L'Eté fracassé

De
Publié par

L'Algérie à la veille de l'indépendance. Antoine a dix-huit ans, Jérôme quinze. Ils passent 'été - ce sera le dernier - dans la maison que leur grand-père a fait construire près d'Alger, face à la mer.



Pour Jérôme tout est simple : apporte de faux papiers d'identité à un colonel en fuite, prendre un petit Arabe qui s'offre, enlever ses armes à un tireur, aimer Anne et souffrir par elle jusqu'à vouloir se tuer.



Tout heurte Antoine, tout lui est sujet de torture et d'abord lui-même. Mais il a hérité de trop de vertus bourgeoises - la principale étant, on le sait depuis Stendhal, la peur du ridicule - pour se laisser aller à sa malheureuse nature. Il s'apercevra qu'en fin de compte, "faire l'homme" est très facile. Il ne se croira pas sauvé pour autant.



Au-dessus d'Antoine et de Jérôme : leur grand-mère, qui a maintenu la fortune Brenner. Tout va être emporté, elle le sait et elle lutte. On voit dans les ruines romaines des statues faces au soleil. Elles s'effritent ; un jour, elles tomberont fracassées. Mais leurs yeux ne cillent pas.



Les "événements" ne sont pas absents de ce livre. L'enchaînement des attentats en forme même une des trames. Cependant il s'agit ni d'un témoignage, ni d'un plaidoyer.



Pour ceux qui l'ont quittée quand ils avaient moins de vingt ans, l'Algérie, c'est une adolescence doublement perdue. Un univers romanesque par excellence.


Publié le : jeudi 25 septembre 2014
Lecture(s) : 1
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021212501
Nombre de pages : non-communiqué
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture

Cet ouvrage a été numérisé en partenariat avec le Centre National du Livre.

images

Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.

A Béatrice.

Mengual abat son poing. Après une seconde — tous se taisent, regardant ailleurs —, les phalanges poilues se détendent, s’étalent sur la toile cirée, puis aussitôt se rassemblent. Mengual élève la main à hauteur de ses yeux, frappe à nouveau :

— Ça ne bougera jamais ! Jamais, mort de nous !

Il s’essuie le front avec le creux du bras. Pour lui, pour l’instant, la besogne est terminée.

M. Porte est assis à droite. Les deux Arabes sont de l’autre côté. Le plus jeune, celui qu’on appelle Yeux-Bleus, bascule sa chaise et commence à se balancer. Il fait un clin d’œil. Comme M. Porte est en face, c’est un clin d’œil à M. Porte. La chemisette de l’hôtelier adhère à sa peau qui transpire. Il hausse l’épaule pour la décoller. La réaction de Yeux-Bleus est immédiate :

— Tu es pas content, monsieur Porte ?

Yeux-Bleus parle sans déranger le réseau de rides qui lui fait un sourire de corsaire. Les mots se forment dans sa gorge, à la jonction du cou et des épaules, où la peau palpite.

— C’est pas le moment de rigoler, dit M. Porte.

— Moi je rigole jamais, dit Yeux-Bleus, et à nouveau il cligne de l’œil : réaction nerveuse sans signification particulière, signal lancé au hasard.

Bouarab décroise ses bras et les pose sur la table. Les manches de sa veste remontent, mettant à nu des poignets blancs sur lesquels se fixent les regards tandis que le vieil homme se met à parler. Sa voix monotone emplit la pièce de phrases qui restent en l’air, comme des fumées. Il est question d’amitié, de confiance. Du sang-froid qu’il s’agit de garder.

Les volets de l’unique fenêtre sont demi-clos. Dans la cour, des cadavres de bouteilles sont amoncelés. Au fur et à mesure que Bouarab avance dans son discours, Mengual se tasse sur sa chaise. Son buste, la partie inférieure de son visage enflent. Ses joues, bleues de barbe, se gonflent — Bouarab continue de parler —, enfin explosent :

— Tout ça, c’est du baratin. Moi ce que je dis, c’est que s’il y a un attentat au village contre un Français, un seul attentat, nous on va au douar et on descend, premièrement le fils à toi, Bouarab, deuxièmement Ali Baz-Baz, troisièmement Canari.

— Et moi, tu me tues pas ? demande Yeux-Bleus.

Sa bouche et ses yeux se fendent dans une grimace hilare.

M. Porte courbe l’échine : « Qu’est-ce qu’on va faire ? » murmure-t-il. Bouarab recule le torse et recroise ses bras. Restent Yeux-Bleus et Mengual face à face.

Mme Brenner est assise au bout de la table. Célestine est près d’elle, légèrement en retrait, sa chaise disparue sous son corps énorme. De temps en temps elle plie le cou et penche son visage boursouflé vers Mme Brenner. Mais elle ne dit rien. Il s’agit seulement de marquer qu’il existe entre elles des rapports privilégiés.

Mme Brenner ferme les yeux. Aucune des phrases — rageuses et désespérées : c’est Mengual ; ironiques : c’est l’Arabe —, qui s’échangent devant elle ne la fait ciller. Elle est arrivée la première dans l’arrière-salle du café. Quand les autres tour à tour y ont pénétré, guidés par Célestine, ils l’ont trouvée assise dans la position qu’elle maintiendra jusqu’à ce qu’ils sortent tous : tête inclinée à gauche, dos droit, mains croisées sur les genoux.

Mengual hurle :

— Pour faire sauter les bras et les jambes aux innocents, pour ça, oui, ils s’y connaissent. Ils sont forts pour tuer des innocents…

Il reprend son souffle :

— Mais qu’est-ce qu’on vous a fait, à la fin, putain ?

Sa voix s’étrangle.

Yeux-Bleus va donner sa réplique, mais Bouarab l’arrête en posant la main sur son avant-bras. M. Porte relève les yeux et met sa paume en cornet autour de son oreille.

Bouarab laisse passer un moment, le temps que les mots qui viennent d’être prononcés cessent de résonner. Puis il reprend, de son ton apaisant :

— Au douar, au village, c’est calme. Il n’y a pas de raison que ça reste pas calme comme avant. Par ici, depuis trente ans, ç’a toujours été tranquille…

— Avant c’était pas pareil, crie Mengual. Avant c’était la paix. Maintenant c’est la guerre.

Bouarab néglige l’interruption. Il se tourne vers Mme Brenner :

— Qu’est-ce que tu dis, madame Brenner ?

Ils portent tous les yeux vers la vieille dame. Elle demeure paupières closes, immobile. Elle a soixante-treize ans. Il y a longtemps que son visage ne donne plus d’indications sur ses états d’âme : c’est un masque figé dans une expression somnolente. Mais personne ne s’y trompe.

— C’est vrai, ici ç’a toujours été tranquille. Ça nous paraissait normal. Mais peut-être que l’état normal c’est la guerre ; on a du mal à s’y habituer. Ça nous rend nerveux. N’est-ce pas, Mengual ?

Le papier marron à motifs verts qui couvre les murs de la pièce est vieux. Des mouches se déplacent sur le buffet. Dans le silence, Yeux-Bleus lance gaiement :

— Célestine, sers à boire ! Sers à boire, c’est ma tournée !

M. Porte s’ébroue. Mengual passe les doigts dans ses cheveux. Célestine prend appui sur la table pour se lever.

— Attends, Célestine, dit Mme Brenner doucement. Je m’adresse à toi, Bouarab, qui es le chef au douar, et à toi, Yeux-Bleus, qui es courageux et intelligent. S’il y a un attentat au village, on fera comme a dit Mengual. Pour un Européen tué, on tuera un Arabe.

— Maintenant, Célestine, sers à boire, dit Mengual triomphant. La tournée, c’est pour moi.

Ils vident leurs verres sans parler. Les deux Arabes sortent les premiers, puis Mengual et M. Porte. Sous les platanes de la place, dans l’ombre de l’église, les joueurs de boule, le corps fléchi, un œil fermé, le bras tendu en arrière, pointent longuement avant de tirer.

Les vagues courtes giflent la coque. Les cordages et la toile inscrivent autour du mât un système de droites et de plans où la lumière se prend.

Jérôme vérifie que tout est paré et annonce : « On vire. » Il pousse la barre : les voiles se détendent, la bôme bascule. La grand-voile prend le vent aussitôt, mais le foc claque. Anne s’agenouille contre le puits de dérive.

— Qu’est-ce que tu fous ? crie-t-il.

— L’écoute est coincée !

— Demmerde-toi ! Regarde le temps qu’on perd !

Anne s’écorche les doigts contre la mâchoire de cuivre fermée sur la corde. Jérôme fait un signe agacé pour qu’elle vienne prendre la barre. Il libère l’écoute. Leurs dos se frôlent quand ils se croisent pour reprendre leurs places.

Le voilier avance sans plus de bruit maintenant que celui de l’eau glissant contre ses flancs. Des remous circulaires se forment dans le sillage, qui disparaissent avant d’atteindre la surface.

Jérôme ne proteste pas quand Anne abandonne son poste pour venir s’adosser à son côté. Elle replie les jambes, serre ses bras contre sa poitrine. S’offrent aux yeux du garçon le pli qui approfondit la taille, le saillant de la hanche, le plan fuyant du ventre. Il glisse son bras sur le plat-bord, derrière Anne. Le dos de sa main effleure la nuque ; elle ne bouge pas. Il remonte ses jambes jusqu’à ce que son mollet touche le genou d’Anne ; elle ne l’éloigne pas. Doucement, il entreprend de tourner sa main. A l’instant où sa paume va enserrer le cou, Anne s’ébroue, secoue la tête, sourit. Il retire sa main, ses jambes, détourne son regard vers le ciel. Dans quelques minutes ils toucheront le rivage. Ils se taisent.

Devant, c’est la falaise et, à sa base, le ruban beige de la plage. Le bateau pique vers le bungalow de Grand-mère. Au-dessus on distingue, au milieu des arbres, le toit d’Effendina. Dans l’épaisseur de la façade s’ouvrent les fenêtres, étroites comme des meurtrières. Venue de l’intérieur des terres, la nuit descend.

Anne encercle ses genoux de ses bras, y pose sa joue. Elle semble rêver. En fait, elle surveille l’immobilité de son compagnon.

— Ecoute, Jérôme…, dit-elle doucement en posant une main sur celle du garçon.

Il débloque ses poumons et expire, bouche close, pour qu’elle ne voie rien. Un tremblement se déclenche en lui, à l’intérieur, mais il faudrait poser l’oreille sur sa poitrine pour le percevoir. Il regarde Anne, qui continue à articuler des phrases hésitantes. Une plaque de chair de poule marque le flanc de la fille. C’est là qu’il plante les lèvres, les dents, jusqu’à ce qu’Anne, qui a saisi sa tête à deux mains, l’arrache :

— Tu m’as fait mal…

Il ne l’écoute pas, il entend seulement des mots : « pas confiance », « brutal ». A cent mètres, sur la gauche, une troupe de mouettes piaille au ras de l’eau. Anne cesse brusquement de se plaindre et, après un court silence, demande, la voix neutre :

— Tu vas pas chercher ton frère à l’aéroport ?

Le sang qui gonflait le sexe de Jérôme se retire.

— Qu’est-ce que ça peut te faire ? demande-t-il entre ses dents.

— Je suis contente qu’Antoine arrive. Ce n’est pas un sauvage, lui. Il est bien élevé… Il est beau…

Elle laisse pendre son bras par-dessus bord. La mer file sous ses doigts. Elle sourit, l’œil lointain, les lèvres entrouvertes.

— Ça m’est égal, ce que tu me dis ; ça m’est complètement égal. Antoine se fout pas mal de toi. Il ne se souvient même pas de toi. D’abord, il te trouve bête, il me l’a dit.

A l’approche de la terre, le vent devient irrégulier. Le voilier progresse par saccades. Parfois il s’immobilise et s’enfonce, drisses et cordages battants. Jérôme se met debout. Quand c’est le moment, il ordonne : « Remonte la dérive. » Le bateau s’échoue sur le sable. Ils le halent, abattent les voiles. Ils n’ont pas besoin de parler pour coordonner leurs gestes.

— Il faut que je rentre, il est tard, dit Anne.

Sans lever les yeux vers elle, sans cesser de manier la corde qu’il enroule, Jérôme demande, apparemment indifférent :

— Je t’attends demain matin ?

— Je ne sais pas si je viendrai. Je ne crois pas…

Les froncements à peine esquissés qui remontent les coins de sa bouche et allongent ses yeux, lui font un visage d’ange. On a envie de fléchir les genoux et de prier pour qu’elle continue à sourire. Mais elle fait volte-face, court le long de l’escalier, s’enfonce dans le chemin entre les buissons de lentisques.

Le premier à s’éveiller est Jérôme. En un instant, il est debout, vêtu. Il descend sans bruit les marches froides de l’escalier, passe la porte ronde. Il est dehors.

Cinq heures. Aux arbres, aucune feuille ne bouge. Les cigales ont amorcé en sourdine leur chant de machine. Omar est déjà dans la cuisine, à surveiller le lait qui chauffe. Jérôme prend dans le buffet sa tasse et le bol d’Omar. Il sort le pain de la panetière d’osier, puis le beurre et la confiture du réfrigérateur.

— Ça-va ? dit Omar.

— Ça va, dit Jérôme. Il va faire chaud.

Il découpe le pain en tranches larges. Omar verse un fond de café dans la tasse et dans le bol, ajoute le lait chaud, deux morceaux de sucre. Le haut de son pantalon retombe sur la ceinture.

— Tu devrais mettre ton tricot par-dessus le pantalon, dit Jérôme. Tu serais plus élégant.

Omar laisse éclater un rire qui lui fend la figure. Il attrape un morceau de pain et va s’asseoir sur le rebord de la fenêtre, le bol posé en équilibre devant lui. Il demande, la bouche pleine :

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.