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Marie H. Marathée

 

 

 

 

 

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Editions Plumes Solidaires

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 2017, Editions Plumes Solidaires

Email : contact@plumes-solidaires.com

Site Internet : www.editions-plumessolidaires.com

 

réalisation graphique de couverture : Marilyn Neel

 

 

ISBN-13 : 979-10-96622-07-8

Tous droits réservés pour tous pays

Dépôt légal : Mai 2017


 

LE CHAMP DES ÉTOILES

 

— 2010, année sainte jacquaire! C’est une blague? Pourquoi pas un reportage sur la disparition des mammouths? Allons, soyons sérieux, je tiens à couvrir un évènement qui intéresse encore le commun des mortels! Quel est l’intérêt de déterrer les reliques poussiéreuses de nos religions surannées? Vous n’allez tout de même pas m’obliger à aller là-bas, je vais mourir d’ennui!

Satine Valoir leva un regard suppliant vers son rédacteur en chef. Toutefois, celui-ci se contenta de hausser les épaules, laissant planer un silence électrique au-dessus de leurs têtes. Se penchant vers la jeune femme, il ajouta alors avec fermeté, de sa voix étrangement basse :

— Vous êtes une personne résolument moderne et dynamique, vous trouverez bien le moyen d’intéresser nos lecteurs.

— Enfin, qui se soucie encore de ce brave Jacques? Il est mort depuis près de deux mille ans!

— Réfléchissons… Plus d’un humain sur six est catholique, est-ce que ça vous parle?

— Je vous en prie! Les chrétiens eux-mêmes sont passés à autre chose. De nos jours, ils ont bien d’autres chats à fouetter. Croyez-moi, le temps des croisades est largement révolu. C’est vers l’avenir de la planète que nous devons regarder, et non pas vers son passé. Les historiens se chargeront de déterrer les dinosaures!

Vaguement agacé, Tom Tédusor secoua la tête avec impatience :

— Satine, ce reportage est pour vous, un point c’est tout. Si vous refusez de vous rendre à Lectoure, je vous mets sur la touche.

La jeune femme comprit à cet instant que la partie était perdue. Tom ne cèderait pas, elle connaissait ce regard chez son supérieur. Lorsque ses yeux sombres rétrécissaient de cette façon et que ses mâchoires se rejoignaient en un mouvement de crispation à peine perceptible, il était inutile de lutter. Malgré son caractère impétueux, Satine était intelligente et elle savait reconnaître une défaite. Elle serra les dents à son tour. C’était trop injuste, pourquoi l’expédiait-il dans ce coin perdu de la France profonde? Il aurait pu envoyer Jannet ou même Claude. Après tout, cet évènement correspondait plus à leurs aptitudes. Ils étaient probablement plus proches de la religion qu’elle ne le serait jamais! Ce qu’elle voulait, elle, c’était surfer sur la vague de l’inédit et tordre le cou aux idées reçues, saisir LE thème d’actualité qui allait séduire le public. Elle aurait nettement préféré se rendre à la conférence de Bruxelles sur le commerce équitable prônant une meilleure répartition des richesses sur la planète. L’avenir était là, une prise de conscience globale pour une utilisation plus sage de nos ressources. Aujourd’hui, toutes les techniques de pointe se tournaient petit à petit vers cet objectif, les énergies renouvelables. La recherche progressait — trop lentement certes —, mais elle progressait, et cet idéal valait la peine d’être défendu. Son travail à elle consistait à faire circuler l’information et à mettre en lumière les nouveaux projets qui permettraient d’améliorer le monde et de le rendre meilleur. C’était d’ailleurs pour cette raison qu’elle avait choisi ce métier, pour embrasser de nobles causes et épouser les progrès de la technologie. La médecine, par exemple, avec les avancées phénoménales de ces dernières années, était désormais en mesure d’épargner bien des vies et d’en réparer certaines autres brisées sur les parois perfides de la destinée. Peut-être même aurait-elle pu sauver son père… Satine était du genre intrépide, et elle n’avait pas froid aux yeux. Elle savait qu’elle était un bon élément, même si son franc-parler suscitait parfois des controverses au sein du journal. La voix de l’information avait déjà dû subir quelques tempêtes, et elle avait même assisté à quelques naufrages…

Déterminée, mademoiselle Valoir ne renonçait jamais à suivre ses idéaux. Généralement, Tom la couvrait lorsqu’elle allait trop loin; heureusement, les dérapages n’étaient pas si fréquents. Guidée par son instinct naturel, elle franchissait rarement la ligne, elle flirtait pourtant avec elle en permanence, marchant, parfois même avec insolence, sur la corde raide. Équilibriste du verbe, elle oscillait dangereusement entre audace et arrogance, décrivant parfois d’impressionnantes figures, avant de retomber habilement sur ses pieds. Elle fit une ultime tentative qu’elle savait parfaitement vaine :

— Ne pourrais-je pas accompagner Claude en Belgique? Je suis sûre que nous ne serons pas trop de deux pour couvrir le sommet européen de l’environnement! Je vous promets d’être studieuse, respectueuse et de rendre l’article passionnant!

Tom Tédusor ne prit pas la peine de répondre. Il tourna les talons, exposant au regard dépité de la jeune femme brune ses larges épaules d’ancien catcheur, et disparut lentement de son champ de vision. Il l’avait belle et bien mise sur la touche. 2010, année sainte jacquaire! Quelle tuile!

Evan Saint-Jones, quarantenaire, leva la tête de son livre et fronça les sourcils. Quelqu’un venait de frapper à la porte. Le bruit se renouvela, avec insistance cette fois. Le professeur soupira, posa son ouvrage à regret et se dirigea lentement vers le vestibule. Décidément, le sort s’acharnait. C’était déjà la troisième fois qu’il tentait de se plonger dans ce délicieux bouquin décrivant de splendides bas-reliefs, et chaque tentative s’était soldée par une interruption brutale. Tout d’abord, cet appel téléphonique surprenant lui proposant de participer à l’assemblée générale d’une association de Gascogne sur le patrimoine jacquaire. Un fourmillement familier avait alors envahi le corps d’Evan, les chemins… Évidemment, si on le prenait par les sentiments… Après avoir écouté son interlocuteur durant quelques secondes, il avait su, sans l’ombre d’un doute, qu’il allait accepter. Comment aurait-il pu en être autrement? Ainsi, les chemins de Compostelle croisaient de nouveau sa propre route… Il leur avait consacré de nombreuses années de sa vie, des années de recherches et d’études. Tantôt le nez enfoui dans d’impressionnantes piles de livres, tantôt arpentant les voies mythiques aux multiples facettes afin de percer leurs innombrables secrets. Historien de métier, le professeur Saint-Jones avait fait des chemins de Saint-Jacques sa spécialité. Ces derniers avaient toujours exercé sur lui une intense fascination, parfois obsessionnelle. Celle-ci remontait à sa plus tendre enfance, à l’époque où sa mère lui contait l’histoire de ces valeureux chevaliers ou de ces braves paysans qui, transformés en pèlerins, prenaient le chemin des étoiles afin de se rapprocher de Dieu. La conversation achevée, il avait regagné son siège, sans toutefois parvenir à se concentrer sur sa lecture. C’est alors qu’un deuxième appel téléphonique l’avait obligé à se lever de nouveau.

— Bonjour! Je viens d’écouter la radio et…

— J’en suis ravi. De mon côté, j’essaie de lire un ouvrage remarquable concernant de magnifiques bas-reliefs et…

— Des bas-reliefs? Je compatis sincèrement!

— Un travail d’orfèvre, cher ami!

— Lâche tes bas-reliefs, tu deviens pénible. Donc, j’écoutais la radio et j’ai appris que Compostelle est à la pointe de l’actualité, il se trame du Saint-Jacques! Sais-tu que 2010 est une année…

— Une année jacquaire, évidemment.

Un léger sourire se dessina sur les lèvres de Saint-Jones.

— Il se trouve, cher Rémi, que l’on vient juste de me proposer de participer à une conférence en Gascogne.

— Ah! J’en étais sûr!

— Il s’agit là d’un pur hasard. Les chemins me poursuivent, je n’y peux absolument rien. Ce doit être ma destinée…

— C’est normal. Tu leur cours après depuis plus de vingt ans. Forcément, à présent, ils te cherchent! Quand pars-tu?

— Dans deux jours.

— Déjà! Dire que je suis coincé à Bruxelles pour une conférence sur l’environnement et l’utilisation des ressources énergétiques!

— Sujet intéressant.

— Bien sûr! Seulement, en vingt ans d’expérience, j’ai appris que les aventures les plus passionnantes se vivent à tes côtés, Evan!

— Dans ce cas, tu aurais dû t’orienter vers l’histoire de l’art et non pas vers la biologie moléculaire!

— Cela ne nous a pas empêchés de devenir inséparables. Je crois que c’est une question de complémentarité. Je suis persuadé que je vais beaucoup te manquer.

Evan Saint-Jones plissa légèrement le bout de son nez tout en réajustant ses lunettes. C’était un geste assez habituel chez lui.

— Je n’en doute pas, mon ami. Me voici livré à moi-même sans mon fidèle acolyte, perdu en pays gersois… Je ne manquerai pas de te faire un compte-rendu détaillé à mon retour.

— Je l’espère bien! Je prendrai des notes sur les ressources énergétiques pour toi!

— Je reste persuadé que c’est avant tout dans nos racines que nous puisons notre énergie.

— Tu as peut-être bien raison, en tout cas, il devient urgent d’en faire bon usage!

— Je laisse cela reposer entre tes mains expertes, mon cher collègue.

En reposant le combiné, Evan souriait toujours. Rémi avait sans doute raison, c’était peut-être bien leur complémentarité qui soudait l’amitié des deux hommes depuis la faculté. Son sourire s’élargit encore davantage en se remémorant la réflexion du biologiste à la vue de son archaïque téléphone au combiné arrondi : «Ahhhhhh! Antiquité? Déterré sous un temple grec?»

Saint-Jones avait finalement capitulé lorsque Rémi lui avait offert un téléphone portable high-tech, et il avait été forcé d’admettre que le progrès avait du bon. Sortant le petit bijou en question de sa poche, il avait pianoté sur les touches et, en quelques secondes, l’appareil directement connecté à Internet lui avait fourni un itinéraire précis. Satisfait, le professeur Saint-Jones était retourné vers son confortable fauteuil de cuir brun et avait tranquillement repris sa lecture comme si de rien n’était. Hélas, voilà qu’on venait de nouveau le troubler et, cette fois, l’intrus s’acharnait sur le heurtoir métallique de la porte d’entrée. Evan fit coulisser la structure de bois massif et se trouva face à une silhouette sombre et menue. Elle leva la tête vers lui et demanda sans détour, d’une voix légèrement essoufflée :

— Êtes-vous monsieur Saint-Jones?

— C’est exact, madame. Que puis-je pour vous?

— Je dois vous parler, je vous prie de bien vouloir me laisser entrer dans votre demeure.

Evan observa un instant la personne en face de lui, elle avait environ soixante-dix ans et se tenait immobile, le regard fier, drapée dans une cape noire. Bien que la femme soit frêle, la posture très digne lui rappela vaguement celle d’un chevalier, déformation professionnelle sans doute. Il s’effaça afin de lui céder le passage.

 

— Ma famille est l’une des plus ancienne famille française, le blason des Montlaure est bien connu dans la région. Du moins, il l’est pour ceux que l’histoire ne laisse pas indifférents. Qui de nos jours se soucie encore de l’honneur de nos ancêtres? Trouver des personnes de qualité au sein des nouvelles générations se révèle hélas être une tâche bien ardue. La plupart des jeunes passent leur temps à raconter n’importe quoi sur Facebook et, qui plus est, avec d’horribles fautes d’orthographe et de syntaxe.

Dans son fauteuil, Evan releva un sourcil étonné.

— Dois-je en conclure, chère madame, que vous avez vous-même un profilFacebook?

— Ne vous méprenez pas, monsieur Saint-Jones, nous ne sommes pas uniquement de vieux fossiles prêts à tout pour préserver l’histoire de notre famille. Nous avons également besoin de nous ancrer dans cette société de plain-pied afin de conserver notre influence. Le mouvement auquel j’appartiens est omniprésent dans ce monde.

Evan Saint-Jones venait de comprendre, son regard brun rencontra celui de son interlocutrice. Celle-ci ne cilla pas. Il étudia un instant la médaille pyramidale qui scintillait sur sa poitrine avant de poursuivre calmement la conversation.

— Qu’attendez-vous de moi au juste, madame?

Un éclair passa dans les prunelles pâles de la femme en noir.

— Si je m’adresse à vous, monsieur Saint-Jones, c’est parce que je sais que vous êtes un historien renommé et parce que je connais votre engouement pour les chemins de Saint-Jacques. J’ai d’ailleurs lu les trois ouvrages que vous leur avez consacrés. Je dois admettre qu’ils étaient brillants, surtout le dernier, une maturité plus ajustée peut-être. Je pense que vous êtes la bonne personne.

Elvira Montlaure s’interrompit un instant, jaugeant l’homme assis en face d’elle comme s’il s’agissait d’un adversaire. Imperturbable, Evan attendit. Au bout de quelques secondes, elle reprit la parole. Sa voix se transforma alors en un murmure pressant.

— Nous avons perdu un objet. Un objet qui a une grande valeur et que nous souhaitons vivement voir réintégrer notre maison. Il faut, pour apprécier cette perte comme il se doit, remonter le temps. Cela ne devrait pas vous poser trop de problèmes, monsieur Saint-Jones.

— Je suis toute ouïe, madame.

— L’un de nos ancêtres, le chevalier Thierry de Montlaure, prit jadis le chemin des étoiles dans le but d’honorer son Dieu. L’histoire raconte qu’avant son départ il fit tailler un bourdon dans l’olivier du domaine du château. La tête du bourdon fut sculptée de nos armoiries et sertie de pierres précieuses. Thierry de Montlaure parvint jusqu’au terme de son voyage et s’agenouilla devant les saintes reliques. Hélas, il ne trouva jamais le chemin du retour… On raconte qu’il offrit son bourdon à un pauvre pèlerin qui s’était fait dérober le sien, perpétuant ainsi l’esprit de fraternité des chemins de Compostelle. Personne n’entendit jamais plus parler de ce pèlerin anonyme. Néanmoins, il y a six mois, le bourdon est, semble-t-il, réapparu.

— Étonnant! À quel endroit ce miracle a-t-il eu lieu?

— Montréal.

— Bien loin de ses origines, donc!

— Montréal du Gers, monsieur Saint-Jones.