L'Extrême-Occident

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Dans Rendez-vous au Jugement dernier et Incognito, Petru Dumitriu tirait le bilan de son expérience des régimes totalitaires. Ici, pour la première fois, il a pris pour cadre d'un roman – écrit directement en français – l'Occident où il a trouvé refuge depuis quelques années.





Cet Occident, Petru Dumitriu a choisi d'en montrer, non pas les attitudes moyennes et les situations d'équilibre, mais les régions frontières et les cas limites. Dans une métropole du Nord aux séculaires traditions marchandes, gorgée de richesses, ivre de rêves futuristes, la fascinante Annerose Brandt et ses amis vont atteindre un point critique de leur existence, un de ces moments où la vie devient destin ; où l'on doit, pour tirer toutes les conséquences de ce que l'on est, faire un saut périlleux – aux confins du néant peut-être, de l'inconnu sûrement. Aller jusqu'au bout, cela peut signifier bien des choses, selon le point de départ : la jouissance érotique pour celui-ci, l'appel vers la sainteté pour celui-là ; pour tel autre, la volonté de puissance, ou encore le plus absolu nihilisme. En tout cas, cela provoque des éclats. Le milieu d'armateurs et de banquiers où se déroule l'histoire, puis la ville toute entière vont être secoués par ces déflagrations en chaîne. D'heure en heure, la tension croît : une grève naît, s'étend, désorganisant la vie quotidienne ; des attentats inexplicables se succèdent ; des politiques changent de ses et des firmes de propriétaires. Dans ce monde chauffé à blanc, où la venue d'un chanteur à la mode prend figure de manifestation surnaturelle, où de simples régates se transforment en conflit mythologique, Axel, Annerose, Octavio, Manfred se débattent, se combattent, s'abattent, s'aiment ou se déchirent. Il y aura beaucoup de vaincus. Il n'y aura peut-être que des vaincus. Ou peut-être seulement des vainqueurs...


Publié le : vendredi 29 janvier 2016
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EAN13 : 9782021315509
Nombre de pages : 488
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Ceci est dédié à I. D.
à Mariana Alcoforado
à Pauline Réage

… L’extrême

Occident de désirs…

MALLARMÉ

1

Après une première année d’exil durant laquelle nous avions vécu de-ci, de-là dans les grandes villes d’Europe occidentale, alors que nous croyions, Isolde et moi, avoir tout perdu, alors que nous avions presque même cessé d’espérer, je perçus un premier signal, il me sembla que notre destin suivait enfin une courbe remontante. Le jour même où nous avions reçu la plus cruelle nouvelle de là-bas, une lettre me parvint, qui portait l’estampille de quelque métropole maritime du Nord ; je n’y fis pas attention, tous ces grands ports m’étaient pareillement étrangers. La signature était celle d’un homme que j’avais assez bien connu ; nous étions allés ensemble plusieurs fois en mission officielle, à Pékin, à Ourga qui porte aujourd’hui le nom ridiculement homérique d’Oulan-Bator, autrement dit le Héros rouge, à Moscou enfin et à Varsovie. Il était passé en Occident deux ans avant moi, et depuis je ne savais plus rien de lui. Il m’écrivait pour me dire qu’il était toujours mon ami, et que si je n’avais rien de mieux à faire pour gagner ma vie, il m’offrait un poste dans le département de relations publiques d’une compagnie maritime d’armement. « Ça me fera un drôle d’effet d’être ton chef, disait-il, alors que tu étais nettement plus gros bonnet que moi dans le temps, mais tu ne t’en apercevras pas. » J’acceptai et en effet, il fut pour moi le plus amical, le plus fraternel même des chefs.

Nous étions assis tous les deux à la terrasse du Café de l’Archiduchesse lorsque j’aperçus pour la première fois Annerose Brant. Nous buvions de la bière blonde très forte, dans de hauts verres taillés couverts de gouttelettes froides. Nous fumions des cheroots de Manille. Nous regardions autour de nous. Ulysse observait de préférence les passantes jeunes et maquillées : elles portaient des fourreaux de satin enveloppés de chiffon, de voile, de légers nuages colorés qui flottent au vent de la marche. C’étaient, pour la plupart, les belles prostituées de la ville. Quelques-unes s’asseyaient par paires, à la terrasse ; et des hommes bien nourris, fraîchement rasés et coiffés, vêtus de neuf, d’étoffes claires, porteurs de cravates en soie blanche ou bleu pâle, s’asseyaient parfois auprès d’elles après leur en avoir demandé la permission et ouvraient les pourparlers en plaisantant : c’étaient des courtiers, des agents des compagnies de navigation et des lignes aériennes, des représentants de maisons de commerce du Levant, d’Extrême-Orient ou d’Amérique Latine. Certains étaient trop bruns, parlaient trop haut, riaient trop fort pour ne pas être évidemment étrangers, car ici le type du pays est plutôt décoloré, chuchoteur et léthargique. A cette heure-là, les dames mûres et les vieilles personnes des bonnes familles de la ville, parées, en tailleur de soie perle, avec ombrelles et caniches, venaient goûter à L’Archiduchesse. Elles formaient une grosse masse gris clair. Les bouches des filles de luxe étaient elles-mêmes peintes en rose pâle ou argent. Le trottoir, le pavé, l’air de cette journée d’été couverte, comme elles le sont trop souvent ici, tout était de la couleur des cendres les plus pures.

Seuls les feux rouges et verts, aux coins de la place, mettaient des taches de couleur vive, et ceux des voitures qui s’éloignaient. Il en passa même une éclairée de l’intérieur, où deux hommes se tenaient assis en devisant ; celui qui conduisait tenait un long et mince cigare entre l’index et le médius de sa main posée mollement à plat sur le volant, et son compagnon lui disait quelque chose en gesticulant lentement, avec aisance, de ses mains baguées ; la voiture glissa devant nous tout doucement, telle une vitrine, ou un bateau illuminé.

Mais ce n’était là qu’une des vitrines qui ornaient cette place de la Vieille Amirauté. Le Café de l’Archiduchesse se trouve au rez-de-chaussée et au mezzanine du palais Isabelle, flanqué de boutiques de bijoutiers, de modistes, de parfumeurs, de fleuristes : des grappes d’orchidées, des livres anciens aux cuirs frappés de dorures, des flacons en cristal taillé remplis d’eaux de senteur, des sacs en cuir brillant, des cassettes en maroquin, des meubles dorés ou en bois des îles, des pyramides de bouteilles de liqueurs fines, des montagnes de boîtes de cigares ouvertes rivalisent avec les fenêtres du Café de l’Archiduchesse, garnies de boîtes de bonbons enrubannées et de corbeilles d’argent chargées de fruits confits et de massepains ; une vitrine fait exception, qui ne montre qu’une poupée de velours noir, aux formes féminines drapées dans un coupon de soie rouge à fleurs ; et aussi une devanture de joaillier, où est exposée une unique parure d’émeraudes et de diamants.

Devant nous, au milieu de la place, sous les arcades de la Vieille Amirauté, scintillaient pareillement des vitrines, et les filles qui se promenaient sous les voûtes étaient tellement semblables aux mannequins en grandes robes debout derrière les glaces incassables, que si elles s’arrêtaient un instant pour regarder avec envie les bijoux et les atours des poupées, on pouvait se demander lesquelles des deux étaient des objets : mais on reconnaissait les vivantes à l’insatisfaction aiguë qui semblait émaner d’elles.

Comme je regardais autour de moi les brusques apparitions et disparitions des enseignes lumineuses, leur passage du jaune au bleu, au rose enflammé, au violet de néon, les affiches des quatre cinémas qui bordent la place — il y en a encore deux ou trois dans les passages afférents —, et qui représentaient des femmes demi-nues, des jambes de femmes, des hommes débraillés et armés de pistolets et de mitraillettes, et des femmes encore, belles et en loques, je dis :

— Trop de sollicitations pour les nerfs, j’en ai mal. Il y a trop de tout ici. Ça fait passer tous les appétits.

— Pas les miens, dit Ulysse. Des appétits qui passent ne méritent pas ce nom. Regarde-moi : si je voulais, je deviendrais ascète demain. Ou à partir de la minute qui vient. Car qu’est-ce qu’un homme qui ne peut pas maîtriser son tempérament ? Mais qu’est-ce qu’un tempérament qui peut être maîtrisé ? Je suis capable de n’avoir envie de rien, mais j’ai envie de tout. De tout avaler, de tout caresser, de tout regarder, de tout écouter. C’est ce que je fais, si un appétit me passe, c’est par satisfaction, pas par sursollicitation. Au fond, tu es un petit nerveux, une petite nature.

Je le regardai en riant. Il était large d’épaules et comme il se tenait assis sur une des petites chaises en fer peintes en blanc qui donnent à la terrasse du Café de l’Archiduchesse son air cossu, démodé et gracieux, on ne pouvait pas s’apercevoir qu’il était un peu trop court sur pattes. De belles et longues mains fortes, poilues, des bras longs : il avait été professeur de culture physique (entre deux étapes plus aventureuses de sa vie où il avait enseigné le marxisme-léninisme et fait, en qualité de fonctionnaire du commerce d’Etat, la contrebande de marchandises stratégiques frappées d’embargo par les Etats-Unis et leurs alliés). Il avait la tête large et le menton fin et petit, le nez bref et les yeux écartés, grands, noirs, profonds, cernés de bistre ; le visage charnu et sillonné de plis, de grosses lèvres rouges, les joues bleues, des cheveux plats et d’un noir de corbeau, qui lui tombaient en mèches sur le front. Avec cette tête-là, il portait un complet d’alpaga bleu et une cravate de soie blanche avec un dessin bleu foncé, exclusivité de Lanvin, Paris, France.

Dans le beffroi de la Vieille Amirauté, grosse tour en briques noircies coiffée de trois coupoles superposées, couvertes de cuivre dont le vert-de-gris devenait presque blanc, une cloche sonna la demie. Je regardai les cadrans qui ornaient les quatre faces du beffroi : ils étaient noirs, avec des chiffres rutilants et des aiguilles dorées qui indiquaient, non sans de légères variations, la demie de cinq heures. Les nuages, autour des coupoles, étaient bas et d’un gris neutre. Je fis signe à un vendeur de journaux et achetai une édition du soir ; je l’ouvris.

— C’est rare, ici, une chaleur pareille, dit Ulysse Membrovitch. Les verres eux-mêmes suent.

Il but une gorgée de bière fraîche, se carra sur sa chaise et tira une bouffée de son cheroot. Il demanda :

— Qu’est-ce qui se passe ? Ils montent toujours à l’assaut avec les femmes et les enfants en première ligne ? Et ils croient qu’on prend ainsi une base aéronavale ?

— Bien sûr, ça a donné de bons résultats dans toutes les colonies, nos hôtes les ont perdues comme ça, ils n’ont gardé que cette base, ils la perdront.

— On ne perd que ce qu’on cède, tu es plus politikos que moi et tu en sais assez, je n’insiste pas. Qu’est-ce qu’ils font, ces chers hôtes ?

Je lui lus la nouvelle de dernière heure : le porte-avions Les Droits de l’Homme, avec cent chasseurs-bombardiers à bord et escorté des croiseurs lance-fusées Jean Calvin et J.-J. Rousseau, se dirigeait à toute vitesse vers le lieu du conflit, où on avait déjà parachuté des troupes de renfort. Un destroyer d’escadre du porte-avions américain Free Enterprise avait arraisonné l’Olden-barnevelt, cargo de deux cents tonneaux, chargé d’armes de contrebande destinées, pensait-on, aux adversaires du président Méhalla réfugiés dans les montagnes.

Ulysse Membrovitch se pencha par-dessus mon bras pour lire lui-même le nom du cargo.

— Son port d’attache est ici, remarquai-je. Je me demande à quelle compagnie il appartient.

Ulysse se mit à rire et me dit :

— Quand tu auras passé encore un an ou deux ici, tu les connaîtras tous par cœur. Mais ces démonstrations de force, ont pour but de faire taire la réaction ; au fond on n’a pas besoin de cette base comme on n’avait pas besoin de colonies, tout cela coûte trop cher et ne rapporte que des ennuis. Pourtant cette fois-ci M. Mustapha Méhalla s’est trompé, il a cru réussir d’emblée, maintenant il est coincé entre les porte-avions, les parachutistes, et ses propres mécontents. J’ai envie de parier à cinq contre un que dans une quinzaine il ne sera plus président, et à deux contre un qu’il ne sera plus en vie. Mais non, il est trop rusé, il s’en tirera. En tout cas je ne voudrais pas être à sa place. Tu sais où je voudrais être ? Ici. Exactement où je suis. J’ai d’ailleurs toujours envie d’être exactement où je suis, et j’ai grand plaisir à m’y trouver.

Et il regarda autour de lui, le corps rejeté en arrière et le menton appuyé sur la poitrine, comme si toute la place de la Vieille Amirauté lui eût appartenu en propre, et qu’il eût été très content de ses possessions. Moi, qui me trouvais en Occident depuis moins longtemps, et qui n’étais pas encore guéri de tous les traumatismes de l’évasion, je suivis son regard, mais avec une inquiétude irraisonnée. Je dis :

— C’est incroyable ! Cette richesse. Cette splendeur. Ça me fait peur. C’est tellement éclatant et tellement fragile.

— N’est-ce pas ? Ce n’est pas comme chez nous ; là-bas, nous, on ne peut pas nous abattre, nous sommes irrenversables, parce que nous sommes déjà par terre, nous faisons du gothique mou, des tensions terribles en mamaliga et en kacha, d’ailleurs dans de la bouillie on peut noyer l’univers, ce n’est pas négligeable. Mais ici, tu as raison, c’est comme un de ces immeubles à dix et vingt étages qu’ils ont construits de l’autre côté du port : ils sont à la merci de leurs ascenseurs. Si quelqu’un s’amène en criant qu’il veut l’argenterie de tous les locataires, et coucher avec leurs femmes par-dessus le marché, sinon il coupe le courant, l’eau et le téléphone, ils sont obligés de livrer l’argenterie et d’envoyer leurs femmes au rez-de-chaussée. Toute cette ville, tout ce pays, tout ce continent, ça ne peut plus se permettre de se battre, c’est trop intégré, trop compliqué, trop fonctionnel. Oui, c’est fragile. Mais ils produisent d’autre part de beaux petits mouvements d’horlogerie électroniques, ils peuvent au moins tuer sûrement leur assassin, de sorte que les candidats à ce rôle n’osent pas. C’est une situation très risquée, très osée, très dynamique. Tu as vu Saint-Wulfram ? Ces minces arceaux, ces piliers de rien du tout, et hauts de cent mètres ? Ça ne s’est pas même écroulé, depuis tant de siècles. Et maintenant ils font la même chose en béton et acier : la salle du nouvel Opéra tient sur trois pointes, tout le reste plane au-dessus, c’est une coque de béton en forme d’hyperboloïde asymétrique, épaisse de vingt centimètres. Et ça ne tombe pas. Tout est comme cela : on se demande par quoi ça tient, comment ça ne part pas en miettes.

— Et où vont-ils ? demandai-je. Est-ce qu’ils le savent eux-mêmes ?

— Personne ne le sait. Il y a quelques dizaines d’années, on croyait à leur décadence, mais même cela n’est pas vrai. Ils sont absolument imprévisibles. Ils ne savent rien. Mais ils peuvent faire beaucoup de choses. Ah ! fiche-moi la paix avec tes angoisses ; c’est provincial, il faut apprendre à vivre à grande altitude, appuyé sur un jet d’énergie projeté dans le vide. Apprends, mon ami, apprends ; tu reprends un cigare ? Tu veux encore une bière ?

Je regardais par-dessus son épaule un trio qui profitait d’une brèche entre deux colonnes de voitures séparées par un feu rouge, pour traverser la place et se diriger sur nous de biais. C’étaient une femme et deux hommes, mais je ne vis que la femme. D’abord avec le vague sentiment que c’était quelque chose d’inhabituel, un spécimen rare. Très riche peut-être, très élégante certainement. C’était une grande et svelte silhouette en robe bleu de roi sans manches, deux longs et forts bras blancs, des jambes longues qui marchaient à grands pas glissants, une cloche bleue à larges bords sur une tête un peu penchée et qu’elle cachait. Mais comme elle s’approchait, je m’aperçus qu’elle était tellement belle que je ne pouvais même pas me rendre compte de ses traits, je n’y voyais que du blanc, du rose, des cheveux blonds dont une grosse boucle tombait sur le sourcil gauche tandis qu’une autre bouffait et couvrait la joue, mais à travers ce voile doré un grand œil bleu brillait gaiement. Je ressentis ce brusque élan, cette projection d’un moi déjà oublié, nié et renié, vers la beauté en qui il veut se perdre : ce que les philosophes appelaient l’Eros, et qu’on éprouve à la vue de beaux objets, d’outils très puissants, d’armes très dangereuses, d’avions très rapides, de très grands navires, d’œuvres d’art, de beaux animaux ou de beaux arbres ou de belles fleurs ou de beaux enfants, mais qui atteint un comble lorsque l’on contemple une femme très belle, ou un très bel homme si le contemplateur est une femme ou un pédéraste. J’avais perdu conscience pendant un instant.

Ulysse Membrovitch se retourna pour voir ce qui m’avait à ce point absorbé, et il salua le trio, mais seule la jeune femme lui sourit en penchant légèrement la tête, puis elle passa et s’éloigna entre ses compagnons. Je la suivis un moment du regard puis me tournai vers Ulysse :

— Je n’ai jamais vu une femme aussi belle. Jamais. Comme elle était belle ! Comme elle était belle !

— Oui, mais c’est une tête de poupée, elle n’a absolument aucune personnalité dans les traits, c’est un beau masque innocent, dit Ulysse et il fit signe à une des serveuses en robe noire avec un grand nœud de ruban blanc dans les cheveux — elles étaient presque toutes blondes — et un autre nœud encore plus grand sur les reins, qui serrait les cordons du tablier bordé de dentelle. Il commanda encore deux verres de bière puis me regarda en riant :

— Non, vraiment, remets-toi, tu ne vas pas oublier Isolde pour cette folle !

— Ne dis pas de bêtises, Isolde c’est pour la vie, c’est de l’amour, cette femme m’a foudroyé d’admiration, c’est différent. Pourquoi l’appelles-tu folle, tu la connais ?

— Parbleu ! On a dansé ensemble il y a une semaine chez Harry Blumberg et comme je lui faisais sentir combien elle me plaisait, elle s’est mise à rire et m’a dit : « Mon petit Ulysse, je suis très flattée, vous êtes bien brave et bien vigoureux, mais moi je danse uniquement pour danser, et vous mélangez les choses, vous n’avez pas le sens de l’ordre, je ne danserai plus jamais avec vous, vous êtes le plus charmant gorille que je connaisse, allez me chercher un verre de champagne et tenez-vous sage. » Elle a été tellement gentille avec moi que la turgidité rentrée ne m’a même pas incommodé ; d’habitude lorsqu’il faut ravaler ses effusions ça rend fou furieux, mais elle a su comment il fallait me prendre, je ne l’en aime que davantage, je veux dire, tu comprends, j’éprouve de la bienveillance à son égard. Dommage qu’elle soit folle. Car j’aimerais bien lui enseigner la lutte à cette belle vache laitière, j’aimerais te tenir, ma petite grande belle statue, et te la travailler depuis le soir jusqu’au matin, rien que du catch, rien que des luttes gréco-romaines, et puis j’ai envie d’y grimper comme on grimpe à un arbre, l’entourer de mes bras et de mes jambes et grimper jusqu’à ses lèvres, elle me dépasse de la tête, et ça m’étourdit ; lorsque je dansais avec elle les os me fondaient dans le corps, j’étais en miel, en rahat-lokoum. Elle n’a qu’à me faire signe, je serai toujours là pour elle, dit-il en postillonnant à cause de l’énergie avec laquelle il parlait.

— Mais comment est-elle folle ? Pourquoi l’appelles-tu folle ?

— Mais pour tout ce qu’elle a fait. Elle avait dix-neuf ans lorsqu’elle a épousé comme une toquée notre cher Pierre-Paul Brant qui en avait vingt de plus, et voilà deux ans qu’elle l’a quitté sans motif. On se sépare pour quelqu’un d’autre, d’habitude. Elle fait exception à la règle, elle s’est séparée de Pierre-Paul Brant pour rien, elle avait assez de lui. Ce qu’on peut comprendre, d’ailleurs.

Pierre-Paul Brant était le directeur général des chantiers de constructions navales de la compagnie Jordan Frères, dont nous assurions les relations publiques. Comme notre service dépendait directement de lui, nous avions souvent affaire à cet homme énergique, froid, à lunettes sans monture, qui était le bras droit du propriétaire de l’affaire.

— Ainsi donc, elle a été la femme du patron, murmurai-je. Ulysse me reprit :

— Elle est toujours sa femme, il ne consentira jamais à un divorce et elle s’en fiche ; elle est toujours Mme Pierre-Paul Brant et joue au grand couturier, elle s’est associée avec un pédé qui a une galerie de tableaux et derrière lui l’argent de la banque Simonsen, ils font ensemble des collections magnifiques et elle présente quelquefois elle-même les grandes robes du soir, tu penses bien qu’elle est le plus beau de ses mannequins. Annerose Brant. La belle Annerose Brant. La délicieuse Mme Brant. Ah, putain de vie ! Ah, misère de ma vie ! Que Dieu bénisse la mère qui t’a faite, Annerose, et qu’il te mette un soir dans mon lit.

— Elle s’appelle Annerose ?

— Oui, dit Ulysse d’un air comiquement furieux et malheureux : oui, elle s’appelle Annerose. Et elle est toquée et frigide. Excellente fille d’ailleurs, bon cœur, la gentillesse même. Je pense qu’elle boit en cachette. Peut-être se drogue-t-elle ? Enfin, je ne sais pas, je ne la comprends pas, elle est comme ce monde où nous sommes, imprévisible, et incapable de prévoir ce qu’elle fera elle-même. Elle ne sait pas. Elle ne sait rien. Mais elle peut faire beaucoup.

— Avec une beauté pareille, en effet.

— Je te dis qu’elle n’a rien, c’est une poupée, elle a des traits qui ne disent rien, s’exclama Ulysse Membrovitch. Mais si je la tenais un jour, je la mordrais des pieds à la tête, d’abord par derrière, ensuite par devant, et puis sur les côtés ! Je lui mordrais le nombril ! Je la mordrais au…

— Parle bas, les gens se retournent vers nous quand tu fais cette tête d’avaleur de sabres.

— Je la mordrais en plein… gronda-t-il, les yeux brillants et les lèvres humectées par les postillons.

— Tais-toi donc, dis-je en riant.

Je le vis qui tout à coup changeait de contenance, souriait à quelqu’un par-dessus mon épaule, faisait un petit signe de la main. Je me retournai : c’était la belle Mme Brant elle-même, avec ses compagnons, qui revenaient de l’autre côté de la place de la Vieille Amirauté et, au moment où je les aperçus, entraient dans le café où luisaient faiblement des lampes sur les tables. Je ne vis plus bas qu’un bras blanc qui tenait à bout de doigts un sac, une silhouette bleue, un haut talon-stylet blanc.

— Elle a un tantinet de ventre, et le pied n’est pas petit, dis-je judicieusement.

— Salaud, dit Ulysse Membrovitch. Je le sais, c’est vrai, tu as raison, mais il ne faut pas le dire. Elle est merveilleuse. Que le diable l’emporte.

— J’avais pensé d’abord qu’elle était actrice — actrice de cinéma, de préférence.

— Elle n’accepterait jamais. Tu sais ce qu’elle dit ? « Qu’un vieux bouc de metteur en scène me donne des ordres pour finir par sortir un navet ? Ah ! s’il était ascète et homme de génie et s’il faisait à coup sûr un chef-d’œuvre, je voudrais bien. »

— Ah ! elle est comme ça ? dis-je, brusquement refroidi. Elle est orgueilleuse, alors ?

— Non, pas du tout, n’as-tu pas compris comment elle avait agi avec moi ? Et moi, je ne suis rien, tu comprends, elle peut s’offrir le vieux Jordan, si elle veut, ou Adonis, ou je ne sais qui, et elle me traite comme si j’étais son copain. Non, elle n’est pas orgueilleuse, elle est folle. Ou si tu veux, elle est audacieuse. Autrement dit, imprudente. Je te parie qu’elle est alcoolique, ou qu’elle se pique. Elle se drogue, je te dis.

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