Janine

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Charles rencontre Janine. En la raccompagnant chez elle, ils rejoignent un attroupement de personnes près du canal. Ils viennent de repêcher le corps de la mère de Janine. Elle vient de se suicider car elle ne supportait plus les infidélités de son mari.
Charles perd Janine de vue, mais la retrouve un an après à Paris.
Charles est un homme un peu usé, alcoolique et ne fait pas trop la différence entre ses rêves et la réalité. Son amie Paulette qui tient le bar où il se rend tous les jours lui annonce qu'un viol suivi d'un meurtre a été commis dans le quartier. Mais Charles ne sait pas trop ce qu'il a fait. Qui est-il vraiment ? Aurait-il commis ce crime ? A vous de le découvrir...


Publié le : mardi 15 avril 2014
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EAN13 : 9782332709110
Nombre de pages : 180
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ISBN numérique : 978-2-332-70909-7

 

© Edilivre, 2014

Dédicace

 

 

Pour Janine qui a certainement dû exister…

Janine

 

 

Janine n’a vraiment rien à voir avec ses copines de bureau. Bien sûr elle est un peu vulgaire dans son langage, mais pour son maintien et sa tenue vestimentaire, c’est vraiment de première classe. D’ailleurs, c’est ce côté distingué et soigné qui m’a intimidé lors de notre première rencontre. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’elle bénéficie d’un chic de « femme du monde », car elle est encore trop jeune pour pouvoir acquérir les ruses artificielles et la malice des dames d’expérience qui font croire aux hommes que leur délicatesse sophistiquée est l’apogée de leur raffinement.

Non, les goûts de Janine sont simples : ils vont du sandwich au saucisson à l’ail, à la promenade dans un parc, ou d’un baiser profond dans un wagon du métro en pleine lumière et en pleine affluence.

Elle n’a pas l’air complexée, mais moi je pense qu’elle me parle trop souvent de son nez qu’elle trouve un peu trop long. Son organe nasal lui procure, c’est certain, un petit embarras esthétique, et c’est tant mieux, car si elle n’avait pas ce petit handicap, il est possible que son caractère lui aurait donné une dose de vanité trop importante.

Enfin bref, je ne suis pas là pour la juger mais pour l’aimer, puisqu’il paraît que chaque être humain rencontre au moins une fois la personne de sa vie, je ne peux que m’incliner devant la décision de mon destin qui me la « propulsa » sans que je m’y attende, en plein mois d’août et entre mes bras, c’est à dire en pleine poitrine.

Nous nous sommes rencontrés un soir de fête foraine où cet anniversaire était dû à la célébration de la énième année de la libération du village.

Dans ce tohu-bohu de musique de fanfare, de rengaine de manège, d’éclatements de ballons crevés par les plombs de carabine, par le fracas des vieilles boîtes de conserve renversées par des boules de chiffon, par la sonorité lointaine d’un bal de campagne, par le tapage des cris trop aigus des enfants, par toute cette cacophonie qui nous rend sans qu’on le veuille, heureux et énervés en même temps.

C’est la cohue avec ses bousculades qui nous poussa l’un sur l’autre. Le choc, un peu violent, ne nous apporta pas à l’un comme à l’autre l’envie de nous enlacer longuement, chacun en voulant à l’autre de ne pas avoir su éviter ce fâcheux corps à corps.

Mais il faut avouer que quelques secondes après avoir subi cette déplaisante rencontre, le regard de cette jeune fille me fit oublier toute mauvaise humeur.

Dans ses yeux je vis un instant briller une lueur de haine et ensuite ses pupilles incendiaires se transformèrent en un joyeux brasero. Je compris très vite que cette jeune personne aimait rire, mais ne devait pas aimer pour rire.

Évidemment, pas un mot ne fut prononcé, chacun repartit avec sa parenté, dans la direction inverse de cette campagnarde festivité. La musique, les stands et les manèges ne m’intéressaient plus du tout, j’essayai de revoir dans la foule celle qui en quelques instants m’avait troublé.

Je me bornais à regarder les têtes chapeautées d’une casquette d’officier de marine en papier crépon, puisque cette demoiselle portait sur son crâne ce couvre-chef ridicule dont on s’affuble pour faire voir que l’on s’amuse dans ce genre de soirée. Le temps passait, et malgré l’été, la nuit se faisait de plus en plus profonde.

J’avais perdu l’espoir de la revoir, et j’avais également perdu (volontairement) mes parents (au cas où…). Je déambulais seul comme une âme en peine à la recherche de cette jeune fille.

Ma vision de cette rencontre récente me paraissait un peu comme une illusion, un rêve. Pourtant ce désir de la revoir n’avait rien d’hallucinant, mon imagination n’avait pas débordé ma pensée, il n’y avait pas de mirage, pas de chimère, cette personne existait, ce n’était pas une ombre, mais une image réelle, donc j’allais la revoir dans cette nuit chaude et noire.

Elle se trouvait debout à l’entrée du chapiteau où se tenait la piste de danse. Un orchestre composé d’un batteur, d’un guitariste et d’un accordéoniste, s’efforçait de jouer le plus fidèlement possible les rengaines diffusées sur les radios pendant tout l’été.

Lorsque la musique avait besoin d’une voix pour exprimer la joie ou la tristesse, une corde vocale poussée au maximum voulait faire comprendre à l’aide d’un microphone, un texte que la mauvaise sonorisation nous empêchait de comprendre. En regardant bien, je vis qu’elle n’était plus accompagnée. Elle avait peut-être fait comme moi ? En se procurant plus ou moins honnêtement une liberté d’un soir, une douce folie de l’interdit, un rejet de soumission, elle avait refusé pour me revoir, la censure qu’on lui imposait au nom d’une bonne éthique.

Toujours est-il qu’elle ne portait plus son absurde couvre-chef sur la tête. De gamine elle venait de se transformer en femme, et moi, planté juste derrière elle, je regardais les bretelles de son soutien-gorge, qui, à travers son léger corsage, ressemblait à l’harnachement d’un cheval attelé pour tirer le carrosse.

J’étais si près d’elle, que je sentais son parfum. Plutôt ses parfums, puisqu’un mélange de chewing-gum mentholé et l’odeur d’un shampooing capillaire s’unissaient très bien avec l’eau de toilette à la lavande qui complétait la senteur de cette Cendrillon sans « citrouille ».

Je me mentirais si mes souvenirs me faisaient dire que les premières paroles que je lui adressai furent spirituelles. Je lui demandai tout bêtement si elle voulait danser avec moi ! Elle ne me répondit pas, mais en s’avançant vers la piste de danse, j’en conclus qu’elle acceptait. Après avoir fait trois pas, le tango se termina par un profond soupir d’accordéon. Nous étions tous les deux face-à-face, droits comme des asperges, et en attendant que les premières mesures de musique recommencent, ma cavalière regardait la pointe de ses souliers et moi, le plafond en toile du chapiteau.

J’avais beau me creuser la tête, pas la moindre phrase originale ne me venait à l’esprit. Comme l’orchestre tardait à nous faire entendre sa prochaine rengaine, la jeune fille mit de l’ordre dans ses cheveux, et moi dans mes idées. Juste au moment où je voulais lui dire que « la nuit avait apporté un peu de fraîcheur », le son d’un saxophone (car le guitariste soufflait aussi à l’occasion dans cet instrument) se fit entendre pour nous faire comprendre que cette danse était un paso-doble.

Évidemment, je déteste ce genre de « marche » (bien spécifique dans tous les bals de campagne). La plupart des gens ne savent pas le danser (cela consiste à traîner sa cavalière en marche arrière jusqu’au bout de la piste et de revenir en marche avant à l’endroit du départ jusqu’à la fin de la dernière mesure de musique).

Je me sentais ridicule et en plus ce genre de marathon me donne, comme à tous les autres danseurs, des perles de sueur au front et dans les paumes des mains. J’avais très peur d’indisposer ma « Cendrillon ».

Heureusement, cette « course » se termina rapidement et sans la moindre seconde d’entracte, un slow nous fit nous rapprocher doucement. Mon corps par moments touchait le sien, ma main qui tenait la sienne se referma sur elle, sa tête vint se poser dans le creux de mon épaule, et là, je compris qu’elle deviendrait la mère de nos enfants, qu’elle serait l’autre moitié de ma chair, mon complément, mon double, mes joies et mes ennuis.

Quand les dernières notes de musique s’arrêtèrent, nous ne nous étions pas séparés d’un centimètre. Nous étions passé de la samba à la valse par un grand nombre d’autres danses sans nous en rendre compte.

L’éternel paso-doble qui signifiait que la fête venait de se terminer, nous réveilla en sursaut. J’eus la sensation bizarre d’avoir vécu la réalité d’un rêve.

En sortant, je tenais le bras de Janine, nous n’avions toujours pas prononcé un mot. Le ciel était très clair et je me demandais si c’était dû au clair de lune ou au lever du soleil.

Cette clarté nous donnait un teint blafard et la fraîcheur du petit jour devait y être aussi pour quelque chose. J’avais froid, mais comme « un homme est un homme », je passai mon bras sur les épaules de la jeune fille et en m’efforçant de ne pas trembler je lui demandai de quel côté nous devions aller pour la raccompagner.

Elle ne prononça que deux mots « à droite » sa voix était claire mais un peu frémissante, je sentais qu’elle aussi faisait des efforts pour ne pas grelotter, comme si la présence du froid qui nous enveloppait malgré nous, était un déshonneur, une impureté.

Les lumières des stands s’éteignaient et les gens un peu endormis se dispersaient pour regagner leur lit en espérant rattraper le retard de leur sommeil.

Plus aucun bruit de fête foraine, plus le moindre son d’orgue de barbarie ne venaient à nos oreilles. Seule la nature commençait à faire piailler quelques oiseaux matinaux. Des grillons se frottaient encore un peu les ailes et se taisaient (comme toujours) quand nous étions à quelques pas de leurs sérénades.

Arrivés en haut de la descente qui mène aux petites maisons qui se tassent les unes contre les autres près de l’écluse du canal, un attroupement d’une dizaine de personnes gesticulait.

Malgré un brouillard dû au contraste entre la température de l’air et celle de l’eau, nous vîmes près du chemin de halage, des silhouettes d’hommes et de femmes qui avaient des réactions de panique. Janine se dégagea de mon bras et courut vers le groupe de gens qui me paraissait affolé.

Je descendis beaucoup plus doucement que la jeune fille la petite route qui menait vers ce que je pressentais être un malheur.

Personne ne remarqua ma présence, ils me tournaient tous le dos.

Les femmes se tenaient entres elles, en formant un cercle et parlaient vite mais à voix basse. Elles étaient vêtues de robe ou de tailleur noir, et pour contraster avec la sévérité de la couleur, les corsages se composaient de cols blancs, avec ou sans dentelles. Je trouvais que ça ressemblait à une assemblée de vautours.

Les hommes eux aussi étaient en costume noir. Rien d’étonnant à ça, puisque c’était de cette façon que s’habillaient les gens de la campagne pour s’endimancher.

Deux hommes étaient en bras de chemise, et en les observant de plus près, je vis qu’ils étaient mouillés des pieds à la tête. Deux autres hommes leur enlevaient leur chemise et mirent sur leurs épaules leur propre veste.

Le corps d’une femme était allongé, je vis tout de suite que cette personne avait été depuis peu repêchée du canal. Son visage était blafard et sa chevelure était collée sur son front et sur ses joues, seuls ses yeux apparaissaient entre ses mèches. Ce fait était certainement dû à l’assistance d’une main qui avait écarté les cheveux de cette dame pour pouvoir lui abaisser les paupières car il ne pouvait y avoir aucun doute sur sa mort.

Après avoir surmonté ma stupeur, je me souvins que je n’avais pas revu ma « Cendrillon » qui m’avait si subitement quitté. Pour quelle raison cette séparation aussi brutale ?

*
*       *

C’est bizarre, depuis quelque temps des tas de souvenirs viennent m’envahir, surtout dans mes moments de grande solitude et aussi les soirs juste avant de m’endormir. J’ai l’impression qu’une force s’empare de ma mémoire et entre dans mon cerveau comme dans un moulin, et Janine (bien que quarante ans après) en profite pour y pénétrer.

Pourtant je fais tout mon possible pour que cette histoire du passé ne vienne plus occuper mon existence. Mais, sans le vouloir, la mémoire d’une parole, l’image d’une mimique, un geste gracieux à mon égard, tant et tant de choses qui viennent envahir les moments d’avant. Ces instants de ma vie quand j’étais plus… quand j’étais moins…quand « j’étais », tout simplement. Évidemment, penser que je ne dois pas y penser me fait y penser. Je trouve cette grande pensée philosophique assez drôle, c’est ce qui me déconcentre sur le geste de me verser dans le gosier une bonne rasade de vin rouge, et le tiers du liquide s’écoule sur les revers de ma veste et le col de ma chemise, qui en a vu d’autres.

Je dois reconnaître que souvent mes vêtements témoignent en ma défaveur la malveillance que je leur porte, mais depuis déjà quelques années, je considère que leur fonction n’est pas de me rendre propre et élégant, mais simplement de me vêtir. De toute façon, le torchon avec lequel je m’éponge, n’est pas beaucoup plus propre que les tissus que j’essuie. L’ennui est qu’une fois sec, l’odeur du nectar est assez forte et ne ressemble plus au parfum du raisin de la vigne et encore moins à la bonne senteur du vin de messe que déguste le curé les dimanches.

Les « pinards1 » se divisent eux aussi en catégorie, non pas suivant le millésime, mais d’après leur prix. La meilleure façon de reconnaître un mauvais vin, c’est la fétidité de votre bouche le lendemain de votre régalade et aussi de la puanteur qu’il dégage s’il a justement été un peu renversé sur vos vêtements.

Il y a certainement quelques gens des environs qui me prennent pour un clochard, donc un ivrogne. Je suis peut être par moment un peu négligé sur moi mais je n’ai jamais titubé sur les trottoirs de mon quartier, ou alors très peu.

Je me souviens, il y a un an (peut être deux), j’avais demandé à une vieille femme une pièce de monnaie pour pouvoir téléphoner. La cabine était juste au coin, à quelques pas de moi, j’avais dans mes mains mon carnet d’adresses et n’avais malheureusement sur moi que de l’argent en billets de banque.

La brave dame me regarda avec un air de compassion et me donna presque assez de petite monnaie pour que je puisse téléphoner aux antipodes.

J’allais comme d’habitude avec ces pièces m’acheter pour presque rien un petit régime de bananes très très tigrées et deux bouteilles de vin rouge.

Quand cette dame âgée me mit dans la main cet argent, je vis dans son regard une terrible pitié ; ce fut ce jour là la dernière fois que je fis le coup du téléphone, du moins dans le quartier.

Ou je lui avais déjà joué cette comédie, ou mon allure ne laissait plus croire à la réalité de ma demande. Il faut dire que l’on ne s’aperçoit pas de la déchéance, surtout quand c’est la sienne.

Bien sûr, parfois je me rends compte que je penche plus du côté « marginal » que vers celui de la société raisonnable et bien organisée, j’ai suivi mon destin, comme diraient les professionnels de la voyance astrologique. Il est ce qu’il est. Je m’y résous puisque de toute façon Uranus est toujours contre Vénus quand Vénus est avec moi et le jaloux de Jupiter me rentre dans les plumes si Mercure me fait un petit clin d’œil. Pluton et Saturne, quant à eux, se font un morbide plaisir à me tirailler vers une pleine lune ou un ciel neutre, qui d’une façon ou d’une autre ne m’apporte rien de bon. Parfois, je lis mon horoscope dans un journal abandonné sur un banc ou dans un panier à déchets. J’aime bien ça, car il m’annonce un tas de malheurs, mais comme le journal n’est jamais du jour, je me sens heureux d’avoir pu passer au travers de leurs prédictions catastrophiques.

Quand je suis chez moi, je me sens en sécurité et tout va bien. Je n’ai pas froid l’hiver grâce aux voisins du dessus, dessous et des côtés qui réchauffent mon modeste logis. L’immeuble n’est pas d’un grand standing, quelques cafards de temps en temps traversent le carrelage usé du coin cuisine et disparaissent comme par enchantement dans l’encoignure du mur, juste en dessous de l’évier.

Je ne sais pas pourquoi la plupart des gens ont un dégoût pour ces insectes. Ils ne sont pourtant pas d’un aspect effrayant, ils ressemblent aux hannetons de nos campagnes et n’ont rien d’agressif pour les humains. Ils ne sentent pas mauvais comme les punaises, ne piquent pas comme les puces, ne vous envahissent pas comme les poux et ne s’attachent pas à vous comme les morpions. Ce sont des coléoptères maudits par une mauvaise propagande où les imbéciles d’hommes ont laissé entendre que ces « bébêtes » annonçaient la déchéance du pauvre.

Pourtant combien de ces blattes ont tenu compagnie aux bagnards, aux condamnés à mort, à tous ces humains qui ont passé des années dans des prisons sombres et humides où même les mouches ne s’aventuraient pas. Non vraiment, les cafards ne me gênent pas du tout.

Je ne veux pas assombrir le tableau de mon existence et vous faire penser que je vis dans la plus grande pauvreté et déclin, qu’un homme peut supporter. Ma vie est tout à fait endurable.

Tous les matins, je fais quelques courses pour la journée, c’est à dire : cigarettes, viande ou charcuterie, mon pain et mon vin. Évidemment, parfois je supprime quelques-uns de ces articles, suivant la richesse qui se trouve dans le fond de mes poches.

Mon pain passe en première position en ce qui concerne le choix de mes achats, car c’est le produit indispensable pour supprimer la faim et c’est surtout l’aliment le moins dispendieux pour cet effet et en plus, ma boulangère me manque vraiment si je suis un jour sans la voir.

Elle se doute que je traverse comme on dit « une passe difficile », mais elle ne m’a jamais fait la moindre allusion à ce sujet, je suis même certain que si un jour, je lui demandais de la payer le lendemain, elle me répondrait « mais bien sûr, bien sûr ».

J’affectionne cette femme avec ses yeux et les airs brusques qu’elle se donne mais dont personne ne s’y laisse prendre. Sa poitrine est assez forte, et j’envie son mari qui, lorsqu’il se sent fatigué, doit s’en servir de refuge pour y déposer paisiblement sa tête.

J’aime quand je lui donne mon argent dans le creux de sa main. Je fais en sorte de ne pas lui donner le compte juste, pour qu’elle me rende la monnaie, cela me fait sentir par deux fois la chaleur de ses doigts. La main d’une boulangère, les petites railleries à votre sujet, proférées par des copains de misère, moqueries émises avec malice mais jamais avec dérision. Le surplus volontaire à votre avantage d’une pesée de fruits, de légumes ou de viande. Les regards presque gentils de ceux qui vous croisent souvent et vous reconnaissent. Tous ces braves gens qui voudraient bien vous glisser une petite pièce mais qui n’osent pas le geste si vous ne tendez pas la main.

Mais il y a aussi ceux qui se pincent le nez à votre approche, ceux qui vous regardent en vous ignorant (ce qui est impossible) tous ces « faux-culs » aux joues bien grasses qui sentent la patate en salade l’été, et le pot au feu l’hiver.

Le patron du bistrot du coin qui me fait comprendre quand mon ardoise2 est trop élevée, de bien vouloir faire un petit effort en lui réglant le prix de quelques verres qui se trouvent vraiment trop lointains de mes « derniers-bus » à crédit. Mais je suppose que dans le fond il s’en fout, puisque les consommations que l’on boit dans son établissement ne dépassent jamais le dixième du prix d’un whisky.

Et puis l’après-midi, comme c’est très calme autour de son « zinc3 », des poivrots comme moi mettent un peu d’animation, mais attention en nous comportant respectueusement avec les rares clients « normaux » se trouvant dans l’établissement. Et puis il faut dire que ce brave Jojo n’a pas vraiment le choix de sa clientèle, s’il lui venait l’idée de nous expulser, une semaine plus tard il ferait un dépôt de bilan.

Et de son côté, ce n’est pas, là non plus, la « grande classe ». Pour ce qui est du service et de l’hygiène, il ne faut pas être trop difficile. Il ne se gêne pas pour lécher la lame du couteau qui a servi à étaler le pâté sur le sandwich que lui a commandé un client. Il n’a même pas la convenance de dissimuler son geste. En un mot, le savoir-vivre et Jojo ne se connaissent pas. J’avais entendu dire qu’avant la gérance de ce « troquet4 », il avait été avec sa femme dans le monde du showbiz, il y a même certaines personnes qui parlent d’un spectacle qui fut censuré. Leur représentation sur scène consistait plus à l’exposition des fesses nues de sa partenaire, qu’à leur danse dite « du ballon », ils eurent même droit (paraît-il) à une condamnation pour procédé illicite, en faisant passer leur numéro pour de l’art, alors qu’il n’était que pornographique.

Quand je les regarde tous les deux, je ne peux m’imaginer la moindre exécution érotique (artistique ou non) qui aurait pu amener ces deux épaves devant un tribunal pour un tel délit.

La volupté de la patronne est aussi effective que celle d’une femelle hippopotame se grattant le postérieur sur un tronc d’arbre, et ce qui reste de sa sensualité réside dans l’ouverture de sa bouche quand elle boit ses petits coups de vin rouge.

Quant au patron, j’avoue qu’incontestablement il nous bat tous pour les tâches qu’il peut accumuler sur ses vêtements en un rien de temps. Les salissures commencent du col de sa chemise jusqu’à la pointe de ses chaussures, mais le plus gros de ses souillures est surtout rassemblé sur son plastron.

Il ne faudrait pas faire une grande étude pour connaître les menus alimentaires de ses derniers jours (il garde ses liquettes5 entre 5 et 6 jours), les vestiges de ses repas étant tous réunis sur le tissu recouvrant son gros estomac. Une petite analyse visuelle suffirait pour déterminer chaque ingrédient de ses bouffes précédentes.

Son nez amasse également une grande quantité de tâches brunes, car même à notre époque, Jojo se met dans les narines de fortes quantités de tabac à priser. Comme il n’a pas toujours le temps de se moucher après chaque prise, il essuie son organe nasal avec ses doigts ce qui fait que toutes les fins d’après-midi, tout le bas de son visage ressemble à celui d’un Africain.

Je me souviens qu’un jour où il se plaignait de son foie, je lui avais conseillé de manger des artichauts : « Comment veux-tu que je fasse ? » m’avait-il répondu et quand il ouvrit grande sa bouche, je vis une mâchoire dépourvue d’incisives. Je ne pus rien répondre à cet argument. Je n’osai pas lui dire de les manger à la cuillère.

Je ne pouvais pas me mettre dans l’idée que ce couple avait eu des spectateurs excités par leur représentation « artistico-érotique ». Pourtant un après-midi où il pleuvait à torrent, pas un client (à part moi) n’avait osé se faire mouiller pour venir boire un coup. Cet après-midi là, le patron, la patronne et moi, avions eu les souvenirs expansifs et les larmes faciles. Nos états d’âme furent communicatifs. Ils allèrent chercher leur album de photos « du temps où ils étaient des grandes vedettes ».

Je regardais tous ces portraits d’un œil larmoyant, car souvent, arrivé à un certain stade, la boisson m’occasionne un trouble neuropathique qui amène par mes caroncules lacrymales, des pleurs abondants.

Á travers mes larmes, j’entrevoyais Jojo en smoking. Il avait de beaux cheveux noirs sur le dessus de sa tête, un regard profond et des joues creuses.

Bien sûr, il n’était pas plus grand que maintenant, mais sa sveltesse lui donnait une allure plus élancée. Il ressemblait à Fred Astaire, mais avec un aspect plus méridional et même il faut le...

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