L'Epopée du buveur d'eau

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Fred " Bogus " Trumper, fumiste farfelu, a un problème : son canal urinaire est trop étroit. Pour cesser de souffrir pendant l'amour, un seul remède : boire des litres d'eau. Sa femme veut le plaquer, sa maîtresse souhaite un bébé, et surtout, le réalisateur d'un documentaire sur l'échec tient absolument à s'inspirer de sa vie... Vaille que vaille, Bogus s'obstine à croire qu'il pourrait bien, un jour, réussir quelque chose.











Né en Nouvelle-Angleterre en 1942, John Irving est l'un des auteurs américains les plus importants de sa génération. Il a notamment publié Le Monde selon Garp et L'œuvre de Dieu, la Part du Diable, disponibles en Points.











Traduit de l'anglais (États-Unis) par Michel Lebrun











Publié le : vendredi 25 septembre 2015
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EAN13 : 9782021296525
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couverture

DU MÊME AUTEUR

Le Monde selon Garp

roman

Seuil, 1980

et « Points », no P5

 

L’Hôtel New Hampshire

roman

Seuil 1982

et « Points », no P98

 

Un mariage poids moyen

roman

Seuil, 1984

et « Points », no P121

 

L’Œuvre de Dieu, la Part du Diable

roman

Seuil, 1986

et « Points », no P123

 

Une prière pour Owen

roman

Seuil, 1989

et « Points », no P124

 

Liberté pour les ours !

roman

Seuil, 1991

et « Points », no P99

 

Les Rêves des autres

nouvelles

Seuil, 1993

et « Points », no P54

 

Un enfant de la balle

roman

Seuil 1995

et « Points », no P319

 

La Petite Amie imaginaire

récit

Seuil, 1996

et « Points », no P411

 

Une veuve de papier

roman

Seuil, 1999

et « Points », no P763

 

L’Œuvre de Dieu, la Part du Diable

scénario

Seuil, 2000

et « Points », no P709

 

La Quatrième Main

roman

Seuil, 2002

et « Points », no P1095

 

Mon cinéma

récit

Seuil, 2003

 

Le bruit de quelqu’un qui essaie de ne pas faire de bruit

récit

Seuil-Jeunesse, 2005

 

Je te retrouverai

roman

Seuil, 2006

et « Points », no P1754

 

Dernière Nuit à Twisted River

roman

Seuil, 2011

et « Points », no P2824

 

A moi seul bien des personnages

roman

Seuil 2013

John Irving est né en 1942 et a grandi à Exeter (New Hampshire). Avant de devenir écrivain, il songe à une carrière de lutteur professionnel. À vingt ans, il fait un séjour à Vienne. Puis, de retour en Amérique, il travaille sous la houlette de Kurt Vonnegut Jr à l’Atelier d’écriture de l’Iowa. Premier roman en 1968 : Liberté pour les ours !, suivi d’Un mariage poids moyen et de L’Épopée du buveur d’eau. La parution du Monde selon Garp est un événement. Avec L’Hôtel New Hampshire, L’Œuvre de Dieu, la Part du Diable (adapté à l’écran par Lasse Hallström en 2000), Une prière pour Owen, Un enfant de la balle, Une veuve de papier et Je te retrouverai, l’auteur accumule les succès auprès du public et de la critique. John Irving partage son temps entre le Vermont et le Canada.

Pour Shyla

Remerciements


L’auteur exprime sa reconnaissance au réalisateur Irving Kershner pour une passionnante et profitable expérience cinématographique en 1969 et 1970, ainsi qu’à la Fondation Rockefeller pour son aide en 1970 et 1971.

L’auteur est particulièrement redevable à Donald Harrington. Un passage essentiel de ce livre vient de lui.

1

Du yaourt, et de l’eau comme s’il en pleuvait


Elle avait parlé de moi à son gynécologue ; il m’avait recommandé ce confrère. O ironie ! le meilleur urologue de New York est français. « Dr Jean-Claude Vigneron, uniquement sur rendez-vous. » J’avais pris rendez-vous.

— Vous préférez New York à Paris ? lui ai-je demandé.

— A Paris, j’osais circuler en voiture.

— Mon père est urologue, lui aussi.

— Et il n’a pas vu ce que vous aviez ? C’est un urologue de deuxième classe !

— J’ai un truc pas banal.

Je connaissais par cœur l’historique de mes problèmes :

— On dirait parfois une urétrite, parfois une espèce de prostatite… Dans le temps j’ai attrapé la vérole, mais ça n’a rien à voir. Une fois, on a isolé un simple microbe… Mais toujours bizarroïde.

— Tout ça me semble très ordinaire, fit Vigneron.

— Mais non ! Ça réagit parfois à la pénicilline ; parfois la pommade au soufre fait la farce. Une fois même ça s’est guéri avec de la Furaldine !

— Ah ! Vous voyez ! La Furaldine ne soigne ni l’urétrite ni la prostatite !

— La preuve que si ! Mais en ce moment, c’est tout autre chose ; une maladie non répertoriée…

— Mais si. Rien de plus connu que les voies urinaires.

Il entreprit une vérification. Sur la table d’examen, je tentai de garder mon calme. Il me tendit un joli sein de femme, l’un des plus parfaits que j’aie jamais vus : manière et couleur réalistes, et ravissant téton pointé.

— Bon Dieu !

— Tripotez-le un peu, dit-il. Oubliez-moi.

J’empoignai ce sublime nichon, le regardant droit dans l’œil. Mon père, j’en suis sûr, n’a jamais utilisé d’invention aussi sophistiquée. Quand on est en érection, l’abominable sonde de verre pénètre plus facilement. Je me raidis pour ne pas crier.

— Tout à fait banal, dit Jean-Claude Vigneron, qui répondit sournoisement en français quand je lui fis remarquer qu’il était peu habituel de pouvoir mordre un bout de sein jusqu’à plus soif.

On comprendra mieux le diagnostic de Vigneron sur ma maladie dans une perspective historique. Je souffre depuis longtemps de mictions irrégulières et douloureuses.

A sept reprises pendant les cinq dernières années, j’ai enduré cette innommable calamité. Une fois j’ai attrapé la vérole, mais c’est une autre histoire. D’ordinaire, mon méat est simplement collé au réveil. Une manipulation prudente arrange les choses, ou presque. Uriner devient souvent un exploit, avec des sensations toujours nouvelles et surprenantes. Surtout, ça dévore le temps — on passe la journée dans l’appréhension de devoir pisser. Quant au coït, n’en parlons pas. L’orgasme constitue un véritable suspense. Éjaculer est une interminable expérience : le long et éprouvant voyage d’un roulement à billes rouillé. Dans le passé, j’avais complètement renoncé à l’acte sexuel, ce qui m’amène à boire, ce qui rend l’urine douloureuse. Bref, le cercle vicieux.

Et toujours ce diagnostic impossible ! Les nouveaux indices d’une terrifiante maladie vénérienne asiatique ne se voient jamais confirmés. « Une certaine forme d’infection » demeure prudemment anonyme. On essaie toutes sortes de drogues ; parfois, l’une fonctionne. L’Encyclopédie médicale du foyer révèle de vagues et infamants symptômes du cancer de la prostate. Mais les médecins me disent toujours que je suis trop jeune, et je les crois.

En ce moment, Jean-Claude Vigneron fait coulisser son tube de verre à l’intérieur du problème. Il va me parler de malformation congénitale, ce qui n’a rien de surprenant ; je m’en suis déjà soupçonné plusieurs.

— Votre canal urinaire est une voie étroite et sinueuse.

Je pris la nouvelle plutôt bien.

— Les Américains, dit Vigneron, sont tellement naïfs en ce qui concerne le sexe !

Considérant ma propre expérience, je fus incapable d’argumenter. Il reprit :

— Vous pensez que tout peut se laver, mais le vagin demeure la chose la plus sale du monde. Vous saviez ça ? Tout orifice caché héberge des centaines de bactéries inoffensives, mais le vagin constitue un véritable centre d’élevage. Et quand je dis « inoffensives », ce n’est pas pour vous. Les pénis normaux les rejettent…

— Mais pas ma petite voie étroite et sinueuse ? fis-je, pensant à ses bizarres recoins, où des bactéries par milliers pouvaient mener une vie secrète.

— Je ne vous le fais pas dire, lança Vigneron.

— Quel est le meilleur traitement ?

Je me cramponnais toujours au nichon en plastique, comme à un bouclier qui me rendrait invulnérable.

— Vous avez quatre possibilités. Il existe des tas de médicaments, dont l’un ou l’autre peut vous guérir. Sept crises en cinq ans n’ont rien de surprenant compte tenu de votre canal urinaire. De plus, la douleur n’a rien d’excessif, n’est-ce pas ? Vous pouvez très bien vivre avec cet inconvénient périodique quand vous urinez ou faites l’amour.

— J’ai une nouvelle vie, maintenant. Je veux que ça change.

— Alors, cessez de baiser. Masturbez-vous donc. Au moins, vous pouvez vous laver les mains.

— Je ne veux pas que ça change à ce point-là.

— Remarquable ! s’écria Vigneron tandis que j’écrasais le nichon. Remarquable, remarquable ! Vous êtes mon dixième patient américain placé devant ces possibilités, et tous sans exception ont repoussé les deux premières.

— Qu’est-ce qu’il y a d’étonnant ? Elles n’ont rien de particulièrement enchanteur.

— Pour des Américains ! En France, trois de mes patients ont choisi de s’en accommoder. Et un autre, et pas le plus âgé, a carrément renoncé à l’amour physique.

— Je n’ai pas entendu les deux autres éventualités, docteur.

— Je fais toujours un entracte ici. Je réfléchis à la solution que vous allez choisir. Avec les Américains, je ne me suis encore jamais trompé. Vous êtes des gens tellement prévisibles ! Vous voulez toujours changer de vie. Vous n’acceptez jamais votre destinée. En ce qui vous concerne… Pour vous, j’en ai la certitude, ce sera la méthode aqueuse.

Je jugeai son intonation offensante. Mon nichon en main, j’étais, moi, certain que sa méthode aqueuse n’était pas pour moi. Vigneron reprit :

— Bien sûr, c’est une méthode boiteuse, une sorte de compromis. Au lieu de sept crises en cinq ans, vous en aurez une tous les trois ans, c’est appréciable.

— Ça ne me plaît pas.

— Vous n’avez même pas essayé ! C’est extrêmement simple : vous buvez plein d’eau avant de faire l’amour. Vous buvez plein d’eau après l’amour. Et vous ralentissez sur la bibine ; l’alcool est le meilleur ami des microbes. Dans l’armée française, on avait trouvé un test ingénieux pour soigner la chaude-pisse. Administrer la dose normale de pénicilline. Quand les patients vous jurent qu’ils sont guéris, on leur fait boire trois bières avant le coucher, et, s’ils ont un écoulement pendant la nuit, re-pénicilline. Vous, vous n’avez besoin que d’eau, beaucoup d’eau. Avec votre canal en zigzag, il vous faut des tonnes de flotte. Rappelez-vous simplement d’aller pisser après les rapports sexuels.

Tout à coup, le néné, dans ma main, ne fut plus que de la matière plastique. Je m’écriai :

— Vous me demandez d’accomplir l’acte sexuel la vessie pleine ? C’est très douloureux !

— C’est différent, admit Vigneron. Mais vous aurez de meilleures érections, vous saviez ça ?

Je lui demandai alors quelle était la quatrième éventualité, et il sourit.

— Une toute petite intervention chirurgicale.

Je sentis l’ongle de mon pouce s’enfoncer dans le téton de plastique. Vigneron poursuivit :

— On va tout simplement vous redresser le canal. Élargir la voie. C’est l’affaire d’une minute, sous anesthésie, bien sûr.

Ma main ne contenait qu’une absurde mamelle synthétique, un leurre grossier que je reposai sur la table.

— Ça doit faire très mal, dis-je, surtout après l’opération…

— Oh, pendant quarante-huit heures, peut-être un peu plus.

Il prenait ça à la légère ; la douleur des autres lui semblait très supportable. Je lui demandai :

— Pourrez-vous me garder endormi pendant quarante-huit heures ?

— Dix sur dix ! clama Vigneron. Ils me demandent tous ça !

— Quarante-huit heures, supputai-je… Et je pisse comment ?

— Le plus tôt possible.

Il appuya un index négligent sur le téton posé devant lui, comme si c’était le bouton signalant aux infirmières et aux anesthésistes qu’ils pouvaient lui apporter le scalpel destiné à son festival de charcutage. J’imaginais l’outil. Une tronçonneuse modèle réduit, une espèce de rasoir tubulaire hérissé de dents acérées, comme une gueule de piranha.

Le Dr Jean-Claude Vigneron me reluquait tel un peintre cherchant comment terminer son tableau. Il insinua :

— La méthode aqueuse ?

— Vous avez dix sur dix, dis-je pour lui faire plaisir. Est-ce qu’un seul de vos patients a déjà choisi l’opération ?

— Un seul, dit Vigneron, et je m’y attendais ; il s’agissait d’un homme pragmatique, scientifique, peu sujet aux fantasmes masochistes. Pendant son premier examen, il est le seul à ne pas avoir utilisé mon beau néné.

— Un homme courageux.

— Un homme responsable.

Sur ce, Vigneron alluma une infecte Gauloise brune et inhala sans crainte

 

 

 

Plus tard, alors que je suivais scrupuleusement la méthode aqueuse, je me remémorai les quatre possibilités, et en découvris une cinquième : les urologues français sont des charlatans, demande d’autres opinions, des tas d’autres opinions, et parmi elles…

Ma main reposait sur un sein véritable quand j’appelai Vigneron pour lui exposer cette cinquième éventualité qu’il devrait offrir à ses patients.

— Remarquable ! s’exclama-t-il.

— Ne me dites rien. Encore dix sur dix ?

— Dix sur dix ! Et toujours trois jours après l’examen. Vous êtes dans les temps !

A mon extrémité du téléphone, je me sentais tranquille. Sous ma main, le sein ressemblait à du plastique, mais ça ne dura qu’un instant ; ma compagne reprit vie en entendant Vigneron crier :

— Consultez qui vous voudrez, mais ne vous leurrez pas : la topographie de votre canal urinaire est une réalité. Je pourrais vous en dresser le plan exact, à l’échelle…

Je raccrochai et dis à ma compagne :

— Je n’ai jamais encaissé les Français ! Ton gynécologue devait m’avoir dans le nez pour m’avoir recommandé ce sadique. Parole, il déteste les Américains. Je suis sûr que c’est pour ça qu’il s’est installé ici, avec ses saloperies de sondes et de canules…

— Parano, dit-elle, les yeux déjà clos.

Cette fille n’est pas bavarde. « Paroles ! » lance-t-elle dans un grommellement méprisant. Elle a une mimique signifiant ce qu’elle pense des mots : elle soulève un de ses seins avec le dos de la main. Elle a de superbes nichons, bien compacts, qui remplissent les soutiens-gorge. Je suis positivement fou de ses nénés, au point que j’en arrive à me demander comment la prothèse de Vigneron a pu me faire un tel effet. Si ça devait se reproduire, je n’y toucherais pas, à ce faux nibard. A la réflexion, si. Mais elle n’aurait jamais besoin d’un tel subterfuge. C’est une personne pragmatique, sans fantasmes, courageuse, responsable. Proposez-lui les quatre possibilités, elle choisira l’opération. Je sais, je le lui ai demandé.

— La chirurgie, fit-elle. Si quelque chose se détraque, on le répare.

— La flotte, ce n’est pas si désagréable. En fait, j’adore l’eau. Ça me fait du bien sur des tas de plans. Et j’ai de plus grosses érections, tu le sais, ça ?

Elle soulève le dos de sa main, un de ses seins vient me faire de l’œil. Décidément, je l’adore.

Son prénom, c’est Tulpen. Ça signifie « tulipes » en allemand, mais ses parents ignoraient que c’était de l’allemand, et ce que ça voulait dire, quand ils l’ont baptisée. Ses parents étaient polonais. Ils sont morts paisiblement à New York, mais Tulpen était née dans un hôpital de la RAF de la banlieue londonienne pendant le Blitz. Il y avait là une gentille infirmière nommée Tulpen. Ils aimaient cette infirmière, voulaient oublier tout ce qui évoquait la Pologne, et étaient persuadés que l’infirmière était suédoise. Personne ne se douta de ce que signifiait Tulpen jusqu’à ce que Tulpen choisisse l’allemand au lycée de Brooklyn. Rentrant à la maison, elle apprit la nouvelle à ses parents, qui furent éberlués ; ça ne provoqua pas leur mort par embolie ni rien de semblable ; ce ne fut qu’un petit événement. D’ailleurs, rien de tout cela n’est important, ce ne sont que des faits vrais. Mais Tulpen n’ouvre la bouche que quand elle a un fait à exprimer. Et il n’y en a pas des masses.

Pour suivre son exemple, je commencerai par un fait : mon canal urinaire est une voie étroite et sinueuse.

Les faits ne mentent pas. Tulpen est une fille totalement sincère. Moi, c’est autre chose. A la vérité, je suis un fieffé menteur, et les gens qui me connaissent bien tendent à me croire de moins en moins. Ils vont même jusqu’à penser que je dis tout le temps des mensonges. Mais, en ce moment, je dis la vérité ! Rappelez-vous simplement que vous ne me connaissez pas !

Quand je parle comme ça, Tulpen soulève un de ses seins avec le dos de sa main…

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