J'aime votre peur

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L'Empreinte sanglante d'un pied nu, la suivre au long d'une rue...

L'auteur s'est amusé à suivre les règles d'un petit jeu d'écriture : donner corps à une idée en devenir depuis presque un siècle et demi, posée par Nathaniel Hawthorne - l'un des pères de la littérature américaine, dans un texte au nombre de signes limité.



Publié le : jeudi 1 septembre 2011
Lecture(s) : 185
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782265095489
Nombre de pages : 36
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Karine Giébel

J’aime votre peur

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Lundi, 23 h 50

 

L’empreinte sanglante d’un pied nu, la suivre au long d’une rue

Elle le fixe, avide de sa réaction. Il attrape son paquet de Gauloises sur le chevet.

— Fume pas au lit, merde !

— Ça m’aide à réfléchir, prétend-il en allumant sa clope. Les éditeurs ont parfois de drôles d’idées… Pourquoi t’imposer une phrase de départ ?

— C’est pas la question.

— Bon… Une ruelle sombre, un type qui marche vite. Il s’arrête net en voyant l’empreinte sanglante d’un pied sur les pavés… Coup d’œil circulaire, il a les jetons ! Il suit les traces, aperçoit une fille sur le trottoir, au bout de la rue.

— Morte ?

— Il ne sait pas… Assise à côté des poubelles, comme une poupée jetée aux ordures. Robe pleine de sang, les yeux ouverts. Il regarde encore autour de lui, s’attend à voir une sorte de monstre armé d’une hache…

Natacha éclate de rire, elle rajeunit de vingt ans.

— … Une main se pose sur son épaule ! Il pousse un hurlement à réveiller tout le quartier puis reçoit un coup derrière la nuque…

— Et après ?

— C’est toi l’auteur, non ? Alors la suite, c’est toi qui la trouves.

— Hum… Un peu classique comme début d’intrigue. Déjà vu mille fois !

— Désolé chérie, mais pour le moment je ne vois rien d’autre… Ou bien alors… Une Cendrillon des Temps modernes : un escarpin à côté de la flaque de sang. Le mec imagine une fille blessée, va tout tenter pour la retrouver… Sauf que Cendrillon, ce n’est pas une pauvre servante, mais une jeune Bulgare victime de la traite des Blanches qui tente d’échapper à son mac.

— Quelle imagination ! s’extasie faussement Natacha. C’est toi qui devrais les écrire, les romans !

Il passe une main sous les draps, remonte doucement à l’intérieur de sa cuisse.

— Peut-être qu’un jour, j’en aurai marre de mon boulot et que je te ferai de la concurrence !… Les éditeurs adorent les flics qui écrivent des polars…

— Ouais, ils ont vraiment de drôles d’idées ! raille Natacha. Un monstre armé d’une hache, hein ?

Yann l’embrasse dans le cou, elle ferme les yeux.

— Tu vois, finalement, tu es très inspiré, murmure-t-elle.

— Très, confirme Yann.

Une sonnerie incongrue les stoppe dans leur élan, le sourire de Natacha se fige. En maugréant, Yann se hâte de récupérer son portable.

— C’est Fischer. Désolé de te réveiller !

— Justement, je ne dormais pas…

— Pardon, mon vieux, mais on a une urgence : Maxime Hénot s’est fait la belle de l’UMD1.

Yann arrête de respirer. L’empreinte sanglante d’un tueur, la suivre au long d’une vie

— Merde ! Dis-moi que c’est pas vrai… Il s’est tiré y a combien de temps ?

— À peine une heure.

À peine une heure ? Tu te fous de ma gueule ou quoi ?

— T’énerve pas… Les képis sont déjà sur le coup, ils ont mis les barrages en place. Hénot a piqué la bagnole d’une femme devant l’hosto… Une Golf blanche.

— Des dégâts ?

— Il a buté un infirmier, gravement blessé un vigile ainsi que la propriétaire de la voiture. Elle est entre la vie et la mort.

— Putain… T’es où ?

— En bas de chez toi.

— J’arrive.

Pour rejoindre Avignon depuis Aix, ils en ont pour une petite heure environ. Mais Maxime Hénot, dans sa Golf, a pris de l’avance.

— Je dois y aller. On a un fou dangereux dans la nature.

— Fait chier ! marmonne Natacha en se tournant face au mur.

Yann n’insiste pas. À quoi bon ? Il s’habille à la va-vite, récupère son flingue au fond d’un tiroir avant d’enfiler un blouson. Dors bien, chérie.

 

Mardi, 6 h 07

 

Se débarrasser de cette Golf, recherchée par toute la flicaille. Devenue LA cible. Trouver une autre caisse, mais d’abord planquer celle-ci pour que les keufs mettent un moment à réaliser qu’il a changé de monture. Il a dépassé Givors depuis peu ; par les routes secondaires, c’est toujours plus long. Mais tellement plus sûr…

Une bourgade plutôt coquette se présente dans les nimbes gris du petit jour. Endroit idéal pour une halte.

 

6 h 55

 

Valise en main, Sonia se dirige vers l’autocar garé au milieu du parking. La porte est ouverte, pourtant le chauffeur n’est pas là. Elle jette un œil alentour : personne. Rendez-vous fixé à 7 h 30, elle est en avance. Un peu anxieuse, comme chaque fois qu’elle emmène ses protégés en excursion, elle monte les marches du Mercedes. Un véhicule flambant neuf, ses mômes vont être ravis ! Elle se retourne, tombe nez à nez avec un homme. Petit cri de frayeur.

— Pardon ! dit-elle en riant. Je ne vous avais pas entendu ! Vous devez être le chauffeur ?

Il se contente d’acquiescer.

— Sonia Lopez, l’éducatrice qui organise cette sortie. Enchantée !

Il saisit la main qu’elle lui tend, la serre un peu trop fort.

— Gilles.

— Ah… ? Votre patron m’avait parlé d’un Bernard quelque chose…

— Bernard a eu un malaise, je le remplace au pied levé.

— Pas trop grave, j’espère ?

— Quoi donc ?

— Le malaise…

— Pas sûr qu’il survive.

La jeune femme reste bouche bée.

— Je plaisante, précise le chauffeur avec un petit sourire.

Un type grand, mince, pour ne pas dire maigre, avec un visage taillé à la serpe. Qui la fixe droit dans les yeux. Ces yeux qu’il a clairs. Et fascinants.

— Comme la porte était ouverte, je me suis permis de monter.

Putain, ce regard… À tomber à la renverse. Fenêtre turquoise ouverte sur un abîme sans fond.

— Les gamins ne vont plus tarder, bavarde-t-elle pour dissimuler sa gêne. Il faut combien de temps pour aller à Villard-de-Lans ? Trois heures, c’est ça ?

— Environ. Combien de passagers ?

— Seize enfants, trois accompagnateurs – deux parents et moi – et le moniteur de sport. Ça fait… Vingt !

— Les enfants, quel âge ?

— Entre six et huit, répond Sonia. Ils sont handicapés sensoriels ou déficients intellectuels légers.

Gilles fronce les sourcils.

— C’est-à-dire ?

— Eh bien, certains sont malvoyants ou malentendants, explique l’éducatrice. D’autres sont trisomiques ou présentent des troubles du langage et de la communication…

Justement, les premiers enfants arrivent, offrant à Sonia une excuse pour redescendre du bus et se soustraire ainsi à l’emprise invisible de cet homme.

 

7 h 43

 

Un sac de sport sur l’épaule, il avance à vive allure vers l’attroupement autour du petit autocar. Une voiture de gendarmerie passe au ralenti dans la rue adjacente. L’homme jette un œil furtif au gyrophare avant de se fondre dans la foule. Une jeune femme brune, ravissante, lui adresse un sourire empli d’espoir :

— Vous êtes Luc, je suppose ? J’ai cru que vous alliez nous faire faux bond !

Il sourit à son tour, visiblement soulagé, un peu essoufflé.

— Désolé d’être en retard, dit-il. Ma voiture est tombée en panne !

Elle lui tend la main :

— Sonia Lopez, l’éducatrice que vous avez eue au téléphone.

— J’avais reconnu votre voix !

Pas moi, a-t-elle envie de répondre. Elle se tourne vers les parents les plus proches :

— Voici Luc Garnier, le moniteur de sport qui nous accompagne dans le Vercors.

 

7 h 59

 

Le car est plein, les portes se ferment. Les enfants adressent de grands signes à leurs parents. Pour certains, c’est la première longue séparation, même si elle ne durera que cinq jours. Sonia parcourt l’allée centrale, vérifiant qu’ils sont confortablement installés et ont bouclé leur ceinture. Rassurée, elle revient près du chauffeur qui manœuvre pour sortir du parking. Sa conduite est brusque, hésitante. Il a déjà calé deux fois.

Pourvu que ça s’arrange, songe-t-elle. Sinon, mes petits vont être malades ! Il l’a trouvé où, son permis ? Dans une pochette-surprise… ?

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