Je ne sais plus qui tu es

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Avec des enfants adorables et un mari parfait, Kate Forman mène une existence enviable. 
Mais un soir, tard dans la nuit, elle le retrouve effondré sur le carrelage de la cuisine, ivre, les mains couvertes de sang, marmonnant des paroles confuses et inquiétantes d’où il ressort qu’il aurait tué quelqu’un … Mais qui ?

Lorsqu’une belle jeune femme qui travaillait pour lui est retrouvée assassinée, les soupçons de Kate la conduisent à une quête désespérée pour découvrir la vérité qui menace de détruire le petit univers idyllique qu’elle s’est soigneusement construit.

Traduit de l’anglais par Nicolas Thiberville

Publié le : mercredi 10 avril 2013
Lecture(s) : 67
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782709645089
Nombre de pages : 300
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Titre de l’édition originale :
Wink Murder
Publiée par Hodder & Stoughton

À Stephen, avec tout mon amour

1.

J’ouvre les yeux dans le noir, envahie par un sentiment de malaise diffus. La pièce m’est instantanément familière, et la lumière des lampadaires qui se faufile à travers les stores vénitiens en restitue peu à peu les détails. Les estampes accrochées au mur, les deux fauteuils qui encadrent la cheminée ; l’un accueille les vêtements de Paul, empilés de façon désordonnée, l’autre ma chemise de nuit pliée avec soin. Je suis dans ma chambre, un havre de paix où je me sens en sécurité, loin du monde extérieur. À l’autre bout de l’immense lit, l’oreiller est intact. Paul n’est pas rentré. Je retiens ma respiration car j’entends à nouveau ce grattement sourd qui semble venir de partout et de nulle part à la fois. Mon cœur cogne contre mes tympans. La pendule affiche trois heures et trente-deux minutes ; je perçois soudain un bruit de chute au rez-de-chaussée. Cela risque de réveiller Josh et Ava, et cette seule pensée m’insuffle l’énergie nécessaire pour m’extirper de la chaleur réconfortante de ma couette. Je suis une mère : mon devoir est de protéger mes enfants, quel qu’en soit le prix. Je m’arme de courage, m’empare de mon téléphone portable et tourne la poignée de la porte d’un geste sec afin d’éviter de la faire grincer. Quelqu’un gémit dans l’entrée, mais je ne reconnais pas la voix de Paul.

J’ai maintes fois répété dans ma tête ce que je m’apprête à faire. Paul s’absente souvent pour le travail en ce moment, et il est important que je sache comment réagir si je dois lutter pour la seule chose réellement importante à mes yeux : ma famille. Je suis du genre prévoyant. Alors, tel un vigile, j’enclenche la procédure. Après avoir pris une profonde inspiration, je compose le 999 mais sans appuyer sur le bouton d’appel, puis j’allume la lumière et je me précipite vers l’escalier, mon téléphone brandi devant moi comme une lance enflammée, en criant aussi fort que me le permet le silence nocturne :

— Sortez de chez moi !

Je descends les marches avec fracas et aperçois une silhouette qui tente péniblement de se soulever dans la cuisine, à l’autre bout du couloir.

— Sortez, sortez ! J’ai prévenu la police !

J’appuie sur l’interrupteur de la lumière et vois la forme sombre s’accrocher aux pieds d’une chaise. J’attrape la batte de cricket rangée dans le placard ; je sens son poids réconfortant dans ma paume. La seconde d’après, je surgis dans la cuisine, mon arme à la main.

— Sortez de chez moi !

Il a le visage contre le carrelage, et, tandis que je lève la batte pour frapper, l’homme se tourne vers moi : c’est mon mari qui me fixe du regard.

C’est mon mari mais je ne le reconnais pas. Il sanglote et respire par à-coups ; de la morve lui coule sur les lèvres. Je jette mon téléphone sur la table et lâche la batte.

— Paul ! Qu’est-ce qui se passe ?

Il ne répond rien ; il est incapable de parler. Il lève les yeux vers moi et ma peur est remplacée par l’inquiétude que m’inspire son état. J’essaie de l’asseoir mais c’est comme soulever un poids mort ; il se recroqueville et semble n’avoir aucune force. C’est pour ça que je ne l’ai pas reconnu tout de suite, il n’a plus rien de l’homme qu’il est en temps normal.

— Que s’est-il passé ?

Paul abat son poing sur sa tempe et se met à grogner :

— Kate, Kate…

— Mon Dieu, Paul, qu’est-ce qui t’arrive ?

Il se redresse à genoux en tremblant. Je remarque sa clé de voiture à côté de lui sur le carrelage. Paul est d’un gabarit assez imposant ; grand, les mains larges, des épaules solides sur lesquelles j’aime poser ma tête pour m’endormir. C’est d’ailleurs l’une des choses qui m’ont séduite quand je l’ai rencontré, il y a de ça quelques années. Avec lui, je me sentais protégée.

— Oh, Kate, aide-moi…

Ses mains sont maculées de sang séché.

— Mais… tu saignes !

Il observe ses doigts d’un air de dégoût et se relève en titubant. Je soulève son manteau pour voir s’il s’est coupé quelque part sous la laine épaisse.

— Tu es blessé ?

— Je… Oh mon Dieu, c’est…

— Quoi ?

Il ferme les yeux et renifle en se balançant d’un pied sur l’autre.

— Que s’est-il passé, Paul ?

Il secoue la tête, se traîne jusqu’aux toilettes et commence à se laver les mains ; l’eau marronnasse disparaît en tourbillonnant dans le trou du lavabo.

— Paul !

Il s’essuie le visage sur son épaule et hoche lentement la tête.

— Je l’ai tuée… Elle est morte…

Il secoue ses mains pour les égoutter et je lui balance un coup de poing dans le bras.

— Explique-moi, enfin !

Ses yeux noisette sont injectés de sang.

— Quelle horreur, Kate ! C’était si… (Il laisse échapper un profond soupir.) Je t’aime tellement, Kate !

Ayant prononcé ces mots, il s’écroule devant moi sur le carrelage de l’entrée. Plus rien ne semble pouvoir le réveiller.

Je viens au moins de comprendre une chose : Paul est bourré comme un coing. Il a dû se prendre une sacrée biture. Il y a sûrement une foule de choses que je devrais faire, mais, dans un premier temps, j’ai envie de faire pipi, alors je m’assieds sur la lunette et j’observe le corps de mon mari évanoui sur le sol, ses pieds tournés vers l’intérieur, ses paumes dirigées vers le haut comme s’il s’essayait à une position de yoga. Je tremble de colère en pensant qu’il a pris le volant dans cet état. Je lui secoue les épaules mais il ne bouge pas d’un iota. Je ne suis pas une personne très spontanée, j’ai besoin d’organiser les choses, de réfléchir ; je n’ai jamais envisagé une telle situation et je me sens désemparée, pétrifiée devant toutes les questions restées en suspens. Après de nombreux efforts, je parviens à retourner Paul pour le mettre sur le dos. J’ouvre son manteau et inspecte son corps à la recherche d’une blessure. Heureusement, je ne découvre rien – tant mieux, je ne supporte pas la vision du sang. Agenouillée près de lui, je le fixe du regard. Les traits de son beau visage semblent s’être dissous. Il est bouffi, sa mâchoire comme rentrée dans le cou. Il ronfle, sa poitrine se soulève doucement. La maison est plongée dans un profond silence, les enfants n’ont rien entendu et dorment d’un sommeil paisible. La pendule de la cuisine égrène son staccato. Le frigo ronronne et j’entends grincer une fenêtre. La maison tout entière reprend son rythme nocturne habituel. À quatre heures moins dix, je me relève, assaillie par la fatigue et ne voyant rien de mieux à faire que de retourner me coucher. Il finira bien par se réveiller.

2.

J’ai l’impression qu’il s’est écoulé à peine une seconde lorsque je sens une petite main appuyée contre mon estomac.

— Ava ! Arrête ça tout de suite !

Ma fille vient de m’escalader dans le lit.

— Laisse-moi rentrer, maman, me supplie-t-elle en essayant de repousser la couette.

Je sens l’air froid s’engouffrer à chacune de ses tentatives. En temps normal, quand ma fille de quatre ans vient se glisser dans le lit pour un câlin matinal, je suis aux anges. J’adore le contact de sa peau, si douce, de ses petits pieds froids contre mon dos. Mais il est tout juste sept heures, j’ai la migraine et les yeux qui piquent. Paul n’est pas là et le souvenir de la nuit me revient en flash ; je me redresse en sursaut, le cœur battant à tout rompre.

— J’ai froid, maman !

Je n’arrive pas à croire que j’aie pu m’endormir en laissant mon mari dans un tel état, allongé à même le sol. Des images terribles de mon fils, Josh, enjambant son corps inerte pour aller regarder des dessins animés me poussent à sortir du lit.

— Papa est sur le canapé. Il se cache sous une couverture.

J’enfile à la hâte ma chemise de nuit. Ava se gratte la tête.

— Est-ce que Phoebe peut venir jouer à la maison, maman ?

Ignorant sa question, je me précipite vers l’escalier. Il est temps de connaître la vérité sur ce qui s’est passé la nuit dernière.

Paul n’est pas au salon. Je le trouve dans la cuisine, appuyé contre le plan de travail, une tasse de thé dans une main, une tartine dans l’autre. Il est habillé, rasé de près et discute avec Josh, penché au-dessus de son bol de céréales. Mon mari a l’air tout à fait normal.

— Tiens, je t’ai fait du thé, dit-il avec un grand sourire en me tendant une tasse fumante.

Bras croisés, je lui lance un regard noir. Il repose la tasse et ravale son sourire.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé…

— Rien du tout.

— Comment ça, rien du tout ?

— J’étais bourré, voilà, lâche-t-il d’un ton désinvolte en haussant les épaules.

Je le dévisage d’un air sceptique.

— Mais… tu m’as dit que tu avais…

On se tourne vers Joshua. Inutile de prononcer le mot. D’ailleurs, je ne sais même pas si je suis capable de dire « tué » à voix haute, ça paraît si étrange, si mélodramatique avec ce soleil qui entre à flots par la fenêtre et la radio qui distille un bulletin d’informations sur les embouteillages en cours.

— Ne dis pas n’importe quoi, Kate.

— Alors ? Que s’est-il passé ?

— Mais rien !

— De qui parlais-tu ?

Josh commence à se rendre compte qu’il y a quelque chose d’anormal dans notre conversation. Telle une tortue sortant d’une longue hibernation, il lève la tête de son bol et nous observe en clignant des yeux.

— De personne.

Je brandis mes mains devant lui et lui jette un regard sarcastique. Il sait que je fais référence au sang.

— J’ai renversé un chien.

— Ça veut dire quoi « renversé » ? demande Ava en se faufilant dans la cuisine.

— Je n’arrive pas à croire que tu aies pu conduire dans un tel état !

— Je t’en prie Kate ! Je suis déjà assez emm… comme ça, et j’ai une gueule de bois pas possible.

Nous restons un instant à nous fixer du regard.

— Tu veux des céréales ou des tartines ? demandé-je sèchement à Ava.

— Des Krispies ! Je veux des Krispies !

Je lui sors un bol et une cuillère.

— Un chien, donc ?

— Ouais, un chien. Je me suis dit que je ne pouvais pas le laisser sur la route, et en le déplaçant, je me suis mis du… partout.

Du sang. Tu avais du sang plein les mains, Paul. Voilà ce que je meurs d’envie de lui jeter à la figure, mais je me retiens.

— Quel genre de chien ?

— Une sorte de labrador croisé.

Il baisse les yeux vers ses chaussures et ajoute :

— J’ai été obligé de le traîner. Ça m’a pas mal chamboulé.

J’observe mon mari, le pilier de notre foyer, debout dans la cuisine entouré de sa progéniture. Je le connais mieux qu’il ne se connaît lui-même. Il me le dit souvent. Et je sais que, lorsqu’il regarde ses pieds, c’est qu’il est en train de mentir.

— Tu te souviens de la race, mais pas du sexe.

Paul affiche un visage inexpressif.

— La nuit dernière, tu m’expliques que c’était « elle », et ce matin, c’est devenu un mâle.

Il hausse les épaules.

— Tout ça avait l’air beaucoup plus réel sur l’instant. Et puis, les chiens ressemblent parfois à des humains quand ils sont blessés.

Il vide d’un trait sa tasse de thé et époussette son costume.

— Je dois y aller.

Il s’approche de moi et me serre fort dans ses bras en me balançant d’un pied sur l’autre avant de déposer un baiser sur mon front.

— Je sais que tu ne veux que mon bien, crâne d’œuf !

J’ai un grand front, que j’ai toujours détesté. Dès que j’ai commencé à fréquenter Paul et sa bande, éprise et intimidée, il s’est mis à m’appeler crâne d’œuf, ce qui à l’époque avait le don de faire rire ses amis et de me mortifier. Mais les mois passant, tandis que je rêvais de le voir tomber lui aussi amoureux, le surnom m’est resté, et de tous les termes affectueux dont il m’affuble, c’est celui que je préfère. Il m’adresse un sourire faiblard comme nous nous dirigeons vers la porte d’entrée, bras dessus, bras dessous. Je l’aide à enfiler son manteau, puis il s’empare de son écharpe et de sa mallette.

— Maman, Ava a renversé du lait sur ma BD !

Des hurlements nous parviennent depuis la cuisine.

— Tu ferais mieux d’aller voir, me dit Paul en ouvrant la porte.

— Tu es sûr que ça va ?

Je me cramponne à son bras pour qu’il reste un peu plus longtemps. J’aimerais qu’il dissipe le malaise que j’éprouve. Il y a tant de questions auxquelles je voudrais qu’il réponde. Il hoche la tête et se défait de mon étreinte.

— Vraiment sûr ?

— Je ne me suis jamais senti aussi bien, répond-il.

Mais il s’éloigne d’un air triste.

— Maman !

Je me dirige au salon et traîne un instant dans la pièce. Les cris d’Ava se font de plus en plus aigus. Une couverture en boule traîne dans un coin, celle sous laquelle il a dormi. La forme de son corps est encore imprimée sur les coussins du canapé. Il a dû se lever de bonne heure pour prendre une douche et faire disparaître les traces de la nuit. Il y a notamment une question que j’ai été incapable de lui poser, un couvercle posé sur une marmite d’émotions que, terrorisée, je n’ai pas osé soulever. Qu’est-ce qui a pu le pousser à sangloter comme ça sur le sol de la cuisine ? Le père de Paul est mort il y a cinq ans d’une attaque cérébrale. Je ne pensais pas voir un jour un homme exprimer autant de chagrin – jusqu’à la nuit dernière.

3.

Je m’appelle Kate Forman et j’ai beaucoup de chance. Ma famille et mes amis me le répètent souvent, et je sais qu’ils ont raison. Mes succès sont nombreux : je suis mariée depuis huit ans à l’homme le plus merveilleux du monde, nous avons deux beaux enfants en pleine santé et une maison beaucoup plus grande et majestueuse que celle que j’imaginais dans mes rêves les plus fous. J’ai trente-sept ans, je ne suis pas encore obligée de me teindre les cheveux et je peux encore porter les vêtements que je mettais avant la naissance d’Ava. (Mais pas celle de Josh ; la maternité laisse des traces chez toutes les femmes, inutile de se voiler la face.) Est-ce le fruit du hasard, du mérite ou de la chance ? Je me moque de le savoir ; je suis heureuse, Paul est heureux, et c’est tout ce qui compte.

Je sais qu’il est heureux, car il a lui-même reconnu récemment qu’il m’aimait davantage que nos enfants. Il m’a demandé si je trouvais ça anormal, et j’ai éclaté de rire en secouant la tête. Il m’arrive parfois de penser que je ne le mérite pas. Paul est issu d’une famille beaucoup plus prestigieuse que la mienne ; il a fréquenté une école privée de renom, sa mère vit dans un superbe manoir à la campagne, il a grandi avec un court de tennis, de nombreux frères et sœurs, des bibliothèques garnies d’éditions originales et des tableaux aux murs qui valent, ou ne valent pas, une petite fortune, ce détail ne semble préoccuper personne. Tout cela est tellement plus impressionnant et romantique que le clapier insipide où habitent ma mère et mon beau-père, quelque part en banlieue, les photos de moi et de ma sœur Lynda, le jour de la remise des diplômes, fièrement encadrées dans le salon.

J’ai rencontré Paul lors de ma première journée d’université. Je m’appelais alors Katy Brown. En fait, il est la première personne que j’aie rencontrée après avoir quitté le domicile familial. Je suis arrivée à la gare en vélo ; ma mère transportait mes affaires dans la voiture et devait me rejoindre sur le campus. Paul, alors étudiant de troisième année, conduisait la camionnette servant à transporter les cyclistes et les jeunes égarés jusqu’à leurs nouveaux logements. J’étais la seule à effectuer le trajet et je suis tombée amoureuse au premier regard. Il était bronzé, outrageusement mince et musclé à la suite de longues vacances estivales, quelque part en Europe. Il conduisait en tenant son volant d’une seule main, accoudé à la fenêtre ; la chaleur de la fin d’été apportait une touche exotique à notre voyage. Ce fut une succession de ronds-points gigantesques, de quatre-voies que nous parcourions à toute vitesse dans une grande ville qui m’était inconnue. Je ressentais une joie pure et simple en songeant à tout ce que la vie avait à m’offrir, une excitation un peu naïve que j’ai depuis rarement éprouvée. Il avait deux ans de plus que moi et me taquinait gentiment sur mon âge. Il flirtait et je rentrais à fond dans son jeu. Il avait de grands yeux noisette, des cheveux bruns en bataille dans lesquels il passait la main d’un geste distrait. D’ailleurs, il les a encore. Tandis qu’il hissait mon vélo à l’arrière de la camionnette, je songeais, incrédule, que l’université était remplie d’hommes aussi séduisants et excitants. Inutile de préciser qu’il n’en était rien. Lors des semaines qui ont suivi, j’ai eu beau explorer le campus dans ses moindres recoins, je l’ai aperçu seulement quelques fois. À deux ou trois reprises, il m’a adressé un vague geste de la main à travers la foule qui l’entourait, et les choses en sont restées là. Je me suis fait de nouveaux amis, me suis jetée à corps perdu dans la vie universitaire et j’ai été occupée par d’autres relations. Après avoir passé mon diplôme, je me suis installée à Londres. Il m’était presque sorti de l’esprit. Cinq ans plus tard, mon amie Jessie a commencé à sortir avec Pug, et hormis son nom ridicule, Pug se trouvait être une connaissance de Paul.

Paul était alors marié à Eloide. Au début, je croyais qu’il m’avait dit Eloise, mais non, son prénom se devait d’être différent – et compliqué. C’était une vraie blonde. Je ne suis pas fière de ce qui est arrivé un an plus tard, mais, Dieu merci, ils n’avaient pas d’enfants, ce qui a rendu les choses moins pénibles. Notre attirance était tout simplement impossible à occulter. Je me rappelle notre première nuit comme l’un des moments suprêmes de mon existence. Et il va sans dire qu’au lit… Je n’ai pas de mots assez forts pour décrire l’intensité, la sincérité de notre première étreinte. Deux mois après son divorce, je suis tombée enceinte.

Mais notre histoire ne s’arrête pas là. Paul m’a fait sa demande lors d’un week-end à Paris alors que j’en étais à sept mois de grossesse. Josh avait un mois lorsque nous nous sommes dit oui. Notre bébé était si mignon le jour du mariage, à se tortiller dans son petit costume marin bleu et blanc. Ma mère l’a bercé durant toute la cérémonie religieuse, qui s’est déroulée dans une petite église rurale pleine de charme. Plus tard, elle m’a félicitée en pleurant.

Nous avons déménagé trois fois depuis le début de notre vie commune ; il y a d’abord eu l’appartement, puis la petite maison victorienne et aujourd’hui l’imposante villa à trois étages près du parc. Paul dirige une société de production audiovisuelle qui rencontre un beau succès. Nous avons déjà gravi pas mal d’échelons. Au train où vont les choses, Dieu sait quelle sera notre prochaine acquisition. Paul pourrait bien prendre rapidement une retraite anticipée, et, de mon côté, je ne travaille plus qu’à temps partiel. Avant de l’épouser, je bossais dans le marketing, dans un service d’analyse comportementale – « payés pour venir fourrer notre nez un peu partout », voilà ce qu’on se disait entre collègues lors des pauses autour du distributeur d’eau réfrigérée –, mais, après la naissance de Josh, mes intérêts ont rejoint ceux de Paul et je suis devenue documentaliste télé, métier que j’exerce encore à l’heure actuelle. Je travaille pour l’émission Crime Time, un programme hebdomadaire qui a pour but de faire arrêter des criminels – depuis le voleur de bas étage jusqu’au meurtrier – et qui s’appuie principalement sur les images des caméras de surveillance et les séquences tournées par les téléspectateurs sur leurs téléphones portables. Même si je travaille trois jours par semaine, Paul voit ça comme une « activité annexe ». Il arrive que ça m’agace, mais je dois reconnaître que je suis davantage tournée vers la sphère domestique, et lui vers le monde professionnel. Nous nous rejoignons quelque part au milieu, comme dans un diagramme de Venn.

Ce matin devrait être un matin comme les autres, à préparer les déjeuners en catastrophe avant de presser les enfants pour partir à l’école. En temps normal, je supporte pas mal de choses, mais, aujourd’hui, les disputes entre Josh et Ava me hérissent le poil. Il y a du lait renversé sur la table et les chaises de la cuisine, et Josh s’amuse avec un magazine en projetant des gouttes sur le mur. Mes enfants sont pourris gâtés, et j’éprouve une certaine culpabilité à céder si souvent à leurs caprices – une manière de surcompenser pour tout ce qui m’a manqué lors de mon enfance. Paul laisse faire, il est très indulgent.

Je m’avance dans la cuisine transformée en champ de bataille, je ramasse la batte de cricket de Paul pour la ranger dans le placard – son fils, guère passionné par le sport, s’en désintéresse complètement. Je me rends compte que je suis passée à deux doigts de le frapper avec cette batte, ce dont il n’a même pas conscience. Vivement ce midi, je dois déjeuner avec Jessie. C’est décidé, aujourd’hui, je bois du vin.

4.

Jessie n’est pas ma plus vieille amie, mais elle est sans conteste la plus drôle. Nous nous sommes fixé un rendez-vous à Trafalgar Square, sûrement parce qu’elle veut faire un saut à la National Gallery, mais, tandis que je commence à monter les marches, elle part dans la direction opposée sans montrer le moindre intérêt pour les maîtres de l’impressionnisme ou la boutique de cartes postales grouillant de touristes.

— Allons déjeuner dehors, me dit-elle, ce sera sympa.

— Dehors ?

— Ouais, j’ai bien envie d’aller pique-niquer près des lions.

— T’es devenue folle ou quoi ? Tu trouves qu’il fait un temps à pique-niquer ?

— Où est passé ton sens de l’aventure, Kate ? Allez, c’est moi qui t’invite en plus !

Elle me sourit avec un petit air effronté. Nous déjeunons ensemble aujourd’hui parce qu’elle a récemment exposé dans une galerie et qu’elle a réussi à vendre un tableau ; du coup, elle m’invite à manger pour fêter ça.

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