L'Amitié de Roland Barthes

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Aux yeux de Barthes, Sollers incarnait la figure de l'écrivain contemporain, en quête du nouveau. Trente-six ans après le Sollers écrivain, Philippe Sollers consacre un livre à celui qui fut son ami, dans le partage d'une foi entière en la littérature comme force d'invention, de découverte, de ressource, d'encyclopédie.


Ils se voyaient régulièrement, échangeaient beaucoup, et ont partagé des combats importants, contre les académismes, contre les régressions politiques ou idéologiques. Barthes a éclairé le travail de Sollers par des articles qui demeurent d'une parfaite actualité. Sollers a été, dès les Essais critiques en 1964, l'éditeur de Barthes au Seuil, dans sa collection Tel Quel, et a été bouleversé par sa mort accidentelle en 1980. Bref, ils étaient très proches, dans leurs différences, et Sollers dit ici ce que cela représentait, à l'époque, et ce que cela continue de représenter, et d'engager comme enjeux.


Le livre est complété par une trentaine de lettres amicales et émouvantes adressées par Barthes à Sollers.


Publié le : jeudi 8 octobre 2015
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EAN13 : 9782021219074
Nombre de pages : 190
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L’AMITIÉ

La mort de Roland Barthes, le 26 mars 1980, a été un choc considérable pour moi, et c’est quelque chose qui dure, qui ne s’en va pas. Un mot dont il avait horreur, pour ce qui lui est arrivé de façon déchirante – la mort de sa mère –, est le mot « deuil ». Journal de deuil, c’est un beau titre, mais ce n’est pas de deuil qu’il s’agit. C’est ce qu’il a appelé, d’un mot auquel il a redonné toute sa force, le « chagrin ». Le chagrin, c’est tout à fait autre chose que le deuil – lequel dure, selon les profils psychanalytiques, deux ans, etc. Ce chagrin, je l’éprouve encore aujourd’hui. Avec la même intensité qu’autrefois. Chagrin d’abord que cet accident ait été recouvert, dans les informations que j’en ai eu immédiatement, d’une opacité considérable. Il ne fallait pratiquement pas que ce fût un accident mortel. Je revois, je réentends François Wahl disant : « Mais non, c’est un petit accident, il va s’en sortir, il va très bien. » Est-ce que c’était le déjeuner avec François Mitterrand, le futur président de la République l’année d’après, qui a suscité une telle dissimulation ? « Ce n’est rien » ! Comme si Mitterrand avait jeté un mauvais œil sur Barthes. J’ai fini par avoir l’information comme quoi il allait mal, très mal – à l’agonie –, et j’ai juste eu le temps avec Julia Kristeva de lui serrer les mains. Il nous a reconnus, tout en disant « merci ». On lui a dit qu’on l’aimait. Mais c’était la fin. J’ai toujours trouvé ça bizarre parce que ce qui nous manque, c’est un discours de Barthes sur Mitterrand, une « mythologie » de ce futur président de la gauche. Donc, les présidents de la République passent mais nous n’avons pas le récit de Barthes au sujet de ce déjeuner – son récit.

Et puisque j’en suis aux présidents de la République, je mentionnerai quand même que lorsque Julia Kristeva a été décorée par Nicolas Sarkozy, tout à coup, il lui a dit qu’elle avait été amie avec Roland Barthez (sic). Il y a eu un rire dans l’assistance, aussitôt comprimé. C’était quand même un lapsus qui dépeint, d’après moi, la situation de dégradation continue de la vie politique française et le sentiment que j’ai qu’il faudrait tout recommencer.

 

Donc, ce manque de Barthes, ça tient tout simplement à sa manière d’être, à son corps. Il pouvait jouer du piano, le dessin lui venait sous la main d’une façon tout à fait spontanée, sa graphie – c’était un plaisir de voir son écriture bleue, sa façon d’écrire –, sa voix, le timbre de sa voix, sa diction... Où en sommes-nous avec les voix ? Qui a encore une voix ? Il y en a deux, pour moi, évidentes, c’est Lacan quand il commençait à improviser (comme il pensait en parlant, le fait de parler lui donnait à penser), et Barthes : il se met à écrire mais finalement ça lui vient parce qu’il se met à écrire. Tout ça ce sont des voix, c’est-à-dire quelque chose d’inspiré qui passe par un certain souffle, par une certaine difficulté chez lui, en raison de la maladie surmontée de façon très difficile. Ce qu’on entend, c’est un détachement très bizarre qui est dû à tout cela.

 

Le premier texte que Barthes me consacre date de 1965, dans la revue Critique, au sujet du livre qui s’appelle Drame. Ça fait donc cinquante ans. Est-ce que la situation littéraire d’aujourd’hui est en progrès par rapport au désert de cette époque ? Barthes est plus actuel et précis que jamais et je vais faire de lui un éloge politique, car c’est comme ça qu’il a toujours perçu le fondement de son existence, à savoir que la littérature permet un regard tout à fait particulier sur la politique. On peut en prendre pour preuve le très beau texte de jeunesse sur le Criton de Platon, où il imagine un Socrate qui ne se suicide pas – ça aurait pu se passer autrement après tout, on n’est pas obligé de se suicider, d’obéir aux lois de la cité, de prendre sur soi le sacrifice. En 1934, il a dix-neuf ans, il se trouve au lycée Louis-le-Grand et c’est le moment où, dit-il, il fonde une petite revue littéraire – ce n’est pas une revue littéraire mais un « groupe de défense républicaine antifasciste appelé DRAF, que nous fondions pour nous défendre contre les arrogances des jeunesses “patriotes” majoritaires en classe de philo ». Où en sommes-nous aujourd’hui, en 2015 ?

 

Barthes : politique à travers la littérature. La littérature permet de dire plutôt juste, vrai, sur la politique. Pourquoi ? Eh bien c’est tout le travail immédiat de Barthes : comment éviter la stéréotypie, le cliché ? Le monde ment, la marchandise ment. Déjà, Mythologies (qui serait à refaire d’ailleurs, parce qu’il ne vieillira pas dans l’intention ; il faudrait écrire les Mythologies d’aujourd’hui). En 1957, auteur à peine connu, Barthes publie donc un petit livre drôle et froid, insolite, insolent, corrosif, Mythologies. Son but est de décrire à distance, pour mieux la neutraliser, la comédie sociale. La méthode n’est pas très différente d’un voyage de Gulliver, sauf que les Lilliputiens, ici, sont prisonniers de croyances spontanées et de superstitions qui sont, peut-être, toujours les nôtres. On pensera que tout cela est loin, tant nous avons vécu de transformations et de mutations. Mais non. Prenons un exemple concret : le poujadisme. Une grimace permanente, spécifiquement française, encore et toujours à l’œuvre. Et pour le reste, critique littéraire, magazines et hebdomadaires (Elle, Paris Match, etc.), légendes et icônes, spectacles en tout genre : tout se tient, et nous découvrons que nous vivons dans un ordre qui se dit naturel mais qui, dans chacune de ses parties, est puissamment voulu. Pas de grands mots, cependant, chez Barthes ; pas d’anathème, de prédication, de dénonciation : toute la force de la démonstration est dans la description apparemment neutre. Il est humiliant, pour une société, d’être ainsi révélée à elle-même, le plus grand affront qu’on puisse lui faire étant de lui communiquer qu’on ne la croit pas. Barthes aura donc, d’emblée, mauvaise réputation. Il y a le mensonge de l’illusion, il y a le mensonge partout, et Barthes est le premier à sentir venir l’ère du Spectacle. Il faudrait quand même s’en rendre compte. Ce sont des textes absolument fondateurs : la société est un spectacle et la politique aussi, où tout le monde ment le plus souvent, avec les mots qui reviennent, c’est-à-dire : l’idéologie qui imprègne tout – qu’il faut savoir retourner, décrire – et ce qu’il appelle la « poisse » – très joli mot –, ce qui pèse, ce qui englue, ce qui ralentit, ce qui fait qu’il y a trop de bruits. Et il y a surtout le « babil » – magnifique invention, la tour de Babel, la tour de Babil. Il y a du bavardage déjà de son temps, alors que dire d’aujourd’hui ! C’est à la puissance dix mille !

 

La poisse, le nihilisme, toute une manière de se dérober à la réalité, tout simplement. Ce sont des drogues massives. Je suis très content que, dans une lettre, il me décerne le titre de « grande drogue facilitante ». Il est vrai que nous avions des vies tout à fait différentes. Ce qu’il a repéré chez moi tout de suite, c’est que j’avais commencé très tôt à avoir une vie très libre et très agitée, alors que lui, c’est quelque chose qui l’a rattrapé sur la fin, de façon assez terrible, il faut bien le dire.

Tome V des Œuvres complètes, page 570, un peu de politique tout de suite parce que je crois que c’est nécessaire aujourd’hui. Nous sommes en 1978 et c’est d’autant plus intéressant que c’est une interview pour le magazine Elle, qui n’est pas sans avoir été évoqué de façon extrêmement grinçante dans Mythologies et, comme tous les magazines d’ailleurs, serait à réévoquer d’une façon encore plus grinçante dans une nouvelle série de mythologies. Au passage, avant de lire ce qui a trait à la situation en 1978 – on va voir qu’on est comme aujourd’hui –, parlons du Monde. Le Monde, comme vous le savez, a fait une campagne absolument frénétique contre le Sur Racine de Roland Barthes, en défendant son champion qui n’était autre que M. Picard. C’est « l’affaire Picard », c’est « l’affaire Sur Racine ». Si on relit les témoignages de l’époque, ils sont hallucinants ! C’est ni plus ni moins que de demander la mort de quelqu’un, et qu’on le décapite, et que ça aille plus vite que ça, et qu’est-ce qu’il vient nous déranger dans nos habitudes... Nous ne sommes pas du tout en 1968, quand il y a eu des désordres dans une université qui ne demandait qu’à exploser puisqu’elle était à ce point bétonnée, comme l’affaire Racine l’a prouvé. C’est extraordinaire de violence. S’ensuit une longue campagne de presse, qui est quand même étonnamment acharnée. C’est vraiment la guerre, tout de suite. D’ailleurs, la littérature, c’est la guerre. Qu’est-ce que c’est d’autre ? Qu’on me l’explique. Barthes en avait tout à fait conscience. La littérature, c’est la guerre.

ANNEXES

Supplice chinois

Lorsque notre petite délégation arrive à Pékin, le 11 avril 1974, la campagne maoïste de masse contre Lin Piao et Confucius bat son plein, et, pour la propagande, les Chinois, on le sait, sont des virtuoses. Pauvre Barthes ! Il a cinquante-neuf ans, je lui ai un peu forcé la main pour ce voyage, il est dans une phase épicurienne et gidienne, il a aimé sa liberté au Japon, et il tombe en plein tohu-bohu, aux antipodes de toute nuance. Le rusé Lacan, lui, vexé d’être traité par les Chinois de Paris de « vétéran de Tel Quel » (« vétéran » était pourtant un hommage, cela voulait dire que Lacan avait fait une Longue Marche, et c’était vrai aussi pour Barthes, constamment critiqué dans son propre pays), s’était récusé à la dernière minute, sous prétexte que sa maîtresse du moment n’avait pas obtenu de visa. Figurez-vous qu’obtenir un visa pour la Chine était toute une affaire. Mais enfin, je m’étais débrouillé pour ça.

 

Le vétéran Barthes l’avait mauvaise, mais, ses Carnets le prouvent, il a été héroïque de bout en bout, s’ennuyant aussitôt à mort, prenant des notes studieuses et interminables sur les visites fastidieuses d’usines qu’on lui faisait subir, assommé par le « cimentage en blocs de stéréotypes », ce qu’il appelle justement des « briques » de discours répétées jusqu’à la nausée. Il a des migraines, il dort mal, il en a marre, il est éreinté, il refuse parfois de descendre de voiture pour voir de splendides sculptures. Il va d’ailleurs me trouver de plus en plus fatigant parce que, moi, je ne demande pas mieux que de jouer aux échecs chinois, de faire du ping-pong avec des lycéens, de conduire n’importe comment un tracteur local, ou d’avoir des discussions véhémentes avec des professeurs de philosophie recyclés. Ce voyage m’a beaucoup été reproché, et c’est normal. En réalité, tout en faisant pas mal de vélo à Pékin, et en essayant sans cesse d’imaginer comment serait la Chine dans quarante ans (c’est-à-dire aujourd’hui), j’avais une obsession simple : soutenir les Chinois, coûte que coûte, dans leur rupture avec les Russes de l’ex-URSS. La Chine devait-elle rester une colonie soviétique ? Eh non. Régime totalitaire et encore stalinien ? Bien sûr, mais cet énorme pays pouvait-il en sortir ? C’était l’enjeu, c’est toujours l’enjeu. À l’époque avait lieu le grand renversement des alliances, Nixon à Pékin, Lin Piao s’écrasant en avion quelque part vers la Mongolie, et toujours le vieux Mao sanglant flottant au-dessus du chaos comme une feuille, le vieux Mao de Malraux, après tout, dix ans auparavant. Barthes trouvait que j’exagérais, et il n’avait pas tort, sans avoir pour autant raison.

 

Que lisait-il dans le train sans regarder le paysage souvent admirable ? Bouvard et Pécuchet. Moi, c’était les classiques taoïstes. À aucun moment, sauf pour les calligraphies, il ne semble préoccupé par une langue et une culture millénaires en péril. La propagande l’assomme, il trouve le peuple « adorable », mais l’absence de tout contact personnel le jette en plein désarroi. Des contacts ? Impossible, face à des foules qui vous regardent comme des animaux exotiques, des « longs nez » tombés d’une autre planète (au moins huit cents personnes nous suivaient le soir, sur les quais de Shanghai). Ces Carnets le montrent : la Chine est pour Barthes « un désert sexuel ». Et l’angoisse monte : « Mais où mettent-ils donc leur sexualité ? » Pas la moindre chance de trouver un partenaire : « Qui est ce garçon à côté de moi ? Que fait-il dans la journée ? Comment est sa chambre ? Que pense-t-il ? Quelle est sa vie sexuelle ? etc. Petit col blanc et propre, mains fines, ongles longs... » Devant les magnifiques grottes bouddhistes de Longmen, il boude, ne veut rien regarder et note d’une façon extravagante : « Et avec tout ça je n’aurai pas vu le kiki d’un seul Chinois. Or que connaître d’un peuple si on ne connaît pas son sexe ? » Je doute que, se relisant plus tard, Barthes aurait laissé subsister cette phrase, consternante de vulgarité. Passer trois semaines sans voir le moindre « kiki » (mot bizarrement infantile) était donc un supplice ? Et ça reprend : « Sexualité : le mystère reste – et restera – entier. »

 

C’est vrai qu’à l’opéra (ennuyeux, sauf les acrobaties féminines) on pouvait craindre l’incident diplomatique, en voyant Barthes regarder intensément un de ses jeunes voisins chinois impassible. Le passage à l’acte aurait peut-être été révolutionnaire, mais peu souhaitable, à moins de désirer confusément une reconduite rapide à l’aéroport. Autre perle, ce cri d’effroi : « Décidément, il y a trop de filles dans ce pays. Elles sont partout. » Trop de filles, trop d’enfants. La Chinoise, pour Barthes, n’est pas au programme, or c’est précisément cet afflux du féminin, « moitié du ciel », qui était l’événement le plus impressionnant. Barthes était-il agacé de voir Julia Kristeva en train d’écrire sur la question ? Des Chinoises n’a pas manqué à son retour de provoquer des polémiques, avant d’être publié en Chine ces jours-ci. Mais Barthes ne perçoit, dans cette montée en puissance, que « matriarcat », « infantilisation », « civilisation d’enfants infantilisés ». On comprend son brusque soulagement, en repassant par Pékin : « Le shopping me fait revivre. »

 

En réalité, l’auteur de Mythologies, qui a été très longtemps considéré par l’Université comme un penseur terroriste, était avant tout fragile, comme le dévoile son émouvant Journal de deuil, consacré à la mort de sa mère. Cependant, le vrai, le grand Barthes n’est pas dans ces brouillons et ces fiches, mais dans ses merveilleux livres composés avec soin, L’Empire des signes ou La Chambre claire. Dire qu’on ne s’est pas brouillés après cette virée improbable en Chine ! Lisez Sollers écrivain.

Le Nouvel Observateur
29 janvier 2009

L’antifascisme de Barthes

Je ferai un éloge politique de Roland Barthes. D’autant plus politique que nous sommes en plein bouleversement de ce pays qu’on a appelé autrefois la France, qui est dans un état de putréfaction avancé, où on voit se dessiner très bien un passé qui ne passe pas et revient sous la forme de ce qu’il faut bien appeler le fascisme. Barthes est à ma connaissance le seul écrivain français qui, très tôt, d’instinct – il faut souligner cet instinct –, a compris le phénomène fasciste français. Il ne faut pas espérer comprendre ce qui s’est passé sous différentes formes totalitaires, qu’elles soient communistes ou strictement fascistes, ou qu’elles soient entre les deux de façon grise, si on ne fait pas référence à une politique de Barthes. Une conscience qu’il a très jeune, nous en avons la preuve par le petit groupe qu’il fonde au lycée Louis-le-Grand. Il a dix-neuf ans, nous sommes en 1934, l’année des émeutes fascistes. Il réagit immédiatement en fondant avec quelques camarades de lycée un petit groupe antifasciste. À dix-neuf ans, c’est remarquable. Mais c’est bien avant encore que son corps a compris quelque chose du corps fasciste, qui l’a profondément révulsé. Quand je dis « corps fasciste », il suffit de regarder ce qu’on voit constamment dans l’information, l’extraordinaire vulgarité, le populisme qui se développe à nouveau, sur ce fond qui n’a jamais été vraiment analysé et qui est toujours recouvert par ce qu’on nous dit.

 

Le corps, aussi, parce que Barthes a dû vivre tôt avec la maladie, la tuberculose, donc dans une certaine distance. Avec, d’autre part, une passion pour la littérature et le langage lui-même. Donc pour savoir ce qu’il faut comprendre à la politique de Barthes, il faut aller au-delà des commémorations, même si elles sont légitimes. C’est Gide dans un premier temps, et puis le langage. Qu’est-ce que cela veut dire ? Voilà un corps très attentif, qui perçoit que la société ment. Alors on va étudier systématiquement et très rationnellement – Barthes est un protestant des Lumières – la façon dont ladite société se représente. Ce qui donne des livres majeurs comme Le Degré zéro de l’écriture et Mythologies. Le portrait de l’abbé Pierre est un chef-d’œuvre. Le magazine Elle est décrit comme un journal tout à fait intéressant par ses symptômes. Barthes est très minutieux, il a une énorme documentation, c’est de la sociologie de haut niveau, rien à voir avec ce qu’on lit désormais dans des commentaires journalistiques brouillés. C’est aussi une vision du système de la mode. Comment la société habille-t-elle son mensonge dans ce déferlement de mode ? C’est tout à fait précurseur de ce qui sera appelé ensuite la « société du spectacle », même si Debord ne fait pas référence à Barthes, a même une méfiance à son égard et ne l’a peut-être pas vraiment lu. Mais Barthes est le premier, politiquement, à envisager la société comme un spectacle. Un spectacle permanent de mensonges traversé évidemment par l’argent, à chaque instant. Ne jamais oublier que Barthes a été brechtien et marxiste, d’une certaine façon. Nous parlions souvent de Marx, on se disait qu’on était les seuls dans ce pays hexagonal, avec Althusser qui de son côté essayait de montrer que personne n’avait jamais lu Marx, surtout pas les communistes – de même que les catholiques ne lisent pas la Bible.

 

Barthes est donc le précurseur de l’analyse impitoyable du Spectacle, ce qui est extraordinairement politique. Je crois qu’aujourd’hui, il referait des Mythologies. Des portraits, la façon dont les politiques se présentent, la façon dont la télévision fonctionne, en boucle. La façon dont l’information est évacuée... On est dans un autre temps. Le temps où Barthes écrit est encore un temps lourd, un temps où on peut montrer du doigt le réalisme socialiste. Ce qui est intéressant dans le cas de Barthes, c’est que sa critique n’est jamais idéologique, nourrie d’un quelconque espoir en vue de l’avenir. Ça c’est le rôle de Sartre, il suffit de relire les Situations, qui viennent de reparaître. Rien de cela chez Barthes. C’est sa grande singularité. Tout le monde est sommé, à partir de sa jeunesse, d’être d’un côté ou de l’autre, l’URSS ou le fascisme. Cela déchire tout le paysage. Barthes, lui, n’est jamais du côté d’une ensemblisation sociétale comme on dit aujourdhui. De plus en plus, il va être attiré par les singularités, il va écouter comment les gens parlent, comment ils réagisent, souvent sans réfléchir, comment tout le monde est envahi de clichés. Le « clichisme », voilà l’ennemi. Pas de parole nouvelle sur le plan politique, on le voit aujourd’hui, alors qu’il est mort en 1980.

 

Il a eu cette invention merveilleuse, qu’il appelle le « babil », par référence à la tour de Babel. Mais la tour de Babel est un mythe grandiose biblique. Le « babil » est autre chose : Barthes souffrait du bavardage. Il écoutait toujours généreusement, il répondait aux lettres, mais il ne supportait pas le « babil ». Je peux témoigner du fait que quand on dînait avec lui ce n’était pas pour faire du « babil ». Il y a deux individus qui m’ont paru extraordinaires dans les rapports que j’ai eus avec eux, avec qui parler voulait dire quelque chose, c’est Barthes et Lacan. Il y aurait d’ailleurs lieu de faire aussi un Lacan politique. Tout ça a l’air très loin dans le temps. Pas du tout. L’écart se creuse entre eux et les intellectuels qui sont en vue, à la mode, qui ne s’intéressent pas vraiment à la politique. Ils s’intéressent à des idéologies politiques, ce qui n’a rien à voir. La politique, c’est le savoir-vivre concret au présent. Avec la distance que l’on doit avoir sur la société, la distanciation. C’est central pour le regard que Barthes porte sur toute chose, et tout individu. Il forge une formule magnifique pour aujourd’hui qui est un temps de violence, d’ignorance, de fanatisme, d’illettrisme exponentiel. Barthes serait ahuri de voir avec quelle rapidité on peut se passer de toute la bibliothèque, du latin, du grec, de Voltaire, tout cela entraînant une formidable mégalomanie des gens qui sont ignorants. C’est ce qu’il appelle « l’arrogance des paumés », une grande misère, mais sûre d’elle-même. À son époque, l’arrogance des paumés est là, certes, mais il faut se battre contre des systèmes très lourds, totalitaires. Il faut garder le mot fasciste, sinon c’est un peu confus. Il y a eu un fascisme fasciste, il y a eu un fascisme communiste, désormais on peut parler d’un islamofascisme. Je ne sais pas ce que Barthes en dirait, il ne faut pas faire parler les morts, encore que pour moi Barthes ne soit pas mort, mais très vivant.

 

Puisqu’on parle de fascisme, on ne peut pas ignorer sa phrase, qui a suscité tant de commentaires : « La langue est fasciste. » C’est une déclaration très étonnante, qui m’a surpris. Forcer à parler serait le fait de la langue elle-même. Ce qui est aussi très politique. On est entré depuis longtemps dans une société de surveillance, ce qui faisait beaucoup réfléchir Barthes. On serait parasité par le fait d’être forcé à parler. Il se situe toujours devant ce rapport de force qui consiste à forcer à avoir des opinions, à forcer à être de tel ou tel côté. Il avait un goût très profond du secret, du retrait. Politiquement on rentre là dans la prise que l’idéologie peut avoir sur toute formulation. Barthes, même s’il me laissait faire avec gentillesse, n’était pas un explorateur des extrêmes. Il y a une phrase de Kafka qui dit les choses d’une façon plus extrême que Barthes ne l’aurait fait : « La vérité ne détruit rien. Elle ne détruit que ce qui est détruit. » Barthes sentait cela très fortement, très sensible comme il l’était à la question de la mort. La mort de sa mère a été un cataclysme, le Journal de deuil est très émouvant. Tout cela redoublé du drame qui aurait eu lieu si sa mère avait appris son homosexualité. C’est ce qu’on peut appeler une certaine limite politique de Barthes. Ce qui ne veut pas dire, bien au contraire, comme on le lui reproche souvent dans la militance gay, qu’il aurait dû être militant. Ce n’est pas la conception que Barthes se faisait de sa propre homosexualité, qui est toujours teintée d’un désir qui reste le plus souvent insatisfait. Mais c’est une question politique et on est en plein dedans avec le mariage pour tous, la procréation assistée, etc. Qu’aurait-il eu à dire là-dessus ? Je ne sais pas, mais je sais qu’il se serait certainement beaucoup intéressé à la façon dont la société actuelle se ment à travers ses procédures de renseignements et de diffusion d’informations qui s’effacent.

Propos recueillis par
Josyane Savigneau
Le Monde,
« Roland Barthes, l’Inattendu », hors série, 2015

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