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L.A. pour les intimes

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Dix ans déjà que David Marquan a fui son passé et la France pour s’exiler à Los Angeles. Devenu un « privé » spécialisé dans les relations extraconjugales, il est aussi écrivain le dimanche, et se prend à rêver, parfois, d’une vie mouvementée, digne de son héros de papier. Et puis un jour, une femme vient le trouver pour une enquête banale : un mari volage qu’il s’agit de pister. Oui mais voilà : l’homme disparaît, et ne réapparaît qu’une fois suicidé dans d’étranges circonstances, celles d’une affaire vieille d’un an !
Marquan prend sur lui de résoudre l’affaire. Il n’a aucun indice tangible, aucune piste sérieuse, seulement cette intuition : chercher la femme… Cette femme, serait-ce Deborah McClure, épouse du sénateur et amante du mari suicidé ? L’hypothèse est… séduisante.
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David Guinard

L.A. pour les intimes

 


 

© David Guinard, 2017

ISBN numérique : 979-10-262-0101-4

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Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

 

Chapitre I

 

 

Je jetai un coup d’œil rapide à ma montre ; déjà minuit et demi. Pas un bruit. Toujours ce même décor parfaitement immobile, sous la clarté fragile de la lune, et moi qui poireautais comme un pigeon depuis bientôt deux heures. Au loin on pouvait encore entendre les moteurs des noctambules en vadrouille sur Santa Monica Boulevard et l’entrée des discothèques de West Hollywood. Rien à voir avec la douce torpeur de cette ruelle mal éclairée, avec ses rangées de maisons bien alignées, et le va-et-vient lancinant des arroseurs automatiques sur leur carré de pelouse respectif. J’essayais de fixer mon attention sur le jet d’eau le plus proche, qui, à chacun de ses passages, versait une large part de son flux sur le trottoir étroit et alimentait par là même, un abondant filet dans le caniveau. L’affaire ne présentait pas suffisamment d’intérêt pour que je me retournasse, mais je pouvais aisément imaginer le destin de ce ruisseau nocturne, se mêlant finalement aux milliers d’autres dans les égouts de la ville et assurant ainsi chaque soir le quota de gaspillage nécessaire à l’harmonie uniforme de l’idéal immobilier américain. L’attente donnait décidément à mes pensées un ton désabusé, qui ne faisait qu’accentuer mon irritation.

— Mais qu’est-ce qu’il fout, merde !

J’adorais jurer en français ; une sorte de réminiscence d’un lointain passé, un clin d’œil à un autre moi-même que j’avais cru enterrer jadis et qui remontait à la surface de temps à autre. Cela faisait pourtant plus de dix ans que j’avais quitté la France, et que je devenais, bon gré, mal gré, chaque jour un peu plus américain. Il n’y avait pas de nostalgie dans ces paroles, j’avais abandonné trop de souvenirs douloureux de l’autre côté de l’Atlantique, simplement le refus immanent de renier définitivement mes racines. Dix ans déjà ; dix ans, que j’arpentais le pavé de Los Angeles, que je furetais dans ses rues, que j’espionnais ses couples illégitimes. Une vie de rêve, en somme, peut-être même ce rêve qu’on qualifiait d’américain, sans que personne ne sût vraiment en quoi il consistait, celui que chantaient Joe Dassin ou Eddy Mitchell et qui berçait mes nuits de gosse.

Et voilà où m’avait conduit ce foutu rêve, dans une bagnole à moitié pourrie – une bonne occasion, cela dit, une Nissan 200 SX, de 87, 1000$ après marchandage, et qui ne m’avait pas lâché une seule fois en 4 ans – à une heure du matin en plein Beverly Hills, à attendre qu’un amant peu pressé daignât enfin se pointer.

Cela faisait deux semaines que je m’étais immiscé, incognito, dans leur petite vie infidèle. Elle s’appelait Helen, la trentaine, blonde, stylée, assez belle en fait, mariée à un promoteur immobilier de six ans son aîné, laid, mais riche. La situation typique. Pas d’enfant – pas encore – ce qui facilitait les rendez-vous galants au domicile conjugal. Mais je devais admettre que le couple fautif prenait ses précautions. Lui, était professeur de sociologie à UCLA, célibataire, plutôt beau gosse, le genre séducteur intello branché ; pas un imbécile.

J’avais eu toutes les peines du monde à les coincer, regards furtifs par ci, frôlements sensuels par-là, mais rien de bien tangible jusqu’ici qui pût justifier mes honoraires. Et voilà que le grand soir, l’amant se faisait désirer. L’occasion était pourtant trop belle ; le mari parti pour deux jours à San Francisco pour un congrès, la voie était libre et sans danger.

Je me penchai derrière ma vitre pour m’assurer que la belle n’avait pas abandonné tout espoir, mais la lumière discrète qui pointait derrière la fenêtre de la chambre au premier étage suffit à me rassurer. Deux heures qu’elle devait attendre, elle aussi, avec la même impatience sensiblement coupable.

La maison ne se distinguait pas particulièrement par son originalité, mais elle avait un charme sobre que bon nombre de ses voisines devaient lui envier. Ici, pas de statue faussement artistique sur un parvis en demi-cercle, comme dans les grands hôtels ou les ambassades, pas de fontaine outrancière ni de colonne grecque ornée de l’inévitable feuille d’acanthe, et pas même l’ombre d’un drapeau américain flottant bêtement au-dessus des lambris en marbre. Simplement un mélange subtil d’équilibre et de naturel.

Les chambres se trouvaient à l’étage ; j’en avais compté quatre plus un bureau et une bibliothèque. Un grand arbre s’élevait judicieusement entre la rue et les trois fenêtres de gauche, assurant ainsi au couple une certaine intimité dans ses occupations quotidiennes et m’octroyant par là même – mais c’était là un usage corrompu – un point de vue idéal pour accomplir ma sombre besogne. Sur la droite, l’allée menait au garage dans lequel reposait la Chevrolet TrailBlazer de la jeune femme, le mari ayant laissé sa Ford mustang blanche décapotable à l’aéroport pour le week-end.

Soudain je sentis un curieux frisson me parcourir. Malgré moi je laissai se propager dans mon esprit une sorte de sentiment de culpabilité teintée de honte, comme si je me sentais prêt à engager une autocritique à l’aune de cette image idyllique du foyer idéal. En un cliché noir et blanc, je m’apprêtais une fois de plus à briser ce cadre parfait, que j’abhorrais certes, mais qui semblait si confortable. Et je baissai les yeux en songeant à ce que je désignais comme mon devoir. Au début, j’avais cru que le puritanisme qui régnait en maître autoproclamé sur le nouveau monde me convaincrait de mon juste droit, mais l’hypocrisie ayant été couronnée reine, je me surprenais parfois à penser que l’ignorance, si elle permettait le bonheur aveugle, valait mieux que la vérité.

Mais il fallait bien manger, et s’assurer un certain confort quotidien. Alors je vivais en déchirant des couples, perdant chaque fois un peu plus de scrupules. Le plus difficile dans ce métier était de toujours séparer vie professionnelle et opinions personnelles. C’était indispensable pour ne pas vomir en se regardant chaque matin dans la glace. Et avec le temps j’avais acquis un certain détachement qui me valait un taux de réussite – je disais cela en toute modestie – particulièrement élevé et une certaine renommée dans tous les quartiers chics du Nord-Ouest de LA.

Je sursautai brusquement. Une voiture venait de s’engager dans la ruelle à une centaine de mètres devant moi. Je m’enfonçai discrètement dans mon siège sans perdre de vue le véhicule suspect. Je sentais mon cœur battre un peu plus fort malgré moi. Je ne parvenais pas à distinguer précisément la marque de l’auto, ni sa plaque, mais la corpulence ne semblait pas incompatible avec la Dodge Neon beige de l’amant.

Le moteur se tut, et bientôt je pus entendre la portière se refermer doucement. Je risquai un regard à l’extérieur. Une silhouette sombre se dirigeait maintenant vers la maison d’un pas à la fois impatient et prudent. Je m’emparai de mon appareil photo Samsung – c’était l’un des derniers nés de la marque, le top du top, un bijou de technologie qui répondait à tous mes besoins, à croire que le chef marketing qui avait développé le produit avait été détective privé dans une vie antérieure.

L’homme se trouvait désormais à la porte. Deux, trois coups discrets pour ne pas alerter les voisins. Je cadrai. La résolution infrarouge – ou quelque chose dans le genre, je n’étais pas un pro de la technique – me permettait d’obtenir une image raisonnable de nuit, et je reconnus rapidement mon individu. La porte s’ouvrit. Helen, en tenue légère, le sourire aux lèvres ; une étreinte furtive. Je ne savais pas si la photo serait réussie, de toute façon elle n’était pas assez compromettante. J’attendis quelques secondes avant de sortir de la voiture.

La suite de l’opération s’annonçait plus périlleuse. Les deux tourtereaux, une fois la porte refermée, allaient monter dans la chambre conjugale pour consommer leurs retrouvailles, et j’avais repéré dans la journée une branche qui me semblait à la fois suffisamment solide pour soutenir mon poids et disposant d’une vue dégagée sur le lieu du crime.

Je m’engageai donc immédiatement dans l’ascension, cherchant bien loin dans ma mémoire les réflexes de jeune garçon de dix ans en vacances chez ses cousins auvergnats. Mais je n’avais plus dix ans, et les souvenirs ne revenaient que par bribes. Je parvins cependant à me jucher sur le poste d’observation escompté et plongeai mon regard dans la pièce faiblement éclairée. La chambre à coucher était vaste, centrée autour d’un grand lit en chêne finement taillé. Les murs étaient recouverts d’un papier rose ocre, soulignant avec plus de douceur le romantisme du cadre. La jeune femme n’avait pas tiré les rideaux, ayant veillé, tout comme moi, depuis le coucher du soleil, l’arrivée de son amant. La chambre était vide. Un instant je craignis que dans leur emportement passionné, ils n’eussent pas pris la peine de monter à l’étage, mais mon expérience m’avait appris que faire l’amour sur le lit conjugal demeurait, peut-être inconsciemment, un des fantasmes favoris de la femme adultère.

Enfin la porte s’ouvrit et les deux corps enlacés pénétrèrent dans le champ. Un très beau cliché en vérité. Je mitraillai, comme le faisaient tous les détectives au cinéma, non pas que ce fût absolument indispensable, mais c’était un des charmes du métier, et je ne voulais en aucun cas m’en priver. Helen, se dégageant momentanément un bras, attrapa le rideau d’une main et tenta de le refermer. Cela n’avait plus d’importance désormais, l’essentiel était immortalisé.

Le geste, cependant, n’avait été que d’une efficacité limitée, puisque l’on pouvait encore apercevoir la pièce par une fissure de quelques centimètres de large. Déjà les mouvements se révélaient plus violents et les vêtements jetés pêle-mêle au sol laissaient présager l’intensité de l’acte qui s’engageait. Je fermai les yeux et entamai la descente. Je détestais mon boulot dans ces moments, lorsque malgré moi, je surprenais cette intimité. Comme quoi je parvenais parfois à trouver encore un peu de déontologie et de morale dans mon comportement.

Je restai deux minutes assis sans un bruit dans ma voiture, les yeux dans le vague, l’esprit vidé de toute pensée. Une sale nuit en vérité ! Je mis le contact et m’éloignai rapidement en direction du boulevard. Bientôt je fus pris dans la circulation anonyme et je me laissai guider à travers la ville jusqu’à mon bureau.

 

Nuit de merde. Impossible de remettre la main sur mes clefs. Il ne devait plus être loin de deux heures maintenant et je n’avais qu’une envie, c’était de me retrouver enfin chez moi, loin de toute cette pourriture extérieure. J’étais en effet d’assez méchante humeur. Je jetai un coup d’œil à la plaque, en poussant la porte : David Marquan, private investigations. Ça avait de la classe quand même, et j’en avais une autre identique en bas dans la rue.

Je claquai la porte derrière moi et traversai la première pièce qui faisait office à la fois de salle d’attente, si l’on admettait qu’un détective pouvait avoir des clients à faire attendre, et de bureau pour ma secrétaire. La pièce suivante était mon antre à proprement parler, assez grand, avec une belle vue sur les immeubles de l’autre côté de la rue, et un bureau de ministre. On pouvait accéder à mes appartements – un bien grand mot pour désigner les 25 m2 qui me servaient de lieu d’habitation, une chambre, un coin cuisine et une douche avec toilettes – par une petite porte sur la gauche. L’immobilier à LA était inabordable, et j’avais toujours voulu privilégier le côté professionnel.

Je lançai ma veste sur le sofa. Le bureau était modulable, et à tout moment il se transformait en living-room, avec son home cinéma traditionnel et son minibar. Ça faisait un peu Dallas, mais j’en avais parfois l’utilité. Je n’étais pas un grand buveur, mais même pour les gens généralement sobres, l’alcool était d’un grand réconfort dans les coups de blues. Je me servis un whisky, sec, et me laissai tomber dans le canapé en allumant la télé. Deux cents chaînes – sans compter les pay-per-view – et pas la moindre chose potable à se mettre sous la dent avant de dormir.

Je n’avais pourtant pas sommeil, plus sommeil. Journée de merde, nuit de merde, j’en avais ras le bol de ce foutu boulot parfois. Je rêvais d’autre chose, d’enquêtes plus passionnantes, de l’Enquête, celle qu’on mettait en image pour le grand écran, un mélange d’espionnage et de crime organisé. Je voulais risquer ma vie – enfin pas trop – et sauver une belle veuve des griffes d’un cartel quelconque, ou déjouer un complot visant à assassiner le président, quoique je n’eusse guère d’affinités avec l’actuel. Je voulais voir autre chose que des histoires de sexe illégitime.

Je me levai, mon verre à la main, toujours dans une semi-obscurité. Je regardai passer les voitures à mes pieds sur la grande avenue. J’avais trouvé cet appartement dans Westwood, sur Wilshire Boulevard, à quelques blocks de UCLA. En m’installant, j’avais sans doute estimé l’emplacement judicieux : à mi-chemin entre Beverly Hills et Bel Air, avec leurs affaires de maris friqués cocus, leurs villas luxueuses et leurs voitures de sport, pas très loin de Santa Monica et de sa pègre, et à quelques minutes de Hollywood et de ses stars. Finalement je n’avais rencontré que peu de stars et la pègre me laissait tranquille. Restait la sexualité des riches…

Sur mon bureau s’entassaient les dossiers – principalement pour impressionner le client et justifier mes honoraires par la charge de travail. Je m’assis dans le fauteuil de cuir noir en dessinant machinalement des formes géométriques sur un papier volant. Je vidai mon verre d’une traite et ouvris finalement un petit tiroir sur la droite. J’en sortis une pochette bleue contenant quelques feuilles couvertes d’une fine écriture, la mienne.

C’étaient le plan et les premières pages de mon nouveau roman. Le boulot de détective me laissait en effet suffisamment de temps libre pour m’adonner à ma passion, l’écriture. Ça m’avait pris quand j’étais gosse, un besoin ineffable de coucher des mots sur du papier pour exprimer des peurs et des désespoirs que je ne comprenais pas encore mais que mon inconscient me susurrait déjà.

J’avais commencé par des poésies, des odes lyriques calquées sur les œuvres que je découvrais à l’école ou dans mes lectures secrètes, une sorte d’offrande élevée sur des autels aux noms aussi différents que Verlaine, Ronsard, Du Bellay ou José Maria de Heredia. Je me souvenais de mes premières hésitations et de mes premiers doutes ; à douze ans, je n’avais pas vécu suffisamment de malheurs pour transcender les mots comme le faisait Rimbaud et en imprégner la substance de rage et de nostalgie. Je me cherchais des valeurs à défendre, des combats à mener par la plume et des sentiments à exacerber, mais rien ne ressemblait jamais à un Bateau Ivre.

Et puis le temps – mon premier contact avec l’amour, mon premier grand désespoir et mes premiers rêves – m’avait fait grandir ; sur le papier aussi j’avais changé. Je m’étais attelé à des projets plus ambitieux, ne pouvant plus concentrer dans un sonnet toutes les pensées qui s’entrechoquaient dans ma tête. J’avais commencé à écrire des romans, et celui que je venais d’entamer était le septième.

Je ne devais cependant pas être un grand écrivain, puisque, de la majeure partie de cette œuvre prolifique, j’étais l’unique lecteur. Dans mon enthousiasme candide de jeune homme impatient et confiant, j’avais envoyé mes premiers travaux à tous les grands éditeurs parisiens, me voyant déjà, à vingt ans couronné digne successeur d’un Romain Gary ou d’un André Malraux, calculant mes envois en fonction des dates du Goncourt et du Médicis.

J’étais alors en train de préparer mon Bac pour la seconde fois, et je n’envisageais pas d’autre avenir que de vivre des rentes de ces publications. Les lettres de refus – quand j’obtenais une réponse – m’avaient rapidement rappelé à la raison et, en m’engageant dans la police, après quelques années d’errance romantique en fac, j’avais enfoui définitivement au plus profond de moi mes rêves de reconnaissance littéraire. Dès lors je n’avais plus écrit que pour moi, trouvant dans ce hobby un exutoire à mon quotidien décevant.

Mon premier roman était un hommage à Tolkien ; j’espérais, en l’imitant, pouvoir donner un jour autant de plaisir à autant de lecteurs, et faire rêver des dizaines de générations sans jamais vieillir et me démoder. J’avais quinze ans à l’époque, et désormais, je le relisais avec un sourire nostalgique.

Mon second avait toujours été mon préféré, sans doute parce que je l’avais bâti sur les ruines de ma première histoire d’amour. Ça parlait de pirates, de quête initiatique, d’amour, d’amitié, de doute, d’avenir, d’espoir et de toutes ces choses qui me semblaient si importantes à vingt ans, et qui, quinze ans plus tard, quoique différentes dans la forme, subsistaient toujours. Les suivants se voulaient plus sérieux, plus politiques ; j’avais atteint un âge où je voulais mettre à plat mes idées et produire une œuvre polémique susceptible de les répandre parmi mes lecteurs. Finalement, je ne les lisais plus moi-même.

En arrivant aux Etats-Unis, j’avais quelque peu mis de côté cette occupation, qui, si elle me procurait indéniablement du plaisir, impliquait un investissement lourd. Je n’avais écrit que de petites nouvelles, la plupart mettant étrangement en scène un français débarquant en Californie. Rien de très sérieux. Mais depuis bientôt un an je me sentais prêt à me lancer. J’avais toujours voulu écrire un roman policier, et mon expérience présente, plus quelques bouquins d’Ellroy et quelques classiques hollywoodiens, me donnaient une occasion idéale.

Je jetai un coup d’œil à mes notes. Les mots commençaient à tourner dans ma tête. Ça parlait de complot judiciaire, de jeune femme assassinée, de motel scabreux et de détective intègre. Mais je ne pouvais en dire guère plus, l’alcool ne m’aidait pas à clarifier des idées déjà confuses à l’origine.

Je songeai aux deux semaines qui venaient de s’écouler et à mon angoisse existentielle face à cette feuille blanche en haut de laquelle trônait piteusement le titre provisoire les Anges déchus – un infâme jeu de mots sur le nom de la ville lié au processus de dégénérescence subi par le héros et à la corruption putride de l’arrière-plan du roman ; je cherchais toujours des explications psychologiques fumeuses pour justifier intellectuellement mes écrits ; pathétique !

Ce sentiment m’intriguait, non pas qu’il fût particulièrement étonnant dans cette phase transitoire où l’écrivain devait se jeter à l’eau pour faire passer un concept à l’état de réalité, mais parce que je ne l’avais jamais subi avec autant de passion. C’était comme si j’avais perdu confiance en ma capacité à relever ce défi, comme si je doutais. Comme si j’avais oublié mon enthousiasme d’antan.

Et puis le frottement de la plume contre le papier avait eu tôt fait d’évacuer ces hésitations passagères, en me plongeant, avec une ardeur de jeune homme, dans l’aventure. Et ce soir, particulièrement, je me sentais l’âme encore plus passionnée que d’ordinaire, peut-être parce que la journée n’avait pas été des plus gaies, et que j’avais besoin de me rattraper, fût-ce par procuration.

Je parcourus les premières feuilles d’un œil critique. Je n’avais jamais su comment commencer un roman. Dans les premiers temps, je m’étais laissé influencer par ma vision cinématographique de l’écriture ; une atmosphère générale qui devait se laisser dépeindre lentement, avec délectation, au sein de laquelle mon personnage devait émerger avec désinvolture, comme une ombre fragile dans la lueur furtive d’une bougie. Enfin, quelque chose qui devait ressembler à ce tableau.

La question de la narration se posait aussitôt. Mes œuvres de jeunesse n’avaient pu s’affranchir de la tentation irrésolue de la première personne, qui, si elle présentait – en français – une contrainte grammaticale majeure, n’en demeurait pas moins le creuset idéal des dilemmes psychologiques les plus intimes et les plus torturés. Mon égoïsme latent s’exprimait même, peut-être un peu malgré moi, dans mes écrits, sans doute parce qu’avant d’être des témoignages offerts à d’improbables lecteurs, ils relevaient davantage de l’autoanalyse.

Cependant, pour celui que je démarrais ces jours-ci, mon hésitation avait été plus franche que lors des précédents, soit que la maturité acquise ces dernières années m’eût paré d’une nouvelle humilité insoupçonnée, soit que la similitude de la trame générale avec ma vie quotidienne suffît à m’incarner avec aisance dans mon personnage. Peut-être aussi la perspective de me plonger dans les délires d’un narrateur omniscient, quasi-Dieu d’un univers déployant ses méandres hors de mon cerveau prolifique, m’offrait-elle une excitation prospective alléchante.

Mais le plus difficile était de choisir le temps de l’action. J’envisageai dans ma tête des scènes fictives recréant l’atmosphère de mon roman ; une ruelle déserte et sombre des bas-fonds de LA, minuit passé, mon détective qui suivait un suspect – une femme – après être descendu de voiture, des hangars… Je me trouvais devant un dilemme : au passé ça donnait : J’avançai prudemment. Derrière moi, les bruissements furtifs de quelques rongeurs indifférents donnaient à la brume naissante une consistance musicale, qui me faisait frissonner malgré moi. Je serrai mon arme plus intensément, comme si elle pouvait me protéger des fantômes, sans jamais quitter des yeux l’ombre furtive d’Iréna, qui dansait entre les nappes translucides à cinquante mètres devant moi. Soudain je la vis disparaître, comme happée par l’obscurité.

Et au présent, quelque chose comme ça : J’avance prudemment. Derrière moi, j’entends des bruissements furtifs de quelques rongeurs indifférents qui donnent à la brume naissante une consistance musicale. Je frissonne malgré moi, en serrant mon arme plus intensément, comme si elle pouvait me protéger des fantômes. L’ombre furtive d’Iréna glisse toujours entre les nappes translucides à cinquante mètres devant moi. Il ne faut pas que je la perde de vue. Mais soudain, comme happée par l’obscurité, la silhouette gracieuse disparaît par une petite ouverture sur sa gauche.

Je griffonnai quelques commentaires dans la marge et me servis un autre verre. Toujours pas sommeil, et une migraine qui se profilait au bout de l’oreiller. Dehors le ballet des voitures sur Wilshire et Westwood, rythmait le balancement de ma chaise et les battements de mon cœur. Je m’écroulai finalement sur mon bureau, le verre toujours à la main, et sombrai dans un semi-coma sans rêve. Et autour de cette pièce, emplie de piaillements télévisés et de volutes éthyliques, le monde poursuivait sa ronde monotone, comme si personne ne s’était rendu compte de ma perte de connaissance, apportant avec le lever du soleil son lot renouvelé de meurtres, de complots et d’adultères.

 

Chapitre II

 

 

Mal au crâne. Le réveil fut douloureux, comme on pouvait s’en douter. C’était Kelly, ma secrétaire – une belle blonde de 26 ans, californienne de naissance, Miss Venice Beach 1999, adorable. Certaines mauvaises langues, mes potes du LAPD, affirmaient qu’elle avait couché pour obtenir le poste. Je ne les en avais jamais dissuadés, éprouvant même, je devais l’admettre, une certaine fierté, lorsque je les voyais baver comme des adolescents puceaux à sa sortie du bureau – qui m’avait réveillé en arrivant vers dix heures. Elle en avait l’habitude désormais. Je pris une bonne douche pour récupérer mes esprits, puis, armé d’un verre d’eau et de plusieurs cachets d’aspirine, je m’installai de nouveau solidement, dans une tenue plus présentable, à mon poste.

Je sonnai Kelly. Elle poussa la porte quelques secondes plus tard, le sourire aux lèvres. Elle était décidément radieuse, une beauté simple et naïve qui faisait chavirer les cœurs des hommes, notamment la trentaine passée. Il ne s’était pas déroulé un jour, depuis qu’elle était entrée à mon service, sans que je ne rêvasse secrètement de coucher avec elle ; mais elle était également une assez bonne secrétaire, et devant la piteuse qualité du marché de la dactylographie de nos jours, je préférais ne pas détériorer nos relations professionnelles et garder pour moi mes fantasmes de patron lascif.

— Des messages ?

Elle s’assit sur une chaise, les jambes croisées sous une délicieuse jupe claire mi-saison.

— Juste Bill qui veut vous voir. Je lui ai dit que vous passeriez dans la semaine prochaine. Et M. Green qui prend des nouvelles comme chaque semaine. Je croyais que vous aviez réglé cette affaire, ce n’est pas qu’il est désagréable, mais je ne sais plus trop quoi lui raconter.

— Malheureusement, je crains que les affaires de M. Green ne soient jamais vraiment réglées ; sa femme est d’une nature très volage, et lui très miséricordieuse. Les rechutes sont inévitables.

Elle esquissa un sourire.

— Et votre soirée ?

Je m’enfonçai dans mon fauteuil en prenant un air renfrogné.

— La routine.

— À ce point-là !

— Enfin, c’est un compte que tu peux solder dès maintenant. Quand est-ce qu’il doit venir ?

Kelly jeta un coup d’œil à son planning.

— Lundi. Ça vous laisse juste le temps de développer la pellicule.

— OK. Je ferai ça après déjeuner.

— N’oubliez pas la leçon de tennis de Mme Pritt à 3h. Je doute qu’elle flirte avec son jeune et beau professeur en plein jour, mais vous avez promis à son mari de ne pas les quitter des yeux.

Elle se leva. J’en profitai pour admirer la forme gracieuse de ses hanches.

— Et n’oubliez pas que vous m’aviez promis de discuter de mon augmentation aujourd’hui.

— Ne t’en fais pas.

Elle pouvait me demander ce qu’elle voulait.

 

C’était une belle journée qui s’annonçait. Le printemps semblait s’être définitivement installé sur LA et on voyait déjà se profiler à l’horizon les chaleurs torrides de l’été sud californien et son ciel sans pluie. Déjà les bikinis et autres décolletés provocateurs refaisaient surface sur la promenade entre Venice et Santa Monica, les voitures roulaient sans capote sur Hollywood Boulevard – même si une grande partie de la faune hollywoodienne le faisait toute l’année – et Bill déprimait de nouveau. On appelait ça la crise de la quarantaine, sauf que Bill était encore célibataire.

Bill, c’était mon pote du LAPD ; je l’avais rencontré dans un bar quelques semaines après mon arrivée en Amérique et on avait eu, depuis, l’occasion de se rendre quelques services mutuels qui avaient scellé notre amitié. Je devais prendre le temps de le voir. Je calculai dans ma tête ; mercredi semblait parfait. On traînerait dans Westwood, et on essaierait de passer pour des étudiants en quête de minettes. Bill n’avait pas la cote auprès des femmes ; il arborait un physique d’américain moyen, grand, les cheveux blonds coupés court, les yeux bleus sans expression, un corps qui trahissait une certaine prestance athlétique naguère, mais qui se perdait sous un embonpoint inopportun et une démarche sans classe.

Alors je l’aidais un peu. Non pas que je fusse un play-boy invétéré, mais la légende du french kiss faisait encore école dans les esprits coquins outre-Atlantique. J’avais régulièrement des aventures, toujours suffisamment passionnées pour y éprouver du plaisir, jamais suffisamment sérieuses pour y ressentir de l’amour. Je n’étais qu’un de ces paumés du cœur, un sex-addict qui pleurait comme un môme chaque fois qu’il baisait, en revoyant le visage d’une femme qu’il avait trop aimée. J’avais quelques habituées, de chics filles pour lesquelles j’avais, sinon plus de sentiments, au moins plus de tendresse. Je les soupçonnais d’être tombées amoureuses de moi, quoique je leur eusse fait comprendre qu’un tel aveu était à proscrire si elle tenait à me revoir dans leur lit. Ces relations paraissaient idéales, sans peur ni jalousie, puisque j’en avais banni, dès l’esquisse, l’espoir d’une réciprocité. Et elles me satisfaisaient, du moins dans mes besoins purement basiques.

J’allumai une cigarette. Bientôt trois mois que j’avais décidé d’arrêter. Mais comme un détective se devait de fumer dans l’imaginaire collectif, je ne parvenais à ressentir le moindre scrupule en observant mon sempiternel échec. La journée s’annonçait belle, et je n’avais décidément pas grand-chose à me mettre sous la dent ; le moment idéal pour écrire. Je sortis de nouveau du tiroir la pochette bleue qui contenait la première ébauche de mon intrigue. Je fermai les yeux pour me replonger dans l’atmosphère de la première scène et redessiner dans mon esprit les visages des personnages. LA, printemps 2002 ; le lecteur se retrouvait dans le bureau de mon héros, un privé installé dans Beverly Hills et expert es adultères – toute ressemblance avec un personnage existant ou ayant existé était purement fortuite!

Dans ma tête il devait absolument porter un chapeau de feutre beige et un long pardessus. Je ne parvenais pas à me libérer des images qui peuplaient mes fantasmes ; je voulais faire revivre Jake Gittes, persuadé que Polanski avait réussi dans Chinatown à capter l’essence absolue du détective. J’avais du mal à lui trouver un nom, quelque chose qui fît suffisamment « private », comme Dick Tracy, ou Elliott Ness – ceux-là avaient déjà été pris – et je me contentais dans l’immédiat d’une lettre D entourée d’un cercle pour l’incarner sur le papier.

C’était le matin ; on découvrait notre ami assis sur sa chaise, derrière son bureau, plongé dans la lecture de quelque dossier en cours. La fumée des nombreuses cigarettes qu’il avait grillées depuis l’aube, comme en trahissaient les mégots écrasés dans le cendrier, avait envahi les moindres recoins de la pièce et donnait au cadre une dimension presque surnaturelle. C’était son antre ; je voulais créer une sensation d’intimité et de mystère autour de lui, comme si son environnement reflétait son être.

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