L'espion et l'enfant

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« Mon grand-père avait résisté à la famine, à la barbarie nazie, à la guerre, aux virus et aux bactéries manipulés pendant des années, aux interrogatoires musclés, aux menaces et aux intimidations, à son veuvage, aux humiliations carcérales. Il résistait donc encore ; à la dégradation de son corps et à l’obstination des autorités d’Israël.Moi, je savais pourquoi. Je savais depuis toujours que James Bond pouvait aller se rhabiller : Saba nous prouvait, épreuve après épreuve, qu’il était invincible. »Été 1983. Un petit garçon prend l’avion avec sa maman. Direction Israël, où il va retrouver son grand-père dans un endroit étrange. Il mettra plusieurs années à comprendre qu’il s’agit d’une prison, dans laquelle « Saba » est enfermé parce qu’on l’accuse d’être un espion.Visite après visite, par bribes, Ian Brossat reconstitue le passé de cet homme étonnant, de cette famille – la sienne – pas comme les autres. L’histoire commence en Pologne, quand Marcus Klingberg, juif et petit-fils de rabbin, prend la fuite devant l’invasion nazie pour rejoindre l’Union soviétique, où il s’engage dans l’Armée rouge pour combattre les Allemands. Elle se poursuit en Israël où il codirige l’institut de recherche ultra-secret de Ness Ziona. Elle se termine en détention, lorsqu’il finit par avouer que oui, il a transmis des informations à l’URSS. Pendant trente ans, gratuitement et sans regret.Mais pour quelles raisons ? Comment ? Son épouse était-elle au courant ? Pourquoi Israël le gardait-il au secret, jusqu’à changer son nom ? Et Ian Brossat lui-même, enfant, de quelle manière a-t-il vécu ces années où, comme son Saba, il se voyait condamné au secret total ?C’est cette fascinante épopée familiale, ainsi que le récit de la relation tendre et forte qui unit, malgré l’adversité – ou grâce à elle ? – un petit-fils à son grand-père, que cet ouvrage tout en pudeur et fureur dévoile.
Publié le : mercredi 24 février 2016
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EAN13 : 9782081376199
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« Mon grand-père avait résisté à la famine, à la barbarie nazie, à la guerre, aux virus et aux bactéries manipulés pendant des années, aux interrogatoires musclés, aux menaces et aux intimidations, à son veuvage, aux humiliations carcérales. Il résistait donc encore ; à la dégradation de son corps et à l’obstination des autorités d’Israël.
Moi, je savais pourquoi. Je savais depuis toujours que James Bond pouvait aller se rhabiller : Saba nous prouvait, épreuve après épreuve, qu’il était invincible. »
Été 1983. Un petit garçon prend l’avion avec sa maman. Direction Israël, où il va retrouver son grand-père dans un endroit étrange. Il mettra plusieurs années à comprendre qu’il s’agit d’une prison, dans laquelle « Saba » est enfermé parce qu’on l’accuse d’être un espion.
Visite après visite, par bribes, Ian Brossat reconstitue le passé de cet homme étonnant, de cette famille – la sienne – pas comme les autres. L’histoire commence en Pologne, quand Marcus Klingberg, juif et petit-fils de rabbin, prend la fuite devant l’invasion nazie pour rejoindre l’Union soviétique, où il s’engage dans l’Armée rouge pour combattre les Allemands. Elle se poursuit en Israël où il codirige l’institut de recherche ultra-secret de Ness Ziona. Elle se termine en détention, lorsqu’il finit par avouer que oui, il a transmis des informations à l’URSS. Pendant trente ans, gratuitement et sans regret.
Mais pour quelles raisons ? Comment ? Son épouse était-elle au courant ? Pourquoi Israël le gardait-il au secret, jusqu’à changer son nom ? Et Ian Brossat lui-même, enfant, de quelle manière a-t-il vécu ces années où, comme son Saba, il se voyait condamné au secret total ?
C’est cette fascinante épopée familiale, ainsi que le récit de la relation tendre et forte qui unit, malgré l’adversité – ou grâce à elle ? – un petit-fils à son grand-père, que cet ouvrage tout en pudeur et fureur dévoile.

À ma mère Sylvia, complice des mauvais jours
comme des jours heureux.

L’espion et l’enfant

 

Il n’est pas question pour moi de refaire l’Histoire, ni même de la raconter : j’ai voulu, ici, relater mon histoire à moi, loin des discours politiques et des polémiques. L’histoire subjective de ma famille et de mes grands-parents. Une histoire d’amour, tout simplement.

Prologue

Automne 2012.

— Ian, il ne parle plus.

— Mais il respire ?

— Oui. Dépêche-toi.

J’ai bien entendu, dans la voix de ma mère, l’inquiétude. Blanche. Vide. Vertigineuse.

J’ai tout laissé en plan. Dévalé les quatre étages pour aller plus vite que l’ascenseur. Passé le portillon de sécurité, sans un regard pour les agents de service.

Trouvé un taxi, vite.

Les feux rouges, insupportables. Les crétins qui ne tournent pas assez rapidement, à gauche, à droite. La circulation de Paris, comme d’habitude. Foutez-moi le camp. Laissez-moi passer. Il ne parle plus.

Il ne parle plus.

Qu’est-ce qu’il m’a dit, déjà, avant-hier au moment de m’embrasser ? Ou alors c’était hier ? Qu’est-ce qu’il m’a dit ? Je ne m’en souviens pas. On s’est engueulés, à propos du chocolat. Cette manie de stocker et de nous sortir du vieux chocolat qui date d’on ne sait quand au lieu de se régaler du bon chocolat frais qu’on lui apporte régulièrement. Comme s’il allait manquer. Ça fait longtemps qu’il ne manque plus, pourtant.

Comment peut-il nous faire ça ? Je ne veux pas qu’il meure. Il est en train de mourir. Si ça se trouve il est mort. Putain de rue Saint-Jacques, interminable. Les livreurs, les cyclistes, les connards mal garés. Il ne peut pas mourir.

Rue Claude-Bernard. Le Samu devant l’immeuble. Les escaliers, pour aller plus vite que l’ascenseur. La porte de l’appartement entrouverte, ma mère livide et l’équipe médicale qui s’agite autour du lit.

— Monsieur, vous m’entendez ? Monsieur ? Répondez-moi…

Il ne peut pas répondre, il ne parle pas français.

Il ne va pas mourir, il ne mourra jamais. Il est invincible. C’est Saba. Mon grand-père. On va le sauver. On doit le sauver.

Saba.

1

L’hôpital

Je crois bien que mon premier souvenir d’enfance, c’est Sylvia, ma mère, assise dans son rocking-chair, devant la fenêtre de sa chambre. Elle fume. Et elle pleure. Elle fume parce qu’elle fume depuis toujours, beaucoup, et elle pleure parce que mon père vient de lui annoncer qu’il s’en allait. Je ne me souviens plus comment elle me l’a expliqué, mais c’est à partir de ce moment-là que nous avons vécu tous les deux, elle et moi, dans le grand appartement de la rue de Crimée dont les murs en crépi me râpaient la peau. J’avais trois ans.

La même année, un peu plus tard ou un peu plus tôt, c’est flou dans ma mémoire, elle m’a expliqué que les jambes de Saba étaient malades, et que, pour cette raison, il ne pouvait plus vivre avec ma grand-mère chez eux, dans l’appartement de Tel-Aviv. Qu’on irait quand même les voir en Israël, comme d’habitude, mais que, lui, on lui rendrait visite dans l’hôpital où il était soigné. Elle avait l’air triste et en colère, comme depuis que mon père était parti. Mais comme elle ne pleurait pas, cette fois-ci, j’ai pensé que c’était moins grave.

Il m’a fallu plusieurs années pour comprendre qu’en fait non, ça n’était pas moins grave.

 

C’était même beaucoup plus grave.

 

Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite. Cet été-là, nous avons pris l’avion, ma mère et moi. Elle m’avait prévenu : interdit de parler aux gens que je ne connaissais pas, et si on me posait des questions, je ne devais pas répondre. J’ai trouvé ça étrange et pas très bien élevé mais pas trop difficile à tenir non plus : de toute façon, dans le pays de mes grands-parents, personne ne parlait français. Je ne pouvais pas répondre aux questions, puisque je ne comprenais rien à ce qu’on me demandait !

De quoi se souvient-on de l’année de ses trois ans, à part des larmes de sa mère ? La Baba, ma grand-mère, semblait contrariée, mais aussi très contente de me voir, comme à chaque fois que nous nous sommes retrouvés. Elle me parlait en français avec son drôle d’accent, mais elle discutait surtout beaucoup avec ma mère, dans une autre langue, pas la même que celle des gens d’Israël, que je ne comprenais pas plus. Je me rendais bien compte qu’elles étaient très préoccupées, l’une et l’autre. Peut-être parlaient-elles de mon père ? Ou de la maladie de mon grand-père ?

Nous sommes allés le voir, souvent. Il fallait prendre le bus, il faisait chaud et ça durait longtemps. L’air avait l’odeur d’un mélange de fioul, de poussière et d’orange. Quand nous arrivions enfin à l’hôpital, nous devions faire la queue. Avec ceux qui parlaient comme les gens de l’aéroport dans une file, et ceux qui utilisaient une autre langue, que je ne comprenais pas non plus, dans une autre. Il y avait des soldats et des chiens pour garder cet hôpital, et une tour avec un haut-parleur dans lequel un homme criait fort. Au bout d’un moment venait notre tour d’entrer. La Baba puis ma mère devaient passer dans une petite pièce, sans moi ; je voyais que ça les exaspérait et moi je n’étais pas très rassuré mais la séparation ne durait jamais très longtemps. Après, on accédait à un long couloir qui résonnait où on entendait plein de gens crier dans des langues étrangères au milieu des bruits de clés, de grilles qui claquent, assourdissants. Et puis une porte s’ouvrait, et Saba était là. Pas dans sa chambre – nous n’allions jamais dans sa chambre – mais dans le jardin.

Un assez grand jardin avec de l’herbe un peu pelée, comme partout dans ce pays où il fait si chaud, quelques fleurs, des palmiers et, surtout, des animaux. Le pays de mes grands-parents était un drôle de pays : il y avait des zoos dans les hôpitaux !

 

Saba était toujours extrêmement content de me voir, et moi aussi. Je ne comprenais pas ce qu’il racontait, mais il me prenait dans ses bras, me serrait contre lui et parlait très vite en riant. Ses yeux bleus pétillaient derrière ses lunettes, sa barbe était douce et j’aimais l’odeur de son eau de toilette, qui s’appelait Lavender. C’était écrit sur l’étiquette de la bouteille que nous lui apportions de France quand on venait le voir. Sur la table autour de laquelle étaient installées les chaises en plastique blanc du jardin, il avait posé un thermos de thé, des verres et des petits gâteaux au sésame dont je me délectais parce qu’il les avait préparés pour moi : il me regardait les manger avec tellement de plaisir que je m’en régalais deux fois plus, je crois.

On ne pouvait jamais rester très longtemps, mais cela me semblait quand même toujours un peu long. Ce n’est pas un lieu très adapté pour un enfant, un hôpital, même s’il abrite un zoo. Saba m’emmenait voir l’âne boiteux, les poussins et les paons qui m’effrayaient quand ils criaient mais me ravissaient lorsqu’ils se décidaient à déployer leur roue. Un jour, le gardien m’a donné une de leurs plumes, que j’ai ramenée comme un trésor sacré.

 

Que faisions-nous d’autre, pendant nos vacances, là-bas, en dehors des jours de visite à Saba ? Je ne m’en souviens pas. Me restent les odeurs d’hibiscus et de frangipaniers, dans le jardin, au pied de l’immeuble de mes grands-parents. Le goût des gâteaux merveilleux cuisinés par ma grand-mère. Le parfum légèrement sucré des placards de l’appartement. Les promenades à la plage, un peu. La voix de ma mère, qui s’élève contre celle de sa mère, leurs r qui roulent et leurs discussions exaspérées à n’en plus finir. Et, dans l’avion du retour, l’air triste et fatigué de Sylvia quand elle croyait que je ne la regardais pas.

 

À Paris, tout était différent. Je voyais mon père un week-end sur deux et, assez rapidement, j’ai fait la connaissance de la nouvelle femme qui partageait sa vie. Très vite, j’ai refusé de la rencontrer, c’était trop compliqué pour moi. J’essayais de ne pas me mêler des histoires de mes parents, mais je ne pouvais m’empêcher, quand même, de prendre parti pour ma mère. Mon père s’en débrouillait comme il pouvait, en m’en parlant le moins possible.

Le reste du temps, je vivais avec Sylvia, dans notre grand appartement aux murs qui piquent de la rue de Crimée ; grand comme peuvent l’être les souvenirs d’enfance. Elle gagnait sa vie comme ouvreuse dans un cinéma, en attendant de trouver un poste de chercheur en sociologie. On n’avait pas beaucoup d’argent, mais on ne manquait de rien. Il y avait ces soirées enfumées où elle recevait ses copains, leurs discussions sans fin, verbe haut et grandes envolées, comme s’ils n’étaient d’accord sur rien, eux qui étaient d’accord sur tout, et surtout sur le fait qu’il faut dégommer la droite et faire pencher le monde à gauche, et même à la gauche de la gauche, de toute urgence. Il y avait aussi mes copains à moi. Et la fois où, tout petit, j’ai suivi une fille de ma classe dans son appartement à elle. Où j’ai découvert les poubelles qui débordaient devant la porte, la pièce sombre et encombrée, rien à voir avec chez nous, et l’espèce de dortoir où ils dormaient tous ensemble, les uns sur les autres. Ils étaient africains, leur pays s’appelait la Haute-Volta et j’ai compris qu’ils étaient des « pauvres » et que c’était injuste, de vivre ainsi.

Il y avait aussi les manifs, toutes les manifs où ma mère m’emmenait et où on rencontrait parfois mon père. Et même celles qu’on n’avait pas prévues, mais auxquelles on emboîtait le pas. Un jour, en allant nous promener à Beaubourg, notre trajectoire a croisé celle des Jeunesses communistes, qui réclamaient la libération de Nelson Mandela. Le parvis était noir de monde, j’ai demandé à Sylvia de m’expliquer qui était l’homme dont la foule brandissait les photos. J’étais tellement outré de découvrir son histoire qu’en rentrant à la maison, j’ai réuni tout mon vocabulaire pour lui écrire une lettre, à Mandela. Et le lundi suivant, pendant la récréation de la grande section de maternelle de l’école Tandou, Paris XIXe, du haut de mes cinq ans, j’ai organisé ma première manifestation dans la cour. Contre le racisme. Avec les élèves de ma classe, dont j’étais l’un des seuls Blancs.

 

Cette année-là, à Noël, au lieu d’aller en Israël sous le sapin bizarre en fil de fer de chez mes grands-parents, avec ma mère, nous sommes partis dans un pays très froid, où il y avait d’immenses sapins recouverts de beaucoup de neige, et où les gens parlaient la même langue que ma mère et sa mère quand elles ne voulaient pas que je comprenne ce qu’elles se racontaient. C’était la Pologne. Sylvia m’a expliqué que mes grands-parents étaient nés dans ce pays, et ça m’a semblé bizarre, tellement il était différent de celui où ils vivaient et où j’allais les voir. Nous étions venus chercher quelqu’un de formidable qui avait aidé ma grand-mère il y a longtemps, « pendant la guerre », mais elle, la Baba, n’avait pas voulu nous accompagner parce qu’elle disait que « ça sentait la mort », là-bas.

Toutes ces histoires me paraissaient fort embrouillées. J’essayais de comprendre, mais je voyais bien qu’il me manquait plein d’éléments pour y parvenir. De ce Noël polonais, je me souviens du froid sibérien, d’avoir attendu longtemps à un guichet, en grelottant, pendant qu’une femme parlait à toute allure au téléphone, et de la chaleur de l’accueil de Roman, un ami de ma mère chez qui nous logions dans un appartement qui sentait le chou.

Ce n’est que plus tard, quand j’ai pu en parler directement avec la Baba, que j’ai commencé à mettre de l’ordre dans le puzzle d’informations familiales. Mais durant ces six premières années, la seule chose dont j’étais vraiment sûr, c’est que mes parents et mes grands-parents m’aimaient. Pour le reste, dans cette famille, tout semblait très, très, très compliqué.

J’aime bien mon Saba. Je ne comprends rien à ce qu’il dit, mais quand je vais le voir à l’hôpital, il me prend dans ses bras et il me serre très fort. Sa barbe est toute blanche. Elle est douce. Elle est épaisse. On dirait celle du Père Noël.

Il sent bon. J’aime ses gâteaux, aussi, avec les petites graines de sésame. Ma mère m’explique qu’il les a apportés spécialement pour moi. Elle n’a pas besoin de me donner les sous-titres : je le vois dans ses yeux, à lui. Et aussi à sa manière de me les offrir comme si c’était un grand cadeau. Quelquefois, il y a en plus des gâteaux au miel, tout collants, je ne crois pas qu’il les fabrique lui-même. On ne peut pas cuisiner dans les hôpitaux.

J’espère que ses jambes iront bientôt mieux, et qu’il va pouvoir sortir. Il est joli ce zoo, mais il est tout petit. À force, je connais tous les animaux par cœur. Moi ce que j’aimerais, c’est aller à la mer avec lui.

Quand on s’en va, je vois bien qu’il est triste, il a comme des petites larmes dans les yeux. Mais il ne pleure pas. On ne pleure pas dans ma famille. Mes yeux à moi piquent aussi. Mais puisqu’il ne pleure pas, je ne pleure pas non plus.

Comme ça, on a le même courage tous les deux.

2

Le secret

L’été de mes cinq ans, il y a eu une grande nouveauté, entre les visites à Saba. Ma mère m’a inscrit dans un club de vacances, sur la plage de Tel-Aviv, avec une grosse tortue qui m’impressionnait beaucoup et plein d’autres enfants de mon âge. Je ne comprenais rien de ce qu’ils disaient, mais je me suis fait un copain, dont la mère, violoncelliste à Tel-Aviv, discutait en français avec la mienne. Je les ai entendues se demander qui, des deux, apprendrait en premier sa langue à l’autre.

C’est lui qui a gagné. En quelques semaines, je maîtrisais l’hébreu, et ça a changé ma vie : je pouvais désormais jouer sur la plage avec les autres, mais aussi, enfin, comprendre ce que me racontait Saba, et lui répondre ; avoir une idée un peu moins floue de ce qui se passait dans ce pays étrange où la moitié des gens s’exprimaient dans une deuxième langue que je ne comprenais toujours pas. Mais surtout, une fois rentrés en France avec Sylvia, ça nous a permis d’avoir un langage secret qu’on pouvait utiliser quand on ne voulait pas que les autres sachent ce qu’on se racontait. Et moi, évidemment, j’aimais les langages secrets. Surtout avec ma mère.

Dans la famille, on utilisait aussi une autre langue, que je n’ai jamais apprise : le polonais. Quand Saba, la Baba et Sylvia voulaient se parler sans que je comprenne, ils discutaient en polonais, dont je ne connaissais que trois mots, que j’entendais dans la bouche de ma grand-mère. Jezus Maria, qu’elle soupirait en roulant bien le r et dont j’ai saisi plus tard l’incongruité et la provenance. Herbata, pour demander du thé. Et le très sec zostav, souvent destiné à mon grand-père, qui intimait de laisser tomber immédiatement le sujet en cours. Ils n’ont jamais souhaité m’apprendre cette langue, leur langue maternelle à tous les trois. Je pense que, pour eux, elle « sentait la mort », comme le pays d’où elle venait, et d’où, comme je l’ai appris un peu plus tard, mes grands-parents avaient réchappé par miracle.

 

Et puis j’ai eu six ans. Nous avons abandonné notre grand appartement du XIXe arrondissement pour un autre beaucoup plus petit, aux murs lisses, situé dans le XIVe. J’ai changé d’école, j’avais plus de copains blancs. Ma mère, elle, a changé de boulot : elle traduisait des textes de sociologie d’anglais en français, et de français en anglais, ce qui fait que nous avions beaucoup de travail tous les deux, quand nous restions à la maison. Je voulais être le premier de la classe, toujours. Pour être fier de moi, et qu’ils soient tous fiers de moi ; surtout Saba, qui me demandait systématiquement ce que j’avais appris à l’école et si j’avais obtenu des bonnes notes.

 

Mais ce qui a le plus changé ma vie, cette année-là, c’est la discussion que nous avons eue, ma mère et moi, un soir, dans le salon. Je revois la scène ; nous étions tous les deux assis dans le grand canapé noir, fruit d’âpres négociations avec ma grand-mère, qui aurait trouvé d’un mauvais goût achevé qu’il soit en Skaï plutôt qu’en cuir ; une fois encore, elle avait gagné par K.O.

Ma mère semblait préoccupée. Elle m’a regardé avec un mélange de tendresse et d’inquiétude et elle s’est lancée.

— Ianou, j’ai un grand secret à te dire.

Je l’ai écoutée avec attention. J’avais entendu, au ton qu’elle employait, qu’il s’agissait de quelque chose de grave.

— L’hôpital où on va voir Saba n’est pas un hôpital. C’est une prison.

Je n’y comprenais rien. Pourquoi Saba allait-il faire soigner ses jambes dans une prison ?

— On n’a pas pu te dire la vérité avant, parce que tu étais trop petit, mais maintenant tu es assez grand pour savoir. Et pour garder ce très grand secret. Tu ne dois en parler à personne, jamais, même si on te le demande.

— Mais qu’est-ce qu’il a fait, Saba ? Pourquoi il est puni ?

— C’est compliqué, on va attendre que tu sois un peu plus grand pour t’expliquer. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il n’a fait de mal à personne, il n’a blessé ni tué personne, et tu peux être très, très fier de lui.

 

Je l’ai crue. Ma mère ne me mentait pas. Parfois elle ne me disait pas tout, mais jamais elle ne me racontait n’importe quoi. J’ai pensé à mon Saba aux jambes malades, en prison comme Nelson Mandela. Et à tous ces bruits de clés, ces cris, ces aboiements quand on allait le voir. Le haut-parleur du mirador, à l’entrée, qui nous ordonnait d’avancer ou d’attendre. Les Arabes qui ne faisaient pas la même queue que nous, sur lesquels l’homme dans la tour criait encore plus fort. Mais ce qui m’intriguait le plus, c’était les raisons pour lesquelles, en Israël, on met des zoos dans des prisons. Je n’ai pas osé le demander à ma mère, ça n’était pas le moment.

 

Quelques jours plus tard, à table, nous avons eu une autre conversation, assez délicate. Sylvia m’a expliqué que, comme personne ne devait savoir que Saba était en prison, on lui avait changé son nom. Pour de vrai, il s’appelle Marcus Klingberg – même si tous les gens qui le connaissaient utilisaient le diminutif « Marek » – mais son faux nom, c’était Abraham Grinberg. C’est ainsi que je devais l’appeler devant les gens qu’on ne connaissait pas.

— Mais le mieux, je crois, c’est que tu ne parles jamais de lui.

— Qu’est-ce qui va arriver, si je parle de lui ?

— Moi, j’ai parlé de lui il n’y a pas très longtemps avec un avocat, ici, pour essayer de le faire sortir de prison.

— Et qu’est-ce qui s’est passé ?

— La justice israélienne – c’est ceux qui l’ont mis en prison – l’a appris et du coup, je n’ai plus le droit d’aller en Israël, ni de voir Saba.

À ce moment-là j’ai eu très peur. L’idée de ne plus voir mes grands-parents était inenvisageable. Une injustice insupportable.

— Moi non plus je n’irai plus ?

— Si, tu vas continuer à t’y rendre. Tout est arrangé. Tu prendras l’avion tout seul, mais une hôtesse de l’air s’occupera de toi, ne t’inquiète pas. Et la Baba t’attendra à l’aéroport. Tu passeras tes vacances avec elle, et vous irez voir ton grand-père. Et puis vous reviendrez ensemble, elle restera un moment ici, avec nous, avant de repartir.

— J’irai sans toi ?

— Oui, sans moi. Tu me raconteras en rentrant.

— Je pourrai quand même te téléphoner ?

— Bien sûr. Mais il faudra aussi apprendre à ne pas raconter trop de choses au téléphone, parce que les gens qui ont mis Saba en prison savent écouter les conversations, alors mieux vaut être très prudent.

— Mais toi pendant ce temps-là, tu seras où ?

— Moi, je vais continuer à chercher des solutions ici, pour que ton grand-père soit bien défendu, et essayer de le faire libérer. Mais ça ne peut marcher qu’à une condition : tu ne dois jamais, jamais parler de lui à d’autres gens qu’à nous. Et surtout pas à l’aéroport, dans l’avion ou dans le car pour aller à la prison. Ni au téléphone. D’accord ?

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