L'Autre

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« Si vous pouviez vous projeter au plus profond de votre esprit, le feriez vous ? »

À vingt-cinq ans, Julien Ducat mène une vie passionnante. Il est pilote de jet privé, fréquente des célébrités et enchaîne les conquêtes féminines.

Son seul problème : une anesthésie affective qui l’empêche de tomber amoureux.

Pourtant, une mystérieuse jeune femme va bouleverser la donne. Qui est-elle ? D’où vient-elle ? Pourquoi tient-elle tant à l’aider ? A-t-elle un lien avec ces hallucinations dont souffre Julien depuis qu’il a involontairement absorbé du LSD ?

Pour comprendre, il n’aura d’autre choix que de plonger dans les zones sombres de sa mémoire. Celles dont il a gommé l’existence quand il était enfant.


Publié le : vendredi 21 février 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782370720108
Nombre de pages : 456
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couverture

 

 

 

Olivier Descosse

 

 

 

L’Autre

 

 

 

 

 

 

 

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À ma femme.

L’APPROCHE

1

– Désolé...

Le type qui venait d’écraser mes Converse avait l’air explosé. Alcool ou shit ? Les deux, probablement. Après tout, c’était le gala de fin d’année. Aucune raison de se priver.

Je levai une main conciliante et poursuivis ma route. Cette soirée était traditionnellement celle de tous les excès. Les nouveaux diplômés de l’ENAC – l’École Nationale de l’Aviation Civile – n’avaient qu’une seule idée en tête : se lâcher. Un ultime feu d’artifice avant de prendre le voile de l’abstinence.

Ce genre de réjouissances s’apparentait à un calvaire. Je ne buvais pas, la fumée des cigarettes m’incommodait et la foule m’oppressait. Mais en tant que major de ma promo, je devais faire acte de présence. Cerise sur le gâteau, j’avais également l’obligation de prononcer un petit discours sur les coups de minuit.

Je regardai ma montre. Encore une heure à supporter ce cirque. Tourbillonnant entre les tôles, la chaleur de juin m’asséchait la gorge. J’avais l’impression de respirer du Propane.

La petite sauterie se déroulait sur l’aéroport de Toulouse Blagnac, dans un hangar à l’extrémité du tarmac. À vue de nez, il y avait au moins mille personnes. La quasi-intégralité du campus, avec ses vingt-et-unes filières, dont la plus prestigieuse était la mienne.

Pilote.

J’avais pas mal trimé pour en arriver là. Mais le résultat était au rendez-vous. À partir de maintenant, ma vie allait devenir très agréable. À condition de survivre à ce cauchemar.

Je me frayai un chemin vers la sortie. Odeurs de sueur, relents de kérosène. Des silhouettes indécises se tordaient en cadence sur fond de musique techno. On aurait dit un sabbat, un défouloir collectif après neuf mois de monastère.

Soudain, une main crocheta mon bras.

– Je le crois pas. Le Prince des Ténèbres a quitté sa crypte ?

Giraud. Un futur contrôleur aérien, originaire du pays basque. L’espèce « sportif-lourdaud », capitaine de l’équipe de foot et organisateur en chef des festivités estudiantines. On n’avait jamais fait ami-ami.

Je répondis avec une pointe d’ironie.

– Salut, Président. T’as l’air en forme.

Ce balourd puait le whisky à dix kilomètres. Il ricana.

– Sacré Ducat. Toujours le mot pour rire.

– On est là pour se poiler, non ?

– Ouais… Au fait, bravo pour le simulateur. Paraît que t’as rattrapé le coup de justesse.

Une approche d’urgence sur un A320, les deux réacteurs en flammes, avec un vent de travers à plus de trente nœuds et une panne d’ordinateur en prime. Sur cette épreuve, les examinateurs avaient mis le paquet. On n’était que trois à ne pas s’être crashé.

Je la jouai modeste.

– Un coup de bol.

– C’est ça… Reste à savoir si t’aurais gardé tes grosses burnes en conditions réelles.

L’attaque me prit au dépourvu. Directe, frontale, avec une volonté affichée d’en découdre. Ce con ne m’impressionnait pas, mais je préférai laisser tomber. De nature pacifique, j’avais toujours fait en sorte d’éviter les conflits.

– Va savoir, répondis-je. Au pire, y aura toujours des contrôleurs pour me les tenir au chaud.

Il hésita, se demandant comment il devait prendre ma répartie. Je ne lui laissai pas le temps de faire le mauvais choix.

– Tu m’excuses, j’ai besoin d’air.

Dehors, une caresse tiède m’accueillit. J’inspirai à pleins poumons, tête levée vers le ciel. La nuit était d’une pureté de cobalt. Je pouvais détailler chacune des constellations dont j’avais appris à reconnaître les arabesques. Grande Ourse et Petite Ourse, bien sûr. Mais aussi Cassiopée, Persée, Hercule… Et toutes les autres, que la position de la Terre à cet instant ne me permettait pas encore de voir.

J’avisai un endroit, un peu à l’écart, où les organisateurs avaient eu la présence d’esprit d’installer des chaises. Je m’assis, sortis de ma poche le papier sur lequel était griffonné mon discours.

En le relisant, je constatai à quel point il était creux. Des banalités sur l’École, des mensonges sur ce qu’elle m’avait apporté. Je l’avais utilisée comme un moyen. Rien d’autre.

Un toussotement me fit lever la tête. Une fille se tenait devant moi. Mignonne, bien faite, moulée dans un décolleté à faire se damner un saint.

– Salut ! J’te dérange pas ?

– Au contraire.

Elle me tendit la main.

– Karine Véron. J’suis en première année.

– De quoi ?

– EPL.

– Future pilote ?

– J’espère. Je peux m’asseoir un peu ?

– Je t’en prie.

Elle s’installa à ma droite. Une poignée de secondes, elle resta silencieuse. Je la sentais gênée, comme si elle attendait quelque chose.

– Tout va bien ? demandai-je.

– C’est cool.

– On dirait pas.

– Je suis juste un peu impressionnée.

– Par quoi ?

– Ben… Par toi.

– Y a pas de raison.

– Quand même… T’es pas n’importe qui.

– Tu me connais ?

– Tout le monde sait qui est Julien Ducat. Major de la promo. Bientôt commandant de bord. Et en plus…

– Oui ?

– Trop mignon.

Je ne pus retenir un sourire. J’étais parfaitement conscient de l’effet que ma gueule d’ange produisait sur les filles. Un ange sombre, aux cheveux noirs, au regard tourmenté, dont on avait envie de percer le mystère. Ce charme, j’en abusais sans complexe. Jusqu’à m’être taillé une solide réputation de séducteur au sein de l’ENAC.

Mais en principe, j’étais le chasseur.

Pas la proie.

– Dis-moi Karine… Tu ne serais pas en train de me draguer, là ?

Elle répondit en minaudant.

– J’oserais pas.

Je m’approchai, l’embrassai dans le cou.

– Ben moi, si.

Elle sentait la vanille. Tout de suite, j’eus envie d’elle. J’approchai ma bouche de la sienne, posant déjà ma main sur sa cuisse. Contre toute attente, elle recula.

– J’ai soif. Tu veux boire quoi ?

Je la dévisageai, un peu surpris, puis répondis :

– Coca.

– Attends-moi, je reviens.

En la regardant s’éloigner, je songeai à quel point la gent féminine me déroutait. Jamais là où on les attendait. Pour les séduire, il fallait décrypter leurs pensées, leur servir le scénario qui les faisait fantasmer. Avec cette Karine, il fallait sans doute y mettre un peu les formes.

Elle réapparut au bout de cinq minutes, deux canettes dans les mains.

– Tiens. J’en ai trouvé des fraîches.

Elle les avait déjà ouvertes. Je la remerciai d’un léger hochement de tête et avalai plusieurs gorgées.

– Royal. J’étais complètement desséché.

– Termine si tu veux. J’irai t’en prendre une autre.

De mieux en mieux. J’achevai de me désaltérer et lançai d’un ton conquérant.

– Voilà. Tu peux y retourner.

– Ok.

– Hey ! Je plaisantais.

Elle était déjà debout.

– Non, non ! J’y vais ! J’en ai pour une minute.

Je la laissai partir une nouvelle fois. Perchée sur des escarpins roses, elle balançait ses fesses de gauche à droite à la façon d’un métronome. J’étirai un sourire. Si je m’y prenais bien, c’était moi qui allais bientôt donner le rythme.

En attendant, il fallait dégoter un endroit où nous serions tranquilles. Dans les herbes bordant la piste ? Moyen. Pourquoi pas la cabine d’un avion ? Il y avait des dizaines de hangars sur le site, tous chargés à bloc d’appareils.

Après les avoir passés en revue, je me décidai pour le B12. C’était un abri ouvert aux quatre vents, dans lequel des passionnés entreposaient des modèles de collection. Pas de serrure, pas de gardien. Du tout cuit. Et l’idée de me faire cette bombe dans un authentique « Zéro » de l’armée de l’air japonaise me faisait carrément délirer.

Je scrutai la nuit, impatient. Karine avait levé le camp depuis près d’un quart d’heure. Qu’est-ce qu’elle foutait ? Incapable d’attendre plus longtemps, je décidai de me lancer à ses trousses.

Retour dans la fournaise. L’ambiance était encore montée d’un cran. Des stroboscopes fracturaient la lumière. Impression de visionner un film de Méliès.

Une vague sensation d’oppression pesa sur ma poitrine. Trop de monde. Pas assez d’oxygène. Tout ce que je détestais. Mais cette fille m’avait tapé dans l’œil.

Je pris sur moi. Direction le bar. À cet endroit, la densité de fêtards au mètre carré battait tous les records. L’oppression grimpa en flèche. Une poussée brutale. Ma chemise était trempée de sueur. Mon cœur cognait dans mes tympans.

Une sorte de vertige m’obligea à m’arrêter.

Deux, trois secondes, je fermai les yeux.

Quand je les rouvris, un cri se bloqua dans mes poumons. Devant, à moins d’un mètre, un type avait le bras levé. Serrée dans sa main, une bouteille. En une fraction de seconde, il l’abattit sur le crâne d’une blonde dansant en face de lui.

Je me précipitai, hurlant par-dessus le vacarme :

– Bon sang, mais t’es malade !

L’agresseur me lança un regard étonné. Autour de nous, personne ne semblait prêter attention à la scène. Je ne cherchai pas plus loin, attrapant le bras de la fille.

– Viens. On va appeler les pompiers.

– Quoi ?

– Tu saignes. T’en as partout.

– Très drôle.

Moment à vide. Des filets pourpres ruisselaient sur son visage et elle continuait de se déhancher, comme si de rien n’était.

Son copain s’interposa.

– Bon, maintenant ça suffit ! Tu nous lâches !

Nouveau vertige, plus violent que le premier. Je chancelai, me raccrochai à la blonde. Elle me repoussa sans ménagement.

– Merde ! Il est bourré, ce con !

Je relevai la tête.

Choc.

Son front, ses joues, ses fringues : plus la moindre goutte de sang.

Je bredouillai une excuse et tournai les talons. Une hallucination. Je venais d’avoir une hallucination. Je savais que j’étais mal, mais pas à ce point.

Sortir. En urgence. Retrouver un peu de calme et redescendre.

Je fonçai dans le tas. Les portes du hangar étaient loin. Je priai pour y arriver. À mi-parcours, ma vision se brouilla de plus belle. Dans un flash de conscience, je vis l’inconcevable.

L’immense ouverture donnant sur l’extérieur s’était transformée en un cercle de feu. Une sorte de vortex s’y déployait, comme un trou noir aspirant les galaxies.

Je me figeai.

Puis, brutalement, je fus aspiré.

2

– Alors ? On est revenu sur terre ?

Blancheur minérale. Reflets de chrome. Une silhouette imprécise occupait mon champ de vision, entourée d’un halo scintillant.

– Je suis où, là ?

Ma voix était semblable à celle d’un vieux fumeur. Mes cordes vocales me brûlaient, comme si on les avait passées à la chaux.

– À l’hôpital Jensing. Service de toxicologie.

– Toxicologie ?

– Ne vous inquiétez pas. Vous allez bien.

Je déglutis en faisant la grimace.

– J’ai la gorge en feu.

– On a dû vous intuber un peu pendant le transport. La douleur va s’atténuer.

La forme qui me parlait devenait plus nette. Visage épais, mâchoire carrée et nez de boxeur, émergeant d’une blouse bleu ciel. L’homme était assis devant moi, à califourchon sur une chaise en plastique, les avant-bras posés sur le dossier.

– Qui êtes-vous ?

– Docteur Gilles Fayol. Je suis le médecin de garde.

Il me tendit sa main. Poigne ferme, contact rugueux d’un cal ancien. Il se leva et régla le goutte-à-goutte accroché à mon lit. Debout, il avait la corpulence d’un arrière du XV de France. Un beau bébé, selon le qualificatif de la région.

– Vous vous souvenez de ce qui s’est passé ?

– Non.

– Vous assistiez à la soirée de votre école. Un peu avant minuit, vous avez fait un gros malaise vagal. Accélération brutale du rythme cardiaque, chute de tension, syncope. Le SAMU vous a évacué sur notre unité.

Des bribes de souvenirs forcèrent les digues de ma mémoire. La foule. Les stroboscopes. Le martèlement des sons technos. Puis le néant.

– Je suis ici depuis combien de temps ?

– À peu près trente-six heures.

J’encaissai la nouvelle avec difficulté.

– J’étais dans le coma ?

Le rugbyman se rassit. Il croisa les bras sur sa poitrine et sourit de toutes ses dents.

– Non. Pas sur un plan médical, en tout cas.

Impossible de comprendre ce qu’il me racontait.

Le médecin m’expliqua.

– Vous avez absorbé une quantité trop importante de LSD. Votre cerveau ne l’a pas supporté. Il s’est d’abord mis sur off avant de…

Je lui coupai la parole.

– Attendez. Vous êtes en train de me dire que j’ai pris de la drogue ?

– Un Pano, d’après vos analyses.

– Un quoi ?

Il me fixa, comme s’il cherchait à lire en moi.

– Ce nom ne vous dit rien ?

– Rien du tout.

– C’est l’abréviation de Panoramix. Vous savez, le druide. Il est dessiné sur le buvard.

– Quel buvard ?

– Celui que vous avez forcément dû avaler.

Une histoire de fou. C’était non seulement surréaliste, mais en plus je n’avais aucun souvenir de m’être défoncé.

Fayol reprit son exposé.

– Je disais donc que votre cerveau s’était d’abord déconnecté. La syncope n’a pas duré longtemps. Vous étiez déjà réveillé quand le SAMU est arrivé.

Mon esprit rationnel s’insurgea. Je me redressai et débitai d’une traite :

– Ça n’a pas de sens. Si je n’étais plus dans les vapes, je devrais au moins me rappeler la suite.

– Pas forcément. Le LSD est une drogue complexe. Ses effets varient en fonction des sujets. Chez vous, en l’occurrence, il semblerait qu’il ait aussi occasionné une amnésie.

J’étais bien avancé. Je demandai encore des précisions, histoire de voir si je pouvais raccrocher les wagons :

– Racontez-moi, docteur. Qu’est-ce que j’ai fait pendant cette « absence » ?

– Rien de bien extraordinaire. Vous avez parlé, bougé, crié même. On vous a attaché au lit pour éviter que vous ne vous blessiez.

Je regardai mes poignets. Des traces rouges attestaient que j’avais dû me débattre.

– Et je disais quoi ?

– Désolé. On n’a pas pris de notes.

L’ironie, à peine voilée. Pour eux, j’étais un camé de plus. Mon délire psychédélique devait être le cadet de leurs soucis.

Fayol me décocha un sourire.

– On dirait que c’est votre premier trip ?

– Mais arrêtez, bordel ! Puisque je vous dis que je n’ai rien pris.

J’avais haussé le ton. Je me sentais soudain paniqué à l’idée des conséquences. Si l’affaire s’ébruitait, ma future carrière risquait de prendre du plomb dans l’aile.

Le médecin dut percevoir ma crainte.

– Calmez-vous. Ici, c’est encore plus discret qu’à confesse. Votre petite incartade ne sortira pas de ces murs.

Je me laissai aller sur l’oreiller. La garantie du secret médical ne me rassurait pas. Dans ce qui allait devenir mon job, les employeurs n’hésitaient pas à fouiller les poubelles. Si on y planquait un cadavre, leurs enquêteurs spécialisés le trouvaient toujours.

Je demandai :

– Les traces sont décelables pendant combien de temps ?

– Tout dépend de ce que l’on entend par traces. Dans le sang, elles s’effacent rapidement. Mais dans le cerveau, c’est plus aléatoire. On a vu des cas de retour d’acide au bout de six mois.

– Des quoi ?

– Certaines molécules de LSD ont une durée de vie très longue. Elles se fixent dans des zones adipeuses et peuvent se libérer à l’occasion d’un stress intense, d’une grosse fatigue ou d’une bonne cuite. Une fois décrochées, elles émigrent vers les zones cérébrales sensibles, celles qui ont déjà été en contact avec le stupéfiant. C’est un peu comme si les neurones conservaient la mémoire du premier trip. Ils se sont éclatés, donc ils en redemandent.

J’étais atterré. D’une voix tranquille, ce bœuf venait de m’annoncer que j’abritais une bombe à retardement.

– On peut l’anticiper ?

– Non. À tous points de vue, c’est la loterie.

Là, il m’avait carrément crucifié. Je laissai aller ma tête sur l’oreiller, en proie à un violent abattement.

L’urgentiste se leva.

– Ne vous mettez pas martel en tête. Je vous l’ai dit, vous allez bien. Et si c’est vraiment la première fois que vous vous envoyez en l’air de cette façon, les risques de récidive sont minimes. Maintenant, reposez-vous. C’est la meilleure des préventions.

Je le regardai quitter ma chambre. Silence, à nouveau. Solitude. De celle que vivent les condamnés à mort. Deux jours plus tôt, ma vie prenait pourtant un tour enthousiasmant. En quelques heures, tout s’était effondré.

Un visage s’imprima sur mes rétines. Celui de la nana qui m’avait allumé. Comment s’appelait-elle, déjà ? Pas moyen de m’en souvenir. J’étais néanmoins certain qu’elle m’avait refilé cette saloperie. Un minuscule buvard, dissous dans le coca. Ni vu, ni connu, résultat garanti. Pourquoi m’avait-elle piégé ? Je n’avais jamais vu cette fille auparavant.

Je fermai les yeux. La tension commençait à me coller la migraine. Je devais me calmer. Relativiser. C’était mon premier trip. Il n’y en aurait pas d’autre. Personne, à part cette garce, ne pouvait savoir. Si le toubib tenait ses promesses, j’avais pas mal de chances que l’incident passe à la trappe.

À moitié rassuré, j’essayai de faire le vide. Pas de stress, avait dit Fayol. Difficile quand on pilote un avion de plusieurs tonnes, chargé à bloc de kérosène et rempli de passagers.

J’allais pourtant devoir intégrer cette donnée supplémentaire dans mon plan de vol.

3

L’antenne française de la compagnie Gold Jet occupait tout le dernier étage. Un appartement traversant, avenue de la Bourdonnais, dont la face ouest donnait sur la tour Eiffel.

Je m’approchai de la standardiste.

– Bonjour. J’ai rendez-vous avec Monsieur Hanzig.

– Qui dois-je annoncer ?

– Julien Ducat.

– Je le préviens. Si vous voulez bien patienter là-bas.

Elle me désigna un petit salon d’accueil, un canapé et trois fauteuils design qui entouraient une table basse. Des photos d’appareils habillaient les murs blancs. Falcon 2000 dans une mer de nuages, Lear Jet en cours de ravitaillement, Boeing 757 dans la poussée du décollage.

Je m’installai, tendu. J’avais mis mon costume des grands jours – le seul que je possédais – une cravate en soie grise et des chaussures à lacets. Un déguisement, pour moi qui passais ma vie en jean.

Mais je devais faire bonne impression. Le job que je convoitais requérait des qualités un peu particulières, de celles qu’on n’acquiert pas forcément à l’école. Il fallait être « représentatif ». Gold Jet était une compagnie internationale spécialisée dans le vol privé. Ses clients avaient un niveau d’exigence particulièrement élevé. Contrepartie : les meilleurs salaires du marché, un environnement haut de gamme, et peu de routine.

Tout ce qui m’attirait.

J’attrapai un magazine, essayant de me détendre. Les qualités, je les avais. Je collais au millimètre à la définition du poste. Ma seule angoisse tenait en trois petites lettres : LSD. Depuis que j’avais entamé la procédure de recrutement, un mois plus tôt, ma peur d’être démasqué avait flambé.

– Ravi de vous revoir, monsieur Ducat.

L’homme qui me tendait la main avait la froideur du granit. Long, effilé comme une lame, une calvitie sévère traitée par des cheveux coupés à ras. Tiré à quatre épingles, Hanzig portait sur le nez des lunettes octogonales. Son français était parfait, saupoudré d’une légère pointe d’accent flamand.

– Si vous vous voulez bien m’accompagner.

Le DRH me conduisit jusqu’à une salle de réunion. Neutre, démesurée, équipée d’un écran de projection. Une immense table de conférence trônait au centre, circulaire, autour de laquelle se serraient une bonne trentaine de sièges.

Il m’invita à m’asseoir à sa gauche. Un dossier attendait devant lui, sur lequel était écrit mon nom.

– Vous avez fait bon voyage ?

– Oui, merci.

– L’hôtel est agréable ?

– Je ne suis pas à l’hôtel.

– Non ?

– Mon parrain habite Paris. Je loge chez lui.

Hanzig opina. Il se foutait pas mal de mon confort. C’était juste une entrée en matière.

– J’ai relu vos états de service. Impressionnants. Bac S avec mention très bien. Sup et Spé dans la foulée. Major de l’ENAC. À vingt-cinq ans, vous avez fait la course en tête.

J’acquiesçai, sans faire de commentaires. Il ajusta ses lunettes et feuilleta ses papiers.

– Vous avez passé avec succès les tests psychotechniques et psychomoteurs. Dix-huit et demi de moyenne, du jamais vu. Les entretiens de groupe se sont bien déroulés et nos psychologues vous ont trouvé équilibré. Quant au simulateur, il semblerait que ça n’ait été qu’une formalité. Si j’en crois ce rapport, vous possédez donc toutes les qualités pour piloter un avion.

Il marqua un temps. Je sentais qu’il me jaugeait, à l’affût de la moindre de mes réactions. Je restai lisse.

– Mais aujourd’hui, ce n’est pas ce qui m’intéresse, reprit-il. Ce que je voudrais, c’est apprécier un peu mieux votre personnalité. Savoir si vous avez l’esprit Gold Jet.

– C’est-à-dire ?

– Je vais d’abord vous demander de remplir ce questionnaire. Ensuite, nous aurons une petite conversation.

Le DRH me tendit plusieurs feuilles, reliées par une agrafe.

– Je reviens dans un quart d’heure. Vous voulez un café ? Une boisson ?

– Non, merci.

Il s’éclipsa, me laissant face à un test PAPI, un classique du recrutement auquel je m’étais préparé. Ma nature profonde était censée apparaître au travers des réponses.

En le remplissant, je m’appliquai à gommer tout ce qui pouvait révéler mon agoraphobie. Ce symptôme avait peu de chances de flamber dans une cabine de pilotage, mais je me méfiais. Il révélait une fragilité dont j’avais conscience, une faille qui pouvait me porter préjudice.

Quinze minutes plus tard, montre en main, Hanzig réapparut. Il portait un ordinateur portable sous le bras.

– Terminé ?

Je cochai la dernière case et lui rendis le questionnaire. Le DRH ouvrit un programme, reporta mes choix à l’intérieur. Une rosace se matérialisa sur l’écran, dessinant la carte de mon caractère.

– Bien. Vous êtes prêt pour le débriefing ?

– Prêt.

– Le test confirme les précédentes évaluations. Vous êtes organisé, précis et créatif, tout en étant pragmatique. Une petite tendance au perfectionnisme, sans doute, ce qui n’est pas un handicap dans votre métier. Le contrôle émotionnel est satisfaisant, la gestion du stress parfaite. Je relève également un certain détachement face à la peur, ce qui doit se traduire par un courage physique plus élevé que la moyenne.

Il s’interrompit, cliqua sur une icône. D’autres données apparurent.

– Vous êtes plutôt un individualiste, même si vous pouvez travailler en équipe. L’aisance à la prise de décision est totale, vous équilibrez correctement action et réflexion et pouvez fonctionner dans l’urgence.

Pour l’instant, pas de surprise. Le tableau dressé par Hanzig me correspondait à peu près.

– Maintenant, passons à la sphère plus personnelle. Je note un important besoin de séduire, et paradoxalement une certaine froideur dans le rapport aux autres. Vous n’aimez pas les gens, Monsieur Ducat ?

La question me prit au dépourvu.

– Bien sûr que si.

– Je ne crois pas, non. Vous y mettez les formes, mais au fond, la seule personne qui importe réellement, c’est vous.

Séché. J’avais pourtant pris soin d’orienter mes réponses de façon à paraître le plus consensuel possible.

Pour la première fois, un sourire se matérialisa sur les lèvres du DRH.

– Détendez-vous. Votre état d’esprit n’a aucune raison de me gêner. Bien au contraire.

Je ne comprenais plus rien. Après m’avoir agressé, il me réconfortait.

– Vous êtes chez Gold Jet, expliqua-t-il. Notre clientèle est spécifique. Des hommes d’affaires de haut niveau, des stars du show-biz, des figures de la jet-set. Nos pilotes doivent avoir du répondant. Pour nous, le détachement et la distance sont des atouts. Peu importe s’ils sont la résultante d’une certaine forme d’égoïsme.

– D’égoïsme ?

– C’est ce que j’ai dit. Mais ne vous méprenez pas. Je ne suis pas ici pour porter sur vous un jugement moral. Ma seule mission est de vous évaluer professionnellement.

Le ton était redevenu froid, tranchant.

– L’essentiel est que vous contrôliez votre avion. L’appareil comme la cabine. Vous pourrez être confronté à des situations inédites, des pressions de toutes sortes auxquelles il faudra résister. Nos passagers n’ont pas l’habitude qu’on leur dise non. Ce sont souvent des originaux qui peuvent mettre la sécurité en péril. Un commandant est le seul maître à bord. Il doit le rester, quelles que soient les circonstances.

J’opinai, à la fois déstabilisé et rassuré. A priori, j’avais le job. Mais en pointant mes travers de façon aussi brutale, ce sergent recruteur m’avait mis mal à l’aise. Certes, je n’étais pas un modèle d’altruisme ni de générosité. De là à dire que j’étais un égoïste, il y avait une sacrée marge.

Il se leva, me tendit la main.

– J’envoie votre dossier à Londres. Nous vous donnerons une réponse d’ici une semaine.

Je demandai quand même :

– Vous pensez que j’ai une chance ?

– Il reste encore deux trois points à vérifier. Mais sauf coup de théâtre, oui.

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