Je ne mourrai pas tout entier

De
Publié par

Souvenirs mêlés, racontés dans le désordre, comme ils viennent, regrets, remords, joies, deuils et, au-delà de tout, le bonheur d’écrire, le désir irrépressible de tout dire : Je ne mourrai pas tout entier est de ces livres testamentaires qui, malgré la sombre lumière qui les baigne, sont les plus vibrants éloges de la vie.
On y retrouve, l’intime et le public interférant sans cesse, aussi bien une histoire familiale tragiquement marquée par la Seconde Guerre mondiale que les obsessions amoureuses, les joies et les échecs de la carrière littéraire que les rencontres d’écrivains, d’artistes comme Francis Ponge, Graham Greene, Michel Tournier, Claude Lanzmann ou Bernard Giraudeau.
Serge Koster est né en 1940 à Paris. Il a mené une carrière d’enseignant de lettres (il est agrégé de grammaire), de critique littéraire (La Quinzaine littéraire, Le Monde, France Culture) et d’écrivain. Il a publié de nombreux livres dont les derniers aux Éditions Léo Scheer : Ces choses qui blessent le coeur, Le Sexe et l’Argent et Léautaud tel qu’en moi-même.
Publié le : mardi 3 mars 2015
Lecture(s) : 0
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782756106427
Nombre de pages : 283
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Serge Koster
Je ne mourrai pas tout
entier


Souvenirs mêlés, racontés dans le
désordre, comme ils viennent, regrets,
remords, joies, deuils et, au-delà de
tout, le bonheur d’écrire, le désir
irrépressible de tout dire : Je ne mourrai
pas tout entier est de ces livres
testamentaires qui, malgré la sombre
lumière qui les baigne, sont les plus
vibrants éloges de la vie.
On y retrouve, l’intime et le public interférant sans cesse, aussi bien une
histoire familiale tragiquement
marquée par la Seconde Guerre
mondiale que les obsessions
amoureuses, les joies et les échecs de la
carrière littéraire que les rencontres
d’écrivains, d’artistes comme Francis
Ponge, Graham Greene, Michel
Tournier, Claude Lanzmann ou
Bernard Giraudeau.


Serge Koster est né en 1940 à Paris. Il
a mené une carrière d’enseignant de
lettres (il est agrégé de grammaire), de
critique littéraire (La Quinzaine
littéraire, Le Monde, France Culture) et d’écrivain. Il a publié de nombreux
livres dont les derniers aux Éditions
Léo Scheer : Ces choses qui blessent le
cœur, Le Sexe et l’Argent et Léautaud tel
qu’en moi-même.


EAN numérique : 978-2-7561-0641-0978-2-7561-0642-7

EAN livre papier : 9782756103693



www.leoscheer.com JE NE MOURRAI PASTOUT ENTIERDU MÊME AUTEUR
ROMANS
Le Soleil ni la mort,Denoël, 1975
Le Rêveduscribe,Denoël, 1976
Unehistoirequi ne finirajamais,Flammarion, 1978
Les Langues de terre,Flammarion, 1980
L’Homme suivi,F 1982
Unefemme de si près tenue,Flammarion, 1985
La Condition du passager,F 1987
L’Amour voyageur,Seghers, 1990
La Nuit passionnément,Patrice de Moncan, 1993
Àcelle qui écoute,Julliard, 1994
La Tristesse du témoin,Verticales, 1999
J’ai dû heurter un astre. Triptyque amoureux,
La Musardine, 2000
Le Commerce des corps,LeRocher,2005
Ceschosesquiblessentlecœur,Melville/LéoScheer,2007
Suite de la bibliographie en fin de volume
Éditions Léo Scheer,2012©
www.leoscheer.comSERGE KOSTER
JE NE MOURRAI PAS
TOUT ENTIER
Éditions Léo ScheerÀGeneviève«Nonomnis moriar,jenemourrai pas tout entier.»
Horace, Odes (III, 30), trad. PierreGrimal
«Jenesais ce que ça donnera:
j’ai résolu d’écrireauhasard.»
André Gide, Ainsi soit-il ou les jeux sont faits1.
TRAIN D’ATTERRISSAGE
Ilyaquelque temps j’ai rédigé une note relativeà
mes obsèques. Le goût d’écriresemêle de la mort
commedel’amouretdonnelicencedecroirequ’on
échapperaàl’annihilation complète. Pure illusion,
mais on passe outre. Je,soussigné, etc., exprime
le vœu d’être, une fois ma mortdûment établie,
incinéré. Souhaite que des extraitsdes œuvres
musicalessuivantesaccompagnentlacérémoniede
crémation:Schubert,adagioduQuintetteàcordesen
ut majeur;Bach, premières mesures des Variations
Goldberg dans une des versions de Glenn Gould;
Erik Satie, Gymnopédies ou Gnossiennes,quelques
gouttesdeleurélixirverséessurcequigîtlàsansplus
rien entendre. Je recommande aussi Fats Domino,
sicorpulentetpuissantqu’ilentraînaitlepianodu
Jazz Club Lionel Hampton,àParis, porte Maillot,
11en novembre1988, sans nuireàlajuvénilité de
BlueberryHill,inaudiblelàoùjeneseraiplus.Enfin,
s’ilresteuneparcellededurée,ensouvenirdeGene
Tierney retour de la pluie nocturne, je convoque
Charlie Parker pour jouer le thème de Laura,dans
le film éponyme. Tous ces morceaux de musique
rattachés,dans leur éclectisme,àdes émotions,
pincements de cœur,tropismes sexuels,éclats de
plaisir,enclaves de bonheur.Etpuis, une fois la
musique close, qu’au terme de l’épreuvelafemme
demavieaitlapermissiondedispersermescendres
àlapointe du Vert-Galant où nous allions flirter
jadis, avant de s’en retourner cheznous, pacifiée
j’espère,aumilieudeslivresquiaurontpeuplénos
années. Ques’il se trouvequelqu’un pour railler:
«Ilnousaencoreparlédelui»,elleacquiesce,avecle
souriremélancoliquequiluivientdesonenfanceet,
peut-êtreaussi,delaviepartagéeavecl’incorrigible
défunt.
(Unsoirrécent,début2010,aprèsavoir reconduit
Pauline, ma petite-fille, chezson père, j’avançais
avec lenteur dans une circulation difficile, prêt à
lapatiencegrâceàl’écoutedeRadioClassique,ma
consolation de cette corvée, circuler en voitureà
Paris. Toutàcoupasurgi une mélodiepoignante
et superbe. Surlabande-écran de l’autoradio se
12sont inscrites les références, que j’ai partiellement
retenues dans mon incompétence musicale.
VillaLobosacomposé neuf Bachianas Brasileiras.Dans
sondictionnaire,RolanddeCandéévoque«unart
sauvage,sensueletirrationnel».Je m’enveuxd’avoir
oublié le numérodelacomposition. Unepensée
triste m’atraversé:commentlecréateurd’unetelle
musique,prodiguantuneémotionsidérante,peut-il
êtreunjour rayé du nombredes vivants?Àmoins
que, en l’ajoutantàlaliste de ceux qui
accompagnerontlacombustiondemadépouille,jenelefasse
revivreetqu’en contre-don il ne prolonge quelque
vestigedemonproprepassage,uninfimefragment
de mon essence, comme si nous nous livrions, le
génial musicienetlescribe disloqué,àunexercice
de réanimation mutuelle–leprivilège de l’art?)
D’où vient la paix, l’apparence de paix que
procurelamise au point de sa nécrologie par le
futur
défunt?J’appartiensàlasectedespessimisteslittéraires qui, tel Raymond Queneau, substituent au
conceptdepostéritéceluidepostériorité,qui rend
palpable la sensation d’êtreassis pour une durée
assezbrèvesursonpostérieur.Toutdoitdisparaître,
toutdisparaîtra,hormislamusiquequiestcommele
souffledel’espace,lehalodelaconscienceéteinte.
Cetteconvictionasoncorollaire:tantqu’onestlà,
13l’occupationduterrain,pageaprèspage,entretient
uneénergie,uneformedesaluttransitoire,comme
le désir amoureux, antidote du désastre, tout cela
propreàralentirle«processusdedémolition»qui,
selon FrancisScott Fitzgerald,définitl’existence. Je
l’approuve,avecdesréserves.Lafemmedenotrevie
lefreine,ceprocessusruineux.Exceptécela,c’estla
viesansécrire,sansécriremêmesontestament,son
épitaphe(«SergeKoster,écrivainfrançais»,comme
Léautaud), qui est tuante. Pour contrecarrer cette
tuerie de chaque seconde, se déploient la page
blanche, la nuit blanche, qui ouvrent dans les
ténèbresune clairièresemblable au corps, au port
d’attache, l’alléluia profane du couple. Quand j’ai
finidenoircirdupapier,quandlajournéeseresserre
surlesommeil,jediffèreencoredecouperlecourant,
decloreleregistredesphrases,de m’enremettreau
hasarddel’obscurité.Letravaildel’endormissement
n’est pas sans analogie avec l’embarquement dans
unavion:onnemaîtriseplusrien,ons’abandonne
àtoute fin inutile. On est refait. Est-ce si mal?
Messongeries me ramènent souventàuncertain
jour du mois de juillet 1996, un jour de
nomadisme inhabituel pour qui appréhende de voyager,
de s’éloigner de soi-même confondu avec le décor,
simulacrederempartcontrelamort,dontl’idéene
14mequittepasquandjeprendsl’avion,oul’inverse,
c’est l’avion qui nous prend. Mesureconjuratoire,
jemurmurelenomd’écrivainsdéjàdisparusàl’âge
quej’aiatteint,Stendhaletsonattaqued’apoplexie
sur le trottoir parisienà59ans, Proust le souffle
abolidanssacinquante-deuxièmeannée,Queneau
qui n’aspirait plus qu’à disparaître, comme je l’ai
entenduledireàlatélévision.Nous devions visiter
l’Écosse,sesabbayesenruines,seslacslunaires,et,
accessoirement, le mystèredukilt. Faute de vol
direct pour Édimbourg, une escale était prévue à
Birmingham(danslesMidlands,presqueunmillion
d’habitants,sanscomptersesvoyageursentransit).
Àl’approche de l’aérodrome, l’appareil, qui avait
entamé sa descente,aulieu de la poursuivre, nous
mettonsdutempsànousenrendrecompte,reprend
de la hauteur,maintient son altitude, ne cesse
d’effectuerdescercles,desortequepeuàpeunous
comprenonsqu’ilsepassequelquechosed’insolite,de
natureàsusciterunopaquevertige.Celaressemble
aumomentdiffusoùons’aperçoitqu’onestmalade
etoùlaconsciencenesedéfendpasdel’idéed’une
issue catastrophique, sans qu’on en puisse mais.
Àl’opposé des gestes lénifiants d’une infirmière,
l’attitude du personnel de bordn’arrange pas nos
affaires. Les hôtesses de l’air ne sont plus ces stars
15dont la beauté plane sur les passagerscomme l’aile
d’unoiseaumythique.Cesontdepetitespersonnes
trèshumainesquiparcourentl’alléeensebousculant,
qui interpellent les passagers, les vitupèrent pour
desfautesinconnues,saisiesd’unepaniqued’autant
plus encombrante qu’elle s’exprime en anglais, où
noslacunessontflagrantes.Làestnotretort,outre
d’avoir embarqué où il ne fallait pas, semble-t-il.
Àleurs gestes,àleurs cris,àleurs gesticulations,
nous devinons qu’elles ont peur,qu’elles sont en
danger–nous aussi. Au lieu de chercher asile
auprèsdelafemmedemavie,commemoimuette
encemoment,jemetourneverslecoupleâgéassis
àmadroite,rangéedufond,toutàl’arrière,ladame
contrelehublot, nous tous abandonnés de tous.
Leursmainss’étreignent,lesdoigtss’entrelacent,les
visagessecrispentdepeuretdetendresse.«What?»
dis-je,laconiqueparignoranceetnécessité.Jecapte
un mot, «tyre», ou «tire», ou «teare», bribes de
souvenirs filmiques, les films noirs américains des
années quarante-cinquante formant une toile de
fond inusable. Je me fais mon cinéma, j’agite la
besace lexicale dans tous les sens, finit par surgir
une histoiredepneus, déchirureoublocage, je ne
sais, mais assurément, après coup,aveclerecul de
l’autobiographie devenue fiction, ilyadans la
16circonstancedequoi«toshedatear»,dequoiverser
une larme, ainsi que me donneàpenser ce qui se
dessine dans mon champ de vision, devant moi la
main d’un pèrequi caresse la tête de son garçon,
amortirl’émotion,l’amadouer.Unautreenfant,vu
deprofilauborddelatravéededroite,vomitdans
unsacplastique.Les passagers d’unavionsontdes
animauxmimétiques:àl’instardenoscompagnons
de voyage, nous obéissonsàlaconsigne gestuelle,
seule façon de communiquer dans cette entreprise
britannique, nous penchons le buste en avant,
écartons les bras, joignons les mains sur la nuque,
en position de survie–dedétresse.
L’avion trace ses cerclesàl’intérieur de nos nuques
courbées.Quoideneufàmonflancgauche?Mon
impassibilité m’étonne. Quelle émotion
m’ébranlerait,sinoncommuniquéeparlafemmedemavie?
Jelascruteparendessous.Sonvisagenelivreaucune
expression déchiffrable. Le prisme de mon esprit
traduit:distanceetreddition,c’estcequejeressens
d’elle, de moi, de nous deux capitulant devant le
sort.Sapersonnechèrem’échappe.M’échappemon
proprecorps,réduitaupoidsd’unconfettimentalen
quoiletempsserétracte.Convaincuquelesmeilleurs
momentsdel’existence,lorsquelebonheurculmine
dans l’alliance du désir et de l’amour,convergeant
17versuneidéedelajoieprochede l’anéantissement,
je les lui dois, etàelle seule, je reste pantoisdevant
le sentiment d’irréalité qui isole la circonstance du
cours des événements dépossédés de leur sens et
du passé.
Sans semonce, un mot incongrucogne mon
crâne.Tapioca!Ils’estproduitcommeuneglissade
gluantedel’avionàtraverslecotondesnuages.On
s’abîme dans le manioc. On en extrait une fécule,
de l’amidon. L’amidon m’ankylose. Tape-cul et
tapioca!Cela me sidérait, là, assisàcôté de ma
femmeenpositiondedétresse,cela m’épouvantait,
cette logorrhée muette derrièremon front, cet
état
d’absolueinertie,detotaleineptieoùmeplongeait
l’hypothèseprobableducrashsurlapistedel’aérodromedeBirminghamdanslesMidlands,alorsque
merevisitaituneidiotescèned’enfance:onnoussert
dupotageoùflottent,offertsàmonregardatterré,
lesvisqueuses,lesnauséeusesparticulesdutapioca,
des centaines d’yeux qui ballottent entrel’assiette
etmongosier,toutmonêtresecouéparletapisde
nuages gorgés de bribes collantes, changeant
l’universenmarécage,sensationsplusrévulsivesqueles
crisdeshôtesseshorsdenous,postillonnantcomme
ce moniteur,dans ma pension juivedes années
cinquante, ce moniteur pris d’une quinte de toux
18L’Auradeleurnom,PUF,«Perspectivescritiques»,2003
LeSexeetl’Argent. Abécédaire,Melville/LéoScheer,2009
TRADUCTIONS
Catulle ou l’invectivesexuelle,LaMusardine, 2002
Martial ou l’épigramme obscène,LaMusardine, 2004

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Amok

de editions-payot

Blandine au cimetière

de le-nouvel-observateur

Propofol

de editions-leo-scheer

Place Colette

de editions-leo-scheer

Fors intérieurs

de editions-leo-scheer

suivant