Jeanne, au présent

De
Publié par

Autiste ou non, Jeanne est une enfant qui grandit entre langues et cultures, entre silence et violence, et qui, sans mot, cherche à comprendre le monde étrange et pourtant si commun qui l'entoure. Sa petite enfance dans les paysages de toundra lui fait découvrir une nature des plus sauvages auprès d'un grand-père attentif et solitaire; son enfance se partage entre les attentes sociales de la ville et le curieux enseignement de l'art par son père; son adolescence enfin, alors qu'elle se retrouve seule en ville, la jette au sein des jeux compliqués des jeunes de son âge. Au bout d'un tel parcours, qui sera Jeanne, la jeune femme qui ne parle pas?
Publié le : mercredi 23 septembre 2015
Lecture(s) : 4
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791026202738
Nombre de pages : non-communiqué
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Marie-Noëlle Rinne

Jeanne, au présent

 


 

© Marie-Noëlle Rinne, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0273-8

Image

Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

 

 

 

 

Quand un concert va commencer, les musiciens accordent leurs instruments. Les fausses notes s’éparpillent dans la salle et le public tousse, cherche à grands bruits de papiers froissés une pastille au fond du sac, un bonbon, quelque chose, n’importe quoi pour se calmer, se rassurer parce que, dans quelques minutes, il va falloir écouter le chant d’un autre. Pendant deux heures. Avec un seul entracte.

 

Dans le roman, il y a d’abord l’exergue. Alors, voici : Allez tousser, j’en suis fort aise

 

Rien n’a été brisé

Ici on l’attaqua

Ils souriaient en venant

Et sont repartis

Déroutés par la poussière bleue

Les banques si accoutumées au métal

S’approchèrent de ses ailes

Les voûtes épaisses frémirent

Les jolies filles avancèrent

Les doigts serrés en coupes

Elles saignaient de la bouche

Comme si on les avait frappées

Les jurés demandaient grâce

Ils touchèrent l’antenne bleue

Et furent électrocutés

Un coup sur tout autre maillon

Aurait pu l’abattre

Mais chacun de vous

Visait le papillon bleu

D’après Léonard Cohen

 

Préface

 

Tout roman est un mensonge et tout mensonge est un code. Rien de très compliqué vraiment. Voyez-vous, j’ai passé ma vie entière à essayer de comprendre le langage des autres, le langage des mots et des yeux, les gestes et les moues, les soupirs et les espaces qui, couche sur couche, s’accumulent entre les mots. De tout cela, je n’ai su déchiffrer qu’une infime partie. J’en ai fait mon roman, je vous en fais mon présent.

 

 

 

-1-
Passé simple

 

Le 5 juillet 1973, à 14 : 02 ma mère commit l’acte dont je commence à peine à mesurer la portée: elle me donna la vie. Je la refusai. Maman écarta les cuisses, se dilata de haut en bas, cria, poussa. Je ne bougeai pas. On vint me chercher avec des pinces métalliques qui se cramponnèrent à mon crâne, me tirèrent hors de mon bocal amniotique. On me voulait terrestre mais je ne respirais pas, détestant l’air de toute la force de mon petit corps inerte et bleu. On me piqua, on me perça, on souffla dans ces poumons dont je ne savais que faire. Et finalement, dans l’atmosphère carrelée, aseptisée, de la salle d’accouchement, les grands dieux de la science eurent gain de cause. A mon corps défendant, une deuxième fois en cette journée étouffante, on m’infligea la vie. J’étais née, la guerre commençait.

 

Le 6 juillet à 9 :10, mon père m’inscrivit sur le registre civique. Il m’appela Jeanne. Jeanne Lepage. Cela non plus ne se pardonne pas. Alors que toutes les langues s’accommodaient de Lisa, le prénom de ma sœur, mon Jeanne français ne convenait à personne. Déjà les infirmières de la maternité hésitaient, se trompaient, ma mère confuse s’excusait, tentait en anglais d’expliquer, de justifier : « Non, pas djayne, non pas djinn non plus, vous savez c’est français, Jeanne, j-a-n, c’est mon mari qui a choisi. Oui, il est Français, Jeanne, c’était sa maman. C’est joli non ? » Toute ma vie, me faudrait-il répéter le même discours ? Dès la présentation, m’excuser ? Ou plutôt esquiver, prendre les devants, inventer : « Oh, appelez-moi J., tout simplement ». Mais J à l’anglaise, Jay, comme le geai, l’oiseau au cri affreux. Ou mieux encore, ne m’appelez pas.

 

Je fus une de ces enfants qui aident les jeunes couples à enfin décider : non non, nous ne serons pas parents, la planète est déjà surpeuplée, tout au moins attendons quelques années. Furieuse d’être née, je passai ma première année à hurler. Je ne supportais rien de ce que la vie m’offrait. J’avais la peau irritée, les gencives enflammées, le ventre distendu. Je ne m’endormais qu’exténuée d’avoir pleuré, vomissais le peu de nourriture que l’on m’imposait. Raidie de douleur et de colère, je gardais les poings fermés dans un pugilat permanent. Ma deuxième année ne s’avéra guère meilleure, puisqu’au grand âge de treize mois, je devins la sœur exaspérée du Garçon. Enfin, enfin ! Après le grand succès que fut la naissance de Lisa, puis après la déception que fut dix ans plus tard la mienne, moi l’autre fille, naissait enfin le Garçon. Papa l’appela Timothée, ça se transformait vite en Timothy ou Timo, très pratique, maman n’avait rien à expliquer. Timo décida d’être un gros bébé placide, il fit ses nuits sans faire ses dents, opta pour des risettes alors que j’articulais mon premier mot et l’un de mes derniers : Non !

 

J’atteins enfin l’âge de deux ans, un événement qui se fêta chez mon grand-père. Non, pas chez grand-papa, cet aïeul de France dont je ne fis jamais connaissance, mais chez Ukki, le papa de maman, un homme au corps sec et compact, aux yeux gris comme les horizons du Nord, aux pommettes saillantes qui sont celles de ces bergers des rennes dont il partageait sang et savoir. Né il y a longtemps au cœur des terres secrètes de la Finlande, il était venu, comme beaucoup de ses compatriotes, s’échouer sur ces rives oubliées du grand lac Supérieur. Ukki ne parlait pas français, la langue que papa nous imposait à la maison, mais il ne parlait pas très bien anglais non plus. La vérité, c’est qu’il ne parlait pas beaucoup, ce qui, dès le départ me sembla un signe très net de supériorité. Immédiatement, je fis de lui un allié. Je passai presque la journée entière sur ses genoux, m’offrant même une courte sieste au creux de son bras. Je ne pleurai pas ce jour-là, je souris même quand il m’offrit la petite remorque en bois qu’il avait fabriquée pour mon anniversaire. Mes parents, surpris de ce comportement et encore hagards de mon règne de terreur, se regardèrent, et d’un prompt accord (ici j’exagère sans doute… Peut-être y eut-il une discussion, peut-être y pensaient-ils depuis longtemps ?…), mes parents, disais-je, me laissèrent aux bons soins du vieillard. Ils repartirent avec Lisa et Timo, tous les quatre désormais soulagés, légers. Ils allaient pouvoir dormir, penser, vivre. La trêve avait été signée. Dans notre camp, Ukki entreprit immédiatement les préparations. Il m’emmena dans le hangar à bateau qui lui servait aussi de remise à bois. Il m’installa sur la couverture du chien, Karhu, le gros chien noir qui se pelotonna contre moi, et il se mit au travail. Il trouva des planches, les scia, les ponça, les assembla. Comme par magie, en un rien de temps, il m’avait fait un petit lit qu’il plaça entre le poêle de la cuisine et la porte de sa chambre, et qu’il recouvrit, en guise de matelas, d’une vieille couverture rouge un peu mitée de la Baie d’Hudson. Je m’endormis très vite ce soir là, et pour la première fois dans ma courte vie tumultueuse, mon sommeil fut profond, long et paisible. Pour l’instant, le traité de paix ne faisait que des gagnants.

 

Je n’ai de ces années passées avec Ukki que de doux souvenirs. Comprenez ce que je veux dire par doux. Je parle de la tiédeur d’être dans l’instant, de vivre doucement sans frayeur ni douleur, de laisser le temps passer à travers soi comme du sable dans une main offerte. Une tranquille routine s’était établie rapidement dans la petite maison de bois. Hiver comme été, une grande partie de nos journées était occupée à récolter ce que ce bout de terre et de lac, si haut perché au sommet des cartes de géographie, dans ces zones mal définies où se confondent les mots de toundra et taïga, de brousse et de tourbe, voulait bien nous offrir. Je suivais mon grand-père au cours de ces expéditions. Nous nous aventurions dans des sous-bois capricieux aux extravagants tapis de mousse. Au printemps et en automne, nous allions chercher des champignons, des bolets, des morilles, et il me montrait les chapeaux, les tiges, ça c’est bon mais surtout pas celui-là. Il cueillait, je sentais, je regardais bien tous les détails, les déclinaisons de brun, les formes plus ou moins arrondies, les plis, les petits dessous d’éponge, j’apprenais bien et vite.

Nous allions souvent à la pêche, parfois dans notre petit lac, parfois il fallait prendre le pick-up, aller auprès d’un lac plus grand. Là encore je me tenais toute proche de mon guide, je humais les bords de l’eau, chaque eau sa senteur, chaque eau sa lumière. J’apprenais à reconnaître tout l’attirail de pêche amoncelé dans la vieille boîte en métal. J’apprenais à nouer le fil menu des lignes, à choisir les hameçons et à les décrocher sans déchirer le poisson. J’apprenais à lire les mondes aquatiques, pays herbeux ou bien profondeurs noires en deçà des falaises. En hiver, grand-père faisait de grands trous dans la glace profonde et la ligne allait sonder ces mondes souterrains, cherchant le sandre ou le brochet qui voudrait bien se sacrifier. Nous mangions toujours le jour même une partie de notre pêche, quelques filets que grand-père faisait invariablement frire dans la grande poêle toute noire qu’il emportait partout. Après avoir soigneusement nettoyé le poisson, il nettoyait aussi toute trace de sang, d’écaille ou d’arête, puis il allumait un feu de bois près du rivage et, accroupi, attendait patiemment que les chairs opalescentes blanchissent, dégageant un fumet propre à réveiller tout ours ensommeillé. Il fallait donc tout nettoyer encore, tout de suite après avoir mangé. Grand-père me montrait comment frotter avec le sable pour bien récurer. Les poissons que nous ne mangions pas étaient toujours pour les Kuusisto. Grand-père m’expliquait que madame Kuusisto en ferait de la soupe.

Il serait bon, avant de m’aventurer plus loin, que je la présente, cette madame Kuusisto, que je raconte cette femme qui me prit si souvent dans ses bras et me berça plus d’une fois le temps d’une tasse de café dans sa cuisine parfumée à la cannelle.

Nous allions chez les Kuusisto dans le milieu de la semaine. Notre semaine se divisait en effet en petites étapes bien commodes : deux jours avant et deux jours après keskiviikko, le « milieu de la semaine, comme s’appelle le mercredi dans la langue de grand-père, puis le samedi, jour de visite de maman et le dimanche où parfois, mais rarement, d’autres venaient et où Ukki tournait en rond s’obligeant à se reposer en ce jour de Jumala, notre grand seigneur. Le Milieu de la semaine m’était presqu’aussi précieux que le samedi visite de Maman. Ce jour-là, été comme hiver, à moins d’un épouvantable blizzard, nous allions donc rendre visite à nos seuls et uniques voisins. De monsieur Kuusisto, je ne saurai dire grand-chose, sinon qu’il était grand et maigre et que ses yeux étaient aussi bleus que des myosotis de printemps. De madame Kuusisto, sachez qu’elle était grande aussi, et forte, forte des bras, forte de poitrine, forte de la voix et du rire. Elle avait les yeux bleus aussi, mais un bleu plus liquide, un peu gris comme ceux d’Ukki. Elle souriait toujours et dès qu’elle me voyait elle se baissait un peu et ouvrait grand les bras. Alors je courais, je me précipitais, je sautais et m’accrochais à son cou. Je n’en décollais plus tout le temps de la visite. Elle ne s’asseyait pas tout de suite pourtant. Elle préparait le café, sortait les tasses du placard au-dessus de l’évier, sortait la brioche du four, sortait le sucrier en faïence rouge du buffet et mettait tout cela sur la table recouverte d’une nappe de coton bleu. Elle servait le café à Ukki et à son mari, tous les deux déjà assis et puis enfin elle nous asseyait toutes les deux, ses fesses d’abord, les miennes ensuite sur ses genoux, elle me tournait un peu de côté pour mieux s’approcher du bord de la table. Je restais lovée dans son giron, bien au chaud contre son corps généreux. Ils discutaient tous les trois, elle surtout, monsieur aussi, Ukki bien moins, moi pas du tout. De temps en temps, madame Kuusisto mettait un petit morceau de brioche entre mes lèvres, je ne faisais pas l’effort de mâcher, je le laissais se dissoudre tièdement, madame Kuusisto me tapotait la main ou le dos, parfois se relevait pour chercher le lait qu’elle avait oublié, ou un peu plus de café (moi je buvais du jus de baies ou du lait). Elle ne cherchait jamais à se défaire de moi, pas même une minute. Elle se rasseyait, la conversation reprenait. Ils parlaient beaucoup du temps, je sais cela. Un mot curieux, ce « temps ». Comme le temps qui passe, les temps qu’il faut choisir pour conjuguer ses souvenirs et ses espoirs, et le temps des nuages et des grosses gelées. C’est de ce dernier dont ils parlaient. Ils en mesuraient les effets, ils en prédisaient les comportements et je me rends compte maintenant qu’ils en discutaient comme l’on discute d’un monstre qui rôde près de nos maisons, menaçant nos bébés et nos récoltes. Nous vivions dans un climat prédateur, voilà un fait que nous ne pouvions jamais oublier. Ils parlaient de leur pays aussi. Monsieur Kuusisto et Ukki étaient tous deux nés sur le « vieux continent » comme on dit ici. Ukki venait de Kajaani, monsieur Kuusisto d’Oulu et ils parlaient de la rivière et des tonneaux de goudron, des bateaux et du bois qui flottait. Ils évoquaient des noms, des prénoms de frères et de sœurs, d’amis et de voisins qu’ils n’avaient plus revus depuis leur départ, depuis de longues années. Leur voix ralentissait alors un peu, leur regard s’attardait au fond de la tasse et madame Kuusisto qui elle, était née à Lappe, tout près de chez nous, proposait alors un peu plus de gâteau… Que je me souvienne si bien de toutes ces conversations m’étonne un peu car les mots tourbillonnaient autour de nos tasses et je ne les écoutais pas vraiment, sachant seulement qu’ils étaient finnois, qu’ils faisaient une jolie chanson, que la vie ce n’était pas si mal...

Nous repartions au bout d’une ou deux heures sans doute. Ukki disait simplement : Nyt, maintenant. Je me détachais alors de mon ange gardienne, sans jamais protester, sachant que mon nid m’attendrait jusqu’à la semaine suivante, toujours aussi douillet, et je reprenais ma place dans la grande ombre protectrice d’Ukki et de Karhu. J’aimais vraiment beaucoup madame Kuusisto. Grand-père aussi, et puis Karhu.

 

En été, je me réveillais invariablement au son du marteau et de la scie car Ukki avait toujours semble-t-il une multitude de réparations à faire, si petite sa maison fut-elle. Bien sûr, il y avait aussi la remise à outils et le sauna, taillés, cloués et assemblés, comme l’était la maison, par les sages mains de mon grand-père. Les hivers d’ici sont brutaux et percent les fibres de bois comme des poignards de glace ; quant aux étés, bien que très courts, ils ne sont guère plus généreux. La chaleur intense assèche les planches, les force à plier. Et par-dessous tout cela la terre aussi proteste, se rétrécit ou se gonfle, forçant les petites cabanes de bois à suivre ces halètements du temps. Voilà pourquoi chaque jour, de mai à octobre, Ukki réparait, repeignait, reclouait. Quand je l’entendais, je l’appelais et c’est Karhu qui accourait. Pieds nus, je sautais du lit et je suivais mon ange hirsute et noir jusqu’à notre maître. « Niin » disait celui-ci en hochant la tête, une sorte de salut qui pouvait bien vouloir dire « Tiens ! Te Voilà ! » ou « Bonjour ma chérie » et qui me suffisait amplement. Accroupie près de Karhu, j’attendais qu’il ait fini sa tâche. J’aimais ses gestes précis et sûrs, la façon qu’il avait de sembler lire le bois, le tâtant légèrement du bout des doigts, avant de lui imposer le coup de scie ou de marteau qu’il lui fallait. Il s’arrêtait bientôt, posait ses outils les uns à côtés des autres- il y reviendrait plus tard- et il se baissait pour d’un bras me hisser jusqu’à son cou. Karhu suivait. Ukki nous préparait alors à manger : du yaourt blanc et élastique qu’il prélevait dans une jatte sur l’étagère de l’appentis et qu’il saupoudrait de cannelle. Il coupait aussi une petite tranche de pain de seigle qu’il décorait de confiture.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Le petit Polak - Tome III

de editions-du-pantheon

Animal du coeur

de editions-gallimard

Julien

de librinova

WAR 2.0

de librinova

suivant