L'Ami suivi de Vingt-cinq ans après

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Ces deux nouvelles inédites, écrites au début des années 1980, évoquent les retrouvailles de proches séparés par la Révolution culturelle. L'Ami réunit Chuichui, autrefois accusé d'espionnage et victime de tortures, et son ami d'enfance, après treize ans de séparation. Vingt-cinq ans après, c'est le temps qu'il aura fallu à Zhang pour retrouver son amour de jeunesse. La fidélité des sentiments l'emporte sur la dictature et, si douloureuse qu'ait pu être la séparation, chacun n'aura eu de cesse, et à raison, d'espérer, de rêver, et d'écrire ces retrouvailles.





Traduit du chinois par Noël Dutrait





Publié le : vendredi 8 avril 2016
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EAN13 : 9782021329551
Nombre de pages : 32
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couverture

DU MÊME AUTEUR

Dialoguer, interloquer

théâtre

Meet, 1994

Lansman, 2001

 

Une canne à pêche pour mon grand-père

nouvelles

L’Aube, 1997

et « Aube poche », 2001

et « Points », n° P2005

 

Au plus près du réel

(en collaboration avec Denis Bourgeois)

dialogues

L’Aube, 1997

 

Le Livre d’un homme seul

roman

L’Aube, 2000, 2004

et « Aube poche », 2001

et « Points », n° P1843

 

Quatre quatuors pour un week-end

théâtre

Lansman, 2000

 

Au bord de la vie

théâtre

Lansman, 2000

 

Théâtre 1

anthologie

Lansman, 2000

 

Le Somnambule

théâtre

Lansman, 2000

 

La Fuite

théâtre

Lansman, 2000

 

La Raison d’être de la littérature

suivi de Au plus près du réel

(en collaboration avec Denis Bourgeois)

dialogues

« Aube poche », 2001, 2008

 

Pour une autre esthétique

peinture

Flammarion, 2001

 

La Montagne de l’Âme

roman

L’Aube, 2002

et « Aube Poche », 2006

et « Points », n° P1750

 

L’Errance de l’oiseau

peinture

Seuil, 2003

 

Le Quêteur de la mort

suivi de L’Autre rive

suivi de La Neige en août

théâtre

Seuil, 2004

 

Le Témoignage de la littérature

essai

Seuil, 2004

 

Chronique du Classique des mers et des monts

théâtre

Seuil, 2012

 

La Montagne de l’Âme,

Une canne à pêche pour mon grand-père,

Le livre d’un homme seul

romans

Seuil, « Opus », 2012

Préface

Dès 1995, les lecteurs français ont eu largement accès à l’œuvre de Gao Xingjian avec la publication, aux Éditions de l’Aube, de la traduction française de La Montagne de l’Âme. À l’époque, la parution de ce roman a déjà connu un succès certain et les grands journaux et hebdomadaires francophones ont publié des articles élogieux à son sujet. Gao Xingjian lui-même, qui résidait en France depuis la fin de l’année 1987, n’a pas été avare de son temps pour dialoguer avec un public souvent enthousiaste, fasciné par le style nouveau de ce roman atypique porteur d’une force poétique prodigieuse. En chinois, La Montagne de l’Âme avait été publiée cinq ans plus tôt à Taïwan de manière presque confidentielle et il faudra attendre l’an 2000 et l’attribution du prix Nobel de littérature à son auteur pour que le roman soit très largement diffusé à Hong Kong, Singapour et Taïwan, et même en Chine continentale, mais clandestinement, dans des versions « pirates ». La généralisation d’Internet a permis ensuite aux sinophones du monde entier d’en prendre connaissance sur de nombreux sites. En dehors des lecteurs francophones et sinophones, La Montagne de l’Âme a été accessible très tôt également au lectorat suédois puisque Göran Malmqvist, lui-même membre de l’Académie suédoise, l’a traduite et éditée dès 1992. Enfin, la version anglaise de Mabel Lee a été publiée en 2000 et a obtenu elle aussi un immense succès.

En 1996, après une dizaine d’années consacrées à la fois à la peinture et à l’écriture théâtrale, Gao Xingjian, qui avait indiqué à plusieurs reprises que, grâce à La Montagne de l’Âme, il avait « réglé ses comptes avec la nostalgie du pays natal », revient à l’écriture romanesque. Après avoir écrit directement en français plusieurs pièces de théâtre sans aucun arrière-plan chinois, il se tourne dans Le Livre d’un homme seul vers l’histoire de la Chine et la sienne propre. Les différents personnages de La Montagne de l’Âme désignés par de simples pronoms personnels, « je », « tu », « il », et « elle » sont présents, mais, dans Le Livre d’un homme seul, « je » a disparu. Le personnage principal est désigné par « tu » et « il ». « Tu » existe au présent et « il » est celui dont parle le narrateur. Ce personnage évolue dans la société chinoise depuis le milieu jusqu’à la fin du XXe siècle. Dans les deux romans, la quête amoureuse et les difficultés à exister librement constituent les thèmes principaux. Ces chefs-d’œuvre sont inséparables, on peut les lire et les relire dans n’importe quel ordre. Le voyage intérieur ou le voyage à travers les étendues chinoises ou occidentales, les rencontres extraordinaires que fait le narrateur partout dans le monde, l’observation du comportement humain, que ce soit dans des lieux reculés peuplés de minorités ethniques vivant dans les montagnes de Chine, que ce soit dans un théâtre américain du XXe siècle ou dans une ville d’Australie, la recherche de la beauté, de la spiritualité, du sens de la vie, de l’amitié ou de l’amour, la désillusion face à la modernité galopante, l’impossibilité de réaliser ses rêves, la nostalgie de l’enfance, tous ces thèmes sont présents dans ces deux romans, à la fois longs poèmes en prose de la « sinitude », manifestes implacables contre l’utopie politique, odes à la beauté du monde.

Lorsque, en 2000, l’Académie suédoise décide de décerner le prix Nobel à Gao Xingjian, elle indique dans ses attendus que ce prix lui a été décerné « pour une œuvre de portée universelle, marquée d’une amère prise de conscience et d’une ingéniosité langagière, qui a ouvert des voies nouvelles à l’art du roman et du théâtre chinois ». Elle qualifie ensuite La Montagne de l’Âme de « roman de pèlerinage où le personnage principal fait un voyage à la rencontre de lui-même le long de la surface miroitante qui sépare la fiction de la vie, l’imaginaire du souvenir ». Enfin, elle indique que, dans Le Livre d’un homme seul, Gao Xingjian « retrace avec une sincérité impitoyable tour à tour son expérience d’activiste politique, de victime et d’observateur extérieur ».

Antérieures à La Montagne de l’Âme, les nouvelles publiées dans le recueil Une canne à pêche pour mon grand-père montrent bien comment Gao Xingjian a forgé son style narratif dans chacun de ces textes avant de passer à la rédaction de ses deux longs romans. La technique de « courant de langage », dérivée du fameux « courant de conscience », est exploitée avec maestria dans la nouvelle qui a donné son nom au recueil Une canne à pêche pour mon grand-père, écrite en 1986. Le narrateur se remémore son passé à l’occasion d’un court séjour chez son grand-père, tandis qu’un match de Coupe du monde de football est retransmis à la télévision. Les deux nouvelles proposées dans ce volume (inédites en traduction française), L’Ami et Vingt-cinq ans après, sont parmi les premières publiées par l’auteur au tout début des années 1980. Elles contiennent déjà plusieurs thèmes que celui-ci reprendra abondamment par la suite : la nostalgie du temps passé trop vite ou qui a été volé par les événements politiques, les amitiés fidèles, les amours contrariées…

Après la parution du Livre d’un homme seul en 1999 à Taïwan et en 2000 en traduction française, Gao Xingjian n’a plus écrit d’œuvres romanesques. Certains commentateurs s’en sont inquiétés, se demandant même si la notoriété soudaine de l’auteur n’avait pas tari son inspiration. C’était bien mal le connaître. En effet, Gao Xingjian a toujours pratiqué plusieurs formes d’expression artistique. Dès son enfance, la peinture et le théâtre l’ont fasciné, mais aussi l’écriture puisqu’il évoque l’une de ses premières rédactions dans le discours de remerciement au roi de Suède qu’il a prononcé en décembre 2000 à Stockholm. Grâce au prix Nobel, il a pu jouir d’une certaine aisance qui lui a permis de mener à bien les projets les plus fous dont il rêvait depuis toujours : mettre en scène un opéra à Taipei et à Marseille réunissant des dizaines d’acteurs et un grand orchestre symphonique, La Neige en août (en 2003 et 2005), mettre en scène l’une de ses pièces de théâtre, Quatre quatuors pour un week-end, à la Comédie-Française (en 2003), exposer ses toiles gigantesques à la Vieille-Charité à Marseille (en 2005) et au Palais des papes d’Avignon (en 2002), publier son magnifique poème L’Errance de l’oiseau (Seuil, 2003), donner d’innombrables conférences et exposer ses peintures dans le monde entier, publier en chinois un recueil de textes théoriques montrant la richesse de sa réflexion sur la création littéraire, théâtrale, picturale, et sur le rôle de l’artiste dans la société (à paraître au Seuil). De plus, il a publié et mis en scène plusieurs pièces de théâtre dont certaines ont été écrites d’abord en français, comme Le Quêteur de la mort, qu’il a ensuite lui-même traduites en chinois. Cette activité débordante, perturbée pendant un temps par des problèmes de santé, ne l’a pas empêché de se lancer dans une activité nouvelle : le cinéma. Après avoir tourné La Silhouette, sinon l’ombre, il a continué avec Après le déluge et prépare actuellement un nouveau long-métrage. Enfin, sur le plan littéraire, il est loin d’être absent puisqu’il a publié Ballade nocturne, écrite directement en français, qui constitue un livret pour un spectacle de danse (éditions Éolienne, 2012), et que son dernier long poème Le Deuil de la beauté sera bientôt publié.

À soixante-douze ans, Gao Xingjian est plus productif que jamais. En homme seul, loin des chapelles et des partis, il suit sa voie, tracée depuis son enfance, recherche inlassable de la beauté artistique, seule consolation devant l’absurdité du monde.

Les traductions en français des romans et nouvelles de Gao Xingjian (à l’exception des deux nouvelles publiées ici) ont été réalisées par l’auteur de ces lignes et Liliane Dutrait, décédée en 2010. Elles ont fait l’objet d’un travail constant avec l’auteur lui-même, parfaitement francophone, qui poussait ses traducteurs à s’éloigner de son texte d’origine pour, disait-il, « recréer » son œuvre en français.

Noël Dutrait Aix-en-Provence, juin 2012

L’Ami

nouvelle traduite du chinois
 par Noël Dutrait

Je pensais ne plus jamais te revoir, je n’aurais pas cru que, treize ans plus tard, nous nous retrouverions. Treize est un chiffre néfaste, et pourtant, treize ans plus tard, c’était bien toi, riant parfois à gorge déployée, toujours aussi brillant dans la conversation, avec une vivacité et un mordant aussi forts qu’autrefois, même si ton rire était devenu un rire lourd et sonore qui venait de la poitrine. Et moi, je n’avais pas changé non plus ?

– Dans la rue, je t’ai reconnu au premier coup d’œil, tu n’as pas changé, pas le moindre cheveu blanc.

– Tu parles, j’ai vieilli, j’ai perdu dix années de ma vie, la période la plus précieuse, ma jeunesse, l’époque où l’on commence à travailler.

Tu t’es remis à rire, puis tu t’es aussitôt arrêté. Oui, tu avais déjà des cheveux blancs, ils apparaissaient très clairement sur tes tempes et sur ton front. Tu n’avais que deux ans de plus que moi, mais, à l’âge moyen, tout est fini, et toi et moi étions déjà dans cet âge moyen.

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