L'Empire des Frustrés

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Les années 2030. En mal de vivre, la jeunesse occidentale s’entredéchire sur les questions de priorité raciale et de nationalisme. De véritables guerres civiles éclatent en Europe et aux Etats-Unis entre les tenants d’un monde dominé par les Blancs et les partisans d’une civilisation cosmopolite et équitable.   C’est dans ce contexte de violence décomplexée qu’une comédienne américaine, la blonde Lucile Kundry, est brutalement assassinée. Elle jouait Juliette Capulet et son Roméo, à la scène comme à la ville, était Noir.   Gilda Bresson, jeune journaliste d’investigation sans scrupule, se voit confier cette affaire sur laquelle planche également son petit ami, Everett Carmichael, détective privé.    Tandis que les ultranationalistes blancs et noirs se disputent la paternité du meurtre, Gilda et Everett devront se confronter à un troisième suspect : le théâtre même où se joue Roméo et Juliette, propriété d’une femme. La Mangeuse.   Liaisons Dangereuses du XXIème siècle, plongée vertigineuse et inédite dans les affres du nationalisme et la question de la responsabilité des artistes envers la société, éclairage sans concession sur la psychologie des dominants et celle, terrible, des dominés, L’Empire des Frustrés, par son souffle épique, vous fera marcher dans la rue différemment.
Publié le : lundi 29 février 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791026204206
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Ewan, Jr. Lobé

L'Empire des Frustrés

 


 

© Ewan, Jr. Lobé, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0420-6

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Certains enfants finissent par croire à leurs jeux.

 

 

 

 

 

 

 

PREMIERE PARTIE

 

 

Chapitre un
C'est un soleil qu'on balafre

 

La comédienne ne paraissait pas jouer la comédie. Ses larmes, sa morve s’écoulaient sans recours aux effets spéciaux. Sa poitrine, ses épaules demeuraient fixes. Prostrée sur sa chaise, elle donnait l’impression d’avoir été frappée par la foudre. Fixant une région vague du plancher, elle entrouvrait la bouche comme un poisson mort. Si ses formes n'avaient pas été si généreuses, Everett Carmichael aurait peut-être désespéré d'y trouver la preuve qu'il s’entretenait avec une créature bien vivante.

— Linda, murmura-t-il en rajustant ses lunettes, je vois bien que le choc t’a privée de répartie. Quoi de plus naturel. Alors, voilà ce que nous allons faire : nous allons changer le cours des choses, toi et moi. Tu es comédienne. Prétends que nous sommes amis. Je suis ton ami. Partageons un plat de tes meilleures pensées, veux-tu ? Je suis là, présent dans cette pièce pour porter un morceau de ton poids mort, c’est pour cette raison, c’est pour cette mission que sont faits les amis, non ? Porter un morceau des poids morts. Tu porterais le mien, n’est-ce pas, Linda ? Donne-moi ce rôle-là.

Se disant, Everett Carmichael en était venu à s’accroupir devant la comédienne immobile. Le métier le grandissait. Il s’était cru né pour être un enquêteur et jusque-là, le dénouement des affaires lui avaient donné raison. Linda, en effet, rassembla d’un coup ses esprits et répliqua :

— Je ne sais rien, je dormais dans le salon, j’étais mal en point. Je n’ai rien vu.

— Tu as été dans sa chambre vers les cinq heures du matin, tu as trouvé la chambre vide.

— Oui. J'avais la tête écrasée dans le canapé du salon. Je me suis levée. J’étais malade d’avoir trop… J’ai eu un pressentiment. Un vrai pressentiment ! Et pourtant, on était là pour faire la fête.

— Un vrai pressentiment. D'accord. Elle n’était pas dans sa chambre. C’est toi qui as découvert le cadavre, au bord de la piscine. C'est toi qui l'as découvert, Linda.

Au mot cadavre, Linda Bello réagit. Everett redoubla d'attention.

— Elle avait la gorge coupée, murmura-t-elle. Je crois qu’on dit coupée.

— Tranchée, Linda. On peut dire tranchée. Ou lacérée.

— Tranchée. Elle avait la gorge... comme vous avez dit. Elle portait son maillot de bain. Au mois de décembre. Quelle femme ! Personne n'aurait osé porter un maillot de bain par un temps pareil, à une heure pareille. Seule une sirène fait ça. Monsieur, nous avions la nôtre. Notre sirène. Mais les hommes de notre temps ne croient pas aux contes de fée. Ils les saccagent.

Linda Bello regarda en direction du plafond de la petite salle d’interrogatoire. La lumière blafarde accentuait son teint cireux.

— Sa gorge a été tranchée mais son sexe n'a subi aucune agression, poursuivit Carmichael. On ne lui a pas non plus défoncé le visage ou broyé les jambes comme c'est parfois le cas dans les crimes de haine contre les jolies filles. Le tueur n'a pas jugé bon de dégrader son image, image qui plaisait équitablement aux hommes et aux femmes. Même égorgée comme un poulet, elle devait continuer de faire mouiller les petites culottes, pas vrai ? Glosa le détective sur un ton cruel.

L’insinuation fit mouche. La comédienne jeta sur Carmichael un regard nettement plus acéré que les précédents. Elle tamponna ses yeux. Ce policier binoclard accroupi devant elle avec son air de séminariste ne semblait pas né de la dernière pluie. Il était jeune encore mais doué de force tranquille. Il se redressa et fit quelques pas autour de la table en plastique moche, où s’étalaient des documents relatifs à l’affaire et, parmi ces documents, un exemplaire du Roméo et Juliette de William Shakespeare. De ses jolies mains féminines, Everett parcourut machinalement le petit livre souple et de son air le plus docte, s’engagea à commenter l’histoire d’amour la plus célèbre d’Occident.

— Roméo et Juliette, c’est la lutte de la liberté sexuelle contre le cancer des traditions. Qu’en penses-tu, Linda ? Ça n’est pas toi qui dirais le contraire.

— Je ne sais pas où vous voulez en venir, monsieur. Cet interrogatoire prend une drôle de tournure.

— Et comment as-tu envisagé le rôle de Benvolio Montaigu ? Demanda le policier. Est-ce que c’est une drôle de tournure pour une femme de tenir un rôle d’homme ? Celui de Benvolio Montaigu ?

Linda soupira d’agacement.

— Est-ce que vous me séquestrez ici pour le théâtre ou pour résoudre un meurtre, monsieur ? Je ne me sens pas tellement d’humeur à parler de mon métier.

Everett Carmichael sourit humblement. Il prenait appui du bout des doigts sur la table en plastique moche.

— Je sais qu’au temps de Shakespeare, les femmes étaient interdites de scène. Les directeurs de troupe attribuaient les rôles féminins à de très jeunes hommes au physique androgyne. Je voulais simplement souligner le fait que notre progrès social passe par un retournement des situations, un renoncement aux vieilles lunes, aux vieilles convictions de nos aïeux. Les femmes doivent chier sur les hommes, les hommes doivent chier sur leurs pères pour que le monde change. Je suis sûr que tu étais un magnifique Benvolio Montaigu. J’aurai donné beaucoup pour te voir jouer.

Linda demeura bouche bée. Sa jolie figure mouillée contracta un air presque idiot. Sans lui laisser le temps de répliquer, le policier poursuivit sa réflexion à voix haute. Il bénéficiait de toute l’attention de Paul Spencer derrière la vitre sans tain de la salle d’interrogatoire.

— Benvolio Montaigu est le cousin de Roméo Montaigu, héros de la pièce. C’est aussi son ami. Benvolio conseille à Roméo d'oublier la chaste Rosalind, il lui conseille de se rendre accessible aux autres femmes. On peut imaginer que Benvolio, qui ne cherche que le bonheur de son cousin, parle d'expérience. Une pucelle réactionnaire comme Rosalind, ça vous coupe la chique. Faut bien que jeunesse se passe, faut bien que le corps s’exprime ! Benvolio est un petit coquin. Le genre de petit coquin à ployer son cou sous la jupe des filles. Comment est-ce qu’on joue ça quand on a soi-même une paire de seins ? J’en suis curieux.

Le policier s’approcha lentement de la suspecte, ménageant son effet.

— Est-ce qu’on s’appuie sur ses propres goûts déviants ?

Linda ravala son sanglot.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce que vous insinuez ? Je veux un avocat !

— Je n'insinue rien, Linda. Je pose les jalons. La troupe de théâtre à laquelle tu appartiens est connue pour pousser le réalisme en territoire dangereux. Benvolio aime les femmes, tu aimes les femmes. Benvolio est à l'initiative de la rencontre entre Roméo et Juliette. Imaginons maintenant Linda, que Benvolio tombe ironiquement amoureux de Juliette, aperçue à la fête donnée par les Capulets.

— Shakespeare ne l'a pas prévu, monsieur.

— Désenchaîne ton imagination, Linda. Juliette enflamme les désirs de Benvolio, exactement comme Lucile, avant de mourir égorgée, enflammait les tiens.

— Shakespeare ne l'a pas prévu, monsieur ! Répéta la comédienne, au bord de la crise de nerfs.

— Je ne te juge pas, ma fille. Broute tant que tu veux. Je dis simplement qu'une réécriture de la pièce est possible. Une réécriture dans laquelle Benvolio, désespéré, assassine Juliette. Il assassine Juliette plutôt que de la laisser à un autre. Son cousin et meilleur ami.

— Je n'ai pas tué Lucile ! Hurla Linda. Je n’ai pas tué Lucile ! Elle n'était même pas lesbienne. Pas que je sache.

— Tu admets être une lesbienne ?

La comédienne répliqua d'abord par un silence tremblant. Puis :

— Je n'aime pas les catégorisations, monsieur. C'est le mal du comédien. La catégorisation.

— Nies-tu, ma fille, que ton obsession maladive de Lucile Kundry, obsession maladive extrêmement non partagée, te place directement aux avant-postes du crime passionnel ? Nous disions à l'instant que j'étais ton ami. Veux-tu me dérouter, tiens-tu à me trahir ? Sais-tu le sort que je réserve aux traîtres et aux délinquants qui me cherchent ?

Everett Carmichael plaçait ses mots sur un timbre égal et pacifique mais ses yeux, derrière les lunettes, n'avaient absolument rien à envier à ceux d'un tigre du Bengale face aux mollets roses d'un colon britannique.

— Je ne comprends rien, monsieur ! Pleurnicha Linda, je suis dévastée ! Ma meilleure amie vient de mourir, on l’a assassinée presque sous mes yeux, dans la maison de ses parents, elle n’avait pas vingt-sept ans et vous me parlez de théâtre ! De théâtre ! Vous êtes absurde, vous êtes abjecte ! Laissez-moi rentrer chez moi !

Carmichael, qui venait tout juste de remarquer que cette comédienne flageolante avait des airs de sa Gilda, se rembrunit. Bien entendu, sa Gilda ne se serait jamais donner en spectacle, elle était bien trop orgueilleuse. Toutefois, les yeux de faon, l'épaisse chevelure noire et la volupté inconsciente ralliaient les deux femmes. Pour un fanatique d'opéra comme ce détective, toujours fourré au Metropolitan Opera House, Gilda et maintenant Linda évoquaient les tragédiennes pulpeuses de ses fantasmes. Il avait le plus grand mal à imaginer Linda Bello jouant l'homme.

— Calme-toi, ma fille, susurra-t-il. Tiens, mouche-toi. Rien n’est pire que la mort d’une jeune personne. C’est un soleil qu’on balafre. Cette affaire est en train de faire grand bruit, les médias s’en sont emparés comme des chacals sous cocaïne. Ça me rend haineux. Les parents de Lucile comptent sur Carmichael et Spencer pour rétablir la vérité, ils ont foutrement raison. Nous irons jusqu'au bout de l'enquête.

— Je parie que c’est cette salope de Shannon Castlewood qui vous a dit que j’étais amoureuse de Lucile, reprit Linda, amère. C’est une vicieuse, celle-là, monsieur, une vicieuse ! Et vous savez quoi ? Elle n’est pas moins suspecte que moi, oh non ! Pas une seconde moins suspecte. Après tout... Elle était à la fête, elle aussi... Et je sais qu'elle a toujours rêvé de jouer Juliette ou n'importe quel autre rôle de premier plan d’ailleurs. C'est une vicieuse. Comme toutes les femmes avec les femmes.

— Shannon Castlewood interprétait la nourrice de Juliette.

— Oui ! Pas suffisant. Pas gratifiant. Pas sexy.

— Tu accuses la nourrice de s'être débarrassée de sa maîtresse ?

— Non ! Protesta Linda, soudain effrayée. Je n'accuse personne, monsieur. Je dis seulement que nous avons un code d'honneur au théâtre. La vie privée ne regarde pas le public. Si Shannon vous a dit que...

— Qui te dit que Shannon m'a révélé quoi que ce soit sur tes tendances sexuelles, Linda ? Je n’ai pas besoin de Shannon pour tirer ton portrait. Si je n’avais compté que sur la disponibilité des vicieuses, je n’aurais jamais franchi les murs de l’Ecole de Logique de Long Island. Tout en toi respire la femme frustrée, Linda. On le voit. Avec ta grosse timidité, tu te cachais derrière le joli petit cul de ta camarade. Tu comptais sur Lucile pour apprendre tes répliques, pour corriger ton déplacement balourd sur scène, pour échapper aux foudres de votre metteur en scène, pour te dorloter en coulisses et te donner la paire de couilles dont Benvolio a besoin pour conseiller Roméo. Cette Juliette-là était ton idole, tu aurais voulu en faire ton petit godemiché personnel. Elle a du apposer des limites à tes fantasmes. Lucile t'a filé entre les doigts quand les représentations ont commencé. Elle t'a laissé macérer dans ta médiocrité, dans ta déviance et dans ta lâcheté. Tu ne l'as pas supporté. Et Bim. Trancher la gorge est un truc d'homme. Ça tombe bien : Benvolio est un homme. Toi aussi, en fin de compte.

Contre toute attente, la comédienne suspectée de meurtre se mit à sourire.

— Monsieur, il n’y a pas de place pour les médiocres au Hail Queen Theater. Si j'y ai mes entrées, je ne le dois qu'à mon metteur en scène et à moi-même. Vous faites fausse route. Retournez donc à l'Ecole de Logique et lâchez-moi les couilles.

A cet instant, un homme qui tenait plus du taureau que de l'homme, entra intempestivement dans la salle d'interrogatoire. Son crâne désert luisait comme une boule de cristal. Il portait un smoking noir surmonté d'un nœud papillon rouge. Everett lui lança un regard furibond auquel il répondit par une génuflexion à la japonaise, pleine d'humilité.

— Maître, prononça-t-il doucement, j'apporte une mauvaise nouvelle. Monsieur votre père m'envoie vous faire savoir que l'enquête relative à l'assassinat de Lucile Kundry n'est désormais plus de votre ressort. Les quatre suspects doivent désormais quitter les lieux. Permettez-moi d'exprimer mon regret et de réaffirmer ma loyauté envers vous.

Témoin de cette scène derrière la vitre sans tain de cette salle aux confidences mal acquises, Paul Spencer, d'habitude si placide, ne put s'empêcher de lâcher un juron bien sonore et de quitter son poste d'observation secret à la vitesse d'un homme en colère.

Linda Bello jubilait.

 

 

Chapitre deux
Etat de ce monde

 

‘’Brûle en enfer, salope ! Brûle en enfer ! Tu nous as trahis ! Brûle sur leurs billets de banque, leur sale pognon ! Ton lit funéraire, je le ferai avec leurs tripes de métèques, leurs tripes de babouins ! Brûle, salope !’’

‘’Tu étais belle, fille d’Odin, tu étais belle mais tu es devenue laide. Ton commerce avec nos ennemis t’a enlaidie. Ces rats qui veulent pomper notre sève, ils t’ont mise à genoux’’

‘’Tu devrais te retirer du jeu, maintenant, Lucile. C’est un conseil. Retire-toi ou meurs.’’

‘’Souillure, raclure, déchet ! On aurait dû le savoir dès le départ que tu rentrerais dans leurs légions et trahirais ta famille ! Honte à toi, honte à ton sang !’’

‘’Lucile Kundry, c’est notre honte. Elle est notre honte. La honte des enfants d’Asgard, cette Salope !’’

Et ainsi de suite. Ayant diligemment répertorié les apparitions du mystérieux internaute sur la toile, ses interventions sur les blogs et forums consacrés à l’ancien mannequin reconverti comédienne, depuis les toutes premières publications en coïncidence avec ses débuts dans la mode jusqu’aux dernières publications à la veille même de l’assassinat, Gilda Bresson s’était constituée sa bibliographie d’insultes traçables sur six voire sept années.

La journaliste continuait, bien malgré elle, d’être ahurie devant la permissivité d’internet. Elle qui détenait une carte de presse et se battait tous les jours pour faire valoir la liberté d’expression de ses concitoyens et plus largement celle de ses congénères, elle était parfois tentée par le charme du serpent à deux têtes, Censure et Dictature. Les barytons de la haine, qui mugissaient leurs infamies à tue-tête, troublaient sa sensibilité de démocrate. Jormundgandr, l’internaute au pseudonyme imprononçable, était bien de ceux-là qui incitaient les bien-pensants à revoir leur gentillesse à la baisse. Personne sur la toile n’osait vraiment claquer le bec de Jormundgandr ; l’enragé faisait office de prédicateur. Ses références à la mythologie viking, sa désapprobation nébuleuse mais viscérale du comportement de Lucile Kundry, fille d’Odin, son champ lexical de la souillure, de la traîtrise, de la honte se rattachaient au phénomène Bachelier, la pandémie de l’époque. Les Bacheliers constituaient l'une des pires organisations racistes en faveur de la suprématie blanche depuis la fin du III Reich. Nous étions en 2030 passé.

Gilda Bresson s’amollit sur le dossier de sa chaise. Elle leva les yeux au ciel. La voûte crémeuse préfigurait les fêtes de fin d’année. Elle irait peut-être rendre visite à sa mère, et se laisserait sans doute tenter par un apéro dinatoire au journal. Sa bonne amie Anika ne manquerait pas de l’inviter à une petite sauterie comme à chaque épilogue de l'année. Anika Ekwensi-Chan, toute la générosité du monde concentrée en une personne. Gilda soupira et reporta son attention sur l’écran rachitique de son ordinateur portable. Lucile Kundry y soutenait son regard. La photographie, extraite d’un magazine de mode, aurait titillé les papilles de n'importe quelle franche hétérosexuelle. Lucile posait dans une veste militaire blanche à col mao, garnie d’épaulettes. De gros boutons d’argent circulaient sur la courbe de ses seins. La veste était délicieusement cintrée sur ses hanches délicates. Lucile croisait fièrement les mains dans son dos. Sa blondeur diluvienne encadrait un visage à l’ovale parfait et se massait à la périphérie d’un regard gris clair qui semblait s’étendre au-delà de la portée visible des choses. C’était un regard qui n’était ni vraiment mélancolique, ni vraiment absent, ni vraiment suave mais une union des trois et quelque chose de plus encore, indéfinissable. La bouche légèrement entrouverte était charnue et fendue au milieu de la lèvre inférieure. L’arc des sourcils contrastait avec le blond des cheveux par sa tentation à tirer sur le brun et à tamiser toute cette lumière. L’étoffe de la veste arrêtait sa course blanche au ras de l’intimité de la jeune femme qui ne portait pas le moindre morceau de tissu sur ses cuisses et aurait pu, de fait, entrer telle quelle dans un bain moussant. Gilda interrompit sa contemplation et engloutit son éclair à la vanille de Madagascar et aux noix de pécan en deux bouchées. Mastication de dépit. Rien ne l'irritait tant que les compliments d'Everett à son égard, à l’égard de sa plastique. Elle voulait voir le mal dans ces compliments. Le journal où elle exerçait son talent, c'était ça sa veste militaire à col mao et sous cette veste, on ne devait trouver que son cerveau. Dans le cas de Lucile précisément, dont l’exaspérante beauté reposait maintenant au fond d’un caveau jusqu’à l’arrivée des premiers vers, il était néanmoins devenu presque indécent de s’avérer jalouse. Gilda s’essuya la bouche et reprit son dossier en main.

Les Bacheliers, auxquels appartenait sans doute Jormundgandr, proliféraient en Europe et en Amérique du Nord. On trouvait toujours un économiste clairvoyant pour prétendre que la Grande Crise les avait engendrés. Ils étaient essentiellement blancs, jeunes et fiers. Ils ne portaient pas spécialement le cheveu ras, ni ne chaussaient spécialement de bottes à vous fendre les couilles. Ce folklore était tombé en désuétude. Tueurs de Fafnir, c’est aussi comme ça qu’on nommait ces nouveaux croisés, autoproclamés Chevaliers de l’Occident. Le cas échéant, ils portaient sur eux un couteau rituel qui leur servait à poignarder du Basané, du Métèque, du sous-homme, et du Blanc aussi, le Blanc qui aspire à une fédération de toutes les races, celui-là étant sûrement la pire des créatures au regard de la nomenclature haineuse du Bachelier.

Les Bacheliers n'avaient pas froid aux yeux. Ils n’étaient pas cagoulés et n’aimaient pas les armes à feu, armes de pédés selon eux. Les théoriciens du complot suspectaient l’aval des gouvernants occidentaux derrière ce phénomène. Les victimes, quand elles ne se vidaient pas de leur sang, conduisaient elles-mêmes la contrattaque, faute de se sentir assez protégées par la justice officielle. C'était chaque jour, de la Grèce au Danemark, des échauffourées, des saccages, des lynchages, des Arabes qu'on battait à coups de crosses de hockey, des Arabes qui se défendaient à coups de bouteille. Des Noirs qu'on scalpait, des Noirs qui se défendaient à coups de pioches et puis des Blancs dos à dos. Les Chinois étaient particulièrement visés par les Bacheliers. Le rayonnement économique de l'Empire du Milieu provoquait des bouffées de chaleur de plus en plus fortes dans les rangs des fils d’Odin. Un des hobbies favoris de ces fils, en dehors de ravager la section hip-hop R&B des disquaires, cette musique de singes, était le vandalisme des restaurants chinois et indiens en plein jour et aussi la mise à feu des commerces de prêt-à-porter venus expressément de Chine. Les Blancs qui cherchaient à les stopper dans leur mission crématoire, à les empêcher de faire frire les nègres jaunes, se retrouvaient battus à mort avec une plume blanche vissée dans le cul, l’ancien symbole britannique de la lâcheté. Un certain nombre de personnalités d'origine exotique essaimées à travers l'Europe recevaient quotidiennement leur lot de menaces de mort. Le député italien d'origine afghane, Omar Pandjchir, avait été retrouvé éviscéré dans son appartement du quartier Della Vitorria à Rome, le drapeau italien planté dans ses intestins ouverts.

L’autre jeunesse phare de ces années-là était la jeunesse dite Langoureuse. Parallèlement aux activités furieuses des Bacheliers, les Langoureux avançaient sur leur propre route vaille que vaille et jamais, depuis les sixties, l'appel à l'amour libre, à la transcendance spirituelle et au respect de la vie n'avait à ce point résonné en Occident. Plus les Bacheliers dégobillaient leur patriotisme noir, plus les Langoureux expectoraient leurs chant fraternels.

Etat de ce monde.

Ils n'étaient pas non-violents, ces Langoureux, non, non. Ils se battaient contre les Bacheliers à coups de poing et quelque fois y gagnaient une plume dans le cul, ou un déroulé d'intestins piqué d’un drapeau national. Les Langoureux passaient toutefois plus de temps à former leurs cadets et leurs cadettes aux séductions du voyage et de l'altruisme qu'à répondre aux actes d'accusation des Tueurs de Fafnir. Leur existence même formait l’évènement le plus revigorant qu’eut rencontré Gilda au cours de ses reportages. Elle ne les étudiait pas froidement, non. Elle partageait leurs sentiments. Quand l’angoisse lui enserrait la poitrine, la journaliste de vingt-six ans se répétait à voix basse que la civilisation n’était pas prête de tirer sa révérence avec de tels personnages dans sa distribution.

Le son caractéristique de la clé dans la serrure la fit sursauter. Quelqu’un entrait dans son appartement. Elle rabaissa à toute vitesse l’écran de son ordinateur et fourra son importante liasse de documents dans le tiroir du bureau. En trois pas, elle sortit de la chambre et se retrouva devant la porte de son logis, les poings serrés.

C’était lui. Elle le savait intuitivement mais n'en était pas moins crispée pour autant. En son for intérieur, elle regrettait de lui avoir cédé le double de ses clés. Parmi toutes les marques d'affection prodiguées par deux adultes énamourés, celle-ci, l’Abandon du Double des Clés lui avait toujours inspiré des ricanements de mépris. Le mépris se changeait maintenant en nausée.

Le visage de l’homme, d'abord renfrogné et glacé par la faute du climat, entre autre chose, s'illumina d'un jet.

— Salut... Dit-il, reprenant son souffle.

— Salut... Dit-elle, lui baisant la joue.

Everett n’était pas dupe.

— Tu veux du thé ? Proposa Gilda déjà deux pas plus loin dans la cuisine.

— Oui… s’il te plaît.

Ôtant son manteau, le détective privé bredouilla une justification. Il rentrait plus tôt que prévu car le travail nécessitait une complète réorganisation, une nouvelle moisson d'hypothèses, une nouvelle prise de recul. Paul ferait pareillement de son côté et les deux jeunes as New Yorkais de la déduction coaliseraient leurs cerveaux en temps voulu. Gilda pria Everett de lâcher toute crue l'information du jour.

— Mon père vient de m'arracher l'affaire des mains. Ce salaud n'a même pas jugé bon de me prévenir de vive voix. Il empiète sur mes plates bandes. C'est la guerre.

La journaliste écarta sa nervosité le temps d'ingérer ce qu'elle venait tout juste d'entendre. Everett bouillonnait de l'intérieur. Il cherchait à accrocher le regard de sa compagne, à en extraire un baume.

— Quoiqu’il en soit, ajouta t-il fermement, la famille de la victime obtiendra justice. Je l’ai promis. Et c'est à Paul et moi qu'elle adressera ses remerciements. Notre heure est venue, Gilda. Gloire aux fils.

Gilda acquiesça. Lucile Kundry, mannequin au curriculum vitae assez court, comédienne de théâtre au curriculum vitae encore plus mince, belle à vous faire mal aux yeux mais somme toute relativement inconnue du grand public avant d'accéder de plein pied à la célébrité post mortem, tapait maintenant dans l'œil du patron de la police secrète américaine, Benedict Carmichael.

Son fils se tenait adossé au frigidaire, chaussettes à l'air, vêtu comme un gentleman, la cravate un peu dénouée, le visage encore rosi de s’être battu contre le mois de décembre et d’avoir monté les escaliers. La détermination de ce fils plaisait à Gilda. Elle le trouvait sexy dans ces moments-là. Sa rancœur d’avoir été surprise dans son travail, travail qui du reste répondait parfaitement à celui d’Everett, diminua peu à peu tandis que l’eau du thé frémissait joyeusement sur la plaque électrique.

La cuisine n'était qu'une coquille d'œuf ; on pouvait à la rigueur y déjeuner à deux dans une intimité chaleureuse, une tranche de Brooklyn par la fenêtre. Everett n’osait pas l'avouer à voix haute car il se trouvait d’ores et déjà trop sentimental, mais en fin de compte, c'est avec une grande joie qu'il eut troqué son loft à Manhattan contre ce cagibi où vivait sa sauvageonne de petite amie. Il s'estimait incroyablement verni d'en posséder un double des clés après seulement quelques semaines de batifolage et qui faisaient directement suite à plusieurs mois de la plus ardue des conquêtes. Gilda préférait économiser le chauffage et endosser ses plus vilains sweat-shirts plutôt que de ramener ses petites fesses rebondies dans l'Upper East Side. Était-ce sa façon muette de dire : notre union est suffisamment monstrueuse, coco, n'en rajoutons-pas ? Un flic et une journaliste d'investigation, ben voyons ! Personne au Lung Tribune ne possédait ce scoop et surtout pas Markham Thompson, le sanguin rédacteur en chef et père spirituel de Gilda. Markham haïssait le père d’Everett qu'il assimilait aux âmes damnées du gouvernement fédéral, aux instigateurs du chaos planétaire. En conséquence, le Lung Tribune restait l'un des points de mire favoris des agents de la CMA, Compos Mentis America. Gilda et Everett, étaient à leur façon… Roméo et Juliette. Gilda mettait en danger l'immense estime qu'avait placé en elle Markham Thompson, pourtant, Everett sentait drôlement bien que sa Galloise aux crins noirs, sa sauvageonne pouliche n'était pas encore tout à fait sa Juliette. Son cœur résistait pour une raison obscure.

Après avoir lavé ses mains dans l’évier, le détective reçut poliment la tasse de thé au gingembre qu’on lui offrait. Bientôt ragaillardi, il se mit à dérouler à voix haute le fil de ses pensées qui partait de Lucile Kundry pour arriver à Benedict Carmichael.

— Une comédienne meurt égorgée dans la maison côtière de ses parents, une comédienne qui n’était même pas une star et qui avait renoncé à une carrière dans le mannequinat pour faire du théâtre. Quel est le rapport entre la CMA de mon paternel, dont la mission sacrée est de protéger notre grande nation contre tous les dissidents de ce monde, et cette blondinette qui n'a même pas eu le temps de s'agenouiller sous le bureau ovale ? Un rapport symbolique, oui, un peu tiré par les cheveux. Elle était Blanche comme l'Amérique conquérante. Et son Roméo à la scène est Noir. Anthony Zumbecki. Mon paternel n’est pas un mystique, c’est un enfoiré de pragmatique. Un enfoiré de céreb...

Everett coupa brusquement l’interrupteur de sa logorrhée. Derrière ses lunettes, ses yeux se figèrent. Gilda attendit patiemment qu’il reflua vers elle.

Lucile Kundry avait organisé un week-end festif avec quatre comédiens, dans la maison côtière de ses parents, entre deux semaines de représentations, à l’orée du mois de décembre. Elle incarnait Juliette Capulet depuis un mois. Le dimanche premier décembre aux aurores, Linda Bello l’avait trouvée au pied de la piscine couverte, vêtue uniquement d'un maillot de bain deux pièces, la gorge en sang. La scène se déroulait à Hanau City dans le New Jersey, charmante petite ville en bord de mer. Lucile avait éclos là et s'y était fanée, putride. Benedict Carmichael soutenait que les quatre comédiens de la troupe du Hail Queen Theater n’y étaient pour rien et qu’il fallait maintenant travailler. Everett n’ignorait pas que son père connaissait le metteur en scène de cette fameuse troupe. Enfoui sous les couches de sa rancœur, ce détail venait de ressurgir dans la petite cuisine de Gilda.

— Il ne m’a jamais pardonné d’avoir fondé l’agence avec Paul. Maintenant, il laisse raconter dans les couloirs de tous les commissariats de New York qu’il a acheté mon diplôme de Logique. On s’en fout. Parle-moi de toi, chérie. Parle-moi de toi, de tes recherches.

Le détective se hâta de finir son thé au gingembre pour ne pas le répandre sur le sol. Gilda savait qu’il possédait en lui un germe de violence qui contredisait sa tête de gendre idéal et ses manières concordantes. Ce germe de violence ne demandait qu'à s'épanouir et tenait la journaliste en respect.

Elle s’appuya sur le bord de l’évier.

— Markham m’oblige à enquêter sur cette fille. Tu sais ce qu’il pense des Bacheliers. Le sensationnel, il s’en contrecarre. Il veut prouver une fois pour toute que le gouvernement fédéral les a créés et alimente la nouvelle guerre de Sécession. Remettre le Ragnarök des Vikings au goût du jour. On éradique tout et on recommence.

— Qu’est-ce qui fait croire à ton cher patron que les Bacheliers sont derrière le meurtre de Lucile Kundry ? Un enfant de dix ans ne s’y laisserait pas prendre. C’est trop clair ! Elle était Blanche, son Roméo est Noir. Crime d'honneur ? Pfft !

— Quel est ton contre-argument ?

— Je n'en ai pas. Pas encore. Mais c’est facile de désigner les terroristes.

— On ne cherche pas à faire du facile ou du difficile, on cherche à résoudre un crime. Nous ne sommes pas à l’école de Logique, Everett. Ça n'est pas une course aux bons points entre toi et la CMA.

— Qu’est-ce que tu as ?

— Rien.

La journaliste se rendit compte qu’elle manipulait la vaisselle avec un peu trop de cliquetis. Everett, ce cher Everett, ne tarderait pas à découvrir le pot-aux-roses.

— Je te fais des nouilles chinoises et des émincés de dinde. Ça te va ?

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