil qui devait se produire le 11 août 1999. On nous avait bassinés avec ça.
Revenu dans le hall central, non loin de la grande bouche du métro, je restai debout près de la vitrine d’une papeterie, à proximité des composteurs. La comparaison de la gare de Lyon avec celle du Nord avait suscité en moi des images. Alors que je voulais donner l’impression de la décontraction (et l’effort de libération du rite obsessionnel qui m’avait saisi avant le départ n’entrait pas pour peu dans ce parti pris), une légère tension s’effectuait dans mon esprit, et peut-être dans mon corps, au retour de souvenirs liés aux halls de gares, aux attentes longues ou fiévreuses, au temps suspendu, à la durée châtiée. Je me revis subrepticement accoudé à des appuis de guichets, aposté à des piliers, ou tout simplement debout. J’avais alors entre les doigts une cigarette, car je fumais encore beaucoup à cette époque-là. Je voulais maintenant fuir ces clichés, ces stéréotypes de l’attente. Les gens allaient, venaient, portaient des sacs, discutaient, se reposaient, me regardaient, se regardaient, ne me regardaient plus. Je ne cherchais pas, comme cela avait été encore le cas dix ans auparavant, à capter des regards, à me croire le centre du monde. Aussi bien était-ce le monde qui secentrait en moi, qui se posait, me donnait liberté d’agir et me permettait enfin de mecentrer. Je n’obéissais plus à cette emprise qui m’avait, un jour, dépossédé de mes biens les plus précieux.
J’attendais toutefois, comme à mon corps défendant car, malheureusement, si j’étais venu bien en avance (cela aussi, d’ailleurs, ce n’était pas la première fois que cela arrivait) dans ce gouffre, le train n’avait pas suivi mon exemple : son numéro était bien affiché sur le tableau des départs, mais il n’y avait aucune indication de la voie. Je dus m’approcher de l’écran et rester là, en attente forcée, pendant un temps indéfini. À dix-neuf, dix-neuf heures dix, il n’était toujours pas là. Je décidai de me rendre au bureau d’accueil et d’information pour obtenir quelque précision. L’hôtesse chargée de renseigner les passagers officiait derrière ou sous une cloche de verre qui la maintenait dans un espace réservé et clos, à l’abri des demandes trop sévères. Je l’interrogeai au sujet du train. Elle me répondit que l’inscription sur l’écran central
du numéro de voie était imminente mais que, si je ne voulais pas attendre plus longtemps, je pouvais toujours suivre le chemin qu’elle m’indiquait.
Une autre marque du défaut de mes bonnes résolutions (celles-ci devaient tenir, se raidir comme des cordes tendues sur le ventre d’un instrument) : je crus, une fraction de seconde, ne pas avoir bien compris son indication et restai, comme à demi engourdi (une teinte sombre) devant l’écran central. Puis je fis quelques pas dans le sens qu’elle m’avait proposé - à ce moment-là, la gare s’emplissait du tumulte des voyageurs qui semblait me parvenir comme à travers un conduit rempli d’eau, j’étais heureux de partir -, mais revins une dernière fois sur mes pas. À ce moment précis, je constatai que l’écran marquait la mise en préparation du train. À vingt heures, enfin sur le quai, je pouvais constater que celui-là était toujours absent.
Que cela soit dit entre nous, voyager n’est pas une mince affaire, mais pérégriner dans un compartiment couchettes est franchement sinistre. Les gens qui, avec moi, devaient occuper celui dans lequel j’entrai, cachaient mal leur embarras. Ils faisaient penser à des oiseaux qui, comprenant enfin que la porte de la cage vient de se fermer sur eux, battent des ailes dans l’espoir d’une ultime évasion. Le milieu était très populaire, le confort proposé, pas le mien. Un couple de retraités, après avoir déposé son bagage, se rendit rapidement en tête, à la recherche du wagon-restaurant. On ne le revit plus avant la fin de la soirée, presque la nuit. Un autre couple et leur fille, présents dans le compartiment, ne bougeaient pas. Ils se mirent à grignoter des mets, à mon instar. (J’avais apporté deux sandwichs et de l’eau minérale, mon sac était à mes pieds, j’avais relevé la jambe droite pour favoriser ma posture. Je déplorai une position tout juste acceptable. Depuis la longue attente sur le quai 17, je ressentais un pincement dans la cuisse gauche.) Dans le coin qui m’était échu, j’avais, en fin de compte, trouvé un refuge provisoire qui me permettrait, assez tranquillement et après collation, de commencer à prendre des notes.
Cela était parti, je devais écrire. J’avais emporté avec moi un bloc sténo et un stylo à bille bleu, objets de mon affection depuis l’adolescence. J’avais attendu jusque-là, jusqu’à mes trente-cinq ans, pour commencer un acte qui, pourtant, me brûlait depuis cette même période. J’avais toujours été un excellent élève. Je portais la littérature comme une souffrance. Mieux : comme une passion. C’est-à-dire, pour reprendre à ce compte des propos qui furent tenus dans un célèbre film de François Truffaut au sujet de l’amour, « une joieetune souffrance ». Il m’avait semblé préférable d’attendre, et de fait j’avais attendu, « jusqu’à l’absurde », pour reprendre une autre expression tirée d’une pièce, non moins célèbre que le film de Truffaut, de Cocteau. J’attendais, je ne savais quoi au juste, ou plutôt je ne le savais que trop, j’attendais des formes nouvelles d’écriture. J’étais sans doute comme Baudelaire qui, à la fin d’un poème, écrivait qu’il voulait « du nouveau », j’étais comme Tchekhov qui réclamait, pour son théâtre, ces mêmesformesJ’avais consacré une bonne part de mes études à la neuves. compréhension du Nouveau Roman et, tandis que les uns semblaient l’ignorer, les autres le considérer comme « mort » depuis longtemps (de sorte que c’était moi qui apparaissais, en définitive, commeringard), je trouvais au contraire que, non seulement il était bien présent, toujours vivant mais que, encore, il ne cessait pas d’encombrer le chemin du roman futur (c’est d’ailleurs pour cette même raison que bien des écrivains s’étaient octroyé le droit de le bannir du champ de leurs références, en revenant à des canons d’écriture plus classiques, plus
conventionnels, alors que d’autres prétendaient - avaient prétendu même, eh ! oui, le temps passe vite -, avoir opéré une sorte d’alchimie synthétique, ou bien encore étaient-ce leurs admirateurs - critiques ou journalistes - qui le disaient pour eux). Il m’apparaissait qu’on ne pouvait plus écrire commeavantle Nouveau Roman, mais que l’assimilation de ses formes, la distance critique, la réflexion romanesque, la création de nouvelles structures devaient prendre du temps, et que l’avènement d’un nouveau« Nouveau Roman », quoiqu’en crût une certaine critique, un certain public, n’était pas encore venu. Les entreprises qui avaient vu le jour plus ou moins clairement après 1980 ne me paraissaient pas satisfaire non seulement au goût, mais encore à la volonté exigeante d’une « écriture neuve » voulue dans les années 2000 qui approchaient, et les terrains de la production romanesque me semblaient, par conséquent, toujours libres d’idées nouvelles qui, malheureusement, ne se révélaient pas. En même temps, je n’étais pas sans angoisse de me tromper, de passer à côté de la réalité. Il y aurait toujours des gens pour me dire que non, la situation n’était pas celle-là, ni vide, ni catastrophique. La preuve, il n’y avait qu’à regarder autour de soi : dans les rayons des grandes librairies, de la FNAC, la littérature était florissante, les livres envahissaient les rayons, bêtes rampantes ou précieux cadeaux, tendaient les pages aux lecteurs, aux acheteurs, s’exhibaient dans une nudité crue et convenue, en vertu de lafashion, intolérable, tellement l’écriture qu’ils renfermaient était neuve d’objets anciens, tellement la réflexion qu’ils portaient croulait sous le poids même de la modernité qu’ils prétendaient servir, alors que leurs auteurs ne faisaient guère autre chose que d’utiliser des schémas usés.On retrouvait finalement quelque chose qui faisait penser àl’Ère du soupçon, et l’ombre de Nathalie Sarraute, vieillie mais vivante, planant au-dessus des consciences littéraires, me paraissait être la caution toujours actuelle d’un soupçon, d’un doute à apporter continuellement à l’édification du roman. Mais combien s’en souciaient vraiment ? Dans les librairies, on ne voyait que desobjets, à la télévision, que des stars. Et même l’avènement d’auteurs de romans plus ou moins populaires, qui avaient pris le relais de ceux de mon adolescence, et qui écrivaient « très bien », ne parvenait pas à me convaincre complètement.
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