Journal d'un veau

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Que vienne mon tour et tu verras, ô grande bouche, de quel velours je suis fait. Avec moi, tu ne connaîtras jamais plus la nuit ni l’obscur du corps, mais une blancheur, une blancheur éternelle.
Vil, veule, velléitaire, bêlant, le veau pleure sa grâce perdue, son innocence laiteuse. Il appelle son élu, aspire à son palais. Il met dans ses regrets et dans son désir de sacrifice tout ce qu’il y a de plus haut et tout ce qu’il y a de plus bas, en fier équilibriste de la chair blanche. Tour à tour émouvant et odieux, l’enfant de la vache renie le taureau, se réfugie dans le sentimental, puis sombre dans la violence et rêve aux pires holocaustes.
Rien de ce qui est inhumain ne lui est étranger : la mort partout présente, convoitée dès l’enfance, la pureté innommable et ses terribles cruautés, le racisme enfin, les plus terrifiantes persécutions bouchères… Son monologue, ardent jusqu’au délire, révèle l’horreur qui se tapit sous la mère, et ce qu’il y a de barbare dans la mièvrerie insinuante des plus doux amis de l’homme.
Cette viande se croit destinée. Elle veut sauver le monde. Le monde a du souci à se faire.
Publié le : mardi 3 février 2015
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EAN13 : 9782756105949
Nombre de pages : 193
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Jean-Louis Giovannoni
Journal d’un veau
Roman intérieur



Que vienne mon tour et tu verras, ô grande
bouche, de quel velours je suis fait. Avec moi, tu
ne connaîtras jamais plus la nuit ni l’obscur du
corps, mais une blancheur, une blancheur
éternelle.

Vil, veule, velléitaire, bêlant, le veau pleure sa
grâce perdue, son innocence laiteuse. Il appelle
son élu, aspire à son palais. Il met dans ses
regrets et dans son désir de sacrifice tout ce
qu’il y a de plus haut et tout ce qu’il y a de plus bas, en fier équilibriste de la chair
blanche. Tour à tour émouvant et odieux,
l’enfant de la vache renie le taureau, se réfugie
dans le sentimental, puis sombre dans la
violence et rêve aux pires holocaustes.
Rien de ce qui est inhumain ne lui est étranger
: la mort partout présente, convoitée dès
l’enfance, la pureté innommable et ses terribles
cruautés, le racisme enfin, les plus terrifiantes
persécutions bouchères… Son monologue,
ardent jusqu’au délire, révèle l’horreur qui se
tapit sous la mère, et ce qu’il y a de barbare
dans la mièvrerie insinuante des plus doux
amis de l’homme.
Cette viande se croit destinée. Elle veut sauver
le monde. Le monde a du souci à se faire.

Jean-Louis Giovannoni est né en 1950. Il vit à
Paris où il est assistant social dans un hôpital psychiatrique. Il est l’auteur de nombreux
livres de poésie et de proses, dont Garder le
mort (1975), Chambre intérieure (1996), Traité
de la toile cirée (1998) et Le Lai du solitaire,
roman intérieur (2005).

EAN numérique : 978-2-7561-0593-2978-2-7561-0594-9

EAN livre papier : 9782756100043


www.leoscheer.com JOURNAL D’UN VEAU© Éditions Léo Scheer, 2005
(Première édition : Deyrolle éditeur, 1996.)JEAN-LOUIS GIOVANNONI
JOURNAL D’UN VEAU
ROMAN INTÉRIEUR
Éditions Léo ScheerPRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION
Ce qui déclenche la montée d’un texte n’est jamais
un secret impartageable.
Il faut souvent peu, une image, un fait pour
enclencher la venue.
Journal d’un veau a pour matrice primordiale le
constat simple qu’en France, pays de mangeurs
par excellence, on cultive un certain goût pour
la viande blanche.
Extraite sous la mère, elle se doit d’être
immaculée. Non pas légèrement rosée comme chez
nos voisins italiens, qui laissent leurs veaux à
de mauvaises rencontres. Nous, nous la voulons
sans compromis : laiteuse et virginale.
Voyant qu’aux quatre coins de mon pays on
insistait fermement sur cette blancheur première, je
me suis dit : Ici on aime les enfants.
7Des statistiques dans les journaux confirmèrent
l’intuition. Que de naissances, de ventres ronds
partout !
Bien plus qu’en Chine ou en tous points de la
vieille Europe où, sans vouloir médire, on cultive
des viandes plus sombres, voire plus âgées, sous
l’appellation fallacieuse de veau.
De l’amour de l’enfant à la passion du veau le pas
est vite franchi. Même innocence, même chair
de lait.
Un enfant du premier âge. Celui aux cartilages si
fins, à la bouche ourlée par le sein. Blanc de la
tête aux pieds. Nid idéal pour la vie naissante.
Moment fondateur gravé à jamais dans notre
mémoire collective, avant les poussées sexuées
qui troubleront les chairs.
Nous savons, nous Français, que l’état d’enfance
est notre plus grand bien et qu’il faudra le
protéger, coûte que coûte, contre les prédateurs.
Mais comment conserver cette jouvence à demeure
sans dévorer notre propre descendance ?
8Si plus de soixante millions de bouches – me
dis-je – se sont tournées vers le veau, c’est qu’elles
y puisent une éternelle jeunesse.
Il m’en fallait.
L’extase fut courte.
J’en repris.
Joie plénière et brève à la fois.
Un jour, je me retrouvai débraillé au milieu de
la pièce.
Je le sentis bouger en moi.
— Jean-Lou (tout de suite l’intime) ressaisis-toi !
Il y a veau et veau. Médite et tu trouveras.
Sa pureté exigeait plus. Un engagement total.
Le comprendre tout à fait, c’était devenir veau
en soi.
Je le devins.
Ainsi, sous sa dictée, j’écrivis son Journal.
9À peine le premier chapitre rédigé, dès les
premières lignes en fait, je sentis poindre en lui la
nature totalitaire de son désir.
Mais avant d’aller plus loin, je me dois de vous
conter la naissance du dictateur en herbe.
Ayant bénéficié d’une promotion importante,
je fus en mesure de fréquenter les boucheries
de luxe de mon quartier. Mes premiers contacts
avec cette confrérie furent distants, à peine polis.
Les achats aidant, un boucher commença à
m’admettre. À chaque entrecôte ou rôti, il me livrait
quelques détails intimes sur la bête. Ses mots me
bouleversaient. Ils trouvaient écho en moi.
Et plus je l’écoutais, plus je m’identifiais aux
bovidés.
La passion me gagnait. Je n’avais plus qu’une
idée en tête : m’installer dans sa boutique.
Sous le moindre prétexte, j’entrais en boucherie
quatre à cinq fois par jour. Aucunement étonné,
il me recevait toujours avec le même intérêt.
Me voyant progresser à grands pas, Roger (nous
10nous tutoyions) me proposa, pour me
récompenser, de goûter enfin au sommet de son art :
le blason prestige. La plus haute distinction que
la Fédération nationale des veaux de France
(F.N.V.F.) n’attribuait qu’à peu.
Le morceau qu’il me vendit était accompagné
d’un descriptif généalogique avec photos à l’appui
des mères et grand-mères sur trois générations.
On ne pouvait rien rater sur la vie de ce veau et
sa parentèle.
Pour la mère : le paysage et sa pâture.
Pour le fils : le nombre de tétées et la qualité du
lait goûté par des experts. La filière bovine
garantissait ensuite la traçabilité jusqu’au dernier
instant où, sans douleur aucune, il devait parvenir
à nos assiettes.
J’éprouvais dans cette paix partagée un degré
supérieur de l’humanité.
Ce corps commun me restituait à la Nature. Je
touchais enfin au bonheur, au vrai.
— Vous devriez écrire sur le sujet !
11Son conseil fit mouche. Je me précipitai dans
des bibliothèques. Et en peu de temps je devins
incollable.
Les séances avec Roger ne me suffisaient plus.
J’exigeais de le voir en dehors des heures de
travail. Chez moi, chez lui, au café et même le
dimanche.
Le veau m’occupait jours et nuits.
Je prenais force notes ; m’abonnais au Journal de
la Fédération ; ne ratais aucune conférence, allant
jusqu’à m’inscrire à un séminaire de découpe en
Limousin.
Je me transformais.
Les miens ne me reconnaissaient plus.
Plus de poésie ; plus de littérature.
Mon sujet exclusif était devenu l’histoire et la
géographie des bons morceaux.
Je fis le vide autour de moi.
On me fuyait.
Qu’importe, j’étais habité ! Et à chaque phrase
mon sujet grandissait.
12J’étais à mon apogée quand un événement
tragique vint bouleverser ma vie.
Les Anglais déclaraient parmi eux des vaches
folles.
Aussitôt, un doute affreux.
Je regardai Roger autrement et doublai les temps
de cuisson.
L’élan était cassé.
Par instinct de préservation, je me rabattis sur
poulets et canards.
L’effet fut immédiat. Roger, silencieux, ne me
servit plus en personne.
Je n’eus droit qu’à un apprenti ignare et aux
sourires de son épouse à la caisse.
Un monde s’effondrait.
Après de longues semaines glaciales, Roger se
ressaisit. D’abord plus disert, il passa à la
contreattaque.
Mais il avait beau me servir du tu et du cher,
multiplier les informations sur les bêtes, la peur
ne me quittait pas.
13Je m’attardais peu dans sa boutique. Quand il me
parlait, j’opinais poliment, et dès le poulet dans
le filet, je sortais précipitamment, prétextant une
course urgente.
Puis ce fut la campagne de la Fédération
nationale ; ministres, spécialistes envahirent les médias.
Roger affichait toutes leurs déclarations. Je faisais
semblant de les lire.
Bientôt la propagande battit son plein. Partout
sur les murs placardés, à la télévision, on voyait
un boucher ressemblant trait pour trait à Roger
poser ses mains rassurantes sur les têtes blondes
de nos enfants, affirmant en caractères gras qu’il
protégeait leur santé. Des spots publicitaires, des
documentaires nous présentaient les veaux de
France suppliant de ne pas les confondre avec des
viandes étrangères.
Ici point de folie dans les rangs, rien qu’une saine
joie de vivre.
Je cédai à ces arguments.
14Décontracté, je respirais mieux. Mes mots
revenaient et mes nuits étaient calmes. C’est à ce
moment-là que Roger fit le geste salvateur. Il me
donna, avec mon poulet élevé en toute liberté,
une vidéocassette.
— De tes propres yeux, tu verras le veau que je
te destine. Aucun trucage. C’est sous contrôle
d’huissier !
Effectivement, j’assistais jour après jour à son
épanouissement. Tout devenait transparent. Tout
reprenait sa place.
Au matin, je courus chez Roger lui annoncer ma
décision : j’écrirai Journal d’un veau, pour dire au
monde ses bienfaits et sortir mes contemporains
du doute. J’étais enfin prêt.
Aussitôt, je commandai une douzaine d’escalopes
– à consommer toute affaire cessante.
La plupart des écrivains se trompent sur toute
la ligne. L’écriture n’émane pas de la profondeur
de l’être.
15Elle vient essentiellement de la qualité de ce que
l’on absorbe.
La voix interne, cette petite musique si souvent
attribuée à des muses avenantes, est bien plus le
fruit d’un nutriment ad hoc qu’une mise à nu de
ces belles. L’échauffement cérébral a toujours nui
aux poussées extatiques.
Si notre destinée est d’être habités, autant choisir
son hôte.
Au cours de ma carrière, j’ai accueilli plusieurs
spécimens d’entrants. Aucun n’a fait long feu.
Leur disparition me laissait vidé, aphone.
Je tremble toujours quand je vois des confrères
se laisser prendre par un sujet pour lectorat
vacancier.
J’en connais les effets. Plus jamais on ne les revoit.
Liquidés. Les exemples ne manquent pas.
Mais pour moi aucun doute : j’ai fait le bon choix.
Mon hôte a toutes les qualités requises pour
m’occuper à plein temps.
16Dépassée la griserie du début, j’avoue que sa
ritournelle sur le blanc commença à m’agacer.
Nos interminables communions, nos excès
d’hosties me donnaient la nausée.
Et plus il insistait plus j’éprouvais de dégoût pour
ce qu’il me contraignait à écrire.
Mais notre intrication était telle qu’elle nous
empêchait de faire machine arrière.
Il me tenait.
Je suivais les cérémonies en aube blanche et à
chaque phrase j’agitais l’encensoir.
Même grimaçant, j’en redemandais, lui trouvant
toutes les excuses du monde.
Je parlais veau.
Le problème, c’est que le blanc, pour se
maintenir en l’état, ne supporte aucune intrusion
étrangère.
Finis les rêves de métissage, de part cachée – tout
doit y passer !
Essayez de glisser une nuance tonale sur fond
blanc. Impossible, vous êtes de suite repérés.
17Ensuite, ce fut l’enfer.
Il exigeait que je lui fournisse une
documentation pointue.
Des dépliants de mouvements extrémistes ;
d’associations de défense des bêtes d’abattage – encore
plus extrême-blanc – partant en croisade contre
les massacres de l’Aïd, au nom de la dignité
humaine et de la fraternité inter-mammifères…
Panique à bord. Je l’abandonnai au chapitre
vingtneuf. Dans sa lancée, il ne s’en aperçut pas.
Pourtant, je sentais sa mort prochaine.
Son délire s’amplifia…
Dix ans sont passés.
Je me suis essayé à d’autres formes d’occupations ;
d’autres romans intérieurs, non sans plaisir.
Mais il me manque toujours.
Je revois encore ses yeux
légèrement vitreux
18DU MÊME AUTEUR
Garder le mort, poésie, L’Athanor, 1975, 1976; rééd.
Unes, 1991
Les mots sont des vêtements endormis, poésie, Unes, 1983
Ce lieu que les pierres regardent, poésie, Lettres vives, 1984
Les choses naissent et se referment aussitôt, anthologie de
1974 à 1984, Unes, 1985
L’Absence réelle (avec Raphaële George), poésie, Unes, 1986
L’immobile est un geste, anthologie de 1984 à 1989, Unes, 1990
Pas japonais, poésie, Unes, 1991
L’invention de l’espace, poésie, Lettres vives, 1992
L’Élection (photographies de Marc Trivier), poésie, Didier
Devillez, 1994
Chambre intérieure (peintures de Gilbert Pastor), poésie,
Unes, 1996
L’Orgueil (avec Jean-Didier Vincent), Éditions du Centre
Pompidou, « Les péchés capitaux vol. 6 », 1997
Greffe (peintures de Vincent Verdeguer), poésie, Unes, 1998
Traité de la toile cirée, essai, Didier Devillez, 1998
Parce que je le vaux bien, poésie, Unes, 2001
Danse dedans, poésie, Prétexte éditeur, 2005
Jean-Luc Parant : Traité de physique parantale, essai,
JeanMichel Place, 2005
Le Lai du solitaire, roman intérieur, Éditions Léo Scheer,
2005Direction d’ouvrage :
L’Expérience Guillevic (avec Pierre Vilar), Deyrolle éditeur,
1994
Traductions :
Fernando Pessoa, Le Gardeur de troupeaux (en coll. avec
Rémy Hourcade), Unes, 1987
Miguel Hernandez, Hormis les entrailles (en coll. avec
A. Rojas Urrego), Unes, 1990
Achevé d’imprimer en octobre 2005
sur les presses de la Nouvelle Imprimerie Laballery
58500 Clamecy.
Dépôt légal : octobre 2005
ISBN : 2-756100-04-8
N° d’impression : 509079

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