L'Evanouissement

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Trois mois après son retour de déportation, Manuel (le héros du Grand Voyage), revenant chez lui, en banlieue, tombe évanoui de la plate-forme du train. On le ramasse sur la voie, l'oreille déchirée, commotionné et presque amnésique. Dans l'ambulance qui le reconduit chez lui, à la clinique où on l'endort pour l'opérer, lorsqu'il se réveille, Manuel enchaîne des fragments de son passé. Le narrateur, qui est son double, projette des épisodes de son avenir. On suit ainsi, dans le désordre qui succède à son évanouissement, Manuel à la recherche de lui-même.
Un souvenir obsède Manuel et revient comme un leitmotiv poétique : à son réveil, il voit de la neige et du lilas. Il cherche à identifier cette image floue parmi les souvenirs de neige qui défilent dans sa mémoire, mais il ne parviendra que beaucoup plus tard, en 1956, à la replacer dans son contexte avec toute sa force.
Fragilité de la mémoire, fragilité des traces laissées par la vie même. Manuel ressent son existence comme une sorte d'évanouissement menaçant. Il essaie, tantôt avec anxiété, tantôt avec détachement, de sentir la réalité des autres et la sienne ; il n'en a vraiment conscience que dans les moments d'intense action de sa vie de maquisard, de résistant torturé par la Gestapo, de déporté au camp, de clandestin en Espagne. Hormis ces instants d'attention privilégiés, il perd parfois conscience de la réalité dans une sorte d'extase dont il lui est impossible de parler.
Publié le : vendredi 16 novembre 2012
Lecture(s) : 22
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072475962
Nombre de pages : 236
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C O L L E C T I O NF O L I O
Jorge Semprun
de l’Académie Goncourt
L’évanouissement
Gallimard
© Éditions Gallimard, 1967.
Jorge Semprun est né en 1923, à Madrid. Écrivain et scéna riste, il a reçu le prix Formentor pourLe grand voyage, en 1963, et le prix Femina en 1969, pourLa deuxième mort de Ramón Mer cader. En 1988, Jorge Semprun a été nommé ministre de la Culture du gouvernement espagnol. Il est décédé à Paris le 7 juin 2011.
Pour Claude et Dominique Landman.
Il se demande pourquoi il y a tant de neige dans sa mémoire, plein de neige crissante dans son insomnie. C’est le mois d’août, pourtant, le pharmacien le lui a dit, et cela avait éveillé en lui une joie toute transparente, irraisonnée, une sorte de bonheur purement physique, quand il a en tendu que c’était le mois d’août. — Nous sommes lundi, six août, dixneuf cent quarantecinq, avait dit le pharmacien, en déta chant les syllabes. Le regard du pharmacien, posé sur lui, était inquiet. Il y avait eu cette joie toute transparente, dans laquelle il s’est laissé aller, ou plutôt, qui est mon tée en lui, en apprenant de la bouche du phar macien que c’était le mois d’août, et pourtant il y a plein de neige dans sa mémoire. Confusément, dans l’insomnie traversée par les grands éclairs de la douleur qui éclate dans son cerveau, dans tout son corps, confusément, il y a de la neige. Il essaie de cerner ce souvenir
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de neige, cette mémoire floconneuse où il bai gne, raidi dans la douleur qui se prolonge, et il n’est encore que dix heures du soir, il vient de regarder sa montre à la lumière de la lampe de chevet posée sur une chaise, et l’abatjour en est d’un tissu rose, froncé, fané, mais on a mis un chiffon pardessus, ou un morceau de tissu, de sorte qu’il y a seulement un cône étroit de clarté, tronqué au sommet, à gauche de son lit, vers lequel il a dû tendre le poignet. La neige ne peut se trouver que dans sa mémoire, même s’il a l’impression parfois de la voir flotter brumeuse ment, dans la chambre, même s’il lui semble s’enfoncer par moments dans la douceur cris sante des forêts enneigées. En réalité, s’il faisait un effort pour savoir, il saurait bien que la fenê tre grande ouverte donne sur le mois d’août. C’est le pharmacien, au début de l’aprèsmidi, au moment où il sortait de son évanouissement, qui lui a appris que ce bonheur de vivre, cette brutale certitude d’exister, et tous les bruits autour d’elle, les coups de marteau, les portes qui s’ouvraient, les timbres de bicyclettes, et le sifflet, surtout, de la locomotive, vrillant la rumeur que composaient tous les autres bruits, que tout cela avait pour lieu, pour nom, pour demeure, le mois d’août. Pourtant, dans cette réalité du mois d’août, qui ne s’impose pas seulement par les paroles du pharmacien, mais qui est là, bruis sante, audelà de cette fenêtre ouverte, pourtant, il y a de la neige. Peutêtre vatil falloir tout reprendre à son
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