Je l’ai écrit parce que j’avais besoin de vivre

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«J’ai 18 ans, ça fait deux mois que je dors.
Je ne veux plus rien savoir du monde qui m’est extérieur. En fait, je ne veux plus rien savoir de moi-même, je ne sais plus rien de moi-même.
Qui suis-je? J’ai les yeux bleus, les cheveux bruns, de grosses cuisses énormes et des seins. Yark! Je suis une femme, une forme ovale et molle. Je ne vois que mon reflet dans ce foutu miroir, et même mon reflet me répugne. Quand je ferme les yeux, j’ai l’impression d’entendre une gamme majeure chromatique en constant decrescendo. Je suis un dépotoir, mes entrailles se contractent, se détractent comme si j’allais accoucher d’une bête sauvage, enragée, d’un être possédé et ensorcelé.
J’ai l’impression de peser trois cents livres, ce qui n’est vraiment pas le cas.
C’est que, depuis des années, je traîne un chariot de fumier, rempli de mensonges et de déceptions… J’ai comme un couteau enfoncé entre les deux seins. Je ne m’en sortirai jamais… »
Publié le : mercredi 21 août 2013
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EAN13 : 9782895973997
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RecitJelaiécrit_Legris_L.indb 2 13-06-27 12:29Je l’ai écrit parce que
J’avais besoin de vivre
Jelaiécrit_Legris_L.indb 3 13-06-27 12:29de la même auteure
Vomir, o ttawa, éditions du n ordir,
coll. « a ctes premiers », 2010.
Jelaiécrit_Legris_L.indb 4 13-06-27 12:29émilie legris
Je l’ai écrit parce que
j’avais besoin de vivre
récit
Jelaiécrit_Legris_L.indb 5 13-06-27 12:29Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
Legris, Émilie, 1983‑
[Vomir]
Je l’ai écrit parce que j’avais besoin de vivre / Émilie Legris.
(Indociles)
Version remaniée de : Vomir. Le Nordir, 2010.
Publié en formats imprimé(s) et électronique(s).
ISBN 978‑2‑89597‑372‑0. — ISBN 978‑2‑89597‑398‑0 (pdf). —
ISBN 978‑2‑89597‑399‑7 (epub)
I. Titre. II. Titre : Vomir. III. Collection : Indociles
PS8623.E468V65 2013 C843’.6 C2013‑903895‑7
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Jelaiécrit_Legris_L.indb 6 13-06-27 12:29ce livre a d’abord été publié en 2010,
sous le titre Vomir, aux éditions du nordir,
dans la collection « actes premiers ».
Je l’ai écrit parce que j’avais besoin vivre
en est une version remaniée.
Jelaiécrit_Legris_L.indb 7 13-06-27 12:29Jelaiécrit_Legris_L.indb 8 13-06-27 12:291
J’ai 18 ans, ça fait deux mois que je dors.
Je ne veux plus rien savoir du monde qui m’est
extérieur. en fait, je ne veux plus rien savoir de
moi-même, je ne sais plus rien de moi-même.
q ui suis-je ? J’ai les yeux bleus, les cheveux
bruns, de grosses cuisses énormes et des seins.
Yark ! Je suis une femme, une forme ovale et molle.
Je ne vois que mon refet dans ce foutu miroir, et
même mon reflet me répugne. q uand je ferme
les yeux, j’ai l’impression d’entendre une gamme
majeure chromatique en constant decrescendo. Je
suis un dépotoir, mes entrailles se contractent, se
détractent comme si j’allais accoucher d’une bête
sauvage, enragée, d’un être possédé et ensorcelé.
J’ai l’impression de peser trois cents livres,
ce qui n’est vraiment pas le cas.
c ’est que, depuis des années, je traîne un
c hariot de fumier, rempli de mensonges et de
déceptions… J’ai comme un couteau enfoncé entre
les deux seins. Je ne m’en sortirai jamais…
ce matin ou cet après-midi, j’ai perdu la
conscience de l’espace-temps. l a vie est devenue
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Jelaiécrit_Legris_L.indb 9 13-06-27 12:29Je l’ai écrit parce que j’avais besoin de vivre
q uelque chose de vaste et de marécageux. pour
bien faire, je dois aller me trouver un emploi. c e
qui me paraît un immense challenge. J’ai mis des
bottines, jusque-là ça va bien. J’ai presque l’espoir
qu’un jour je pourrai atteindre le seuil de la porte.
une fois la porte d’entrée atteinte, j’ai la frousse,
l’extérieur de la maison m’apparaît comme une
grande scène, éblouie par un gros spotlight. cette
grosse lumière est apparemment un astre que les
gens ont nommé le soleil. en dehors de la maison,
j’étouffe autant que dans la chambre, couchée
sur le lit.
Je monte dans l’auto à mon papa. en reculant
dans l’entrée, je fonce dans l’auto à ma maman.
les deux tourtereaux sortent pour m’avertir
délicatement que je ne porte aucune attention à mes
actions, et ainsi de suite.
J’arrive à un restaurant. Je ne veux pas arrêter,
mais c’est plus fort que moi. il y a comme un aimant
entre moi et cette maison de bois. Gênée comme une
enfant de deux ans qui n’a jamais lâché les jupons de
sa maman et qui ne peut rien faire sans elle, j’entre.
un jeune homme vient me questionner sur la raison
de mon apparition. Je le regarde de plus près puisque,
pour me poser cette question, il s’est fanqué en face
de moi, et je respire maintenant son haleine toute
propre. t out ça sent le complot humanitaire.
— est-ce que je peux t’aider ?
— Je cherche du travail.
il prend mon cv. Je me demande ce que je fais
ici. est-ce que je cherche vraiment du travail ? Je
me cherche du travail parce qu’il faut travailler,
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Jelaiécrit_Legris_L.indb 10 13-06-27 12:29Je l’ai écrit parce que j’avais besoin de vivre
c’est tout. Mes parents disent que si on n’étudie
pas, il faut travailler… La vie, c’est travailler. Mais
se trouver une job, c’est une chose ; la garder plus
d’un mois sans la perdre en est une autre. Je me
fais toujours crisser dehors, pour une raison ou
pour une autre. On me dit souvent : t’es vraiment
intelligente, mais c’est peut-être pas ta place ici.
Certains m’ont même suggéré d’aller en thérapie,
que quelque chose ne tournait pas rond chez moi.
Les gens trouvent toujours que quelque chose
ne va pas en moi.
Un mois plus tard, comme cadeau de joyeux
changement de chiffre, de nouvelle année, de
changement de calendrier, le téléphone sonne. On
m’appelle pour une entrevue. Le grand patron, un
homme d’une certaine beauté, aux cheveux gris,
me contemple de la tête au pied. (Non, Monsieur,
je n’ai pas de poux. J’ai pris ma douche la semaine
passée. Que voulez-vous savoir de plus ?
Regardez, j’ai toutes mes dents, deux mains et, au bout
de chaque doigt, des ongles.) Finalement, après
m’avoir passé aux rayons X, il m’offre un
dimanche comme essai.
Dimanche matin, j’essaie de m’habiller
conventionnellement : mes vieux souliers, des
pantalons noirs à ma sœur et un vieux gilet bleu marine
puant que j’ai ramassé à terre. Rien à faire, habillée
ou déshabillée, je ne me fais pas à ce corps trop
courbé à mon goût. Le corps encore alourdi par les
somnifères que j’ai avalés la veille pour dormir, je
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01-Récit.indd 11 13-06-28 08:18Je l’ai écrit parce que j’avais besoin de vivre
me rends à ce restaurant avec une envie de vomir,
tellement la nouveauté et les contacts humains
m’insécurisent…
en fn de compte, malgré mon envie de
disparaître, tout se passe bien d’après la dame avec qui
je travaille.
elle dit tout le temps : « c’est good ». Ça doit être
bon signe. Je verse le café dans la tasse des gloutons
qui viennent se gaver tous les dimanches matin.
comme s’ils n’étaient pas déjà assez obèses et
jouffus. J’ai le goût de les jambetter à la sortie. de leur
renverser la cafetière sur la tête. Ça va bien, tout
va bien, les murs sont bruns et le brun, j’adore. la
place a un certain charme et madame « c’est good »
est bien gentille.
À quatre heures, tout change. Je regarde le
fond du lavabo silencieusement, qu’on me donne
mon cash pour que je décrisse au creux de mon
lit au plus sacrant. un homme entre, je le sens de
loin. le voilà à mes côtés, je ne l’ai pas juste
pressenti. il est là ! merde. il est au milieu de la
quarantaine. il porte sur sa fgure, quelque peu ridée
par l’alcool et la cigarette, deux beaux yeux bruns
clairvoyants et sans âge. J’ai juste à être à côté de
lui pour être envahie par une terrible lourdeur qui
ne m’appartient pas.
ma vie vient de basculer. cet homme trop
familier vêtu de brun. beurk ! J’ai le goût de lui crier
dans le creux des oreilles : « espèce de vieux con
marié mal foutu ! t ’as eu trop d’enfants ? t u vas
à la messe tous les dimanches et ça t’emmerde ? »
J’imagine ma salive lui dégouliner dans les oreilles
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Jelaiécrit_Legris_L.indb 12 13-06-27 12:29Je l’ai écrit parce que j’avais besoin de vivre
tellement je lui crierais fort. Fin du fantasme.
voilà l’impression la plus profonde que cet homme
éveille en moi. on me donne mon blé et je décrisse.
Je ne sais pas quoi faire de mon fric. J’vais
m’acheter des fnes herbes à l’épicerie. Je les fume,
je m’étouffe, je ne sais pas pourquoi je fume
toujours les fnes herbes : à chaque fois, je badtrippe. Je
m’accroche à chacune des émotions qui coulent
dans mon âme, comme si chacune d’elles était un
amoureux. Je désire les connaître en profondeur.
mes émotions sont comme les touches d’un piano
à queue. moi, je suis la pianiste fascinée qui passe
des heures et des heures, des jours, à appuyer sur
une seule et même touche. Je joue du piano dans
ma tête, mon corps est un orchestre
symphonique. Je suis tellement imbibée de moi-même que
j’en oublie complètement l’univers environnant.
J’analyse tout dans les moindres détails ; les
moindres gestes, les moindres regards me fascinent.
d ans ma tête, il y a un microscope et un
macroscope. Je suis une scientifique émotive.
J’autocritique à la loupe autant les
comportements d’autrui que les miens. plus je consume de
fnes herbes, plus j’oublie ; je m’enfonce dans le
sable mouvant. Je suis prise jusqu’au cou, je
suffoque. Je suis devenue une sorte d’éponge haute
vitesse. Je vis trop intensément la vie des gens qui
m’entourent. Je n’arrive plus à juste rester
moimême, je ne sais plus où me situer, je deviens eux
trop souvent. J’adopte leur comportement même
s’il ne me plaît pas.
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Jelaiécrit_Legris_L.indb 13 13-06-27 12:29Je l’ai écrit parce que j’avais besoin de vivre
ma personnalité n’a plus de limite. Je me perds
de plus en plus dans l’humanité terrienne. J’ai
tellement besoin d’amour que je me synchronise avec
tout le monde, je tâte leur bobo, je partage avec
eux leur tréfonds. le sable mouvant m’englobe, je
ne sais plus comment parler. Je ne comprends plus
le sens des mots qui résonnent au fond du coco.
c hacun de ces mots est un paysage mystique et
étranger, un non-sens, un trou noir sans fond. Je
sombre dans le doute. mon être entier s’écroule.
inconsciemment, je suis à la recherche de mes
racines. Je suis un arbre déraciné.
J’ai travaillé et retravaillé à ce restaurant. Je
suis une esclave engagée. Je fais bien le sale
boulot. J’ai remplacé le jeune homme de la première
rencontre, moi, la moins que rien, la rien du tout,
l’arrogante professionnelle. J’ai succédé à
monsieur je suis fer, bonne haleine et tout lavé. Je suis
quelqu’un… pas moi qui est quelqu’un, lui ! ils ne
savent pas la gaffe qu’ils font, les idiots. pendant
que l’autre est parti visiter les mammouths dans
l’Himalaya, ils ont pris comme remplaçante miss
déraillée en personne.
d e jour en jour, j’ai l’impression que je fais
ma besogne pas pire, même si je deviens un mur
de glace devant les clients tellement j’suis mal à
l’aise. Y’a les deux vieux messieurs, le patron et
monsieur p qui me disent de sourire davantage,
de prendre plus soin des clients qui attendent leur
petit plat chaud dégoulinant. Je ne les connais
même pas les clients, je ne vois pas pourquoi je
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Jelaiécrit_Legris_L.indb 14 13-06-27 12:29Je l’ai écrit parce que j’avais besoin de vivre
serais toute douce et gentille avec eux. que font-ils
pour moi ? me demander des pots de confture et de
beurre avec un air de « je vais mourir de faim si je
l’ai pas tout de suite ».
a u début, l’autre, monsieur p, avec ses
chemises brunes et ses yeux bruns, il me faisait chier,
je pleurais toujours avant d’aller travailler avec
lui. c’était cette manière d’être insatisfait quand il
me regardait. s a fgure toujours ou presque sans
expression. mais avec le temps, j’ai commencé
à le trouver de mon goût sans trop comprendre
pourquoi. peut-être par fascination, il me paraît si
solide, ne se fait presque jamais piler sur les pieds.
peut-être aussi la gravité de ses actions, tout ce
qu’il fait pèse contre la terre.
À la longue, il s’est mis à me poser des
questions du genre non bureaucratique : « q uelle est
ta couleur préférée ? t’es née quand ? » il me conte
aussi des histoires du genre : « quand j’étais petit,
ma mère me mettait de l’argent dans ma mitaine
pour que j’aille chercher du lait au dépanneur. »
il dit ça, comme si ça sortait de nulle part avec ses
yeux d’enfant. moi, j’aime bien les gens qui disent
des choses sorties de nulle part juste parce que ça
leur tente. et ses yeux d’enfant ! ces yeux-là m’ont
fait fondre et le reste de lui m’a fascinée. mais je me
tiens loin, je le sais cruel.
cette fascination ne dure donc que le temps du
boulot et je ne la prends pas trop à cœur.
le printemps est revenu. Je dors un peu moins
tout le temps. J’ai quand même toujours le goût
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Jelaiécrit_Legris_L.indb 15 13-06-27 12:29Je l’ai écrit parce que j’avais besoin de vivre
de disparaître de la surface de la t erre. Je passe
mes nuits à coucher avec un supposé amoureux :
antoine. il a une blonde. le temps que je botte, ça
fait du bien et c’est tout. la blonde ne le sait pas.
a ntoine et moi, on sort ensemble depuis mes
dix-sept ans. n os activités préférées sont : fumer
du pot, boire de l’alcool, écouter de la musique
et coucher ensemble. o n fait juste ça quand on
est tout seuls. puisque, dès le début, on a compris
qu’un engagement entre nous deux était pas
possible, parce que lui a trop de charisme, il a toutes
les flles à ses pieds, il est trop populaire, parce qu’il
joue dans un groupe de musique cool. t outes les
flles veulent sauter dessus, ça fait la ligne devant
lui, ça excite sa libido, j’ai donc décidé vite fait de
m’en éloigner. même si c’est lui qui est venu vers
moi en premier.
Je n’aurais jamais pensé qu’un gars aussi
populaire viendrait vers moi. parce que depuis le
primaire j’ai toujours été rejet. l a première fois
qu’un gars m’a demandé si je voulais sortir avec
lui, genre en secondaire i, je l’ai regardé avec des
gros yeux de poisson, il m’a dit que jamais il
sortirait avec une flle aussi laide et stupide que moi.
a près, je l’ai vu rire de moi avec ses amis, c’était un
complot pour accroître mon estime de moi.
a u secondaire, les gars énuméraient les flles
avec qui ils sortiraient ou qu’ils trouvaient belles
et j’étais pas une flle à leurs yeux… J’ai jamais été
cool. alors je suis persuadée que je suis
incroyablement laide et stupide. la vie m’a tellement appris
à m’aimer. ma seule consolation est de ne jamais
16
Jelaiécrit_Legris_L.indb 16 13-06-27 12:29Je l’ai écrit parce que j’avais besoin de vivre
m’être habillée en salope pour attirer l’attention.
en fait, je me suis jamais forcée pour paraître le
moindrement intéressante. a voir de l’attention et
me faire remarquer m’ont toujours fait peur.
malgré tout, on est restés de très bons amis,
a ntoine et moi ; on est une sorte de couple libre.
parce que lui, ça a l’air qu’il veut pas que je sorte
de sa vie… Je reste sa pute préférée. coucher avec
moi, il aime ça ; je porte quelque chose en moi qui
ne le laisse pas indifférent. de toute manière, j’suis
pas très, très jalouse parce que j’ai d’autre chose à
faire de ma vie… Je suis tombée amoureuse d’une
fille qui part avec nous en a mérique latine ce
printemps. pas un amour cochon, non, un amour
comme si c’était une sœur que je n’avais pas vue
depuis des siècles.
quand je l’ai vue arriver à la première réunion
du groupe, je suis tombée sous son charme, les
cheveux pleins d’herbe, un regard absorbant et
tranchant, une vraie de vraie sauvage. a
pparemment, elle aussi est tombée sous mon charme. elle
s’appelle Jack, comme un pirate qui s’appellerait
Jack. o n est devenues vite amies. a vant les
réunions de groupe, nous, on va boire et fumer dans
les vestiaires du cégep, on pleure sans larmes en
silence ensemble notre écœurement de la vie, on
essaye en se gelant de nettoyer nos peines d’amour.
a u fond, on veut juste naître et exister dans toute
notre différence. on arrive aux réunions toujours
très aptes à l’écoute, moi je fnis toujours par ne pas
y aller et par marcher dans les corridors. de toutes
les réunions qu’on a eues — environ cinquante —,
17
Jelaiécrit_Legris_L.indb 17 13-06-27 12:29Je l’ai écrit parce que j’avais besoin de vivre
j’ai dû assister entièrement à deux d’entre elles et
j’ai dû être saoule ces deux fois-là.
ils me tombent sur les nerfs les petits étudiants
assidus et lèche-cul, ils se sécurisent tous en ayant
une opinion similaire. dès que t’es trop dans la
différence, dès que tu te tiens debout et que tu crois
en des valeurs différentes des leurs, ils te regardent
avec des yeux qui disent : « a ssieds-toi, tu nous
déranges, tu nous fais peur, nous on veut pas se
remettre en question, tu vois pas que t’es la seule à
croire à ce que tu crois. Ça veut dire que t’es dans le
champ, ferme ta gueule et range-toi de notre bord
pour une fois… si tu te ranges de notre bord, là on
va t’aimer et t’accepter… »
l e soir, a ntoine et deux autres gars avec qui
je vais visiter les espagnols d’amérique latine, on
joue d’la musique dans les estrades d’un terrain
de soccer. moi, je ne fais que me plaindre, délirer,
comme une truite prise à l’hameçon. peut-être que
j’ai besoin d’attention, je sais pas. J’essaie
d’évacuer mes douleurs intérieures en criant, mais elles
sont prises en moi ou c’est moi qui les tiens prises
en moi. J’ai peut-être trop l’impression qu’e lles
m’appartiennent mes douleurs, que je serais rien
sans elles ? peut-être que je possède mes bobos
comme certains possèdent de l’or…
ainsi se passe le printemps, antoine qui a une
blonde, la musique, le travail, mes fantasmes naïfs
à propos de monsieur p…
18
Jelaiécrit_Legris_L.indb 18 13-06-27 12:29Xman est back en Huronie
Joëlle r oY
un bon jour,
il va bien falloir faire quelque chose
alain c avenne
entre l’étreinte de la rue et la fèvre des cafés
pierre rapHaël pelletier
Je l’ai écrit parce que j’avais besoin de vivre
émilie leGris
Jelaiécrit_Legris_L.indb 199 13-06-27 12:30imprimé sur papier silva enviro 
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Mont MAg ny  (q uéBeC) CAn ADA
01-Récit.indd 200 13-07-20 10:19Jelaiécrit_Legris_L.indb 1 13-06-27 12:29« J’ai  18  ans,  ça  fait  deux  mois  que  je 
dors.
Je ne veux plus rien savoir du monde qui 
m’est extérieur. En fait, je ne veux plus rien 
savoir de moi-même, je ne sais plus rien de 
moi-même.
Qui  suis-je ?  J’ai  les  yeux  bleus,  les 
cheveux bruns, de grosses cuisses énormes 
et des seins. Yark ! Je suis une femme, une 
forme ovale et molle. Je ne vois que mon refet 
dans ce foutu miroir, et même mon refet 
me répugne. Quand je ferme les yeux, j’ai 
l’impression d’entendre une gamme majeure 
chromatique  en  constant  decrescendo. 
Je  suis  un  dépotoir,  mes  entrailles  se 
contractent, se détractent comme si j’allais 
accoucher  d’une  bête  sauvage,  enragée, 
d’un être possédé et ensorcelé.
J’ai  l’impression  de  peser  trois  cents 
livres, ce qui n’est vraiment pas le cas.
C’est que, depuis des années, je traîne 
un  chariot de fumier, rempli de mensonges 
et de déceptions… J’ai comme un couteau 
enfoncé  entre  les  deux  seins.  Je  ne  m’en 
sortirai jamais… »
Autodidacte et grande voyageuse, Émilie Legris
est massothérapeute après avoir été tour à tour
cuisinière, serveuse et livreuse de légumes. Elle écrit
avant tout pour se libérer, échapper au conformisme,
mettre la souffrance sur papier, exposer le laid à la
lumière et le rendre ainsi moins lourd. Ce récit
coupde-poing en témoigne.
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