Kaki

De
Pour reprendre l'expression de son traducteur, « Kaki » est, « le premier roman franco-ontarien écrit en anglais ». C’est un roman du choc des langues et des cultures, de la résistance et de l'assimilation, du passé et du présent, de l'enfance et du monde adulte, de la nostalgie et de la culpabilité.
Laure, devenue Laura, vit à Toronto avec son mari et ses deux enfants. Élevée en français, dans le Nord de l’Ontario, elle vit à Toronto et écrit désormais en anglais. À l’âge adulte, et alors qu’elle sent glisser ses attaches avec son passé, elle entreprend de consolider son héritage culturel par l’écriture. « Kaki » vient évoquer, avec sensibilité et fluidité, le drame d’une langue sans cesse menacée d’étouffement.
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782894235164
Nombre de pages : 252
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DELAMÊMEAUTEURE
POÉSIE Color of Her Speech, Toronto, Coach House Press, 1982. Gyno-Text, Toronto, Underwhich Editions, 1983. Double Standards, Edmonton, Longspoon, 1984. ’Sophie, Toronto, Coach House Press, 1988. Cartouches, Vancouver, Talon Books, 1995.
LOLALEMIRETOSTEVIN
KAKI
TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR ROBERT DICKSON
Roman
PRISE DE PAROLE
SUDBURY
1997
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives CanadaTostevin, Lola Lemire  [Frogmoon. Français]  Kaki ISBN 978-2-89423-072-9 Traduction de : Frog moon. I. Dickson, Robert, 1944-. II Titre. III Titre : Frog moon, Français PS8589.06758F7614 1997 C843’.54 C97-931783-5 PR9199.3.L64F7614 1997 Diffusion au Canada : Dimédia Ancrées dans le Nouvel-Ontario, les Éditions Prise de parole appuient les auteurs et les créateurs d’expression et de culture françaises au Canada, en privilégiant des œuvres de facture contemporaine. La maison d’édition remercie le Conseil des Arts de l’Ontario, le Conseil des Arts du Canada, le Patrimoine canadien (programme Développement des communautés de langue officielle et Fonds du livre du Canada) et la Ville du Grand Sudbury de leur appui financier.
Révision : Monique Grandmangin Œuvre en page de couverture : Yvonne St-Onge,Décalage Il(fragment), 1987 Conception de La couverture : Max Gray, Gray Universe Fichier ePub réalisé par STUDIO NUMERIKLIVRES et Prise de parole Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays. Copyright© Ottawa, 1997 Éditions Prise de parole C.P. 550, Sudbury (On) CANADA P3E 4R2 www.prisedeparole.ca ISBN 2-89423-072-9 (Papier) ISBN 978-2-89423-409-9 (PDF) ISBN 978-2-89423-516-4 (ePub)
... la Lune est un désert... De cette sphère aride part tout discours et tout poème ; et chaque voyage à travers forêts batailles trésors banquets alcôves nous ramène ici : au centre vide de tout horizon.
Italo Calvino Le château des destins croisés Si nous avions une vision et une perception aiguës de la vie humaine ordinaire, ce serait comme entendre pousser le gazon et battre le cœur d’un écureuil, et nous mourrions de ce hurlement qui se trouve de l’autre côté du silence.
George Eliot Middlemarch
LACHORALE(I)
Une des premières choses qu’elle avait accepté de faire, dès son arrivée au pensionnat, c’était de devenir membre de la chorale. De son propre chef, elle n’aurait jamais osé. Mais quand la Mère supérieure lui montra l’auditorium où se déroulaient les concerts et les célébrations et lui demanda si elle ferait partie de la chorale, elle se dit qu’elle n’a pas le choix. De toute façon, elle adore chanter. La première fois qu’elle assiste à une répétition de la chorale, elle s’y plonge avec une ferveur telle que toute Mère en serait fière. « Le chant, c’est le prolongement de la parole, dit sœur Bernard au groupe de filles, en désignant leur poitrine et leur gorge de son bâton. L’art du chant, c’est la capacité d’imaginer les tonalités et les sons et de les reproduire à partir du plus profond de soi. » De sa main ouverte, la sœur se frappe la poitrine et empoigne son sein comme pour en extraire toutes les tonalités et tous les sons qui s’y logent. Elle souffle une note aiguë dans une petite flûte. « Maintenant, imaginez ce son. À quoi ressemble-t-il ? » La sœur se ferme les yeux et, d’après son expression, il est évident que c’est la béatitude qu’elle voudrait que les filles imaginent, telle l’extase dans le portrait de sainte Thérèse et l’ange à la sacristie. « Le chant est modelé par la clarté de l’image mentale que la chanteuse cherche à reproduire, explique-t-elle. Il vous faut imaginer le son. » La jeune fille n’a jamais eu de problème à se concentrer sur des images, mais imaginer un son, c’est tout autre chose. À quoi ressemble un son ? La clairvoyance de la sœur doit s’étendre jusqu’à lire dans les pensées, car à peine la jeune fille a-t-elle fini de se demander à quoi cela ressemble que déjà la sœur se trouve près d’elle et lui souffle des notes dans l’oreille droite. « Peux-tu reproduire ces notes ? » insiste-t-elle. À quoi peut ressembler une lamentation ? La jeune fille tente de visualiser la note aiguë de la flûte. Sa bouche s’ouvre.Croa.Croa. Pas tout à fait ce qu’elle avait imaginé mais, espère-t-elle, assez près des attentes de la sœur. « Non, non. Tu chantes faux et ta voix est beaucoup trop fluette. Tu ne respires pas », menace-t-elle, en tapant la poitrine de la jeune fille avec son bâton. « Pour avoir de la force dans la voix, il faut respirer. Tiens, écoute attentivement, puis chante ces mots pendant que je t’accompagne à la flûte. » La sœur lui tend une feuille de papier où sont disposés des mots entre des unités de points et de lignes. La chanson s’appelle « L’hirondelle ». D’après les hirondelles qui font leur nid sous les gouttières du garage de ses parents, elle sait que les hirondelles ne chantent pas. Elles pépient, elles gazouillent. Immobile, elle se concentre sur le son de la flûte et imagine les ailes longues et minces et la queue fourchue des hirondelles adultes qui virevoltent vers leur nid de boue. Le bec goulu des oisillons reçoit sa portion quotidienne de maringouins. Sa bouche à elle se moule aux voyelles sur la page ; elles se forment à l’arrière de sa gorge pendant que sa langue élabore les consonnes dans le prolongement de son bec. Le son existe, elle le sait, qui pénétrera jusqu’au cœur de ces mots, qui se moulera au moignon de la langue d’une hirondelle. Elle a lu quelque part que les Chinois ont reçu leur gamme musicale d’un oiseau appelésing-sing. Peut-être viendra-t-il maintenant à sa rescousse. Tape. Tape. Tape. « Ce n’est peut-être pas toujours suffisant d’imaginer, conclut la sœur. Peut-être faut-il aussi avoir reçu le don de l’oreille. Toi, dit-elle, son bâton pointé vers la jeune fille, il semble que tu n’aies pas le bonheur d’avoir l’oreille juste. Pour le moment, tu ne feras qu’écouter. Suis la musique et articule les mots, comme si tu lisais à voix basse. » Jusqu’à la fin de cette répétition, et à la suivante, et à toutes les répétitions de l’année,
le jeune fille se tient à sa place. Sans produire aucun son, elle articule les mots qui lui sont proposés sur les feuilles de musique. Pendant des semaines, des mois, un an, elle participe aux répétitions de la chorale sans jamais reproduire une seule note, du moins pas à haute voix. Trois fois par semaine, elle prend sa place habituelle à la troisième rangée et mime les mots que chantent les autres filles, sa propre chanson suspendue en l’air comme si les paroles s’en étaient enfuies. La sœur finira par l’oublier, ou tout simplement par accepter que la foi seule ne peut toujours suffire à déplacer les montagnes ou à guérir une fille qui n’a pas d’oreille. Seul le bon Dieu pourrait être le moteur d’une telle ferveur. Sourde à sa propre voix, la jeune fille mime les mots des chansons avec le zèle d’un messager venu directement du ciel. Mais peu à peu, comme la porte d’un cloître qui s’ouvre doucement, de nouvelles perspectives s’offrent à elle. À chaque répétition de la chorale, à chaque concert, son silence cède la place à autre chose que le bon Dieu. Chaque mot muet cède la place à une image, l’image que le mot représenterait. Alors qu’elle articule chaque voyelle et chaque consonne contre son palais ou sa lèvre, comme si elle lisait à voix basse, chaque lettre tourne en spirales pour former l’objet qu’elle est sur le point d’épeler. Chaque lettre de chaque mot se contorsionne pour former une image qui ressemble aux lettres décoratives des textes médiévaux qu’elle avait découverts à la bibliothèque du couvent. La lettre p prend la forme d’un poisson, le f celle d’une fleur, le g celle d’une grenouille. Chaque lettre découpe l’espace vide de sa bouche en une forme familière. Si la chorale chante une chanson ayant pour thème les oiseaux, des volières s’envolent de sa bouche. Des mondes rendus encore plus immédiats de par leur absence. Une fois, à l’occasion du concert de Noël, alors qu’elle chante «Mon beau sapin», son silence remplit l’auditorium de toute une forêt de pins du nord, d’une neige fraîchement tombée, et de l’arôme destourtièresde sa mère. Et à plusieurs reprises, alors qu’elle mime sa chanson préférée, «La lune éclaire», une lune lumineuse comme un glyphe arrondi se déverse de la bouche de la jeune fille pour remplir la salle entière.
BABELNOËL(I)
En nous rendant à un concert de Noël hier soir, Christine et moi avons vu des meubles en osier, en solde, dans la vitrine d’un chic magasin de meubles ; des meubles du même vert mousse que le divan et la chaise assortie que, dans mon enfance, ma mère avait choisis pour notre chalet. La vendeuse, à qui nous posions la question, nous assura qu’il s’agissait d’osier antique, mais en fait ce n’était pas de l’osier. Ils en avaient les mêmes dessins complexes et, selon la vendeuse, le cadre en acier et aluminium garantissait une plus grande durabilité à la dentelle du quadrillage que celui de l’osier véritable. Chose certaine, jamais ces meubles ne porteraient l’empreinte de trois générations de formes humaines. Christine les appela duWickersham, de l’osier factice ; nous avons pouffé de rire comme les couventines que nous avions été. Il y avait longtemps que je n’avais pensé à Mme Wickersham. Il y avait longtemps, également, que je n’étais entrée dans une église. Le concert avait lieu à Sainte-Trinité. En fait, ce n’est plus une église – ces jours-ci, on y présente surtout des concerts et des pièces de théâtre, comme si la religion avait finalement avoué n’avoir jamais été autre chose qu’un art de la scène. Ce n’était pas non plus une chorale de femmes, comme à l’époque où Christine et moi étionspensionnaires. Du moins, pas une chorale exclusivement féminine. Ça n’existe plus aujourd’hui. Ces voix dans la nuit... Le murmure méditatif des religieuses chantant les nocturnes ou les matines juste avant notre réveil, ces premières montées de louange à la lumière, responsables du trépas de la nuit. Et presque tous les soirs, au moment de nous endormir, ces mêmes voix qui chantaient les vêpres, bénissant la nuit pour le repos qu’elle accorde des labeurs de la journée. Christine et moi n’avons jamais perdu le contact, même si nous ne nous retrouvons qu’une ou deux fois par année. Elle vit une partie de l’année à Toronto, une partie de l’année à Paris, son exil nécessaire comme elle dit. Je lui envie d’ailleurs sa vie d’artiste. Elle vit sa vie exactement comme elle l’avait toujours prédit, surtout à partir du moment où Mme Wickersham avait commencé à nous passer tous ces livres : les sœurs Brontë, George Eliot, Virginia Woolf. Cela fait plaisir aux enfants quand Christine nous rend visite. Avec sa mondanité d’artiste, ses vêtements à l’allure juste assez bohème et son accent parisien, elle incarne tout ce que je ne suis pas. Louise ne manque jamais l’occasion d’étaler son français du Toronto French School, surtout en présence de son frère David. Mais ce sont surtout nos histoires depensionnatque tous deux veulent entendre. Comme toujours, Christine insiste sur le fait que je m’attirais plus d’ennuis qu’elle et, malgré mes protestations habituelles, Louise et David préfèrent croire qu’elle a raison. « Est-il vrai que maman a dû se promener pendant toute une semaine avec un rouleau de papier de toilette parce qu’elle faisait pipi au lit ? » demande Louise, à la recherche de détails, ravie à la pensée que sa mère à elle avait pu faire pipi au lit. « Qu’est-ce que maman a écrit au tableau la fois que la sœur lui a demandé de spécifier les principales caractéristiques des voyelles ? » C’est là une des questions préférées de David, et Christine ne demande pas mieux que de jouer le jeu. Je soupçonne qu’elle prend grand plaisir à me rappeler, à travers les enfants, que je n’ai pas toujours été un modèle terne de domesticité et de maternité. « Tu veux dire la fois qu’elle a écrit que la« bowel» est le son principal de la syllabe, leur dit Christine pour la énième fois. Votre mère a dû passer plus de deux heures au coin cette fois-là. C’était toute une rebelle, toujours assise dans le coin de la classe, une pancarte autour du cou proclamant :J’obéirai à la règle du silence pendant la période d’étude ; je ne parlerai pas dans la sainte chapelle ; je ne répondrai pas aux chères sœurs lorsqu’elles me réprimandent. Les sœurs disaient toujours : l’humiliation dompte l’esprit et
élève l’âme. » « Est-il vrai que les sœurs plaçaient leurs mains devant le projecteur de cinéma quand les comédiens s’embrassaient ? » Les enfants continuent leur interrogatoire auprès de Christine, comme pour vérifier ce que je leur ai déjà raconté à plusieurs reprises. Que leur mère l’ait affirmé, voilà ce qu’ils trouvent sans doute trop étrange pour se l’approprier. Il leur est plus facile d’accepter la complicité qui entoure ces histoires si une autre la leur livre, quelqu’un qu’ils ne voient que quelques heures une ou deux fois par année. « Elles obstruaient toujours le projecteur quand les comédiens s’embrassaient ou si le décolletéde la vedette était trop osé. Mon souvenir le plus vif deThe Great Caruso, c’est la silhouette d’une main sur l’écran quand Caruso embrassait Ann Blyth. Embrasser un lépreux, pas de problème, mais regarder Ann Blyth embrasser Mario Lanza, c’était péché. — Embrasser un lépreux ! Ouache ! Pourquoi faire ? » Embrasser un lépreux. Une pécheresse, devenue missionnaire dans une colonie de lépreux, n’avait qu’à embrasser un lépreux pour s’assurer le salut. C’était dans le même esprit qu’embrasser les plaies du Christ pour purifier son âme. En tout cas, tout aussi pervers. Encouragée par la réaction des enfants, Christine raconte comment, un certain Noël, j’avais annoncé à mes parents que j’allais entrer chez les sœurs missionnaires en Chine et que ce ne serait donc pas nécessaire de m’acheter des cadeaux de Noël cette année-là. Louise et David trouvaient inconcevable d’imaginer leur mère missionnaire en Chine. J’obéirai à la règle du silence. Ces mots ressurgissent d’un moment précis que je croyais effacé par le temps. Des mots enracinés jusqu’à la moelle. Lespensionnairesplus soumises encore à cause de l’interdiction de parler. Des semaines et des mois sculptés dans le silence. C’est sans doute pourquoi j’aime tant nous entendre parler, même si nous reprenons toujours les mêmes anecdotes à n’en plus finir. Celles-ci donnent forme à ces longues périodes d’autrefois qui, autrement, seraient oubliées. Chaque anecdote aussi intime que sa propre famille ou qu’une vieille amie. Les histoires, c’est comme ça. On finit par les apprécier pour les bonnes intentions qu’elles manifestent, conscients qu’elles ne relatent pas toujours la vérité. Elles donnent forme à des individus, à des villages, à des paysages, et finissent par nous convaincre de certains détails - erronés - qui nous concernent. Elles sélectionnent, rejettent et modifient les intrigues qui, elles, deviennent l’Histoire. C’est ainsi que nous nous inventons. Les bractées roses que j’ai posées de chaque côté du foyer sont de la même couleur que les vêtements sacerdotaux que portait le prêtre après des mois de violet austère. L’avent marquait un temps d’espérance et de promesse où les filles comptaient à rebours les jours qui précédaient leur retour à la maison pour les vacances de Noël.Veni, veni, se réjouissaient les antiennes dans la chapelle en entonnant le Magnificat, les voix portées en crescendo, soulevées par la joie de l’orgue et des cloches. J’ignore pourquoi j’ai choisi des fleurs roses plutôt que des rouges cette année. Au retour du concert, Christine les a appelées des poinsetties, et aussi près de son équivalent anglais que soit ce mot, pour moi il n’évoque pas le même sentiment quepoinsettias, qui sont rouges habituellement. Lors de son départ hier soir, Christine a souligné l’état impeccable de la maison, une remarque qui se voulait sûrement condescendante, le ménage n’ayant jamais été l’une de ses priorités. Ni l’une des miennes, lui ai-je expliqué, mais mes parents arrivaient le lendemain pour les vacances. Je n’ai toutefois pas avoué que depuis une semaine je scrutais tous les recoins de la maison à la recherche de poussière. Ma mère évalue le mérite d’une femme d’après la propreté de ses planchers. « Sa maison est tellement propre qu’on pourrait manger par terre », déclare-t-elle après avoir rendu visite à une amie exemplaire. Alors, je m’assure toujours qu’elle puisse manger sur toutes les surfaces de ma maison, si l’envie lui en prenait. Non qu’elle dise ouvertement que l’état de la maison ne correspond pas à ses critères.
Elle est bien plus subtile que ça, au point où je n’ai jamais rien de précis avec lequel la confronter. Une fois cependant, je l’ai surprise à refaire les lits des enfants, marmonnant que c’était impossible de garder une chambre dans un état plus ou moins correct à cause de cette mode des duvets. La douceur des duvets ne vaut pas les coins coupants des couvertures et des draps bien bordés des lits de couvent ou des mamans. Si je me suis sentie justifiée de lui dire qu’elle n’avait pas d’affaire dans les chambres des enfants, la culpabilité et la tension que j’en ai ressenties vers la fin de son séjour ont réussi à effacer la satisfaction passagère que j’avais éprouvée sur le coup. Femme d’âge mur mais toujours l’enfant de ma mère. Des éclats de voix dans le corridor à l’étage. Je reconnais le ton prédateur des enfants qui se disputent. Ça m’étonnerait qu’ils aient rangé là-haut, comme je leur avais demandé. Puisque David fréquente l’université depuis septembre, sa chambre n’est pas trop en désordre, mais l’idée que se fait Louise de la propreté est loin de la mienne, sans compter celle de sa grand-mère. «Louise... David !» J’y mets mon meilleur accent français, pour leur rappeler que leurs grands-parents arrivent d’ici quelques heures, mais aussi parce qu’ils savent que je reviens souvent au français quand je suis excédée. Comme si certaines émotions ne peuvent s’exprimer que dans la langue qui leur est intime. Comme si certains fragments de moi-même ne peuvent se relier qu’à des sons spécifiques. Nous nous disputions récemment, Geoffrey et moi, mais la dispute s’est arrêtée net quand nous nous sommes aperçus tous les deux que je lui hurlais des injures en français et que lui, à son tour, me les criait en anglais. Comme si certaines émotions, à la recherche de liens plus serrés, devaient braver les barrières d’une langue. Comme si, à force de vivre en dehors de sa langue maternelle, la mémoire nous était arrachée. Nous nous sommes assurés, Geoffrey et moi, de choisir pour nos enfants des noms qui ne puissent subir de modification significative d’une langue à l’autre. Aussi banal que cela paraisse, il suffit parfois de changer une seule lettre d’un nom pour se sentir coupée d’une source. Ma mère m’appelle souventma belle.Ma belle rebelle ouma pauvre Laure, dit-elle, alors que Geoffrey m’appelle toujours Laura.Une poinsettie, a poinsettia. L’enfant qui parlait français n’est plus cet adulte qui parle anglais. Elle est la plus petite poupée dans un jeu de poupées qui s’emboîtent les unes dans les autres, comme celles que Christine a achetées pour Louise dans une boutique russe, chaque poupée vivant à l’intérieur d’une autre version d’elle-même, comme dans un coffre-fort. Ce n’est pas sans plaisir que j’attends la visite de mes parents ; à l’exception des deux années que Geoffrey et moi avons passées à Paris avec les enfants, la famille s’est toujours réunie à Noël. Et mes parents vieillissent, c’est donc plus important que jamais. Mais depuis que j’enseigne, il n’y a plus de temps pour les rituels, comme si la tradition se trouvait désormais en marge des exigences de la vie quotidienne. Les cadeaux, les courses, le ménage, les cajoleries, les repas : c’était tellement plus facile quand les enfants étaient petits. Tout ce qu’il y avait à faire c’était de leur acheter quelques jouets et de s’attendre aux excès habituels chez grand-maman et grand-papa. La vie de ma mère ne se limite pas à l’entretien de la maison, cette femme est également cuisinière hors pair. Alors que ça me déplaît de passer des heures enchaînée à la cuisinière au nom de la tradition, ma mère s’en réjouit. «On n’engraisse pas les cochons à l’eau claire», dit-elle, en attachant les cordons de son tablier derrière le dos. Sans elle, ce ne serait pas Noël. Il faudra que je rappelle à nouveau aux enfants de faire un effort particulier pour parler français, un geste symbolique. Louise protestera qu’elle ne comprend pas l’accent de ses grand-parents et que ce n’est pas comme ça qu’elle a appris le français au Toronto French School et que grand-maman la trouve snob quand elle s’exprime à sa façon. Pourquoi ne peut-on pas tous parler comme Christine, dira-t-elle. David affirmera, encore une fois, qu’il ne parlera qu’anglais et «if people don’t like it, they can lump it». Encore une fois je ferai
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