L'autoportrait bleu

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'Je suis forte comme fille, je me disais dans l'avion, d'afficher une sérénité si sereine, n'en revenais pas de me voir aussi paisible, quasiment paissant et non pas hurlant comme une vache dont on aurait prélevé le veau, qui n'aurait que ses pauvres sentiments bovins maternels, l'un n'empęche pas l'autre, pour meugler ŕ mort et personne pour lui répondre. Je lisais donc en paix apparente ces fameuses lettres de Theodor W. Adorno ŕ Thomas Mann et réciproquement, tandis que ma sur avait les yeux fixés sur les aérofreins et me racontait des histoires de pilotage, de puissance masculine et de folie volante.'
Ciselé ŕ la virgule prčs, ce roman égrčne les souvenirs d'un récent séjour ŕ Berlin hanté par la figure du compositeur Schönberg et son 'esprit de résistance'. L'autodérision et le désenchantement y expriment une conscience aiguë des occasions manquées, sans éteindre cependant l'énergie contagieuse du désir.
Publié le : lundi 23 novembre 2009
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EAN13 : 9782072025419
Nombre de pages : 144
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lautoportrait bleu
noémi lefebvre
lautoportrait bleu
© Éditions Gallimard, septembre 2009.
Le commandant de bord a dit quelque chose mais je ne sais pas quoi, le steward a montré comment respirer dans le masque et comment enfiler le gilet de sauvetage et je nai pas regardé. Javais exactement une heure trente minutes pour changer de langage. Il va falloir modifier ta façon de parler ma fille, je me disais en alle mand, en français, puis de nouveau en allemand, puis en français et comme si jétais ma propre mère. Jai fait le point sur mes blessures, de haut en bas, les cheveux qui me faisaient mal, les épaules remontées et les rats qui me couraient dans le ventre, les genoux mous, le droit mou et le gauche, javais maigri des bras et des jambes et le tout tremblait plus ou moins sans interrup tion, pour tout dire je manquais fondamentalement de sérénité, jaffichais une sérénité, jétais quasiment dans une plénitude vu de lextérieur. Si javais laissé sexpri mer lintérieur on maurait prise pour une vache beu glant à la lune comme la fois dans ma voiture où je métais mise à beugler, cestàdire meugler en criant, le
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cri nocturne de la vache, je me demande encore com ment jai pu cette nuitlà pas une autre mais cellelà glacée, émettre un tel horrible cri bovin, il fallait en avoir de lanimal, sur la route en vache, un grand cri entre deux moments de civilisation, de Zivilisation, je traduisais en simultané, maintenant brisée jusquaux cylindres osseux je disciplinais mon cri danimal, met tais toute mon énergie dans la sérénité et ça marchait vu de lextérieur, personne dans cet avion naura entendu mon horrible cri de blöde Kuh comme on se traite en Allemagne, de vache imbécile, je traduisais en simul tané, la Kuh domestique mais animale qui cherche son veau au petit matin et qui appelle son veau tout en sachant déjà avec sa suffisante matière grise de vache que le veau à loreille numérotée ne reviendra jamais parce quil est trop durablement pas là, beugle encore un jour ou deux mais finit par ravaler son cri, se remet à ruminer comme si elle navait jamais eu ce veau, un veau, ni deux ni trois ni aucun veau avec ou sans numéro, lanimal qui voit réellement mourir chaque instant. Javais tellement beuglé ce soirlà que je métais fait peur, je me conformais tant à la vache que jétais en quasisymbiose avec la nature, aux prises avec la nature, comme si entre elle et moi la distance avait disparu, verschwunden, je traduisais automatiquement. Et voilà que lenvie de beugler me reprend en plein vol Berlin Paris. Tu vas à Venise et tu finis par mourir à Venise, tu vas en sanatorium et tu finis par la tuberculose, les
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environnements ont une influence démesurée, jai cons taté encore une fois, cette foislà dans lavion, nimporte quel changement denvironnement et tu te retrouves complètement chamboulée voire morte. Je navais pas senti lenvol, je volais pourtant, et comme je ne suis pas de lespèce voyageuse, le vol en tant que vol aurait pu rien quen soi provoquer un chamboulement, laltitude aurait suffi à me descendre et pourtant ça ne me faisait rien du tout de voler, ma sur si. On vole a dit ma sur, sens comme on vole ! de voler ça me fait de leffet, toujours de leffet comme au premier vol, je voyais leffet sur elle mais sur moi non, jai dit que je sentais mais ne sentais pas, cétait pour ne pas commencer, jai ouvert un livre et jai plongé. Je mefforçais doublier tout dans le livre, de mintégrer au livre, de ne plus rien penser en dehors, ne rien ressentir dautre que mes yeux sur le papier mais évidemment je me voyais très bien mou blier et tenter de devenir et mefforcer si bien que je nétais plongée dans rien, ne devenais rien et ressentais absolument tout. Cétait un séjour formidable a dit ma sur, dit et redit, et jai répondu oui, formidable, exceptionnel, noublierai jamais, elle a encore dit et jai répondu moi non plus jamais, je pensais en effet jamais, vraiment jamais, comment oublier, et mon intérieur explosait sans bruit tandis que je me liquéfiais du front et du dos. Sortant du Kaiser Café au Sony Center après avoir saoulé le pianiste dun tas de paroles, je lavais littérale
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ment assassiné de paroles, javais profité de ce quil était allemandaméricain pour lui taper dans le dos chaleu reusement comme jai déjà vu faire chez les Allemands et dans les vieux films américains bien que rarement par des femmes, je ne me souviens pas que ce soit jamais par une femme dans un vieux film américain, jétais désolée davoir tant parlé, jai trop parlé excusemoi vraiment, jai dit en lui tapant dans le dos comme un homme que je ne suis pas, comme un bon copain que je ne suis pas, comme une copine de longue date que je nétais pas alors il a dit mais non, pas du tout, cest très bien avec son accent germanoaméricain, javais dû dire ma phrase en allemand et lui me répondre en français. Ich habe zu viel gesprochen et je lui tape dans le dos, mais non, pas du tout, cest très bien et il touche mon bras à lalle mande ou à laméricaine afin de me transmettre la chaleur amicale, jai rajouté, en français cette fois, que cétait lui qui mavait appris tant et tant de choses, et moi qui maintenant paraissais lui apprendre. Je navais rien de rien à lui apprendre mais cétait trop tard, javais si bien parlé de ma façon docte et passionnée et si peu économe quil avait dû plier à un moment ou un autre, en réalité dès le début, dès mon premier mot, dès ma première ouverture de bouche et comme pour rempla cer la dent qui me manque javais déjà trop parlé, de cette façon docte et passionnée et tellement impudique, léducation à la pudeur ta manqué aurait pu dire le pianiste, ta mère ne ta donc pas appris la pudeur mais il
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