L'éprise

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'Il ne s’était rien passé, pas de crise, pas de meurtre, peu de sexe, du moins de façon apparente, car il y avait eu tout cela, j’en étais certain, mais de manière cachée, souterraine, et si j’avais eu accès à l’invisible, je ne savais comment le découvrir sans l’exhiber, ou le faire disparaître, ce qui est à peu près la même chose.'
Publié le : jeudi 6 mars 2014
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EAN13 : 9782818019801
Nombre de pages : 188
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L’ÉpriseDU MÊME AUTEUR
De Marivaux et du Loft, P.O.L, 2003
Un professeur sentimental, P.O.L, 2005
Libres cours, P.O.L, 2010Catherine Henri
L’Éprise
Roman
P.O.L
e33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 6© P.O.L éditeur, 2014
ISBN : 978-2-8180-1979-5
www.pol-editeur.comÀ Martine et Richard« Ce que l’action amoureuse obtient de moi,
c’est seulement cette sagesse : que l’autre n’est pas à
connaître ; son opacité n’est nullement l’écran d’un
secret, mais plutôt une sorte d’évidence, en laquelle
s’abolit le jeu de l’apparence et de l’être. Il me vient
alors cette exaltation d’aimer à fond quelqu’un
d’inconnu , et qui le reste à jamais : mouvement
mystique : j’accède à la connaissance de
l’inconnaissance. »
Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureuxLa sirène du bateau a retenti, sur une note
grave et saturée d’harmoniques, et je l’ai sentie
traverser mon corps, engendrant les mêmes
vibrations que certaines basses dont le chant rend
perceptible le moindre repli d’organes dont on n’a
même pas conscience, autrement, qu’ils existent.
Je me suis réveillé avec cette note profonde, après
le faux réveil du matin, réveil de la peau, sous la
douche qui n’avait réanimé que la surface du corps,
les pieds dans le bac où stagnait une eau froide et
douteuse, remontée mystérieusement par la bonde.
Après le sommeil artificiel du somnifère, le réveil
artificiel, un peu avant l’aube, de la sonnerie du
téléphone de l’hôtel où j’avais si peu dormi malgré
la pilule blanche prise par habitude, sans plus guère
d’efficacité après tout ce temps, à cause des allées et
venues incessantes dans les couloirs et les escaliers,
des chuchotements, des rires et des petits cris, des
11portes claquées, au point que je me suis demandé, au
milieu de la nuit, si je n’avais pas pris une chambre,
fatigué et indifférent comme je l’étais, dans un hôtel
de passe comme il en existe dans tous les ports du
monde. L’idée du sexe à disposition, tout près, à
droite, à gauche de ma chambre, et à tous les étages
de l’immeuble étroit, m’a troublé à peine.
Je me suis approché du bastingage et me suis
accoudé à la rampe, m’absorbant dans l’animation
du quai. Un camion venait de monter dans la cale
et j’ai senti le bateau tanguer, presque avec
étonnement, comme si ces lourds ferries ne pouvaient
être vraiment des bateaux, et qui flottent.
La porte de la cale a commencé à se refermer
lentement, avec un grincement métallique, quand
un voyageur est arrivé en courant sur le quai et
s’est élancé pour sauter à l’intérieur, a franchi un
mètre de vide au-dessus de la mer, avec l’aisance
d’un sportif. Derrière lui, un autre s’approchait,
plus lourd, lesté d’une valise, faisant de grands
gestes du bras, mais la manœuvre de la porte ne
s’est pas arrêtée, elle se relevait, à un rythme lent
mais irréversible, et il n’était plus temps de tenter
de monter à bord, le bateau s’étant déjà éloigné un
peu du quai qu’il semblait vouloir repousser en
produisant une diarrhée de remous noirs et visqueux.
Planté au bord de l’embarcadère, le retardataire a
lâché son bagage et apostrophé le matelot qui
ache12vait d’arrimer des chaînes, criant d’une voix aiguë,
désignant sa montre, levant les bras, dans une
gestuelle exaspérée, comme un acteur qui surjouerait
f r é n é t i q u e m e n t l e d é se sp o i r .
J’ai entendu des rires, à côté de moi. Un petit
groupe de passagers s’esclaffait devant le spectacle
du petit homme qui continuait à gesticuler en vain,
de plus en plus lointain, inaudible, comme dans
un film de Charlot ou de Laurel et Hardy passé
en accéléré. Un bref instant j’ai ri avec eux, par un
entraînement mécanique, et puis j’ai pensé qu’il
avait peut-être un rendez-vous crucial dans une des
îles de la ligne ; j’ai imaginé en quelques secondes
les bribes d’une vie possible, comme je le fais parfois
dans un espace public, pour échapper à ma propre
vie, pour couper court à la litanie des souvenirs,
des images, des ressentiments, un père malade à
embrasser pour la dernière fois, une rencontre
décisive avec une femme désirée, une entrevue pour un
contrat dont dépendait son avenir. Le destin avait
peut-être pris pour lui la figure de ce bateau qui
partait avec une minute d’avance, j’ai vérifié.
Lorsque j’étais enfant, j’ai toujours eu du mal
à rire quand mon père m’emmenait voir des films
de Laurel et Hardy, dont le comique me semblait
toujours toucher de si près au pathétique que le rire
se coinçait quelque part dans ma gorge, ou plutôt
dans mon ventre, et il m’est même arrivé de pleurer,
13à ma grande honte, puisque mon père ne
comprenait pas ma réaction, comme s’il pensait que j’étais
trop bête pour comprendre que c’était drôle.
J’ai regardé le port s’éloigner, les enseignes
lumineuses des agences maritimes et des cafés
devenir floues, puis illisibles, et lorsque je me suis
éloigné du bastingage, je me suis aperçu que ma
parka était largement tachée de blanc, la rampe
avait dû être repeinte pendant la nuit, ce qui faisait
de moi, à mon tour, et comme si j’étais puni d’avoir
brièvement ri, puisque je m’obstine décidément à
croire avoir commis une faute, un personnage de
film burlesque pour un public potentiel, et
seulement burlesque, puisqu’on aurait peine à
imaginer qu’une si minuscule mésaventure puisse avoir
des conséquences tragiques.
Le bateau a quitté lentement la partie du port
dédiée au transport vers les îles et atteint la pleine
mer où le trafic était déjà intense ; nous avons
croisé le sillage d’un interminable tanker et côtoyé
quelques minutes une flottille de bateaux de pêche
qui ont vite obliqué à gauche, vers la côte de l’Attique
qui se dessinait sur l’horizon. La ligne des collines
dessinait une masse sombre dans l’air plus clair et
cette masse de terre encore piquée de lumières
électriques était très loin, derrière le ciel. Je suis resté
un moment à essayer de rectifier la perspective, à
me dire que la côte était évid emment plus proche
14que le ciel, sans parvenir à la voir ainsi, comme si
une voûte claire et irrégulièrement découpée, la
calotte géante d’un œuf cassé, était posée à
l’intérieur d’un espace sombre et étoilé. Cette espèce de
trompe-l’œil m’a retenu longtemps, jusqu’à ce que
l’illusion se dissipe avec l’apparition du soleil.
J’ai eu un peu froid, dans le vent, léger
pourtant, qui est devenu perceptible dès que nous avons
eu quitté le port, mais je n’ai pas voulu me réfugier
dans un des salons intérieurs dont l’odeur, toujours
un peu fade, mélange indémêlable de nourriture,
de désinfectant et d’huile de moteur, ne tardait
jamais à me donner une légère nausée.
Toujours, jamais… Je ne suis pourtant pas un
voyageur, mais combien de bateaux ai-je pris depuis
six mois, et de trains ? Quand je l’appelle à Londres
pour qu’elle ne s’inquiète pas excessivement, ma
fille me dit que je deviens un vagabond, que je ne
voyage pas, que je m’échappe.
Je ne suis pas en voyage, je me déplace, je passe ;
ce qui m’importe n’est pas d’être quelque part, mais
de ne pas être chez moi, même si je n’arrive plus
à nommer ainsi l’endroit que j’ai quitté, comme si
« chez moi », et pas seulement comme on l’entend
généralement, le lieu que l’on habite, ne signifiait
plus rien. Hier soir, je suis entré dans la première
agence que j’ai trouvée en sortant du métro, et j’ai
pris un billet sur une ligne au hasard, enfin, pas tout
15à fait, pas la ligne Mykonos-Naxos-Ios-S antorin,
même s’il n’y a pas encore vraiment de touristes en
cette saison, j’ai payé le trajet pour l’île la plus
lointaine, décidé à m’arrêter dans la première qui me
procurerait une émotion, un serrement de cœur,
seulement même un étonnement, quelque chose
qui pourrait ressembler à un désir.
Un petit kiosque venait d’ouvrir sur le pont, j’ai
été prendre un café épais et trop amer et chercher
une place, avec une exigence un peu maniaque,
puisque je suis un peu maniaque : un siège pas trop
inconfortable, à l’abri du vent, au soleil, près du
bastingage, loin d’un petit groupe bruyant de
voyageurs en famille. Il n’y avait guère qu’une dizaine
de passagers à l’extérieur, et d’après ce que j’avais
vu en montant les escaliers, les salons aussi étaient
étrangement presque vides.
Je ne l’ai pas remarquée tout de suite.
Il m’a semblé qu’il n’y avait que peu de Grecs
sur le pont, simplement peut-être une famille, du
moins un groupe qu’on pouvait supposer tel, un
homme, une femme et deux enfants jeunes ; la
plupart, étant sans doute des habitués de la ligne, et
peu curieux d’un voyage déjà connu, devaient s’être
installés dans les salons pour s’y rendormir. Mon
regard a tout de suite été attiré par deux hommes
assis près de la poupe, l’un très jeune et l’autre qui
pouvait presque avoir l’âge d’être son père, mais
16dont on avait peine à croire qu’il l’était, étant donné
l’absence d’une quelconque ressemblance entre
eux, le plus jeune très athlétique, d’une blondeur
nordique, l’autre brun et presque maigre, le visage
déjà un peu marqué. Je ne sais pourquoi, j’ai pensé :
un professeur et son élève, ce qui manquait
absolument de vraisemblance, nous ne sommes plus au
eXIX siècle, à l’époque du grand tour, les jeunes gens
voyagent seuls, ou entre amis.
Un peu plus loin, deux jeunes filles, prob
ablement des étudiantes, bavardaient joyeusement
en commentant un livre. Elles me parurent a priori
sans mystère (on pouvait seulement se demander
pourquoi elles avaient choisi une telle destination,
en cette fin de mars encore froide), si lisses, si plates
sous mon regard, qu’aucune chimère ne pouvait
s’attacher à elles, les vêtir un peu.
Plus près de moi, une autre passagère, qui m’a
paru avoir à peine une trentaine d’années,
regardait le lent défilement de la côte toute proche d’une
île rocheuse, déserte. Je ne la voyais que de trois
quarts, et ainsi il m’a semblé que je la
connaissais, ce qui m’a immédiatement presque obligé à
détourner les yeux. Près d’elle était posé un sac à
dos, étrangement vieux et démodé, qu’elle avait
emprunté, peut-être, à un parent qui aurait voyagé
il y a longtemps, et un cahier rouge était ouvert sur
ses genoux. Elle a tourné la tête vers moi et j’ai croisé
17son regard un instant, intense, très sombre, à cause
des yeux un peu enfoncés dans les orbites dans un
visage à la peau très blanche, mais sans dureté,
absolument indifférent, comme si j’étais invisible,
ce que je m’efforce d’être. De temps en temps, elle
écrivait quelques mots. Elle avait quelque chose,
dans la ligne des épaules, du cou, la position des
mains, d’abandonné.
J’ai fermé les yeux pour ne pas m’attarder sur
elle, dans cette dérive inutile et consolante à la fois
où je cherche à me perdre, et je me suis assoupi
doucement, comme si le somnifère faisait son effet,
avec retard, cette latence qui signale la
dysharmonie entre le temps du corps et celui du médicament.
J’ai dû dormir vraiment longtemps, je me souviens
même avoir rêvé d’une coupole ocre dans un désert,
que je ne pouvais atteindre, les jambes trop lourdes,
piégées par le sable qui ne cessait de se déliter sous
mes pas, puisque lorsque j’ai ouvert les yeux, le soleil
était déjà haut dans un ciel très bleu. La tempête
d’équinoxe, encore violente lorsque j’étais arrivé au
Pirée et m’étais réfugié, glacé et trempé, dans le
premier hôtel venu, s’était donc calmée pendant la nuit.
Incapable de sortir vraiment du sommeil, les
membres presque aussi engourdis que dans mon
rêve, dont la signification m’a paru immédiatement
évidente, puisque penser à ce qui m’échappe, reste
loin, que je ne peux attraper, est devenu une
occu18pation à plein temps, rêve que cette sensation seule
de presque paralysie avait d’ailleurs peut-être
provoqué, j’ai regardé le pont, sans bouger.
Tous les personnages étaient presque à la même
place, comme si j’avais appuyé sur la touche pause
d’une télécommande avant de m’endormir, mais le
film avait progressé tout de même imperceptiblement
sans moi, un film très lent, presque hiératique, au
scénario minimaliste, ou aux acteurs très indolents.
La famille avait installé des chaises en carré et
semblait jouer à un jeu de société, les étudiantes avaient
ôté leur blouson, relevé leur pantalon, étendu leurs
jambes nues sur une banquette, et consultaient une
carte. Les deux hommes étaient en pleine
conversation dont quelques bribes me parvenaient, à peine
des mots, des intonations, un rapport musical des
voyelles et des consonnes, en deux langues, français
sans doute, et peut-être allemand, ou suédois, le plus
âgé très disert, le plus jeune répondant brièvement,
avec ce qui m’a semblé un air de mauvaise humeur.
Je me suis enfin levé pour me passer de l’eau
sur le visage, dans les toilettes crasseuses en bas
de l’escalier. Des haut-parleurs diffusaient en
grésillant dans les coursives une espèce de musique,
pop américaine aux inflexions orientales, chantée
par une voix d’homme trop aiguë glissant sur des
quarts de ton. J’évite, depuis six mois, de rencontrer
mon visage dans le miroir, me rasant même dans la
19pénombre, craignant de ne pas me reconnaître, ce
qui doit être un symptôme, faire partie du tableau
clinique, mais je n’ai pu m’empêcher de voir, en
essayant de me sécher avec une serviette en papier
qui laissait des peluches sur la peau, que j’avais pris
un coup de soleil sur le nez, ce qui faisait de moi un
personnage définitivement grotesque.
Lorsque je suis remonté sur le pont, j’ai de
nouveau croisé le regard de la passagère solitaire,
cette fois moqueur et un peu navré en même temps,
qui m’a semblé s’attarder sur mon nez rouge. Cela
m’impor tait peu que mon corps soit donné en
spectacle. J’ai remarqué alors, quand elle a passé la main
dans ses cheveux courts, que la manche de son pull
bleu était légèrement zébrée de blanc.
J’allumais avec beaucoup de difficulté une
cigarette humide, sortie du paquet encore détrempé,
lorsque le film s’est mis à s’accélérer ; le bateau a
amorcé un virage large pour entrer dans un port
bordé par un môle de pierre et la sirène a retenti de
nouveau. Il y a eu une sorte de remue-ménage, dans
la cale, la famille a rassemblé ses affaires, les deux
hommes, les étudiantes et la jeune femme seule se
sont approchés à une distance prudente du
bastingage où quelqu’un, pendant mon sommeil, avait
accroché trop tard un écriteau qui devait vouloir
dire « peinture fraîche », pour regarder la manœuvre
d’approche. La traversée durait déjà depuis quelques
20Achevé d’imprimer sur Roto-Page
en février 2014
par l’Imprimerie Floch à Mayenne
N° d’éditeur : 2381 – N° d’édition : 256644
N° d’imprimeur : XXXX
Dépôt légal : mars 2014
Imprimé en France


Catherine Henri
L’Éprise












Cette édition électronique du livre
L ’É pris e de CATHERINE HENRI
a été réalisée le 4 mars 2014 par les Éditions P.O.L.
Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage,
achevé d’imprimer en février 2014
par l’Imprimerie Floch à Mayenne
(ISBN : 9782818019795 - Numéro d’édition : 256644).
Code Sodis : N56781 - ISBN : 9782818019818
Numéro d’édition : 256646.

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