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L'avenir dans le dos

De
79 pages

Les écrivains sont tous les mêmes : d’incorrigibles romantiques.

C’est du moins ce que pense Jacques Dauteuil, le maitre du polar, quand il part rejoindre une amante qu’il n’a pas vu depuis 30 ans.

Mais sur place, il ne tarde pas à comprendre que son ex-conquête compte surtout sur lui pour se débarrasser d’un mari encombrant...

Jacques Dauteuil sera-t-il se montrer à la hauteur de ses romans ?

A moins, bien sûr, qu’il ne soit la victime d’un scénario bien plus noir...


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couverture
BRICE PELMAN
L’AVENIR DANS LE DOS
 
 
French Pulp Éditions Policier

 

 

À NESTOR BURMA et HÉLÈNE CHATELAIN avec mon amicale complicité.

B. P.

1

Quand la sonnette a retenti, je me suis précipité pour aller ouvrir. Gilles était là, sur le palier, avec son harnachement familier, magnétophone portatif en bandoulière et Leicaflex muni de son flash. À son habitude, il fumait un cigarillo qui dégageait une odeur infecte. Il m’a assené une claque dans le dos et a pénétré sans façon dans le vestibule.

Gilles est journaliste indépendant. Il interviewe des célébrités et place ensuite ses reportages dans des magazines. La célébrité, ce matin-là, c’était moi, Jacques Dauteuil, écrivain, 60 ans, récompensé par l’Académie du Crime pour l’ensemble de mon œuvre.

— En forme ? a demandé Gilles.

— Ça peut aller.

— Bon. Alors, écoute…

Il s’est débarrassé de son attirail sur la table du living-room.

— Nous allons avoir une conversation, tous les deux. Tu vas me parler de toi exactement comme si je te rencontrais pour la première fois de ma vie. Je veux tout savoir sur ton enfance, ta vie professionnelle, ta vie privée… Ensuite, je prendrai des photos. Je te promets le plus beau reportage de ta carrière. Avec un peu de chance, je t’obtiendrai un numéro spécial de La vie littéraire. Okay ?

— Allons-y, j’ai dit. Quand tu voudras.

Il a branché le magnétophone, s’est saisi de la bouteille de William Lawson’s que j’avais sortie du buffet à cette intention et s’en est servi une rasade à assommer un bœuf. Ensuite, il m’a tendu le micro et je me suis mis à parler le plus simplement du monde.

— Je suis né à Paris, dans le 14e arrondissement, en 1924. Mon père était employé à la R.A.T.P. Je n’ai ni frère, ni sœur, ni cousin, ni cousine… aucune famille. À la mort de ma mère, j’avais 13 ans ; mon père lui a survécu huit mois. On m’a alors placé à l’orphelinat laïque de la rue d’Ulm, qui tenait davantage de la maison de correction que du collège traditionnel et je m’en suis sauvé au bout de trois semaines, avec pour tout viatique les vêtements que je portais sur moi. On était en février, Paris était couvert de neige, je couchais dans le métro jusqu’à la fermeture et de 1 heure à 5 heures du matin, je marchais dans les rues afin de me réchauffer. Pour me nourrir, je volais aux étalages. Après seulement six jours de ce traitement, je ressemblais à un petit animal sauvage. C’est alors que je me suis fait prendre par une patrouille de police. Retour à la rue d’Ulm, cachot, pain sec, j’en passe, je n’en finirais pas d’établir la liste des punitions qu’on infligeait aux fortes têtes ; les châtiments corporels, en ce temps-là, étaient encore en usage. J’ai tenu trois mois avant de me sauver à nouveau, mais, cette fois, riche de mon expérience, j’emportais du linge de rechange, une couverture et des biscuits.

— On ne t’a jamais repris ?

— Jamais. De ce jour-là, j’ai volé de mes propres ailes. J’avais 14 ans. J’ai commencé par me faire embaucher par un ramoneur ambulant. Pour mon travail, il me donnait le gîte et de quoi manger. Piéjus, il s’appelait, un brave gars, mais qui forçait sur l’absinthe. Un soir, après boire, il s’est fait dessouder d’un coup de couteau chez l’Auvergnat de la rue Bréa. Je me suis sauvé en emportant son matériel. J’espérais pouvoir me mettre à mon compte, je connaissais le métier alors, mais j’étais encore trop jeune, les gens ne me faisaient pas confiance. En désespoir de cause, j’ai vendu mes raclettes et mes hérissons à un brocanteur, j’en ai tiré de quoi subsister pendant quelques jours.

— Où logeais-tu alors ?

— À la belle étoile. Je n’avais pas osé me représenter chez la logeuse du père Piéjus. Mais on était alors à la belle saison – rien à voir avec ce que j’avais connu la première fois – je dormais sous les portes cochères, sous les ponts, n’importe où. J’ai trouvé du travail comme plongeur dans un restaurant, j’avais quarante sous par jour et la nourriture assurée. Belle époque, ça. Au bout de six mois, j’ai pu m’offrir une chambre sous les toits. Tout mon salaire y passait, mais ça m’était égal, je n’avais besoin de rien d’autre que de cette chambre et de mes deux repas quotidiens. C’était trop beau pour durer, faut croire. Un après-midi de novembre, mon patron a reçu la visite des flics. Comment ils avaient retrouvé ma piste, je l’ignore ; toujours est-il qu’ils étaient à ma recherche. Heureusement, le patron m’avait à la bonne. Il leur a déclaré qu’il avait effectivement employé un jeune garçon pendant un certain temps mais que j’étais reparti depuis belle lurette sans demander mon reste. Et là-dessus il est venu m’avertir que si je ne voulais pas d’ennuis, je n’avais qu’à faire mes bagages en vitesse. C’est comme ça que je me suis retrouvé à la rue, avec en poche, un morceau de pain, un saucisson et quelques francs que mon patron, bonne pomme, m’avait laissés.

— C’était l’époque de la guerre, alors. On était en 40 ?

— Oui, et pour un jeune comme moi de 16 ans, jouissant d’une bonne santé, il y avait beaucoup à gagner dans le marché noir. J’ai écoulé de fausses cartes de ravitaillement pour le compte d’un imprimeur, j’ai fait de l’abattage clandestin dans une ferme ; je livrais moi-même la viande dans les restaurants chics et chez certains bouchers. Très vite, je suis devenu une sorte de manitou dans ce domaine. Il n’y avait rien que je ne pouvais me procurer. J’ai même vendu des chaussures et des sous-vêtements de la Wehrmacht… jusqu’au jour où je me suis fait courser par une patrouille allemande. Je me souviens que cela se passait rue Mouffetard, un matin de juin 1942, mais je connaissais déjà ce quartier comme ma poche, je n’ai eu aucune peine à semer mes poursuivants. L’ennui est que j’étais repéré et qu’ils connaissaient mon identité. J’ai trouvé refuge dans un premier temps chez un épicier de mes amis, qui m’a caché dans sa cave. Je m’y suis calfeutré pendant trois jours ; ensuite, il a bien fallu trouver une autre solution. L’épicier en question était en rapport avec un groupe de résistants parisiens. Après tout, j’avais l’âge de me battre contre l’occupant ; tout en m’assurant une retraite efficace, je pouvais rendre service aux F.F.I. C’est ce que j’ai fait. Tu vois que je ne farde pas la vérité. Ce n’est pas tant la fibre patriotique qui m’a poussé dans la Résistance que le besoin.

— N’empêche que…

— Oui, je me suis pris au jeu ; je pense avoir accompli du bon travail, mais une grande part du mérite en revient à mes chefs, à mes compagnons qui m’ont tout enseigné de l’art de la guérilla. L’astuce que j’avais employée à faire du marché noir, je l’ai mise au service du Renseignement, j’étais un élève doué. J’ai appris à me servir d’un appareil de radio, à fabriquer des cocktails Molotov, le maniement des armes… des quantités de choses, en fait ; même l’art et la manière de faire parler les gens – on n’était pas tendres alors, il y allait de notre vie, de celle du groupe…

— C’est à ce moment, je crois, que tu as rencontré ta future femme.

— En effet. Muriel était lieutenant et je me trouvais sous ses ordres. Nous avons accompli plusieurs missions ensemble et c’est au cours de l’une d’elles que tout s’est joué. Nous nous apprêtions à plastiquer un pont du côté de Melun quand nous sommes tombés dans une embuscade. Deux d’entre nous y ont laissé leur peau ; personnellement, je m’en suis tiré sans bobo ; Muriel, pour sa part, a reçu une balle dans la cuisse. J’ai réussi à la porter jusqu’à une cabane à outils en bordure de la voie ferrée. Là, je lui ai fait un pansement de fortune ; nous n’avions ni vivres, ni eau, ni drogues d’aucune sorte, et nous ne pouvions pas quitter cette cabane sans nous faire repérer… Nous avons attendu douze heures que la nuit tombe. C’est long, douze heures… mais quand, enfin, nous avons pu filer, nous savions que nous ferions notre vie ensemble.

— Vous ne vous êtes jamais quittés depuis cet instant ?

— Non. La Libération venue, nous nous sommes mariés. J’étais tout juste majeur, je n’avais pas la moindre idée de la façon dont j’allais gagner ma vie. À tout hasard, j’étudiais le droit, j’étais un élève plutôt doué. Muriel faisait bouillir la marmite en travaillant comme secrétaire chez Ferrandi, un éditeur aujourd’hui disparu. Elle savait que j’étais attiré par la littérature, j’avais écrit quelques poèmes, des petits contes… c’est elle qui a eu l’idée de faire de moi un écrivain. Le premier roman que j’ai pondu, comme c’est souvent le cas, était largement autobiographique. Muriel me l’a tapé à la machine et l’a fait lire à son éditeur. Le bouquin ne valait pas grand-chose, mais Ferrandi a vu tout ce qu’il pouvait tirer de moi. Ace moment-là, la mode était aux romans anglo-saxons. Muriel, pour sa part, lisait couramment l’anglais. Ferrandi m’a proposé de traduire avec elle des romans policiers américains. Il a fait valoir que ce boulot me mettrait le pied à l’étrier. Muriel m’a vivement encouragé à accepter. Voilà comment ma carrière s’est ébauchée. Les traductions étaient très mal payées et, de plus, chacune d’elles nous demandait un bon mois de travail. Muriel dictait le mot à mot au magnétophone et j’écrivais, d’après son texte la version définitive. Nous y avons passé des nuits et des nuits. Muriel avait conservé son emploi de secrétaire, on gagnait une misère à nous deux, mais nous étions jeunes, nous avions le feu sacré…

— Quand as-tu sorti ton premier bouquin ?

— Plus tard, beaucoup plus tard. La raison en est que je n’avais pas le temps de travailler pour mon compte ; il nous fallait d’abord assurer nos deux repas quotidiens. Ferrandi, simultanément, menait la vie à grandes guides, chasse en Sologne, voitures de sport, soupers chez Maxim’s… l’argent ruisselait de ses mains. Jusqu’au jour – c’était en 56 – on il s’est vu dans l’obligation de déposer son bilan. Muriel et moi, nous nous sommes retrouvés sans rien. C’est alors qu’a commencé pour nous une longue période d’errance. Nous acceptions tous les travaux qui se présentaient. J’ai successivement été videur dans une boîte de nuit, vendeur de cravates à la sauvette, marchand forain, pompiste, garçon de café, gorille… Ces différents emplois, heureusement, ne m’occupaient pas à plein temps, il me restait des loisirs pour poursuivre mes études de droit et pour écrire. Ferrandi avait vu juste en déclarant que nos traductions me mettraient le pied à l’étrier ; j’avais acquis grâce à elles la technique du roman. De plus, la vie quelque peu agitée que j’avais menée jusque-là m’avait mûri. Mon premier ouvrage a d’emblée emporté l’adhésion de la critique et du public. Ensuite, j’ai connu des hauts et des bas. Sur le tard, plusieurs de mes romans ont inspiré des films, des prix m’ont été décernés, la presse, les médias se sont faits l’écho de mes succès et, tout récemment enfin, l’Académie du Crime a couronné l’ensemble de mon œuvre. Mais, pour en arriver là, que d’efforts ! que de larmes ! que de privations ! Il n’y a rien qui ne nous aura été épargné, la faim, le froid, les soupes populaires de l’Armée du Salut, le mépris des gens en place… Mon premier regret, vois-tu, est que Muriel n’ait pas connu le temps de ma splendeur. Sa crise cardiaque l’a emportée alors que je commençais seulement à recueillir les fruits de mon travail. Deux ans, déjà, qu’elle est morte et, avec elle, est morte aussi mon inspiration. Paradoxalement, c’est depuis que j’ai cessé d’écrire que je suis sorti de l’ombre.

— Je suppose, quand même, que tu n’as pas l’intention d’en rester là ? Tu es encore trop jeune pour te retirer de la scène.

— Crois bien que, si j’ai cessé d’écrire, ce n’est pas de gaieté de cœur. Ma santé est bonne, mais quelque chose s’est brisé en moi, je ne sais pas quoi, je suis une sorte d’infirme.

— Un bien grand mot, non ?

— Je donnerais n’importe quoi, Gilles – n’importe quoi, tu m’entends ? – pour encore avoir la force d’écrire un seul roman.

Gilles a hoché la tête gravement en me regardant, puis il a mis son Leicaflex en batterie. C’est alors qu’un coup de sonnette a retenti ; je suis allé ouvrir. La concierge était là, qui me tendait mon courrier.

2

Une dizaine de lettres en tout. Deux d’entre elles émanaient de mon éditeur, une portait l’entête d’une firme cinématographique, une autre, celle d’une revue littéraire. Les six restantes provenaient de lecteurs connus ou inconnus. Parmi ces six-là, une enveloppe a retenu mon attention – une enveloppe rose. De toute évidence, c’était une femme qui en avait libellé l’adresse. L’écriture me paraissait vaguement familière, une écriture ronde et lâche avec des points sur les i qui ressemblaient à de petits cercles. Vivement, j’ai retourné l’enveloppe et, alors, toute une chimie s’est opérée dans mon corps, un frisson m’a secoué, immédiatement suivi d’une bouffée de chaleur. Sur le rabat de la lettre, il n’y avait qu’un seul mot et ce mot était : Julie.

— Qu’est-ce qui se passe ? a dit Gilles. Tu ne te sens pas bien ?

Je devais être aussi blanc qu’un navet. J’ai jeté les autres lettres sur une console et, sans répondre, j’ai décacheté celle de Julie. Tout de suite, j’ai vu qu’elle commençait par : « Mon Jacques chéri. » Un fauteuil se trouvait opportunément derrière moi ; je m’y suis laissé tomber et j’ai commencé la lecture des trois feuillets recto-verso.

— Des mauvaises nouvelles ? a demandé Gilles.

D’une main, je lui ai fait signe de m’oublier. J’étais revenu brusquement à plus de trente ans en arrière. Je revivais la période de ma vie que j’avais vécue le plus intensément.

 

Julie entre en coup de vent dans l’appartement. Elle est essoufflée d’avoir monté les étages quatre à quatre ; ses joues sont toutes rouges.

— Je vous rapporte Les trois crimes d’Arsène Lupin, je l’ai lu dans la nuit, dit-eIle en me tendant le roman que je lui ai prêté la veille. Vous en avez un autre de Maurice Leblanc ?

Je la débarrasse du livre et je jette sur elle un regard mi-curieux, mi-amusé. Julie habite chez ses parents, deux étages plus bas. C’est une jolie fille, bien_ en chair, à qui l’on donnerait plus que ses seize ans. Ses longs cheveux dorés coiffés en queue de cheval balayent ses reins ; elle a la vivacité d’un jeûne cabri et ses grands yeux bleus teintés de mauve paraissent toujours se moquer. Ce matin-là, elle porte un pull abricot qui lui moule gentiment les seins et une jupe plissée assortie qui se met à l’horizontale quand elle pivote sur elle-même, découvrant de longues jambes au galbe irréprochable.

Je la prends par la main et je l’entraîne vers la bibliothèque – un bien grand mot pour l’empilement de boîtes de carton qui me servent de casiers à livres.

— Tu lis beaucoup en ce moment…

— J’ai du temps, répond Julie. Et puis…

— Et puis ?

— J’aime venir vous voir, ajoute-t-elle en baissant les yeux.

Elle se tient si près de moi que je perçois la chaleur qui émane d’elle à travers son pull. Il ne s’en faut que de quelques millimètres que les pointes de ses seins n’effleurent ma poitrine. De la rue Daguerre, trois étages plus bas, monte une rumeur de marché qui nous isole mieux qu’un silence épais. Curieusement, le bruit lointain, comme une sorte de rempart, semble nous mettre à l’abri, nous protège du reste du monde. D’un index hésitant, je soulève le menton de Julie pour l’obliger à me regarder. Je note alors que ses yeux ne se moquent plus ; elle a l’air d’un petit animal apeuré. Nous restons là, un moment, à nous faire face, et, pour la première fois, ce n’est pas la voisine férue de lecture et de treize ans ma cadette que je considère, mais la femme en devenir, l’amante possible. Rapidement, néanmoins, l’image de Muriel s’interpose entre nous, m’obligeant à rejeter mes fantasmes. Je me tourne à nouveau vers la bibliothèque, je parcours des yeux les titres des livres.

— Tu as déjà lu L’aiguille creuse ?

Pas de réponse.

Je tire le roman d’un carton et vais pour le lui tendre. Mais, curieusement, elle ne se trouve plus à mon côté. Mon regard balaye la pièce et, alors, je la vois surgir de derrière un rideau. Nue.

Mon cœur fait un saut dans ma gorge. Elle se tient debout à deux pas de moi, les bras ballants, dans une attitude un peu gauche, une jambe légèrement repliée masquant en partie le triangle blond de sa toison pubienne. Sa voix, elle, ne tremble pas.

— Je vous aime ! Vous comprenez, maintenant ?

— Julie !

Les deux syllabes ont à peine franchi mes lèvres. Il y a dans ce « Julie » de l’émerveillement, de l’étonnement, sans doute aussi une certaine réprobation, je ne sais plus. Une chose est sûre, je n’ai jamais osé imaginer un instant pareil, je reste médusé.

Des larmes jaillissent dans les yeux de Julie, son visage s’empourpre.

— Eh bien, qu’attendez-vous ?

Alors, en deux bonds, je franchis la distance qui me sépare d’elle, je lui ouvre les bras, elle s’y précipite, elle est soudain ma chose. La gentille petite voisine, la fillette inpersonnelle a brusquement franchi tous les obstacles de l’âge adulte pour devenir une incomparable mine de richesses. Je la veux toute à moi, rien qu’à moi, dans sa plénitude, dans son intégralité. Et comment n’y ai-je pas songé plus tôt ? Cela ne se peut pas. Sans doute attendais-je inconsciemment cet instant, de toute éternité !

Le bonheur, brusquement, nous étouffe, nous submerge. Julie sanglote mes bras, je sens ses larmes dans mon cou.

— Je t’aime, je t’aime ! hoquette-t-elle.

Et je l’entraîne vers le lit qui, opportunément, n’est pas fait, je la pousse dans les draps qui retiennent encore dans leurs plis l’odeur de Muriel, je ne suis plus qu’un animal en rut, sans passé, sans conscience, je viens de naître, là, juste en même temps que Julie, pour le plaisir de Julie et pour le mien.

Cette hâte à me dévêtir ! Cette hâte à me jeter sur elle ! Tandis que je happe sa langue dans ma bouche, je sens les pointes dressées de ses seins contre ma poitrine, sa peau brûlante contre mon ventre et la moiteur de son sexe.

— Prends-moi, souffle-t-elle.

Et d’une voix tout juste audible, elle ajoute :

— C’est la première fois, tu sais ?

J’ose à peine en croire mes oreilles. De ma vie, je n’ai encore jamais défloré une femme. Quand j’ai épousé Muriel après la guerre, elle n’était déjà plus vierge depuis longtemps et n’a d’ailleurs aucunement tenté de me le cacher. Cet aveu de Julie me bouleverse au point que je la regarde subitement comme une chose fragile, un bibelot précieux – crainte de ne savoir m’y prendre, de me montrer brutal, de l’effaroucher. Julie s’en rend-elle compte ?

— Je n’ai pas peur, ajoute-t-elle.

L’intonation est celle d’une fillette effrontée qui vous met au défi de lui donner la fessée dont vous l’avez menacée.

Pas question de me dérober. D’ailleurs la morale me l’imposerait-elle que mes sens la bâillonneraient aussitôt. Je leur ai laissé prendre trop d’emprise sur moi. Je me trouve dans la situation d’un homme armé d’un couteau, qui a déjà donné à son bras l’impulsion nécessaire pour abattre son arme. Les jeux sont faits.

 

— Eh bien ? a demandé Gilles.

La lettre de Julie m’avait plongé dans un état de semi-engourdissement qui procédait de la béatitude.

— Tu ne peux pas savoir, ai-je dit. Tu n’as pas idée de ce qui m’arrive… Il a émis une sorte de ricanement.

— C’est me prêter peu d’observation. Je devine que c’est une femme qui t’écrit, et pas n’importe quelle femme…

Pour cette phrase, je l’aurais embrassé. Je me trouvais à la frontière de l’euphorie et de l’exubérance.

— Tu as raison, Gilles. Une femme extraordinaire.

— Alors, raconte, a-t-il dit. Tu en meurs d’envie !

C’était vrai. J’avais besoin – un irrépressible besoin – de parler de Julie, mais quelque chose, pourtant, me gênait de le faire devant Gilles. Je n’ignorais pas qu’il était journaliste, qu’il était même venu chez moi ce matin pour m’interviewer, je me demandais s’il saurait faire passer notre amitié avant sa profession.

— Tu me promets de garder ça pour toi ?

— Évidemment, a-t-il dit.

— Cette femme, Gilles, je n’en ai jamais parlé à personne. À personne, tu m’entends ? Je tiens à ce que mes lecteurs gardent de moi l’image d’un homme fidèle à son épouse. D’abord parce que, en un sens, c’est la vérité ; ensuite parce que Muriel a toujours été admirable. Mais pendant une période de ma vie – assez courte, en fait – j’ai été pris de passion pour une toute jeune fille dont j’ai fait l’éducation sexuelle.

Gilles s’est mis à se tortiller comme un ver. J’aurais juré qu’il regrettait déjà la parole qu’il m’avait donnée. Il s’est resservi une nouvelle rasade de whisky et a dû faire un terrible effort sur lui-même pour ne pas remettre en marche le magnétophone. Le voyant bien calé dans son fauteuil, je me suis mis à lui raconter Julie et, d’abord, la façon dont tout avait commencé dans mon petit deux pièces de la rue Daguerre.

— C’était à quelle époque ?

— En 1953. J’avais 29 ans. Muriel était ma femme depuis 9 ans. Nous travaillions alors pour Ferrandi, l’éditeur. Chaque matin Muriel me quittait pour se rendre au bureau et moi je restais à la maison où je tapais au propre la version définitive de notre traduction en cours. Julie, elle, habitait deux étages plus bas. Il nous était facile de nous rencontrer quand nous le voulions....