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Je vous laisse juges...Confidences d'un magistrat qui voulait etre libre

De
202 pages

" La Justice n'est pas ce que vous croyez. Certes le coupable doit être puni, la victime reconnue, les droits de la défense assurés et l'ordre public garanti. Mais la réalité est un peu plus complexe. "
C'est de cette réalité que nous parle Luc Frémiot. Des accidents de la vie qui amènent inculpés et plaignants devant un tribunal. Avec un talent de conteur qui nous tient en haleine, il nous fait découvrir également tous les aspects inconnus de l'appareil judiciaire. De la fiabilité relative des témoignages aux curieuses raisons qui font parfois récuser un juré en passant par la folle course à l'acquittement de certains avocats, l'influence dangereuse des médias et les grandes sacrifiées du système : les victimes. Sans compter des pages édifiantes sur les violences intrafamiliales, contre lesquelles l'auteur se bat depuis près de dix ans.
Un livre brillant mais sans effets de manches, qui nous incite à réfléchir sur la société et cette humanité dont nous faisons partie.





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À Lorraine, Marie,
et Salomé.
PREMIÈRE PARTIE
LA JUSTICE N’EST PAS
CE QUE VOUS CROYEZ
– 1 –
Justice et Vérité
(et autres fictions…)
Il m’arrive souvent, au début d’un réquisitoire devant la cour d’assises, de m’adresser aux jurés en leur expliquant que la justice n’est pas celle que l’on croit et surtout pas cette divinité dont chacun se réclame à moins qu’il ne l’implore, selon la place qu’il occupe dans le prétoire.
Elle m’apparaît plutôt comme une vieille dame à moitié aveugle que l’on prend par le bras pour traverser la rue… Je participe à cette aventure en la tenant par le coude, prenant soin de ne pas m’empêtrer dans ma robe rouge que j’ai achetée trop longue, sur les bons conseils du Lagerfeld des costumes d’audience à Paris : lorsque je lui avais confié que j’étais nommé substitut général à Douai, celui-ci m’avait longuement expliqué que, les magistrats du Nord étant particulièrement attachés aux usages et une robe d’audience à la cour se portant longue, je me devais de sacrifier à la tradition. Je dois à cet illustre faiseur de m’être trouvé à plusieurs reprises dans l’incapacité de me lever au moment de requérir, l’étoffe de la robe s’étant emberlificotée dans les roulettes de mon siège…
J’entendais encore hier un jeune avocat dynamique et bruyant avouer aux jurés en joignant le geste à la parole que la veille de la plaidoirie « il avait une boule dans le ventre et vomissait le matin avant d’entrer dans la salle d’audience ». Certes… Cet argument, qui a pour seul objet de persuader les jurés que les avocats sont sensibles et fragiles malgré les apparences, est à la mode depuis plusieurs années et doit se refiler de promotion en promotion comme un secret de grand-mère depuis qu’un ogre du barreau, gros mangeur et bon buveur entre parenthèses, l’a inauguré un lendemain de crise de foi ou de foie, j’hésite à cet instant sur l’orthographe…
La grande affaire du jour reste néanmoins la recherche de la Vérité… Chacun se la dispute, s’agrippe au jupon de la fille, déchire la robe en lambeaux, l’obsession étant de la voir nue… Fantasme, mirage, délire, elle sait se travestir et ne se donne jamais même si elle se laisse parfois étreindre. La justice fonctionne sur des fictions : le bien, le mal, l’impartialité, la sérénité, l’indépendance… La liste est longue et fait oublier qu’elle n’est jamais rendue que par des hommes… L’important est de faire semblant d’y croire alors que dans le meilleur des cas elle n’est, pour paraphraser Jean-Paul Dubois1, qu’un « accommodement raisonnable ». Nous pourrions troquer nos robes parées d’hermine – en fait, de lapin –, nos toques et ceintures contre des bleus de mécaniciens, notre tâche principale consistant plutôt à mettre de l’huile dans les rouages, pour que la machine continue de fonctionner.
Le coupable doit être puni, la victime reconnue, les droits de la défense assurés et l’ordre public garanti : fermez le ban…

*

* *

La réalité est plus complexe… Qu’y a-t-il, par exemple, de plus faux qu’un témoin ? À l’école de police, il était de coutume d’interrompre le cours par l’irruption de trois individus violents qui déboulaient dans la salle en hurlant, l’arme au poing, molestaient l’enseignant, faisaient se coucher les étudiants au sol avant de disparaître quelques minutes plus tard, aussi brusquement qu’ils étaient entrés. On imagine la scène et la stupeur des étudiants arrachés au ronronnement didactique de leur professeur pour être plongés brutalement dans un quotidien qui les guette à la sortie de leur école… Consigne leur était alors donnée de retranscrire immédiatement les circonstances de l’agression, la description précise des individus, leur habillement, la nature de leurs armes, en bref tout renseignement utile pour faire progresser une enquête. Les résultats étaient édifiants : personne n’est jamais d’accord sur la taille qui varie en fonction de la position qu’on occupe, sur la couleur des yeux, sur les cheveux, la corpulence. Même chose pour les armes utilisées : pistolet ou revolver… Ce qui permet, une fois chacun des témoignages consigné dans un procès-verbal, de se quereller à l’audience afin d’emporter la décision du tribunal ou de la cour.
Le procureur : – Monsieur, je vous rappelle qu’un témoin vous a vu en train d’arracher le sac de la victime… Vous avez été formellement identifié…
L’avocat de l’accusé : – Le témoin décrit un homme de taille moyenne, de type maghrébin, mal rasé… Mon client mesure un mètre quatre-vingts, porte la moustache et a la peau claire…
Le procureur : – La taille n’a pas d’importance dans la mesure où il était penché sur sa victime, maître, vous le savez bien… Quant à sa moustache, je vous signale qu’il a été arrêté deux jours plus tard et qu’elle a eu le temps de pousser… D’autant plus s’il était déjà mal rasé quarante-huit heures avant…
L’avocat de l’accusé : – Je sais, monsieur le procureur, que vous ne vous embarrassez pas de ce genre de détail, mais une moustache qui pousse en quarante-huit heures, cela ne s’est jamais vu ! Je précise par ailleurs qu’il n’a pas été interpellé après quarante-huit heures mais après quarante heures, comme vous pouvez le vérifier dans le procès-verbal de garde à vue…
Le procureur : – Il n’empêche que votre client, moustache ou pas, a été reconnu par la victime…
L’avocat de l’accusé : – Parlons-en ! Une dame âgée de soixante-cinq ans, à 19 heures, quand il fait déjà nuit et sous le coup de l’émotion…
L’avocat de la victime : – Mais ma cliente y voit fort bien ! Je ne vous permets pas de mettre en doute son témoignage parce qu’elle a soixante-cinq ans !
Le président : – Messieurs, je vous en prie, revenons à l’affaire. Je vous rappelle, maître, que votre client a déjà été condamné à quatre reprises pour des vols avec violences et qu’il n’a rien d’un enfant de chœur…
L’avocat de l’accusé : – Ah ! Ça, monsieur le président, je m’y attendais… La preuve par le casier judiciaire, voleur un jour, voleur toujours…
Etc., etc., etc. La fragilité des témoins… Que dire quand ils sont convoqués pour déposer dix-huit mois plus tard devant une cour d’assises… Ils arrivent pétrifiés par la peur, tremblants d’émotion, exposés aux regards curieux des jurés qui savourent le moment d’exception que le tirage au sort du loto judiciaire leur a dévolu. Ils lèvent la main, jurent de dire toute la vérité rien que la vérité, s’accrochent à la barre des témoins comme des naufragés à une bouée de sauvetage, frissonnent en sentant le regard bienveillant de l’accusé – qui risque vingt ans – se ficher entre leurs omoplates. Le président les encourage, leur demande de raconter ce qu’ils ont vu, mais rien n’y fait, ils ne se souviennent plus, ne se rappellent pas avoir dit cela à la police… Mais non, mais non, cela ne pouvait pas se passer à 20 heures, à cette heure-là pensez donc ils sont rentrés, ils regardent la télé… Les avocats bombent le torse, ils en font des tonnes, persiflent sur les témoins de l’accusation qui interroge à son tour, essaie de les prendre par la douceur, cauteleuse, puis insistante, avant de leur rappeler qu’ils témoignent sous serment, ce qui fait bondir aussitôt le jeune avocat pénaliste à la mèche trop longue qui lui balaye le front et qu’il rejette en arrière d’un air excédé toutes les trois minutes : « Les menaces ! Bien sûr, les menaces pour influencer le témoin… »
Et le témoin, buté comme une vieille mule au bord du gué, qui ne veut pas se souvenir…

*

* *

De même, on ne saurait trop conseiller aux assassins, meurtriers, violeurs et braqueurs de prendre le soin extrême de saluer leurs voisins de palier, lesquels sont systématiquement interrogés sur leur comportement par les enquêteurs qui s’attachent à recueillir des éléments de personnalité sur les mis en cause. L’alternative se présente comme suit : ou bien l’accusé se montrait avenant dans la vie courante, et les voisins ne peuvent pas croire à sa culpabilité, ou bien il avait un comportement désagréable et on l’enfonce à qui mieux mieux.
Exemple : l’accusé a ouvert le ventre d’un ami de trente ans en compagnie duquel, avec la régularité d’un métronome, il s’alcoolisait chaque samedi.
– Monsieur, vous habitez en face de l’accusé depuis dix ans… Pouvez-vous nous parler de son comportement ?
Le témoin se tortille à la barre, rappelant la manœuvre désespérée du ver de vase pour échapper à l’hameçon.
– Ben, je n’ai rien à dire sur ce monsieur… Il dit bien bonjour, et tout… Non vraiment, je le voyais en sortant les poubelles… On ne peut pas dire… Sa dame c’est différent, elle ne parlait pas… Elle était fière, vous voyez monsieur le président, jamais un sourire… Mais lui, il est comme il faut.
– Ses proches disent pourtant qu’il avait tendance à insulter les gens quand il avait bu…
– Ah non ! Je n’ai jamais vu ça, il buvait bien son verre comme tout le monde mais il était bien gentil, bien poli, honnête quoi…
Autre exemple : l’accusé battait sa femme régulièrement et a fini par la frapper à mort.
– Voyons, madame, vous étiez la voisine immédiate, votre appartement jouxte celui de l’accusé, vous n’avez jamais entendu de cris, de bruits correspondant à des coups ?
– Non, ça ne me dit rien, vous savez monsieur le juge, chacun chez soi… Et puis je dis toujours : « Quand la porte est fermée, on ne sait pas ce qui se passe derrière… »
L’avocat général : – Justement, madame, vous pourriez peut-être vous occuper de ce qui se passe chez le voisin… Votre volonté de ne rien voir et de ne rien entendre est scandaleuse ! Les cloisons sont épaisses comme des feuilles de papier à cigarettes, vous ne me ferez pas croire que vous n’avez rien entendu… Lorsque la police a découvert le corps de la victime, la vaisselle était brisée au sol et la table renversée… Cela non plus, vous ne l’avez pas entendu ?
Le témoin souffle comme une baleine bleue poursuivie par la flotte des pêcheurs japonais.
– Non je vous assure et puis le monsieur il était bien poli, toujours bonjour et bonsoir… Nan je vous assure je n’ai rien entendu…
Le président, exaspéré : – Madame, je vous en prie, faites un effort, une femme est morte dans l’indifférence…
– Moi le soir d’abord, je regarde la télé…
L’avocat général : – Oui, « Des chiffres et des lettres »…
L’avocat de l’accusé : – Arrêtez de persifler, monsieur l’avocat général…
L’avocat général : – Je ne crois pas vous avoir adressé la parole, maître…
L’avocat de l’accusé : – Cela ne me dispense pas d’intervenir quand je le veux…
L’avocat général : – Faites, faites, je vous en prie ! Cela fait un moment qu’on ne vous avait pas entendu, je commençais à m’inquiéter…
Le président : – Messieurs, je vous en prie…
Le témoin soupire bruyamment.
L’avocat général : – Monsieur le président, je crois que le témoin s’ennuie…
Troisième exemple (second volet de l’alternative) : l’accusé a violé sa belle-fille au cours de vacances en camping à Sainte-Cécile-Plage.
Le président : – Votre caravane était bien située à côté de celle de l’accusé. La victime déclare avoir hurlé au moment où celui-ci l’a pénétrée. Il est 15 heures et cette jeune fille affirme, madame, que vous étiez installée sur une chaise longue à faire la sieste, qu’avez-vous entendu ?
– Ah non, pas du tout, je l’ai ben dit aux inspecteurs, je n’ai rien entendu… Tout ce que je peux vous dire c’est qu’il avait un drôle d’air…
Le président : – Comment ça un drôle d’air ? Qui avait un drôle d’air ?
Le témoin se gratte vigoureusement la tête.
– Ben l’accusé. Comme on dit chez nous : il avait l’air d’en avoir deux…
L’avocat de l’accusé : – Deux quoi ?
L’avocat général : – Eh bien deux airs !
Le témoin : – Ben oui deux airs, il avait l’air drôle, quoi… Et d’abord, il ne disait jamais bonjour, un malhonnête, je ne vous dis pas… Raymond, c’est mon mari, je lui disais toujours : « T’as vu comme il est malhonnête ch’ti-là, jamais bonjour ni merde ! »
Le président : – Madame, ce n’est pas ce qu’on vous demande ! Êtes-vous bien certaine de ne pas avoir entendu crier ?
– Ah vous savez dans l’camping, ça crie toute la journée avec tous ces minots, mi j’n’ai rin entendu… Mais quand même, l’voisin, il avait un drôle d’air…
Vérité ? Où se cache-t-elle ? Comment la débusquer d’interrogatoires en questions ? Dans les impressions d’audience ? Dans les contradictions, dans les précisions données soudain par un témoin deux ans après les faits ? Comment imaginer qu’après tout ce temps la mémoire soit plus vive ? Serait-ce que dans un premier temps le témoin n’avait pas tout dit ? Par peur ? Par indifférence ? A-t-il lu ces détails dans la presse ? Un autre témoin a-t-il discuté avec lui ? A-t-il été contacté par la famille de l’accusé ? De la victime ?
La « vérité d’audience », telle qu’elle nous apparaît, n’a souvent plus rien à voir avec celle du dossier d’instruction qui est soumis aux juges et aux jurés… À l’audience, les procès-verbaux s’animent, la vie se glisse entre les feuilles dactylographiées ; quand on lui lit sa déposition, la victime qui semblait si faible et démunie apparaît comme une forte femme, qui donne de la voix et semble n’avoir peur de rien… Où sont nos certitudes ? Vérité, vérité et demie, « Je vous le jure monsieur le président… Sur la tête de mes enfants… »
Diagnostic des experts… Des psychiatres qui passent une demi-heure à vous décrire toutes les affections psychiatriques que l’accusé n’a pas : schizophrénie, paranoïa, psychoses, névroses, ni pervers ni dangereux au sens psychiatrique… Sain je vous le dis, il l’a violée et tuée de quinze coups de couteau mais il ne présente aucun trouble psychiatrique : nickel chrome…
Le médecin légiste : – La victime a subi des coups multiples qui ont entraîné le bris des trois premières côtes, contusions et ecchymoses à la face, important hématome sous-dural, rate éclatée…
Question : – La mort est survenue en combien de temps ?
Réponse : – Plusieurs minutes…
Question : – C’est-à-dire, pouvez-vous être plus précis ?
Réponse : – Entre cinq et vingt minutes…
Question : – Mais la victime a dû souffrir le martyre ! Tous les coups ont bien été donnés ante mortem ?
Réponse : – Oui, mais elle a pu s’évanouir et dans ce cas les douleurs ont été moins fortement ressenties…
Question : – Le corps a été découvert le 13 décembre, on sait que la victime était encore en vie le 9, pouvez-vous dater la mort ?
Réponse : – Entre un et trois jours…
Pour des réponses millimétrées, il faudra se référer aux séries américaines bien connues où la mort est fixée à la minute près et le profil psychologique de l’agresseur déterminé dès le premier quart d’heure…
La seule « vérité » sera en définitive celle de la sentence, une fois passée sous les fourches Caudines de l’appel et du pourvoi en cassation, sans oublier la Cour européenne des droits de l’homme qui permet aux avocats friands de ce type d’exercice de pousser à gorge déployée leur chant du cygne – les chants désespérés sont les chants les plus beaux.
Cette vérité sera la seule qui restera gravée dans le marbre, car, comme chacun le sait, nous pourrons nous réfugier en cas de malheur dans le principe ouaté et confortable sur lequel nous prospérons : « On ne commente pas une décision de justice… »

*

* *

Autre fiction, celle-là insupportable, où la « vérité » vient une fois de plus se compromettre : cette idée cent fois rabâchée, éculée, scandaleuse, selon laquelle les victimes – celles qu’on a privées d’un enfant, d’un frère, d’un être qu’elles chérissaient – doivent connaître les détails du crime…
Je souffre lorsque je vois leur profil tendu et leurs poings serrés… Leur regard vidé de larmes, niché dans les cernes de leurs angoisses, quand j’entends leur voix cassée d’avoir trop pleuré implorer l’accusé de leur dire la vérité, de leur dire comment leur petite fleur a été cueillie au bord du chemin en rentrant de l’école, comment le voleur d’enfance l’a effeuillée, comment les larmes ont creusé sur ses joues rondes, à l’heure du pain au chocolat, le ravinement du malheur définitif.
Le psychologue leur a répété : « Il vous faut connaître la vérité, pour pouvoir faire votre deuil ! » Comme si l’on pouvait faire le deuil d’un enfant qu’on a perdu, d’un enfant martyrisé, comme s’il fallait regarder les photos de l’horreur, celles qui moi me hantent encore aujourd’hui et m’attendent au détour du quotidien, ces petits visages creusés par la peur, torturés par la douleur et qui me rattrapent parfois au moment où je ne m’y attends pas… Tous ceux que je ne peux pas oublier et dont j’entends les cris… Est-ce cela que l’on veut pour ces mères, vieillies, figées dans leur souffrance, presque cassantes, tellement vulnérables et qui contemplent l’accusé dans son box, lui qui évite ces yeux qui voudraient le fouiller pour mieux comprendre. Pourquoi ? Pourquoi ! Les pères au regard de suie, la tête courbée de n’avoir pas été là, de n’avoir pas su lui dire, à la petite – celle qui se prend pour une jeune femme, mais qui est si petite, sa petite –, qu’il ne fallait pas sortir ce soir-là, qu’il fallait poser son téléphone et arrêter d’envoyer des messages pour rester là avec eux, à la maison… Les frères et les sœurs qui se mordent les poings pour étouffer leurs sanglots, qu’on entend rugir parfois dans le silence des questions restées sans réponse, quand la cour d’assises se fait fragile et qu’on retient sa respiration… Faut-il leur dire la vérité sous prétexte, comme le pensent tous ces naïfs, ces innocents aux mains pleines de certitudes, que l’imagination est pire que la réalité de ce qu’ils ont subi ? Moi, je peux me lever et vous dire les yeux dans les yeux que je sais que la vérité les rendra aveugles, ces frères et sœurs. Que leur tête et leur cœur résonneront jusqu’au dernier battement de ces cris qui rendent fou, et qu’il faut penser à tous ces enfants de misère, quel que soit leur âge – on redevient tous des enfants dans la douleur –, comme on les a connus, joyeux, confiants, avec leurs sourires et leurs chansons…
Que les avocats qui les représentent se lèvent pour nous parler de leurs étés, de leurs premiers pas sur le sable le jour où ils ont découvert la mer, qu’ils nous disent qui étaient ces enfants, comment plus grands ils ont buté sur les marches de leur adolescence, qui ces jeunes adultes ont aimé, comment ils se sont unis, comment ils ont vécu et pourquoi ils se sont désaimés. Qu’ils nous parlent de la vie, de leurs petits courages et de leurs grandes lâchetés, des enfants qu’ils ont faits, des échecs qui écorchent l’âme et le cœur, des espoirs et des deuils, des mariages et des fêtes, de ce qu’ils ont reçu et de ce qu’ils n’ont pas eu…
Mais non, ils persistent à réclamer la vérité du malheur, obstinés : l’obstination du cheval de corbillard qui tire le cercueil dans le grincement des roues et le crissement des graviers du cimetière, toujours au même rythme, le chemin dessiné par les œillères…
Qu’ils convoquent le silence, au contraire, pour qu’on les entende encore respirer dans notre mémoire, mais qu’ils ne demandent pas « pourquoi ? ». Alors peut-être pourront-elles reposer en paix, toutes ces victimes que l’on voudrait prendre dans ses bras.
1Les Accommodements raisonnables, Éditions de l’Olivier, 2008. Livraphone, 2008. Points, 2009.
– 2 –
Vous avez dit « vocation » ?
Certains entrent dans la magistrature comme on entre en religion. La démarche me paraît éminemment suspecte. Elle ne peut être due à l’origine qu’à l’innocence ou à l’ignorance. Pour ma part, je n’ai jamais entendu, dans la cour de récréation, un de mes camarades m’annoncer qu’il voulait être juge…
Moi, je voulais être pompier. Certainement pas par altruisme mais parce que j’avais remarqué que ces grands camions rouges, la sirène en action, ne s’arrêtaient pas aux feux de même couleur. Je m’imaginais parfaitement, échappant aux embouteillages parisiens pour arriver ainsi à l’école à l’heure, afin d’éviter le passage régulier chez le censeur. À l’occasion de mes retards, il me recevait les sourcils froncés, ses cheveux blancs lissés vers l’arrière comme de vieilles plumes qui renforçaient son allure d’échassier, avec son visage étroit et son nez pointu de héron. Son bureau sentait la naphtaline, sa robe noire aussi, élimée comme celle de ces vieux magistrats qui, je l’ai constaté plus tard, à quelques années de la retraite ont perdu toute velléité de coquetterie judiciaire.
En grandissant j’ai voulu être banquier : mon jeune frère a passé son enfance à me plumer au Monopoly et j’ai fini par comprendre que dans le monde des affaires, il valait mieux se trouver du côté de la banque. L’image d’une longue limousine noire s’arrêtant devant l’entrée de marbre aux lourdes portes qui permettent d’accéder au sanctuaire de la finance m’apparaissait plaisante… De nature inconstante et brouillé à vie avec les mathématiques, j’ai réalisé assez vite que je me fourvoyais. J’ai donc décidé, à l’époque de mon adolescence, de devenir mercenaire. La lecture de tous les ouvrages de Hougron, Schoendoerffer, Pierre Benoit, le goût de l’aventure conjugué avec le romantisme du légionnaire en passant par Dino Buzzati et son désert des Tartares, la personnalité de Bob Denard et surtout ma tendance affirmée à la provocation m’ont fait dériver quelque temps dans le mirage des amitiés viriles, dans l’odeur de la poudre et le soleil d’Afrique, au bras de femmes étranges me révélant leur mystère. Quelle jouissance intense, quand les adultes à cravate ou à jupe plissée m’interrogeaient sur mes désirs professionnels, de leur répondre en les fixant dans les yeux et en mobilisant mon énergie pour assombrir ma voix : « Moi, je veux être mercenaire ! » Les regards se figeaient, le silence s’installait et je quittais la pièce majestueusement, laissant mes parents se débrouiller avec la brutalité de mes révélations… Puis l’idée m’est passée. Je pense en fait que je suis trop misanthrope au sens premier du mot pour passer ma vie avec des hommes dont la fréquentation m’a toujours fatigué… La race masculine m’ennuie, elle est sans surprise et je préfère la compagnie des femmes.
En y réfléchissant, les adolescents de nos jours ne sont pas si différents de moi puisqu’ils passent leurs journées devant leur ordinateur ou leur console de jeux à faire la guerre sur tous les continents, déclenchant le feu et le tonnerre sur tous les malheureux qui passent à portée de viseur…

*

* *

Mes premiers contacts avec la justice datent de mes dix-huit ans.
Je rentrais du lycée où je redoublais ma terminale sous les vivats de mes professeurs. J’étais au volant de ma voiture, cadeau de mes parents qui me permettait de regagner le domicile familial situé à vingt kilomètres de mon lieu d’études… Au moment précis où je tournais à droite pour emprunter la route de la liberté, une dame d’un poids certain, le panier à provisions sur le guidon d’une vieille mobylette, entreprit de me doubler par la droite… Elle termina sa manœuvre périlleuse et inconsidérée dans le fossé à la grande joie de mon frère, alors élève de quatrième, qui n’avait rien perdu du spectacle fascinant de l’imprudente échappant un court moment à la tyrannie des lois de la gravité. N’écoutant que mon grand cœur, je m’arrêtai aussitôt, ignorant la question de mon frère qui m’interrogeait sur la manière dont j’allais achever ma victime.
Celle-ci gisait sur le dos, agitant bras et jambes pour se redresser, grognant et chouinant tour à tour. D’une poigne vigoureuse je la tirai de son fossé, m’enquérant de sa santé tout en répondant à ses premières invectives. Rassuré sur son état, je lui fis remarquer qu’elle m’avait doublé par la droite alors que mon clignotant était mis, ce que lui confirmèrent deux automobilistes témoins qui s’étaient arrêtés pour lui porter secours. Je proposai de faire un constat qu’elle refusa, pris à toutes fins utiles l’identité des deux témoins et, sur sa demande, raccompagnai la dame chez elle, sa mobylette n’étant plus en état de poursuivre sa folle randonnée. Je fus accueilli comme un meurtrier, agressé par les reproches de son mari, insensible à tout raisonnement, ainsi que par les pleurs des enfants désespérés de voir leur mère rentrer si tôt et interrompre leur dessin animé. Je quittai les lieux après avoir laissé mon adresse, mon numéro de téléphone, et réitéré la proposition d’établir un constat.
Trois heures plus tard à mon domicile – c’était un jeudi après-midi et je n’avais pas classe –, irruption de la gendarmerie… Il m’est reproché un délit de fuite ! Je demande à ce digne représentant de la maréchaussée de m’expliquer comment dans ces conditions, moins de trois heures après le drame, il a pu se rendre à mon domicile. Le gendarme, qui en a vu d’autres entre les excès de vitesse et les vols de poules, ne s’en laisse pas compter. Il rétorque, sûr de lui : « C’est la victime qui nous a donné votre adresse »… Je lui fais observer que cela prouve bien que je ne me suis pas enfui, j’ajoute que je l’ai déposée chez elle, qu’elle a refusé tout constat et que j’ai des témoins… Mon interlocuteur reste songeur quelques instants et finit par conclure à mon innocence. Il m’invite cependant à passer à la gendarmerie pour faire une déclaration sur les circonstances de l’accident, et à prévenir mon assureur…
Fin de l’acte un…
Huit mois plus tard, je reçois une citation à me présenter devant le tribunal correctionnel pour répondre du délit de blessures involontaires !
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