Je veux voir Rodolphe !

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Qui est Alix, cette petite fille qui, dès son plus jeune âge, vient perturber une famille sans histoire et l'entraîne dans une quête au dénouement inattendu ? D'où tient-elle cette étonnante assurance dans ses propos ? Dons de clairvoyance, réminiscences spontanées ou possession par un esprit malin ? Et surtout que vient faire ce prénommé Rodolphe dans cette aventure hors du commun ?

Témoignages de lecteurs :

"L'auteur de ce roman capte ici une facette de l'être (...) entretenant un suspense digne des plus grands thrillers, pour ravir le lecteur d'un excellent scénario." G.C

" Il faut souligner la qualité d'écriture. Le suspense y est ménagé avec brio et donne l'envie de poursuivre la lecture..." L.D


Publié le : mercredi 21 janvier 2015
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EAN13 : 9782332861191
Nombre de pages : 204
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ISBN numérique : 978-2-332-86117-7

 

© Edilivre, 2015

Du même auteur

 

 

Du même auteur

 

 

Maï Guida, Éditions Publibook 2011.

Les enfants de L’ubac, Éditions Publibook 2013

Citation

… « Quand je me coucherai dans la tombe, je pourrai dire comme tant d’autres : j’ai fini ma journée ! Mais je ne dirai pas : j’ai fini ma vie…… »

Victor Hugo

Chapitre 1

L’hiver avait décidé de s’éclipser tandis que le printemps, heureux de sortir de sa rituelle léthargie semblait s’étirer de tout son long avant d’ouvrir un œil. Les jonquilles tout comme les pâquerettes manifestaient leur éphémère existence avec enthousiasme en exhibant leurs tendres couleurs sur la pelouse du jardin. La sérénité de ce décor contrastait étrangement avec l’agitation intérieure de Bettina et Sylvain Séneveau. Le rendez-vous auquel ils se rendaient avait été pris après moult hésitations, moult tergiversations, moultes inquiétudes. Cette journée d’Avril 1999, ils l’avaient redoutée tous les deux avec une angoisse chaque fois plus oppressante au fur et à mesure que le jour « J » approchait. Aussi quand l’heure du départ retentit, c’est avec un nœud dans l’oesophage causé par la peur d’une immense déception que Bettina monta dans la voiture. Son époux, lui, essaya de ne pas montrer le trac qui le tenaillait en s’installant calmement au volant de son véhicule et en prononçant sur un ton qu’il voulut détaché et rassurant ces quelques mots : « bon, on va chercher Emilie, maintenant ! » Cette jeune femme, la sœur de Bettina était l’élément indispensable au bon déroulement de cette éprouvante entrevue située dans l’Orne, à deux heures de route de Cergy-Pontoise. Elle prenait à cœur le rôle de tempérance, de soutien, d’intermédiaire compréhensif et efficace qu’elle avait à jouer. Elle se débattait cependant avec des sentiments contradictoires qu’elle mettait un point d’honneur à ne pas laisser transparaître. La crainte de recevoir un accueil épouvantable et humiliant s’était mêlée à la fébrile impatience et à la salvatrice satisfaction de trouver une solution à cette inextricable situation.

*
*       *

C’est une famille ordinaire, toute simple, sans histoire, qui eut à faire face à cette redoutable affaire. Ses membres, notamment les époux Bettina et Sylvain Séveneau n’étaient nullement préparés à vivre des événements hors du commun, incompréhensibles et douloureux. Si leur éducation et leur culture leur permettaient d’aborder avec sagesse, recul et discernement les péripéties de l’existence, rien ne pouvait les prédisposer à être confrontés à l’insensé, l’inédit, l’inexplicable.

Le destin semblait les avoir choisis tous les deux pour connaître de ses mystères, de ses facéties et de ses énigmatiques desseins.

*
*       *

Si Bettina exprima ardemment le souhait de fonder une famille lorsqu’elle rencontra Sylvain, elle formula non moins vigoureusement le désir de compter au moins une fille dans sa progéniture. Et si de surcroît, elle ne devait mettre au monde qu’un seul enfant, il était inconcevable que ce ne fût pas une fille !

Mais le destin a plus d’une fois ses raisons qui contrarient les vœux les plus profonds du commun des mortels… Si bien que le premier bébé qui vint en 1989 assurer la descendance des Séveneau occasionna les larmes de sa mère. Cette déception s’avéra fort heureusement passagère ; Bettina, comme toute mère avec son nourrisson dans les bras, l’enveloppa de tout son amour, orientant désormais ses pensées, ses joies, ses inquiétudes, ses espérances exclusivement vers son petit Frank. Réconfortée par un Sylvain émerveillé de goûter à la paternité, elle ne put s’empêcher de lui confier : « notre fille, on la mettra en route sans tarder, tu es d’accord ? » « Ce sera quand tu veux ! », lui répondit-il, la couvrant de baisers.

Dès les trois mois de Frank, les jeunes époux décidèrent de donner une petite sœur à leur fils, et c’est avec enthousiasme qu’ils mirent à exécution leur projet. Mais après trois mois, le doute s’installa. Bettina ne comprit pas pourquoi, comme pour sa première grossesse, elle ne tombait pas enceinte immédiatement. Six mois passèrent. L’impatience et l’inquiétude l’envahirent. Le temps passa. Frank commençait à faire ses premiers pas et sa jeune mère, une plaie à l’âme, redoutait que son fils grandît en fils unique. Emilie entoura beaucoup sa sœur au cours de cette douloureuse période, l’exhortant à prendre un peu de distance face à ce problème devenu obsessionnel. Sylvain et elle s’évertuaient à chasser de son esprit cette idée fixe qui la rendait malheureuse, souhaitant qu’elle prenne conscience que toute fixation dans ce domaine aboutirait au contraire du résultat escompté.

Frank souffla ses deux bougies. De grands yeux clairs, les cheveux comme un champ de chaume, le charme enjôleur, Frank agitait ses petites mains, applaudissant ce moment de fête non sans clamer fièrement des phrases dans lesquelles il avait inséré les quelques mots qu’il connaissait.

Bettina paraissait heureuse, mais qui la connaissait pouvait déceler dans son regard les brumes de l’amertume. Résignée, elle contemplait mélancoliquement son fils à qui elle semblait signifier sa désolation de ne pouvoir lui donner un petit compagnon de jeux.

Cependant quatre mois après cet anniversaire, une immense allégresse inonda la jeune femme dans tout son être. Elle était enfin enceinte ! Ce bonheur tant attendu lui faisait répéter à un Sylvain aux anges : « garçon ou fille, je prends ! Tout ce qui m’importe c’est de ne pas voir notre fils grandir en enfant unique ! »

Si bien que lorsque Dimitri vit le jour en cette année 1992, la joie de sa mère fut telle qu’elle en oublia presque que ce bébé pût être une fille. Il ressemblait étonnamment à Frank au même âge, ce qui faisait dire à ses parents : « on ne s’est pas vraiment renouvelés, on a manqué d’imagination !!! » « Ils vont sûrement devenir très complices tous les deux ! », ajouta Bettina presque comblée.

Alors que pendant de longs mois tout espoir s’était envolé, la jeune mère goûtait enfin au bonheur d’avoir agrandi sa famille. S’estimant gâtée, elle s’interdisait d’espérer qu’elle pourrait un jour mettre au monde une petite fille. C’est Sylvain qui, amoureusement, la réconforta : « tu sais, si un jour tu veux tenter d’avoir une petite poupée, je n’y serai jamais opposé, nous avons les moyens d’éduquer trois enfants ! » Très émue, Bettina se blottit dans ses bras et l’embrassa avec toute sa tendresse.

Aussi c’est détendue et sereine que cette jeune mère de famille prit soin de sa progéniture. Elle obtint même de son employeur de conserver son emploi au sein du service des ressources humaines de l’entreprise, et de l’exécuter à temps partiel.

Dimitri découvrit son premier gâteau d’anniversaire. Il ne marchait pas encore mais se déplaçait rapidement à quatre pattes, ce qui permettait à son frère, du haut de ses quatre ans, de pouvoir entreprendre quelques jeux avec lui. Les tâches de Bettina s’amoncelaient. Les moments égoïstes de farniente avaient disparu, la course pour être à l’heure aux différents rendez-vous quotidiens faisait partie de la routine. Cette cadence soutenue empêchait désormais la séduisante Mme Séveneau de s’attarder sur les contrariétés et les amertumes que lui avait réservées sa vie de jeune épouse.

Si bien que c’est en n’y pensant plus que quelques semaines après le premier anniversaire de Dimitri, Bettina se découvrit à nouveau enceinte. La surprise fut de taille, le bonheur aussi. Mais elle ne savait plus si elle devait hurler sa joie jusqu’à démolir les tympans de son entourage, parce que cette fois-ci, pouvait enfin arriver une petite fille, ou bien si elle devait taire l’angoisse d’une éventuelle cuisante désillusion qui la tenaillait, celle de s’apercevoir que sommeillait en son sein un troisième garçon !

C’est encore Sylvain qui trouva les bons mots et lui fit prendre conscience que la joie d’avoir une famille nombreuse prévaudrait à toutes les déceptions. Ils tombèrent d’accord sur un point essentiel, ce serait le dernier enfant de leur descendance.

Si Bettina ne désira pas connaître le sexe in utero de ses deux premiers enfants, parce que quelque part elle en savourait le suspens, même avec la crainte d’une déception majeure, elle envisagea les choses différemment au début de sa troisième grossesse. Connaître rapidement le sexe de son bébé allait lui permettre ou bien de se faire à l’idée que sa famille serait exclusivement composée d’éléments mâles, ou a contrario l’inciterait à communiquer et à vivre intimement cette période de gestation avec sa fille. Elle pourrait ainsi lui préparer un univers où se côtoieraient toutes les nuances de rose, où s’amoncelleraient peluches, cœurs et poupées et où robes, dentelles et froufrous déborderaient des tiroirs.

Une atmosphère fébrile gagna toute la famille. Ce jour-là Bettina avait rendez-vous à l’hôpital et elle saurait enfin si elle allait appeler ce bébé Arthur ou Alix. Sylvain s’était libéré de ses obligations professionnelles pour l’accompagner. Frank, très excité, ne cessait de demander : « c’est quand je vais rentrer de l’école que je saurai si c’est une petite sœur, hein maman ? Moi, j’espère que ce sera pas un autre petit frère ! »

Allongée sur la table d’examen, le regard tourné vers l’écran où se détachait la forme du fœtus, Bettina, assourdie par les battements de son propre cœur qui tambourinaient à une cadence effrénée dans sa cage thoracique, percevait à peine les paroles du médecin qui accompagnaient les déplacements de la sonde sur son ventre. Dans quelques secondes, elle saurait. Elle avait la gorge sèche. Ses tempes lui martelaient la tête au rythme de ses pulsations cardiaques et une angoisse nauséeuse l’envahissait. Le médecin allait lui révéler « qui » se logeait en son sein. C’était maintenant. Il lui fallait impérativement mettre de côté tous ces désagréments qui l’entravaient, parce qu’elle voulait entendre l’impitoyable verdict ! Elle s’efforça de rétablir silence et attention en elle-même pour distinguer qu’il la fixait du regard, s’adressait à elle, et lui annonçait qu’elle attendait… une fille !

L’émotion fut si vive que des larmes torrentielles inondèrent son visage. Jamais elle n’aurait pu s’imaginer qu’un bonheur d’une telle intensité pouvait faire jaillir tant de pleurs. Sylvain fou de joie lui sécha amoureusement les yeux et les joues et tous deux annoncèrent d’une seule voix au médecin qu’ils allaient suivre de très près la croissance et l’évolution de leur petite Alix.

Chapitre 2

L’arrivée d’Alix s’avéra conforme aux attentes de ses parents, procurant une joie immense chez ses proches. Ce bébé en grandissant suscita certes de l’admiration, mais aussi un étonnement palpable dans ses familles respectives. Alix s’éveilla et contempla le monde qui s’offrait à elle, non pas avec le regard clair de ses frères, mais avec l’anthracite de ses yeux. Elle découvrit son petit corps en faisant glisser ses doigts frêles le long de sa tête jusque dans ses cheveux couleur de jais.

– « Mais d’où tient-elle ces teintes si différentes de celles que nous avons transmises à nos fils ? s’étonna Bettina.

– De mon arrière grand-mère maternelle, précisa Sylvain, elle était Corse et en possédait le type et le caractère ! »

Et du caractère, Alix ne semblait pas en manquer ! Très tôt, avant toute forme de langage, elle signifia à ses parents, par des hurlements stridents qu’elle détestait se retrouver dans la petite baignoire qui avait pourtant fait les délices de ses frères. Ses parents, soucieux de ne pas obtempérer au diktat d’un nourrisson avaient néanmoins considérablement réduit ces moments de supposée relaxation aux plus strictes ablutions.

– « C’est aussi une marque de fabrique qui nous vient de Corse, cette fine traînée blanche qu’elle a sous l’omoplate gauche ? », avait demandé Bettina à son époux avec un soupçon d’ironie dans la voix.

– « Je n’en sais rien, mais si c’est le cas, ça prouve qu’elle est bien signée de mon côté ! », lui avait-il répondu d’un ton jouissif, la laissant se débattre avec son ego malmené.

La précocité d’Alix s’exprima aussi bien dans le domaine du langage que celui de la marche. A moins d’un an, elle prononçait distinctement des mots simples, certes, souvent répétés par ses frères, mais à bon escient, avec aisance et assurance.

Adroite et espiègle, à onze mois, se délectant de la station debout, elle rejoignit fièrement le clan des bipèdes. « Elle n’est pas en retard, notre fille ! », s’exclama sa mère avec satisfaction. Elle put ainsi partager avec entrain les jeux de son frère Dimitri, lui chapardant ici des petites voitures, là son arsenal d’avions et d’hélicoptères ou encore toute sa panoplie de guerrier. Elle ne daignait même pas s’attarder sur une seule des myriades de poupées qui inondaient sa chambre et que parents et amis avaient offertes, se réjouissant de l’arrivée de cette petite fille.

Au grand dam de sa mère, Alix se conduisait en vrai garçon manqué.

Cette attirance vers les comportements masculins se confirma avec les deux ans de cette enfant déroutante qui put exprimer sans ambages ses préférences vestimentaires : « je veux m’habiller comme Dimitri ! » Exit les robes et les collants assortis, les tuniques tendance et les chaussures à barrettes, bienvenue aux jeans et aux baskets ! Toute la collection d’habits les plus féminins qui soient, amoureusement collectée et mise en valeur par Bettina pour pouvoir enfin jouer à la poupée, allait à son grand désespoir, être reléguée au fond d’un placard.

Ce soir-là, comme à l’accoutumée, Bettina appela sa fille pour qu’elle vienne faire sa toilette. Alix avait manifesté avec une telle virulence son rejet d’être plongée dans un bain que Sylvain et son épouse avaient finalement accédé à son désir de se laver uniquement sous la douche.

– « Alix ! Je t’attends dans la salle de bains, Alix !

– Non ! Pas Alix, Côme ! Je m’appelle Côme ! » répondit la fillette à trois ans à peine.

Bousculée à ces heures de la journée et habituée aux fréquentes crises de négativisme de son rejeton, Bettina se contenta d’un : « c’est " côme " tu veux, mais tu te dépêches ! »

A elle seule, et avec maestria, Alix savait mettre une bruyante animation dans la maison. Elle recherchait la compagnie de Dimitri avec lequel elle se lançait dans des jeux de course ou de guerre. Tous deux fonçaient dans le couloir, se cachaient dans toutes les pièces de la maison, criaient sans discontinuer. Ce jour-là, parés de costume de cow-boy et d’indien, le frère et la sœur se pourchassaient mutuellement. Il n’était pas difficile à Sylvain et Bettina d’entendre leurs sonores échanges et de comprendre les motifs de leurs clameurs. Soudainement, ils arrêtèrent net leurs occupations quand ils perçurent l’une des réflexions de Dimitri : « c’est bien avec Côme que je joue à la guerre ? » « Ben oui ! Répliqua sa sœur, c’est pas avec Alix ! »

Les deux époux se demandaient d’où pouvaient bien provenir ce prénom qu’Alix semblait particulièrement affectionner. Ils essayaient de se rappeler si dans les contes lus le soir avant l’extinction des feux, un certain Côme n’était pas le héros d’une quelconque odyssée. Mais en vain.

Sylvain décida alors de questionner ses fils à un moment où leur petite sœur ne serait pas dans les parages, occupée à d’autres tâches avec Bettina.

– « Dis-moi, Dimitri, pourquoi dis-tu que tu joues avec Côme ?

– Je sais pas moi, c’est Alix qui me le demande !

– Il y a un garçon dans ton école qui s’appelle comme ça ?

– Non !

– Et dans les dessins animés que vous regardez à la télé, il y en a un qui s’appelle comme ça ?

– Non !

Sylvain décida de poser les mêmes questions à Frank qui répondit à toutes par la négative.

Cette attirance vers un autre prénom que le sien ne fut pas la seule manifestation étrange de la fillette. D’autres réflexions pour le moins curieuses de sa part vinrent bousculer le bon sens de ces jeunes parents. Un dimanche lors d’une balade familiale dans les bois, les trois enfants avaient entrepris de jouer au ballon. C’était à celui qui l’enverrait le plus loin. Plus jeune, une force physique limitée, Alix ne pouvait prétendre égaler ses frères. Mais même frustrée et parfois boudeuse, elle persistait et ne voulait pour rien au monde s’exclure de la partie. Aussi, c’est sans surprise qu’elle opéra un tir maladroit, envoyant le ballon se nicher dans des fourrés épineux et inhospitaliers.

– « Oh là, ma chérie, tu as vu où tu as lancé ton ballon ?, s’exclama son père. Il est dans les taillis ! Je vais aller le chercher sinon vous allez tous vous faire mal avec les grosses épines que je vois ! »

Immédiatement et sans sommation, Alix s’écria :

– « Les taillis, c’est ma maison ! »

Sylvain et Bettina firent mine de n’avoir rien entendu et restèrent silencieux. Ils réalisaient néanmoins que cette enfant par son comportement, sa précocité dans le maniement du langage, sa maturité, et surtout par ses réflexions incompréhensibles, s’avérait bien différente de l’ensemble des bambins de son âge. Ils n’étaient pas certains de devoir s’inquiéter, ils hésitaient encore sur l’attitude à adopter.

Au fil du temps, les moments d’accalmie où aucune remarque insolite d’Alix ne venait percuter les oreilles du jeune couple, se raréfiaient de façon inquiétante ; de plus, la force avec laquelle ces paroles étaient proférées commençaient à alarmer les pauvres parents de cette singulière petite fille.

Ce jour-là, gâté par sa marraine, Frank, le grand frère d’Alix, faisait admirer à toute la famille les figurines de Tintin, Milou, du capitaine Haddock et des autres personnages de l’entourage habituel du héros de Hergé. Tout le monde s’extasiait devant la réalisation très réussie de ces statuettes et les garçons avaient mission de donner sans erreur leur nom à chacune d’elles. Alix était jugée trop petite pour participer à ce divertissement.

Cependant, contrairement à toute attente, la fillette se précipita sur le petit chien, le saisit à pleine main et s’écria avec l’aplomb qu’on lui connaissait : « c’est Tintin, c’est Tintin ! »

Ses frères réagirent au quart de tour en vociférant : « mais non, c’est pas Tintin, c’est Milou ! Tu dis n’importe quoi !”

Furieuse, Alix se mit à pleurer en ne cessant de crier : « je sais bien moi que c’est Tintin, il s’appelle Tintin ! »

Il fallut l’intervention de l’autorité parentale pour calmer l’irritation qui s’emparait des enfants. Une fois de plus, les Séveneau se trouvaient confrontés à l’attitude inexplicable de leur fille. Ils ne savaient plus comment agir.

Réellement déstabilisés et avant de faire appel à un thérapeute, les deux époux tombèrent d’accord pour ne pas donner une importance démesurée aux réflexions trop souvent déconcertantes de leur enfant. Ils s’accordèrent sur le fait de ne pas les relever, de les traiter par le mépris, espérant bien que par cette attitude, ces anomalies disparaîtraient comme elles étaient venues. Ils resteraient néanmoins vigilants afin d’éviter qu’Alix, exigeant sans cesse de se faire prénommer Côme, ne souffre d’un dédoublement de la personnalité.

Le temps passant, ce n’est pas seulement au sein de son foyer mais aussi dans la cour de récréation de l’école que la fillette eut souvent recours, lors de ses jeux, à une autre appellation que celle de son prénom usuel. Elle se présentait en tant que Côme et entendait bien qu’on la nommât de cette façon. Ses camarades se moquaient d’elle sans modération : une fille ne pouvait choisir un prénom masculin ! L’enseignante crut bon de signaler à Bettina que cette élève ne manquait ni de vitalité ni d’une imagination débordante, ce qui est le propre de l’enfance, mais lui conseillait de la surveiller de près, car s’identifier trop souvent à un autre personnage pouvait occasionner un trouble de la personnalité.

Conscients du sérieux du discours de l’enseignante, Sylvain et Bettina décidèrent cependant de s’en tenir à la ligne de conduite qu’ils s’étaient fixée : dans un premier temps, avant qu’une pathologie avérée ne les fasse changer d’attitude, ils feindraient de ne pas entendre les paroles de leur fille chaque fois qu’elle s’identifierait à Côme ou qu’elle tiendrait des propos incohérents. Par ce biais, ils se faisaient forts de minimiser ces anomalies, permettant ainsi à Alix de réaliser que ses divagations n’étaient pas de nature à les inquiéter.

Cette prise de position sembla porter ses fruits. Les jeunes parents faisaient la sourde oreille aux étrangetés de leur petite dernière qui, elle-même, semblait ne pas s’en formaliser. Ces dysfonctionnements paraissaient ainsi perdre de leur vigueur et permettre au couple Séveneau de retrouver apaisement et sérénité.

Mais au fur et à mesure que les mois passaient……

Chapitre 3

« Tiens ! C’est pour toi ! », s’écria Alix, apportant joyeusement à sa tante Emilie un dessin qu’elle avait mis grand soin à réaliser.

– « Merci, ma chérie, c’est un paysage magnifique ! s’exclama la jeune femme.

– Non, rétorqua la fillette, il n’est pas magnifique, il manque plein de couleurs !

– Comment ça il manque des couleurs ? Tu t’es servie d’une pochette de trente six crayons aux multiples nuances ! Il n’en existe plus d’autres !

– Si ! Moi je sais qu’il en manque ! »

Emilie s’attarda sur l’œuvre de sa nièce. Certes le contour des figures était formé de traits grossiers et gauches, mais cette maladresse s’avérait normale chez une enfant de quatre ans et demi. Cependant la taille des objets dessinés et leur proportion étaient tout à fait inhabituelles. Un arbre gigantesque occupait à lui seul la moitié du tableau exhibant un feuillage aux dimensions démesurées. La plus petite feuille dépassait la maison qu’Alix avait dessinée. Emilie s’attarda alors sur les couleurs. L’arbre dans son intégralité affichait une teinte vert d’eau et des grappes replètes tantôt jaunes, tantôt bleues, le décoraient comme des guirlandes habillent un sapin de Noël. Un ruisseau sur lequel Alix avait dû s’énerver, présentait un mélange de gris, de mauve et de vert, dont le résultat aboutissait à un coloris marronnasse. Bordé de pierres indigo, le cours d’eau traversait un paysage surprenant par ses teintes orangées.

Emilie se demandait si sa nièce n’était pas atteinte de daltonisme. Elle lui tint néanmoins un discours encourageant :

– « Il est superbe ton paysage ! Mais tu sais, le tronc des arbres, c’est marron ! C’est curieux aussi des feuilles aussi immenses sur ton espèce de platane ! Et pour le ruisseau, il suffisait d’utiliser un crayon bleu ! Tu as tout ça dans ta pochette ! »

Alix véhémente :

– « Je t’avais dit qu’il manquait des couleurs ! Le ruisseau n’était pas bleu, et j’ai pas trouvé le bon crayon ! Et là-bas, tout est très grand, tout est brillant ! Y’a plein de lumière et y’a pas besoin de soleil ! Et j’ai pas de crayons qui font brillants ! »

Interloquée, Emilie décida d’en savoir plus :

– « Dis-moi, ma puce, tu parles de quoi, quand tu dis « là-bas ? »

– Eh ben, avant d’arriver ici !

– Comment ça, avant d’arriver ici ?

– C’est simple ! Avant, j’étais Côme, après j’ai fait un voyage dans un endroit où y’avait plein de couleurs et plein de lumière ! Et après je suis arrivée ici ! »

Bettina avait entendu une partie de la conversation, notamment les dernières paroles d’Alix mentionnant à nouveau le prénom qu’elle voulait bannir à tout jamais du vocabulaire de son enfant. Elle sentit la moutarde lui monter au nez et se surprit à faire un effort surhumain pour ne pas hurler : « Ma fille est malade ! On n’en aura donc jamais fini avec son Côme ! »

Percevant l’extrême énervement de sa sœur, Emilie lui fit signe de se calmer et de ne pas intervenir. Elle poursuivit :

...

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