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L'Arménien

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Nantes, 22 décembre 1989. Le cadavre de Luc Kazian, dit l’Arménien, est retrouvé en forêt de Touffou. Deux balles dans la peau, et partiellement calciné. Assassiné. Mais par qui ?
Et qui était vraiment l’Arménien ?
Un trafiquant de cocaïne notoire, comme le pense l’inspecteur Greg Brandt ?
Un copain de virées avec qui écumer les bars et draguer les filles, comme le voit Bertrand, son premier et peut-être unique ami ?
Un jeune orphelin perturbé, mais à l’esprit vif et éveillé, comme le pense Françoise de Juignain, sa psychiatre depuis 20 ans ?
Rien de tout cela, bien plus encore ?
De la place Graslin au Château des ducs de Bretagne, des ruelles pavées du quartier Bouffay aux bars à hôtesses du quai de la Fosse, des pavillons de Rezé aux immeubles de Bellevue, Carl Pineau fait revivre dans ce thriller noir toute l’ambiance du Nantes des années 80.
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Carl Pineau L'Arménien Nuits Nantaises
© Carl Pineau, 2017
ISBN numérique : 979-10-262-1083-2
Courriel : contact@librinova.com
Internet :www.librinova.com
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Ce roman est une pure fiction. Si les lieux nantais existent bel et bien ou ont existé à
l’époque du récit, les protagonistes et les ressorts de l’intrigue sont entièrement issus de
mon imagination.
Carl Pineau
Journal Ouest France, le vendredi 22 décembre 1989 :
Macabre découverte dans la banlieue de Nantes :
Hier, la dépouille mutilée d’un jeune homme de 25 ans a été exhumée en forêt de Touffou. Entraîné par son chien vers la sépulture, c’est un promeneur qui a donné l’alerte. Le corps, partiellement calciné, présentait des tra ces de lacérations et deux impacts de balles.
La victime a été identifiée comme étant Luc K…, con nu de la justice sous le pseudonyme de l’Arménien. Les enquêteurs ont indiqué qu’ils le soupçonnaient d’être lié à un trafic international de drogue.
L’inspecteur Brandt de la Police Judiciaire s’est d éclaré à ce stade incapable d’établir la date exacte de la mort. Une autopsie a été ordonnée par le procureur général pour déterminer les circonstances du décès.
La piste s’oriente vers un règlement de comptes du milieu nantais…
Dans le coaltar ce matin là, je m’efforçais de rester concentré sur la permanente de Madame Bourgeois, à la fois amusé et agacé par son sempiternel chuintement verbal sur l’augmentation de la délinquance, lorsque c’était soudain tombé de sa bouche : — Mais dites-moi, Bertrand, fe n’est pas l’un de fos habitués dont parle la rubrique Faits Difers ? La vieille rombière avait postillonné tous azimuts. Je jetai un coup d’œil au titre de l’article :Macabre découverte dans la banlieue de Nantes. Une vive douleur me dézingua l’estomac, je lui arrachai le canard des mains et m e précipitai vers l’accueil. Je dépliai les feuilles sur le comptoir. L’article se trouvait en page trois.
— Bordel, c’est pas vrai !
J’étais infoutu de dire autre chose, l’image du corps putride de Luc fit irruption dans ma tronche : son cadavre en décomposition, son visage dévoré par les vers… Les flashes défilaient à vitesse grand V. Je m’agrippai à la ca isse enregistreuse, jetai un regard désespéré vers l’enseigne l’Hair du Temps, accrochée à une poutre, puis je pris une longue inspiration.
À l’autre extrémité du salon, Saïda me dévisageait. Je n’avais jamais vu ma stagiaire aussi pâle. Une grosse larme roula sur sa joue, elle l’effaça d’un revers de main. Au prix d’un terrible effort, je rejoignis la vieille et redonnai du volume à sa coiffure.
— Tout le monde cherche Luc depuis des semaines… Ma is le retrouver comme ça… dans un tel état… La vieille peau haussa les épaules puis poursuivit son baratin. — Fous fous rendez compte, une telle fiolence, f’est à peine croyable… fes hordes de fibiers de potenfe fifent au milieu de Nantes… fa fait froid dans le dos.
J’attrapai mon peigne d’une main paludique, un nœud s’était installé dans ma gorge, j’aurais voulu me tirer en courant. Me replier sur moi-même ou remonter le temps. Mais cette saloperie d’horloge ne s’arrête jamais.
Je scrutai mon reflet d’un mètre soixante dans le miroir : mon crâne chauve depuis l’âge de six ans, mon regard bleu ciel, naguère dévastateur, surplombant aujourd’hui deux poches rougeâtres, mes larges épaules qui se voûtaient d’année en année, effaçant des pectoraux autrefois gonflés, et enfin mon ventre camouflé sous une chemise en jean que je laissais flotter sur mon Lévis. Ma déchéance physique me débectait.
— Bertrand ! fous m’écoutez ou quoi ?
— Bien sûr, Madame Bourgeois, je suis tout à vous.
Elle plissa des yeux. — Je difais qu’il faudrait une politique beaucoup plus féfère avec fes gredins, fous êtes d’accord, mon petit Bertrand ? — Vous avez parfaitement raison, beaucoup plus sévère…
La rage contre mon manque de fierté me donna la gerbe, je bâclai la coupe de la vieille, qui se révolta devant la facture. Sans adm ettre le raté, je lui offris sa couleur platine : quatre-vingts francs de foutus à la décharge. Elle pinça le bec, déposa une pièce de cinq francs pour le shampoing à l’attention de Saïda, puis quitta le salon sans un mot.
À peine la porte refermée, je me retournai vers ma stagiaire. — Tu peux y aller, j’ai plus besoin de toi. Sois là demain matin dès huit heures, j’ai des rendez-vous par-dessus la tronche.
Ses fins sourcils s’arquèrent de surprise mais elle ne bougea pas. À bout de nerfs, je dus encore gueuler. — J’t’ai dit de te casser ! Prends tes bakchichs et va t’acheter un Mars ! Luc, c’était mon meilleur ami ! Alors, dégage ! Je veux plus voir personne.
Saïda réagit cette fois au quart de tour, pivota et se précipita dans la réserve. Moins d’une minute plus tard, elle réapparaissait avec so n sac en cuir en bandoulière. Au passage, elle tendit la main vers le cendrier sur le comptoir pour rafler ses pourliches. Puis elle sortit en m’expédiant un regard noir.
Je griffonnai un message bidon,Absent pour cause d’urgence, que je placardai sur la porte en verre de l’entrée. Dehors, une fine brume enveloppait les bagnoles stationnées le long du trottoir. À deux jours de Noël, leplanning était plein : je me sentais pourtant incapable de finir la journée.
Il était à peine onze heures, j’ouvris un tiroir et récupérai la bouteille de Chivas planquée parmi un tas de vieux Playboys. Je me serv is dans une tasse à café sans prendre la peine de la rincer, la brûlure de la pre mière lampée alimenta le feu dans mes tripes.
Après avoir éteint l’enseigne, je me réfugiai dans la réserve. Je m’affalai sur le stock de boîtes de gel qui traînait là depuis trois ans. Une nouvelle rasade de whisky m’apaisa un peu, je sortis un paquet de clopes de ma poche puis allumai une gitane maïs. J’aimais le goût de ce tabac mélangé à celui de l’a lcool. Un plaisir de vioc ! Comme de baiser sans plastique. Assourdies par la porte, j’entendis les paroles du dernier tube de Simple Minds, Mandela days : It was 25 years ago they take that man away … Wipe the tears down from your saddened eyes. Suivirent les commentaires enthousiastes de l’animateur d’NRJ.
Je luttai contre ces saloperies de larmes, m’enfonçant dans lebluesau point d’avoir de la difficulté à respirer. Après avoir éclusé la quatrième tasse, je réussis à penser à Luc vivant : il ne devait pas avoir plus de seize piges la première fois qu’il pénétra dans le salon Apollon où je bossais, rue Crébillon… * * * *
Jesoignais la mère de Luc Kazian pour ses phobies dep uis plus de vingt ans. C’était ma plus ancienne patiente. Assise sur une c haise de la salle d’attente, Diane guettait mon apparition, dans son éternel tailleur en Tergal noir. Ses cheveux ramassés en un vague chignon, les yeux délavés par les pleurs, elle s’effondra dans mes bras. — Luc… Il flottait autour d’elle une odeur de kleenex à la menthe.
forte.
— Oui, je sais. J’ai entendu la nouvelle à la radio. Tenez bon, Diane, il va falloir être
Elle renifla bruyamment, puis sa voix se fit suppliante. — Françoise, accompagnez-moi à la morgue, je vous en supplie. Je suis incapable d’y aller seule. J’interrogeai Myriam du regard : aucun patient en u rgence. Impossible de me dérober. Je lui demandai d’annuler mes rendez-vous.
— Si tu as l’impression que Monsieur Lopez nous prépare une crise, propose-lui de passer demain à la première heure. Je l’ai trouvé t rès perturbé ces dernières semaines, alors, ménage-le ! Les yeux pétillants d’importance,Myriam se rehaussa sur son siège, derrière le bureau. — Ne vous inquiétez pas, Madame de Juignain, je serai très diplomate… Et puis je vous laisserai un message, vous savez que vous pourrez toujours compter sur moi.
Visiblement, la mort de Luc ne lui faisait ni chaud ni froid. Malgré ce manque de délicatesse vis-à-vis de Diane, je me félicitai d’avoir cette perle comme assistante et quittai le cabinet avec ma patiente agrippée à mon bras.
Nous descendîmes au parking pour récupérer ma Peugeot 104. Après avoir salué le jeune gardien un peu fluet, je sortis de l’immeuble et j’empruntai la route du CHU Nord. Il était neuf heures. Une épaisse couverture nuageu se formait un brouillard à couper au couteau.
Diane abaissa sa vitre et malaxa son trousseau de clefs.
— Vous connaissez Luc depuis toujours, vous pourrez expliquer aux policiers que c’est un gentil garçon... Vous leur confirmerez que nous nous entendons si bien. Elle parlait de Luc comme s’il était encore vivant. Jusque-là, j’avais réussi à me contrôler, mais les paroles de Diane me firent craq uer, et mon regard se brouilla de larmes… Je revis Diane lorsqu’elle m’avait annoncé l’existence de cet enfant de sept ans qui venait d’être découvert près de deux cadavres abattus par balles, sur le trottoir d’une rue d’Erevan, en Arménie. Allongé sur le corps de la femme, une médaille gravée au nom de Lévon autour du cou, il criait : « Mayrig ! »
Ce meurtre était-il une vengeance mafieuse, un acte de terrorisme ou d’activisme de groupuscules revendiquant la reconnaissance du g énocide de 1915 ? Personne ne savait la vérité. En l’absence de papiers d’identité et face à l’amnésie post-traumatique de l’enfant, les autorités avaient conclu qu'il s'agis sait de ses parents. Grâce à son casier judiciaire, l’homme fut identifié comme étant Bartev Kazian. C’était donc le frère de Diane, qu’elle n’avait pas revu depuis sa fuite vers la France, au début des années 1950. Malgré ça, elle avait remué ciel et terre pour adopter le fils de son frère. En dépit de mon opposition, elle avait changé le pr énom de Lévon en Luc,
l’équivalent en français. Elle le laissait aussi do rmir dans son lit, au prétexte qu’il était hanté par des cauchemars qui le réveillaient toutes les nuits.
Après plusieurs mois, Luc rechignait toujours à s’e xprimer dans la langue de son pays d’accueil. C’est à ce moment-là que Diane m’av ait demandé de le prendre en analyse. J’avais hésité à suivre un garçon de cet âge, mais Diane n'avait rien voulu savoir de mes réticences.
Et j’avais naïvement fini par céder.
Une semaine plus tard, Diane me l’avait présenté au cabinet. Comme je cultivais la manie de la morphopsycho, j’avais remarqué ses lèvr es minces et son visage sec, révélant un esprit vif et rebelle. Son nez rond, qu i ressemblait à celui de Diane, leur donnait un air de famille. Mais ses pupilles surtou t m’avaient frappé : deux billes grises sous des sourcils noirs bien dessinés. Deux billes dont n’émanait aucune émotion.
— Tu préfères que je t’appelle Lévon ou Luc ?
La tête enfoncée dans les épaules, il avait refusé de répondre, bien qu’il fût visible qu’il me comprenait. J’avais tenté une autre approche. — Ça te dirait que nous cherchions tes souvenirs cachés dans ta tête ? — J’sais pas…
— Si tu ne sais pas, peut-être pouvons-nous essayer ensemble ?
— J’sais pas… avait-il répété avec un vague sourire qui semblait me signifier que ça dépendrait de moi.
Pendant le reste de la séance, il était demeuré silencieux à me jauger.
Malgré l’échec relatif de ce premier rendez-vous, j’avais accepté de le recevoir deux fois par semaine. Pourquoi avais-je ignoré mon intuition que tout ça tournerait mal ? Trop tard pour y penser. Luc était mort, je n’y pouvais désormais plus rien. * * * *
Le cul vissé sur un carton de gel, la tasse de Chivas dans une main et ma clope au bord des lèvres, je laissais remonter les images de la journée de ma rencontre avec Luc. Comment oublier cette date ? C’était le samedi 26 j anvier 1980, l’anniversaire de mes trente ans.
Sandrine, une blonde aux yeux verts de dix-neuf piges qui allait devenir ma femme, venait d’entrer dans le salon. Elle portait un chemisier blanc sous lequel transparaissait sa jeune poitrine insolente. Et tandis qu’elle se diri geait vers le fauteuil à shampoing, ses fesses moulées dans son jean paraissaient me faire des clins d’œil.
Avant d’attaquer sa coupe, j’ouvris un bouton supplémentaire de ma chemise aux motifs psychédéliques, dévoilant mon torse où se ba lançait ma chaîne à maillons en or. Sandrine m’expédia un regard à la fois timide et am usé. Pour éviter d’exploser ma braguette, je détournai mon attention vers l’extérieur.
C’est là que je vis Luc pour la première fois.
Alors qu’il pleuvait des cordes, alors que les clam pins du samedi se bousculaient de tous les côtés, Luc se tenait debout sur le trot toir d’en face, les yeux rivés sur moi à travers la vitrine. Un chèche à la Yasser Arafat au tour du cou, un pantalon à pattes d’éléphant, ses cheveux dégoulinaient sur son visage. — Visez-moi le gamin avec son keffieh, on dirait un terroriste dans un corps de puceau ! Satisfait d’avoir obtenu un rire de Sandrine, je poursuivis de plus belle. — Chiche qu’on lui refourgue une coupe de punk, s’il a le cran d'entrer ! — Bonne idée, Bertrand ! s’écria Marc-Antoine. T’as un creux dans tes rendez-vous après la jeune fille, si tu parviens à finir de la coiffer en moins de deux heures !
Comme toujours, mon patron mâchonnait un chewing-gu m, et n’en manquait pas une pour se foutre de moi ! Une réplique mordante a ux bords des lèvres, je fixai ses cheveux gominés en arrière, son coude collé à la hanche, et sa main droite qui voltigeait en l’air comme une mouche, me retenant finalement de le rembarrer. Sandrine guettait ma réaction, je lui adressai un clin d’œil pour sauver la face. Bien sûr, ça n’avait pas raté : Luc poussa la porte alors que je raccompagnais Sandrine. — Joyeux anniversaire, Bertrand ! s’esclaffèrent ces enfoirés de coiffeurs dans une ambiance digne de la cage aux folles. Sandrine m’adressa un sourire désolé, sortit une pi èce de son portefeuille et la déposa dans le creux de ma main. — Merci, Bertrand, j’ai passé un très bon moment.
Le contact de ses doigts m’électrisa. Pour un peu, je l’aurais embrassée sur la bouche ! Au lieu de ça je la regardais s’échapper avec regret. Je retirai le blouson de Luc et le dirigeai vers les bacs à shampoing à coup de petites tapes dans le dos.
Après les deux rinçages d’usage, je remarquai qu’avec sa tignasse bourrée d’épis, les possibilités de coupe seraient limitées. Les mains sur ses épaules, je m’adressai à lui dans le miroir. — Alors, qu’est-ce qu’il veut qu’on lui fasse, le beau jeune homme ? — J’sais pas…
En raison de son accent, je crus avoir affaire à un jeune rebeu de banlieue, comme il en arrivait de plus en plus en ville depuis la création du tramway.