L'Enchanteur

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Qui ne connaît Merlin ? Il se joue du temps qui passe, reste jeune et beau, vif et moqueur, tendre, pour tout dire Enchanteur. Et Viviane, la seule femme qui ne l'ait pas jugé inaccessible, et l'aime ? Galaad, dit Lancelot du Lac ? Guenièvre, son amour mais sa reine, la femme du roi Arthur ? Elween, sa mère, qui le conduit au Graal voilé ? Perceval et Bénie ? Les chevaliers de la Table Ronde ? Personne comme Barjavel, qui fait le récit de leurs amours, des exploits chevaleresques et des quêtes impossibles, à la frontière du rêve, de la légende et de l'Histoire.
Dans une Bretagne mythique, il y a plus de mille ans, vivait un Enchanteur. Quand il quitta le royaume des hommes, il laissa un regret qui n'a jamais guéri. Le voici revenu.
Publié le : samedi 22 mars 2014
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EAN13 : 9782072535079
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couverture
 

René Barjavel

 

 

L'Enchanteur

 

 

Denoël

 

René Barjavel est né à Nyons, en Provence, en 1911. Il fait ses études au collège de Cusset, dans l'Allier. Après avoir occupé et quitté divers emplois, il entre au Progrès de l'Allier et apprend, sur le tas, son métier de journaliste. Puis il rencontre l'éditeur Denoël qui l'engage comme chef de fabrication. Après la guerre qu'il a faite dans les zouaves, Barjavel publie son premier roman, Ravage (1943), bien avant la grande vogue des ouvrages de science-fiction. Depuis Ravage, aujourd'hui vendu à plus d'un million d'exemplaires et étudié dans les lycées, Barjavel a écrit une vingtaine de romans, dont les plus connus sont La nuit des temps, Les chemins de Katmandou, La faim du tigre et Les dames à la licorne (avec Olenka de Veer). Il a aussi été dialoguiste d'une vingtaine de films, dont les fameux Don Camillo.

René Barjavel est mort en 1985.

 

aux bardes, conteurs, troubadours, trouvères, poètes, écrivains, qui depuis deux mille ans ont chanté, raconté, écrit l'histoire des grands guerriers brutaux et naïfs et de leurs Dames qui étaient les plus belles du monde, et célébré les exploits, les amours et les sortilèges,

aux écrivains, chanteurs, poètes, chercheurs d'aujourd'hui qui ont ressuscité les héros de l'Aventure,

à tous, morts et vivants, avec admiration et gratitude je dédie ce livre qui leur doit son existence,

et je les prie de m'accueillir parmi eux.

 

R.B.

 

Il y a plus de mille ans vivait en Bretagne un Enchanteur qui se nommait Merlin.

Il était jeune et beau, il avait l'œil vif, malicieux, un sourire un peu moqueur, des mains fines, la grâce d'un danseur, la nonchalance d'un chat, la vivacité d'une hirondelle. Le temps passait sur lui sans le toucher. Il avait la jeunesse éternelle des forêts.

Il possédait les pouvoirs, et ne les utilisait que pour le bien, ou ce qu'il croyait être le bien, mais parfois il commettait une erreur, car s'il n'était pas un humain ordinaire, il était humain cependant.

Pour les hommes il était l'ami, celui qui réconforte, qui partage la joie et la peine et donne son aide sans mesurer. Et qui ne trompe jamais.

Pour les femmes, il était le rêve. Celles qui aiment les cheveux blonds le rencontraient coiffé d'or et de soleil, et celles qui préfèrent les bruns le voyaient avec des cheveux de nuit ou de crépuscule. Elles n'étaient pas amoureuses de lui, ce n'était pas possible, il était trop beau, inaccessible, il était comme un ange. Seule Viviane l'aima, pour son bonheur, pour son malheur peut-être, pour leur malheur ou leur bonheur à tous les deux, nous ne pouvons pas savoir, nous ne sommes pas des enchanteurs.

Pour tous, il était l'irremplaçable, celui qu'on voudrait ne jamais voir s'en aller, mais qui doit partir, un jour.

Quand il quitta le monde des hommes, il laissa un regret qui n'a jamais guéri. Nous ne savons plus qui est celui qui nous manque et que nous attendons sans cesse, mais nous savons bien qu'il y a une place vide dans notre cœur.

 

Le grand cerf blanc sortit d'un fourré d'aubépines sans déranger la moindre fleur. Son poil était pareil à de la neige fraîchement tombée et tandis qu'il traversait la clairière sa ramure se balançait comme la voilure d'un vaisseau.

Merlin aimait prendre cette apparence quand il se déplaçait dans la forêt. Il s'arrêta sans bruit au débouché du sentier qui menait à la source de l'Œil, ainsi nommée parce que, par les beaux jours, le ciel se reflétait à la surface de la vasque qu'elle s'était creusée dans le sable et le fin gravier, et elle prenait alors la ressemblance d'un grand œil bleu entre des cils de menthe et de myosotis.

Une fille était en train de s'y baigner, blonde et nue. Le cerf la voyait à travers le feuillage. Elle était très jeune, douze ans, treize ans peut-être. Dans l'eau jusqu'aux genoux, elle y puisait avec ses mains en coupe, et s'en éclaboussait. Elle riait pour ne pas frissonner, poussait des exclamations, chantait des bribes d'air sans paroles. Le soleil jouait sur ses courts cheveux dansants et sur les perles d'eau qui roulaient sur sa peau rose et dorée. Ses seins qui hésitaient à s'arrondir devenaient pointus sous la provocation de l'eau fraîche. Quand elle riait, l'éclat de ses dents était blanc comme la chair des amandes nouvelles. Ses longues cuisses n'étaient plus les tiges maigres de la fillette qui pousse, et pas encore les branches galbées de la jeune fille. Esquisses exquises, promesses qui seraient tenues, ses courbes légères en mouvement annonçaient la perfection du plus grand chef-d'œuvre de la Création : le corps que Dieu a fait à la femme, de ses mains, avec un morceau d'homme.

Et la source riait avec elle, couvrait ses pieds de sable frais, faisait éclater des bulles entre ses orteils. Une salamandre vert et or qui nageait autour de ses chevilles sortit de l'eau et lui tira la langue. Une merlette couleur d'écorce se posa sur sa tête et réussit à chanter comme un merle. Dans le soleil et dans l'eau, ses mains fines dansaient comme deux fleurs animées par le vent.

Dans le corps du cerf blanc, le cœur de Merlin tremblait. Il savait qu'il ne la reverrait plus telle qu'elle était en cet instant. Demain, tout à l'heure, elle serait déjà différente. Elle avait la beauté déchirante de ce qui change si vite qu'on ne peut jamais le retrouver. Plus tard, en souvenir de cette rencontre, il créa une rose dont la forme et la couleur varient d'heure en heure et qui ne vit qu'une journée. Elle fleurit encore en Angleterre. Les Anglais la nomment Yesterday : Hier... Car son présent est déjà le passé.

La forêt n'était que silence et chants d'oiseaux, chant de la source et de la fille, chant des feuilles et des rameaux qui s'étirent dans les bras de l'air tiède. Rien ne parvenait jusque-là du fracas de la bataille qui se déroulait dans la plaine devant Carohaise. Merlin l'avait quittée au moment où elle tournait à l'avantage des défenseurs de la petite cité, et où ceux-ci n'avaient plus besoin de lui. La voix de son père l'avait prévenu que le roi Arthur allait courir un nouveau danger. Elle avait résonné dans sa tête au milieu du combat, grinçante, narquoise, comme à l'accoutumée.

– Pauvre fils idiot, disait-elle, te voilà tout occupé à assister ce jeune niais contre les Saines, les Romains et les Alémans, mais l'adversaire qui l'attend près de l'Œil est autrement dangereux pour lui...

Et la voix s'était tue, dans un grand rire de ferraille.

Merlin s'était aussitôt transporté dans la forêt pour voir qui était cet adversaire inconnu qui allait se dresser devant le jeune roi Arthur.

Et en découvrant cette enfant miraculeuse il avait compris que c'était pour lui que son père avait disposé ce piège, le pire qu'il lui eût jamais tendu. Il s'y était jeté tout droit, et il se demandait s'il pourrait jamais s'en libérer.

Son père était le Diable.

Merlin était créature de Dieu, et tout entier à son service, mais le Diable l'avait engendré, et ne désespérait pas de le reprendre en son pouvoir. Il profitait de toutes les occasions qui se présentaient pour essayer de le faire trébucher. Et quand elles ne se présentaient pas, il les créait.

Il n'avait pas créé cette fille, mais tissé la trame de sa rencontre avec Merlin, et sans doute avec Arthur. L'Enchanteur voulut savoir qui elle était, et il le sut. Elle se nommait Viviane, elle était la fille d'un petit gentilhomme presque sans terres, mais de très haut lignage puisqu'il descendait de Diane à qui cette forêt avait appartenu. Dans les veines de Viviane, dans la fraîcheur éclatante de son innocence, coulaient le sang et la puissance de l'ancienne reine de la forêt, disparue du monde. Si l'enfant magique s'intéressait à Arthur, celui-ci serait perdu pour le Graal...

Merlin avait pris en main la destinée d'Arthur avant même sa naissance. Il voulait qu'il devînt le meilleur chevalier du monde, capable de retrouver le Graal dont l'absence causait le malheur des hommes. Il aidait Arthur autant qu'il pouvait. Cela ne consistait pas à supprimer les obstacles devant ses pas, mais au contraire à en susciter de plus en plus difficiles à surmonter, pour obliger Arthur à grandir. Le garçon était vaillant, clair, gai, plein d'amitié, il se battait sans haine, avec la force d'un taureau d'Espagne, et n'avait jamais trouvé son maître. Il venait, dans cette journée, d'abattre le chef des Romains Ponce Antoine en le perçant de part en part, la moitié de sa lance sortie dans son dos. Et, de son épée, il s'était taillé un chemin de sang vers le duc Frolle, chef des Alémans, qui, abandonné par ses hommes en débandade, avait tourné bride et quitté le champ de bataille.

Arthur allait avoir dix-sept ans dans trois jours. A seize ans il était monté sur le trône du royaume de Logres. Il avait vaincu les chevaliers les plus forts et les plus adroits, battu les chefs de guerre les plus sauvages. Le temps était venu de le lancer dans l'Aventure. Merlin ne vit qu'une façon d'empêcher le Diable et Viviane de le faire trébucher.

 

La Bretagne, c'était la moitié sud de ce qu'on appelle aujourd'hui Angleterre, plus l'île mère d'Irlande et ses innombrables enfants îles, plus la Bretagne française qu'on nommait alors Petite Bretagne.

Les chevaliers, les rois, les armées, les envahisseurs allaient d'une Bretagne à l'autre sur de grands ou petits vaisseaux. Parfois arrivait ou partait une barque sans voile ni rameurs, elle naviguait sur les fleuves ou au large sur le grand océan, transportant des chevaliers vivants ou morts, ou une épée qui flamboyait.

Merlin vivait à la fois dans les trois Bretagnes. Il semble qu'il soit né en Irlande, ou en Galles, mais il y a aussi des raisons de penser qu'il naquit en Armorique. Cela n'a aucune importance. Il était partout où il devait être.

Il fut d'abord avec les Druides et peut-être, avant les Druides, avec ceux dont le nom s'est usé et a disparu au long des siècles. Après les Druides il fut avec les moines chrétiens, et mit fin lui-même à sa présence parmi nous quand se termina l'Aventure qu'il avait déclenchée et, autant qu'il avait pu, dirigée.

Des rumeurs venues des temps perdus laisseraient supposer qu'avant l'Aventure de la Table Ronde, Merlin avait déjà plusieurs fois envoyé les hommes à la recherche du Graal. Car si nul ne sait ce que contient le Graal, du moins est-on assuré que lorsque les hommes s'en détournent, ils perdent la joie d'exister, car ils ne savent plus ce qu'ils sont, ni pourquoi ils sont. Ils cessent d'être vivants : ils sont seulement en vie.

Alors un prophète ou un enchanteur relance les hommes à la recherche du trésor égaré. Mais il est très difficile à retrouver, et en son absence les malheurs jaillissent de la Terre et du Ciel.

 

La bataille avait commencé au plein jour levé. Frolle, duc des Alémans, Ponce Antoine qui commandait les Romains, et Claudas, roi de la Terre Déserte, ne doutaient pas d'enlever facilement la petite cité fortifiée, dernière place forte du vieux Léaudagan, roi de Carmélide, dont ils avaient ravagé les terres. Leurs troupes coalisées couvraient la plaine à l'ouest de Carohaise. Derrière les murailles, dans les cours et ruelles, campaient les paysans réfugiés, avec leurs cochons et leurs volailles, tout ce qu'ils avaient pu pousser devant eux. Sur l'esplanade, au pied du château, l'armée de Léaudagan attendait le moment de l'action. Elle était dix fois moins nombreuse que les assaillants, mais composée d'hommes fidèles, prêts à mourir.

Au ras de la porte, impatient de sortir, piaffait le groupe des quarante et un, arrivé trois jours plus tôt. Arthur, que personne encore ne connaissait en Carmélide, chevauchait à leur tête. Il avait demandé pour eux loisir de franchir l'enceinte et de se présenter au roi. En leur nom il offrit à celui-ci de se battre pour lui jusqu'au dernier sang, à condition qu'il ne leur demandât pas qui ils étaient.

Le vieux roi avait accepté, sur leur mine franche. Mais il ne comptait guère sur cette poignée de combattants dont le plus âgé n'avait sûrement pas vingt ans.

Si le vieux roi avait connu qui ils étaient, son cœur s'en fût trouvé conforté, car il n'y avait là que des rois et des fils de rois, la fleur de la jeune Bretagne, venus simplement pour le défendre parce qu'il était en péril. Mais Merlin leur avait dit qu'ils devaient se faire connaître non par leurs noms mais par leurs exploits.

Sans qu'on sût comment il était venu, il se trouva au milieu d'eux quand le soleil se leva, éclairant de rouge la plaine qui allait voir couler tant de sang. Vêtu d'une robe verte et coiffé de feuilles de houx, il chevauchait un cheval d'Arabie couleur de terre brûlée. Il était sans arme, ne portait pas une once de fer sur son corps mais brandissait une enseigne de soie dorée sur laquelle était brodé un petit dragon vert à la queue fourchue, qui crachait des flammes peintes.

Arthur et ses cousins et ses amis, Gauvain, Agravain, Gaheriet, Galessin, Ban et Bohor, Guerrehès, Sagremor et tous les autres, firent un accueil joyeux à Merlin qui sourit et leur dit :

– Maintenant vous allez montrer ce que vous valez ! On y va !...

Il fit un geste de son enseigne vers les portes qui s'ouvrirent en ébranlant les murailles, et les quarante et un, écu dressé et lance haute, se lancèrent au galop dans la direction de l'ennemi.

Arthur portait un haubert de mailles confectionné par le fèvre le plus habile de Bretagne. Ses compagnons portaient pour la plupart des cottes de cuir sur lesquelles étaient fixées de petites plaques d'acier ou de cuivre dur, qui s'imbriquaient et se recouvraient comme les écailles d'un poisson. Au galop des chevaux, les écailles se soulevaient, retombaient, s'entrechoquaient, et l'ensemble des quarante et un composait un chant de fer terrible. Ils filaient comme un javelot vers l'armée immobile dans la plaine.

Les trois rois envahisseurs, voyant venir cette poignée d'hommes, se mirent à rire et levèrent leurs enseignes pour indiquer le commencement du combat.

Merlin porta à ses lèvres le sifflet, taillé dans un rameau de saule, qu'il portait au col, et siffla.

Le vent, son ami, lui répondit en gémissant :

– Qu'est-ce que tu veux encore ? Je dormais !...

Merlin siffla :

– Réveille-toi, grosse barrique ! Enfle-toi ! Gonfle-toi et souffle ! Souffle ! Souffle !...

Alors le vent s'étira et craqua et gronda et hurla, devint énorme et se roula sur la plaine, arrachant la poussière et les cailloux, emportant les meules de foin, les poules oubliées et les toits des chaumières, et se jeta sur l'armée ennemie qu'il aveugla. Derrière lui, Arthur et ses compagnons, baissant leurs lances et piquant des deux, arrivèrent comme l'ouragan.

L'armée de Léaudagan les suivait, divisée en deux corps, l'un commandé par le vieux roi, l'autre par son sénéchal Cléodalis. Elle entra à son tour dans la mêlée furieuse. Dans le nuage de poussière, le dragon de Merlin était devenu grand comme une vache et ses flammes brûlaient les enseignes ennemies.

Les femmes, les filles et les enfants, montés sur la muraille pour assister au combat dont leur sort dépendait, ne virent d'abord qu'un brouillard roux et mouvant, creusé de tourbillons, d'où sortaient le fracas des armes et les cris des combattants taillés ou transpercés, et ceux des chevaux furieux. Puis le vent se rendormit dans un long soupir et la bataille se révéla à la lumière du soleil. Le centre de la plaine, où s'était produit le choc, était jonché de corps d'hommes et de chevaux blessés ou morts. Des centaines de petits combats se déroulaient tout autour. Les chevaliers désarçonnés continuaient à se battre à terre.

Guenièvre, la dernière fille du roi Léaudagan, chercha avec anxiété la silhouette de son père, craignant qu'il fût couché parmi les victimes. Elle poussa un cri de joie et de crainte en le reconnaissant dans son haubert de cuivre rouge et d'or. Entouré d'ennemis, le vieux roi se battait comme un lion.

Il allait cependant succomber quand trois chevaliers, prévenus par Merlin, accoururent comme la foudre. C'était trois jeunes rois : Arthur de Logres, Bohor de Gannes, et Ban de Bénoïc. Ils taillèrent dans la meute comme moissonneurs à la faucille, et Guenièvre, en haut de la muraille, battit des mains de bonheur.

Tant que dura la bataille, Guenièvre ne quitta plus des yeux le chevalier de mailles dont la vaillance dépassait toutes les autres. Lui et ses compagnons décidèrent du sort des armes. Au milieu de l'après-midi, Ponce Antoine était mort, Claudas se retirait vers le sud avec les débris de l'armée de la Déserte, et les Alémans dispersés ou détruits, le duc Frolle tournait le dos à Carohaise et s'enfonçait au galop dans la forêt.

Guenièvre vit Arthur, dont elle ne connaissait pas le nom, partir à sa poursuite sur un cheval frais. Il s'enfonça dans l'ombre des arbres et disparut.

 

Quand Eve s'éveilla, toute neuve, au jardin d'Eden, nue et sans honte, elle vit étendu près d'elle Adam, encore plongé dans le sommeil que Dieu avait fait tomber sur lui afin de pouvoir lui ouvrir la poitrine pour en tirer la côte dont il allait façonner sa compagne. Sa plaie était encore ouverte et saignait. Eve confectionna une coupe avec une poignée de glaise, et y recueillit le sang d'Adam. La glaise but le sang du blessé, et la blessure se ferma. La glaise était du sol du jardin, la même que Dieu avait utilisée pour façonner le premier homme.

Cette coupe est celle du Graal. Eve, bienheureusement ignorante, l'utilisa comme écuelle, pour puiser l'eau de la source fraîche ou récolter les cerises et les amandes, les framboises et les pissenlits. Et les pommes aussi, bien sûr...

Quand Adam et Eve quittèrent le jardin, Eve emportait la Coupe. Mais l'ange que Dieu avait placé à la porte pour empêcher les humains d'y entrer de nouveau frappa la Coupe de son épée flamboyante et elle se brisa en sept morceaux que le coup dispersa.

Au cours des âges il arriva que les morceaux se ressoudèrent et que, de nouveau, elle servît. Les archives de l'histoire humaine sont pleines de trous. Si on cherchait attentivement, pourtant, dans ce qui en reste, on retrouverait trace de son passage. Elle est toujours associée avec le sang et la plaie, qui sont la douleur du monde dont elle est le remède.

Jésus l'avait. Il s'en servit aux noces de Cana, pour changer l'eau en vin. C'est elle qu'il tendit à ses disciples, à son dernier repas, en leur disant : buvez, ceci est mon sang. C'est dans la même coupe que Joseph d'Arimathie recueillit le sang de Jésus blessé d'un coup de lance pendant son agonie en croix. Fuyant les persécutions, Joseph d'Arimathie, la précieuse Coupe serrée contre lui, arriva au bord du grand océan avec toute sa famille, mais ne put aller plus loin car il n'avait pas de vaisseau.

Alors il étendit sur l'eau sa chemise, qui flotta. Il invita son père à y monter, ce que le vieil homme fit hardiment, et la chemise ne s'enfonça pas. Sa mère et sa femme, ses fils et ses filles, ses frères, sœurs et neveux et nièces, tout le monde s'y embarqua, et la chemise fut obligée de s'agrandir, car la famille comptait cent cinquante personnes. Joseph monta le dernier avec la Coupe. Alors la chemise se mit à voguer et aborda peu après sur une côte non loin de laquelle se dressait un château. C'est ainsi que le Graal arriva en Bretagne.

Il y fut mal reçu, et Joseph, puis ses descendants, s'enfermèrent avec lui dans le Château Aventureux. Un de ceux qui le gardèrent fut le Roi Blessé, qui saignait d'une blessure à la cuisse, due à sa curiosité impie, et dont il ne pouvait ni guérir ni mourir, depuis des siècles.

 

Le duc Frolle était un colosse. Une toise de haut, trois cents livres d'os et de muscles sous une cotte chargée de plaques de fer épaisses d'un doigt, pesaient sur le dos de Wolke, son énorme cheval couleur d'orage. Ni l'homme ni la bête n'étaient fatigués. Frolle ne fuyait pas, il s'en allait. Armé de sa masse de cuivre de vingt livres et de son épée Marmiadoise il avait taillé ou fracassé tous ses adversaires. Mais ses hommes ne le valaient pas. Il en restait peu de vivants. Quand il fut dans le couvert de la forêt, Frolle se mit au trot. Arthur, au galop, n'eut pas de peine à le rejoindre. L'entendant s'approcher, Frolle s'arrêta et fit face, satisfait à la pensée d'occire un ennemi de plus, si c'en était un.

Il reconnut le chevalier qui avait causé tant de dommage à ses gens et tué Ponce Antoine. Il rugit de contentement à l'idée de la revanche qu'il allait en tirer.

Arthur s'arrêta et les deux cavaliers, à quelques pas l'un de l'autre, se regardèrent et se jaugèrent.

Frolle était coiffé d'un heaume pointu à nasal. Forgé d'une seule pièce, on aurait pu y donner à boire à trois chevaux. Ses longs cheveux d'un blond pâle, épais et plats, rejoignaient sa barbe foisonnante, mêlée de mèches grises et tachée de sang. De sa main droite il étreignait le manche de sa masse de cuivre et de la gauche dressait devant lui son écu taillé dans le dos d'un oliphant d'Afrique, cette bête monstrueuse qui a une queue à la place du nez et le cuir plus dur que la pierre.

Arthur avait depuis longtemps perdu son heaume. Ses boucles dorées entouraient sa tête d'une lumière. Son visage ne portait pas plus de barbe que celui d'un enfant, mais sa carrure était d'un homme et ses muscles durs comme le fer. Voyant que l'Aléman n'avait plus de lance, il jeta la sienne et saisit son épée Escalibur, qui avait fait tant d'ouvrage depuis le matin.

– Qui es-tu ? cria Frolle. Dis-moi ton nom, que je le fasse dessiner sur ta tombe !

– Je suis le fils d'Uter Pandragon, cria Arthur, et sur ta tombe je ferai semer du chanvre, c'est tout ce que mérite un païen !

– Ah ! Tu es le petit roi Arthur ? Eh bien, tu ne vas plus régner bien longtemps !

Il se rua vers Arthur, et frappa de sa masse. L'épée d'Arthur trancha le manche de la masse qui alla se perdre en tourbillonnant. Mais au passage elle heurta la tête du jeune roi, lui arrachant un grand morceau de peau avec les cheveux, et fêlant l'os du crâne.

Arthur secoua la tête comme à une piqûre de guêpe et frappa de nouveau, alors que Frolle sortait son épée du fourreau.

Escalibur fendit l'écu d'oliphant, creva l'œil droit de l'Aléman, lui ôta la joue jusqu'aux dents, lui ouvrit l'épaule et trancha l'os, et, en se retirant, coupa l'oreille du cheval Wolke. La main droite de Frolle s'ouvrit, laissant tomber son épée, tandis que l'énorme cheval, hennissant de surprise et de douleur, se cabrait puis s'emportait, disparaissant dans la forêt avec son cavalier qui mugissait comme un taureau.

Ce fut le silence et la paix. Arthur remit son épée au fourreau. Il porta sa main à sa tête et le sang coula sur la manche de son haubert. Il cligna des yeux : il voyait une lueur dans l'herbe. Quand il rouvrit grand ses paupières la lueur était toujours là. Il poussa un cri de joie en en reconnaissant la cause : c'était la lame de l'épée Marmiadoise qui flamboyait...

Il descendit de cheval, saisit l'épée fameuse, la releva, et la brandit vers les hautes branches, en hommage et en merci à Dieu. Sa poignée était faite d'un os du dragon qui gardait la Toison d'Or. Jason avait tué le dragon, mais la poignée de son épée s'étant rompue, il l'avait remplacée par un os de la bête fantastique, celui qui se trouve dans son cœur et lui donne son courage et sa fureur.

Arthur remonta à cheval, tira Escalibur de son fourreau et montra les deux épées l'une à l'autre afin qu'elles se connaissent et s'aiment et ne s'affrontent jamais. Une épée dans chaque main, il riait de bonheur. Le sang chaud de sa tête lui coulait dans le cou. La forêt tournait autour de lui, son cheval oscillait comme un navire, des sons étranges lui emplissaient les oreilles. Il ne savait plus où il était.

Le cheval, qui avait soif, se mit en marche vers l'odeur de l'eau.

 

Viviane s'était étendue sur l'herbe à côté de la source, pour se sécher au soleil, et avait sombré d'un seul coup dans le sommeil, comme un petit enfant. Pour ne pas la réveiller, le cerf blanc avait cessé de respirer et de peser sur les graminées. En un geste de modestie, Viviane, en fermant les yeux, avait posé sa main droite au bas de son ventre, et son autre bras en travers de sa menue poitrine. Mais dans son sommeil ses bras avaient glissé, et il ne demeurait de son double geste que l'intention et la grâce.

Merlin, ravi, fit éclore à la pointe de ses petits seins deux marguerites, posa une branche de menthe sur ses yeux, une prunelle sur ses lèvres et sur le minuscule demi-sourire rose de son sexe un rouge-gorge endormi.

Il la regarda ainsi quelques instants, puis sourit et la déshabilla de cette fantaisie. Elle n'avait besoin d'aucun artifice. Elle était plus parfaite que la fleur et que l'oiseau, et pareille à eux dans l'innocence de sa nudité. Merlin remercia Dieu, puisque c'était elle qui allait peut-être changer son destin, de l'avoir faite si belle entre toutes les beautés de Sa Création.

Il s'apprêtait à lui faire don d'un rêve de joie, un de ces rêves qui font, au réveil, trouver la vie légère et savoureuse, quand il entendit, dans l'épaisseur de la forêt, s'approcher à pas lourds le cheval qui portait Arthur.

Alors le cerf se transforma en mur de silence. Il ne fallait pas que Viviane s'effrayât et s'enfuît. Elle devait affronter cette épreuve, et Arthur avec elle, et Merlin avec eux. Très doucement, il souffla le sommeil hors de son corps.

Elle s'étira, bâilla, rit de contentement, et se leva d'un bond en poussant un cri. Dans un silence total surgissait lentement d'entre les broussailles une apparition fantastique : un grand cheval roux portant un chevalier aux cheveux d'or et de sang qui étreignait une épée dans chaque main, lame pointée vers le ciel.

Elle voulait saisir sa robe qui gisait sur l'herbe à trois pas et s'enfuir loin de ce fantôme effrayant, qui était encore plus effrayant s'il n'était pas fantôme, et en même temps elle voulait rester, pour en voir davantage. Sa curiosité fut plus forte que sa peur, et les deux mêlées la pétrifièrent sur place après qu'elle se fut, par bonne manière, mise en position de modestie.

Un brouillard rouge emplissait les yeux du jeune roi. Au centre de ce brouillard il voyait une créature céleste, immobile, qui le regardait.

Etait-ce vraiment un ange, ou un démon qui en avait pris l'apparence ? Arthur prit Marmiadoise entre ses dents, saisit Escalibur par la lame et en tendit la garde, en forme de croix, en direction de l'apparition. La créature ne disparut pas. Elle sembla rassurée, et sourit.

Le cheval pencha la tête pour boire. Ce qui restait de conscience à Arthur s'évanouit. Il glissa sur le cou de sa monture et tomba aux pieds de Viviane, dans un bruissement de fer. Sa tête plongea dans l'eau et y demeura.

Viviane comprit que s'il n'était déjà mort il allait mourir noyé. Elle lui saisit une main et, tirant de toutes ses forces, ses petits talons enfoncés dans l'herbe, réussit à lui sortir le visage de la source. Puis elle se vêtit en hâte et courut vers le château de son père pour y chercher secours.

Arthur avait été blessé au début de la bataille par une lance qui avait brisé les mailles de son haubert, pénétré dans sa chair, glissé sur une côte et ouvert une plaie longue mais peu profonde. Elle ne l'avait pas empêché de se battre, mais elle recommençait à saigner et le jeune roi perdait son sang vif par la tête et par le flanc. Il lui fallait être secouru très vite.

Merlin avait décidé d'arrêter Viviane dans sa course. Cela ne causerait aucun dommage au blessé, car il arrêterait du même geste le temps.

Depuis qu'il avait vu Viviane, il savait qu'elle pouvait être pour Arthur, sur le chemin du Graal, un obstacle plus haut que les montagnes du pays des Saines dont le sommet gratte la plante des pieds de saint Pierre à la porte du Paradis.

Il ne pouvait pas le détourner d'elle, puisqu'elle était une étape de son chemin, mais il pouvait essayer de la détourner de lui, empêcher qu'elle en tombât amoureuse par la pitié maternelle qu'éprouvent les filles même les plus jeunes en soignant les blessés que leur faiblesse livre entre leurs mains. Pour que cela n'arrivât pas, qu'elle ne s'obstinât pas ensuite à rester dans sa vie, pour qu'Arthur puisse oublier un épisode sans importance, il fallait que le cœur de la fillette fût déjà, quand elle se pencherait sur lui, empli d'un autre intérêt. C'est pourquoi Merlin avait décidé de se montrer à elle tel que ni le roi Arthur, ni personne ne l'avait jamais vu. Sauf sa mère. Sous son vrai visage. Tel qu'il était.

Viviane courait, courait, plus légère qu'une chèvre. Le sentier était d'herbe courte que perçaient les yeux blancs des pâquerettes et les fleurs jaunes de la salade sauvage qu'on nomme dans la Grande Bretagne « dendelion », et au pays de Loire « pissenlit ». Et tout à coup elle se trouva devant un arbre bleu. En réalité sa couleur était verte. Mais ce vert était bleu. Et cet arbre se dressait au bord du sentier, au croisement du Chemin des mules, à l'endroit même où aurait dû se trouver la touffe de genêt qui poussait déjà là avant même que Viviane fût née, et qui était en fleur depuis huit jours. Viviane, d'ailleurs, en sentait le parfum. L'odeur du genêt était toujours là, mais le genêt n'y était plus. Et à sa place s'élevait cet arbre inconnu aussi haut que le toit du château de son père.

Appuyé avec nonchalance contre le tronc de l'arbre, un homme jeune, vêtu comme un prince, la regardait avec bienveillance, en souriant de sa surprise.

– N'aie pas peur, Viviane, dit-il.

Sa voix était grave et douce et caressait le cœur.

Elle protesta.

– Je n'ai pas peur !...

Elle était bien trop curieuse pour être effrayée. Et son père était un seigneur, bien que de petite terre. Elle avait été élevée dans l'aisance des manières, et la compagnie de la forêt, de la source, des oiseaux et des fleurs lui avait déjà appris que le monde est plein de merveilles inattendues.

Elle s'inclina légèrement en pinçant les deux bords de sa robette de lin couleur de lait, par politesse, et demanda en se redressant :

– Quel est le nom de cet arbre si beau ?

– C'est un cèdre, dit Merlin. Je l'ai fait venir du pays d'orient où il poussait, pour te le montrer et pour que tu saches désormais, quand tu le verras quelque part, que je n'en suis pas loin.

– Comment est-il venu ? Et comment pourrait-il se trouver quelque part ailleurs, puisqu'il est ici ?

– Comme ceci, dit Merlin.

Il leva sa main gauche et fit un signe à l'arbre avec son petit doigt. Et tout à coup le cèdre fut de l'autre côté du chemin, le genêt éclatant ayant repris sa place.

Viviane, ravie, battit des mains.

– Oh ! Tu es l'Enchanteur ! dit-elle.

– Oui, dit Merlin.

 

En un instant, elle avait oublié pourquoi elle courait, et le chevalier blessé qui trempait dans la source. Parce qu'elle était encore un enfant, et qu'un enfant ne résiste pas à l'attrait des merveilles. Parce qu'elle allait être une femme, et qu'aucune femme ne pouvait rester insensible à la beauté de Merlin, qui était ce qu'on pouvait voir de plus beau au monde sous les traits d'un homme à la fleur de son âge.

Il était vêtu d'une longue robe en soie de Chine couleur du cœur des marguerites, parsemée de feuilles de houx brodées en or vert, serrée aux poignets et au col par un ruban d'or. A la taille, une large ceinture nonchalante de soie verte rassemblait les plis lourds de la robe qui tombait jusqu'à terre et d'où sortait juste la pointe d'un pied nu.

Ses cheveux, par mèches et par ondes, avaient toutes les teintes allant du marron chaud au blond éclatant, mêlées et cependant distinctes. Une mince couronne d'or piquée de pierres vertes en faisait le tour. Ils lui couvraient les oreilles de courtes vagues et descendaient jusqu'au milieu du front. Ses sourcils étaient bien nets et foncés, et ses longs cils presque noirs s'ouvraient sur de grands yeux verts lumineux et rieurs. Sa bouche, ni grande ni trop petite, bien ourlée, était rouge et fraîche comme si elle venait d'être faite.

Viviane, extasiée, joignit les mains.

– Que tu es beau ! dit-elle. Mon père t'a vu l'an dernier, il est allé te demander conseil dans la forêt de Brocéliande, pour ses vaches qui crevaient. Il m'a dit que tu étais un vieil homme gris assis sur un pommier !

– Chacun me voit à sa façon...

– Je lui ai dit : « Il était assis dans un pommier, pas sur un pommier ! ». Il m'a dit : « Si ! Sur un pommier ! »

– C'est exact, dit Merlin.

– Comment peut-on s'asseoir sur un pommier ?

Merlin se mit à rire.

– C'est un pommier un peu particulier !... Il s'adapte à moi et je m'adapte à lui. Il est mon ami.

– Oh ! Tu me montreras comment tu fais ?

– Oui, si ça t'amuse...

– Je pourrai le faire aussi ?

– Peut-être...

Elle accepta cette promesse en hochant doucement la tête, et devint très grave. Elle le regarda dans les yeux, regarda ses cheveux, sa bouche, et dit doucement :

– Tu es plus beau que mon père, plus beau que le chevalier blessé, tu es plus beau que tout !...

Elle joignit de nouveau ses mains, et ajouta :

– Je crois que je ne t'oublierai jamais...

Merlin à son tour devint grave.

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