L'île grise

De
Publié par

Adam, Monsieur très bien sous tous rapports, professeur agrégé d’Histoire, enseignant en Université, se retrouve incarcéré pour plusieurs années sur une île, parmi un millier d’autres détenus qui, tous, sont condamnés pour meurtre…
Lui-même est enfermé là parce qu’un jour il a fendu le crâne de l’amant de sa femme à l’aide d’une barre de fer. Mais pour lui, ce geste est inconcevable : il est impossible qu’il ait été dans un état psychique normal, qu’il ait joui de toutes ses facultés mentales, au moment où il a ôté la vie à cet homme d’une façon aussi cruelle !… Lui qui ne chasse pas, ne pêche pas, qui a horreur du sang, lui qui, comme le disait souvent son épouse, « ne ferait pas de mal à une mouche », comment a-t-il pu commettre un tel crime ?



Publié le : mardi 7 mai 2013
Lecture(s) : 44
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782362528170
Nombre de pages : 368
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Cover

René KRUMEICH


L’île grise

Éditions Mélibée

 

 

Le Code de la propriété intellectuelle et artistique n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que « les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite » (alinéa 1er de l’article L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.

1ère Journée

 

 

DIMANCHE 19 MAI

 

 

 

“… Nous vous rappelons enfin, avec la plus grande insistance, que :

– tout déplacement hors du périmètre d’hébergement qui vous a été affecté pour la durée de votre séjour,

– ou toute tentative visant à abandonner, modifier ou détruire la montre-bracelet qui a été fixée à votre poignet,

– entraînerait automatiquement, et dans les minutes qui suivraient un tel acte, votre décès par injection létale.

Toutefois…”

 

Adam referma brutalement le petit opuscule de papier recyclé. Ce geste agacé produisit un petit claquement sec qui lui fit prendre conscience de l’état d’inquiétude dans lequel il se trouvait. Les conditions de vie qui l’attendaient étaient si inhabituelles qu’il lui était difficile de s’imaginer comment il les percevrait dans leur vécu quotidien. Elles étaient, pourtant, minutieusement décrites dans ce “Manuel de vie” qui lui avait été remis au moment de l’embarquement et qu’il ne cessait de rouvrir et de refermer comme un élève qui ne sait pas parfaitement sa leçon.

Ce qui l’inquiétait surtout, c’était le fait de se retrouver dans un environnement social composé uniquement de délinquants de la pire espèce. Quant à la montre, bien qu’il l’ait déjà portée pendant près d’un an et qu’ordinairement il n’y ait plus prêté attention, elle l’angoissait à nouveau : sa vie ne dépendait-elle pas, malgré les nombreux systèmes de sécurité, de la fiabilité des dizaines de circuits électroniques miniaturisés assurant le fonctionnement de la montre, des ordinateurs avec lesquels elle était en liaison et des satellites de positionnement qui le surveillaient.

Il leva machinalement les yeux vers le ciel où brillait un soleil si éclatant qu’il dut brusquement fermer les paupières et baisser la tête.

 

Lorsqu’il les ouvrit à nouveau et tandis que sa vue retrouvait peu à peu son acuité il se rendait compte qu’un homme d’une soixantaine d’années, hirsute, barbu, portant de grosses lunettes fumées et, semblait-il, à la propreté douteuse, avait l’air de le dévisager. Pourtant ce dernier détourna rapidement son regard et fit quelques pas pour se mêler à la foule. Sur le moment, Adam eut l’impression que cet individu ne lui était pas inconnu mais, en y réfléchissant bien, comment et où aurait-il pu faire la connaissance d’un tel personnage qui n’appartenait manifestement pas à la même classe sociale que lui. Après tout, l’avait-il peut-être rencontré dans les locaux de la Police, au Palais de Justice ou ailleurs…

 

Sans s’attarder plus longtemps sur cet incident, il se fraya un chemin à travers la centaine de personnes qui occupait le pont du bateau pour aller s’accouder au bastingage dans l’espoir de bénéficier d’un peu plus d’air et de jouir d’une intimité relative qui lui faisait cruellement défaut depuis son incarcération. Heureusement, rares étaient ceux qui, pour des raisons similaires, s’étaient éloignés du groupe et étaient venus contempler l’océan. La plupart des autres passagers, bien que ne conversant que très peu entre eux, préféraient rester ensemble, peut-être avec l’impression illusoire d’un soutien moral mutuel de la part de leurs compagnons d’infortune. De même, la majorité des femmes constituait un groupe bien à part, un peu plus animé que celui des hommes qui, eux, semblaient plus soucieux et plus affectés par leur future situation. Il y avait aussi deux ou trois chiens, allongés sur le plancher du pont, le museau entre les pattes, avec dans les yeux la même tristesse et la même inquiétude que leurs maîtres. De temps en temps, le miaulement plaintif d’un chat s’échappait d’une cage, seul bagage-à-main toléré.

 

La lassitude plus que la fatigue lui fit courber le dos et baisser la tête si bien qu’il ne vit plus ni l’horizon radieux ni la houle bleue mais seulement l’écoulement frangé d’écume de l’eau verte le long de la coque grise parsemée de points de rouille du vieux bâtiment militaire qui les transportait. Il se prit à penser qu’un tel navire avait vraisemblablement été construit au siècle dernier et qu’il était, bien entendu, propulsé par un moteur diesel dont les vibrations se propageaient jusque dans ses jambes. Il venait seulement de les ressentir. C’est qu’il avait en tête des idées bien plus préoccupantes qui ne pouvaient laisser place à ce genre de sensations sans importance. Son cerveau était saturé de questions auxquelles il ne pouvait apporter de réponses et il cherchait vainement à s’en échapper. En d’autres circonstances, ce court voyage en mer, à faible vitesse et par ce moyen de locomotion obsolète, aurait été assez agréable et aurait eu plutôt tendance à diminuer voire supprimer un éventuel état de stress. Mais, en l’occurrence, bien au contraire, sa relativement longue durée l’exaspérait et il se sentait bizarrement impatient de se trouver complètement plongé dans ses nouvelles conditions de détention.

 

Il y avait environ une heure, estimait-il, qu’ils avaient quitté le port et l’île n’était toujours pas en vue ! Elle n’aurait pourtant pas dû se situer si loin que cela de la côte car plus loin se trouvaient des hauts fonds qui en auraient rendu l’implantation sinon impossible du moins trop coûteuse. Cinquante ans auparavant, elle aurait été un peu plus proche du rivage car, avec la fonte d’une grande partie des glaces antarctiques, l’étendue des bas-fonds littoraux s’était accrue de quelques centaines de mètres par endroits. Seules les côtes rocheuses et escarpées avaient été épargnées. Son statut de professeur d’histoire, spécialiste reconnu du vingtième siècle, l’amenait involontairement à faire souvent référence à cette époque qu’il affectionnait particulièrement.

 

Les bulles d’écume semblaient glisser si vite le long du flanc du navire et cependant celui-ci paraissait progresser avec une lenteur agaçante. Il se prit à remarquer que le temps, et donc la vitesse, étaient vraiment relatifs à l’échelle de l’espace considéré par l’observateur. Les huit années qu’il était condamné à passer en exil sur cette île, allaient-elles être à l’image de cet apparent paradoxe ? Huit ans ! Enfin non, plus que sept maintenant. Cela lui paraissait quand même si long ! Mais les jours s’écouleraient sans doute rapidement comme cette file de bulles et la date de sa libération surviendrait peut-être plus vite qu’il ne le ressentait maintenant. Il se reporta exactement huit ans plus tôt et se rendit compte que les événements contemporains de cette période-là lui semblaient finalement tout proches… Il y avait sa rencontre avec Carole et ses débuts d’enseignant à l’université ; ces deux faits, liés étroitement l’un à l’autre, contenaient déjà tous les paramètres qui interviendraient sept ans plus tard dans le drame qui bouleverserait son existence, le bonheur de leur couple et peut-être l’avenir de leur enfant.

 

Un mouvement de foule, accompagné d’une rumeur, faite de dialogues chuchotés, attira son attention. Les regards se portaient vers la proue du navire ; ils étaient d’une profondeur et d’une intensité particulière. Lui-même aperçut, dans cette direction, d’abord une tache grise sur le bleu de la mer puis plus nettement des immeubles d’habitation, reconnaissables à leurs nombreuses fenêtres alignées et dont les façades présentaient une surface particulièrement lisse et brillante. Ils étaient plutôt regroupés sur les deux tiers environ de la superficie de l’ensemble. Sur le tiers restant, s’étendaient des bâtiments plus bas regroupant apparemment les services techniques : de grandes surfaces de panneaux photovoltaïques, de hautes éoliennes et d’énormes antennes paraboliques. Il pût voir enfin que le tout était construit sur une immense plate-forme supportée par un certain nombre d’énormes cylindres plongeant dans les flots. Ce type de construction lui rappela les stations de forage pétrolier qu’il avait pu voir sur de vieux documents dans le cadre de ses études.

Les voix maintenant s’étaient tues. Avec la proximité grandissante de la chose, tous étaient devenus muets, à la fois d’étonnement et d’admiration, écrasés par le gigantisme de l’ouvrage et frappés d’une sorte de respect devant l’importance de la réalisation. Bien sûr avaient-ils pu voir tout cela auparavant sur les photos et les plans contenus dans la plaquette qui leur avait été remise mais combien la réalité était-elle plus impressionnante ! Lorsque le bateau s’immobilisa au niveau de la porte de débarquement, laquelle surplombait le pont d’une dizaine de mètres, l’émotion fut à son comble : Adam sentit sa respiration s’alourdir, sa gorge se serrer, son sang battre sur ses tempes…

 

Des policiers leur firent évacuer, sans violence et même avec une certaine courtoisie, une zone délimitée sur le pont du bateau par un tracé rectangulaire de peinture blanche. C’est alors que trois marins arrivèrent juchés sur un petit véhicule électrique tirant des wagonnets qui contenaient les maigres bagages des détenus. Lors du freinage un peu brutal de l’engin, l’un de ces matelots perdit l’équilibre et faillit tomber, ce qui amusa beaucoup ses camarades. Les rires de ces gens “sociaux”, ou du moins pour l’instant catalogués comme tels, prenaient un volume sonore extraordinaire par rapport au silence du groupe des asociaux qui étaient sur le point de perdre tout contact direct avec la société dont ils avaient jusqu’alors fait partie. L’île d’exil pour asociaux de catégorie cinq sur laquelle ils allaient débarquer n’hébergeait de gens dits “sociaux” que dans sa partie technique, dont l’accès leur était interdit sous peine de mort automatisée.

Un tunnel télescopique se déplia jusqu’à venir se poser au niveau de la limite blanche tracée sur le pont du bateau et sa porte s’ouvrit. Le policier le plus gradé, muni d’un ordinateur de poche et d’un micro, prit la parole sur le ton de la leçon bien apprise et cent fois récitée :

 

« – Mesdames et messieurs, je vais vous appeler dans l’ordre croissant de vos numéros matricules. A l’appel du vôtre, vous viendrez placer votre montre sous le lecteur que voici afin d’effectuer une dernière vérification des données qu’elle contient. Vous déclinerez votre identité puis vous direz la durée de votre peine. Ensuite, votre bagage vous sera remis et vous pénétrerez dans ce tunnel d’accès le long duquel un escalier mécanique vous conduira jusqu’au hall d’accueil. Pour y entrer, vous devrez passer sous un portique individuel qui déclenchera le compte à rebours de votre temps de séjour et activera le système anti-évasion dont on vous a déjà fait une description détaillée. Vous trouverez, dans ce hall d’accueil, une borne percée d’un orifice cylindrique dans lequel vous introduirez le poignet portant la montre. Cette machine vous remettra un visio-téléphone portable sur lequel vous aurez la possibilité d’accéder à un plan de la cité et un dossier contenant : une copie des attendus de votre jugement, votre numéro d’appel téléphonique personnel, ainsi que le numéro et l’adresse de votre logement. Nous vous conseillons de le rejoindre sans attendre, de vous y installer puis de vous rendre au “Centre des Services” afin de prendre une connaissance plus concrète de chacun de ceux-ci. Nous vous rappelons enfin que vous pouvez contacter à tout moment un fonctionnaire de l’administration pénitentiaire en composant le zéro zéro, notamment si une affection particulièrement grave ne vous permettez pas de rejoindre le centre médical par vos propres moyens ou bien dans le cas, peu probable, où le vibreur d’alerte de votre montre se déclencherait sans raison. Nous vous souhaitons, mesdames et messieurs, un séjour aussi confortable que possible. »

«  – Eh bien commençons. » poursuivit-il, dans un soupir, au terme de son petit exposé dont l’utilité se réduisait à l’audition de sa voix neutre et désabusée puisque tous savaient parfaitement ce qu’ils avaient à faire pour l’avoir déjà entendu, réentendu, lu et relu.

Il commença donc à appeler un premier numéro ; l’homme se précipita, tendit le bras, bredouilla ses noms, prénom sa date de naissance et le nombre d’années de détention auquel il avait été condamné ; il attendit le signe de tête de l’officier, prit la valise, correspondant à son matricule, que lui tendait un marin et s’engouffra dans le tunnel. Adam constatait que contrairement à ses appréhensions cette formalité se déroulait assez rapidement et il fut soudain surpris d’entendre appeler le numéro qui précédait le sien. Le barbu hirsute qu’il avait remarqué précédemment s’avançait d’un pas traînant. Il prêta l’oreille mais l’homme parlait à voix si basse qu’il ne comprit de son nom qu’une ou deux syllabes à consonance slave, son année de naissance : deux mille treize et la durée de sa peine : huit ans Il songea qu’ils arrivaient ensemble et qu’ils repartiraient de même. Il n’eut pas le temps de poursuivre son idée qu’il entendait déjà : “soixante trois deux cent trente huit”. Il se hâta, plaça bien son poignet sous l’appareil et récita mécaniquement mais en parlant, comme par pudeur, le plus bas possible :

«  – Adam Brignot, né le vingt et un avril deux mille trente six à Paris (vingt-deuxième arrondissement)… huit ans de détention. »

Le policier baissa par deux fois la tête en signe d’acquiescement et le marin lui tendit sa valise dont il prit la poignée en le remerciant machinalement.

 

Alors qu’il pénétrait dans le tunnel, il aperçut de dos son prédécesseur qui passait sous le portique situé à l’entrée de la salle. Lorsqu’il s’y trouva lui-même, il vit l’homme, toujours de dos, s’éloignant de son pas pesant dans l’unique couloir de sortie, passage obligatoire vers l’inconnu. Malgré sa grande envie de revoir le visage de cet individu qui, lui, au contraire, semblait plutôt l’éviter, il fut contraint de s’arrêter et de glisser son bras dans l’orifice de la borne. Une voix féminine lui demanda de bien vouloir prendre le visio-téléphone et les documents qui se trouvaient dans un casier dont la porte coulissante s’était ouverte. La pièce était assez vaste et de couleur gris très clair. Ses parois, faites de matériaux synthétiques lisses et luisants, étaient couvertes de photos et de textes dont beaucoup se trouvaient déjà dans le “Guide pratique de vie” qu’il avait en sa possession. Deux ou trois personnes les examinaient attentivement avant de sortir pour rejoindre leur lieu de résidence. Cette salle s’ornait en son centre d’une superbe maquette, à grande échelle, représentant l’île qui formait un rectangle aux coins arrondis. De nombreuses coupes permettaient de voir l’organisation intérieure des bâtiments ainsi que les machineries de la zone technique qu’aucun des détenus n’aurait jamais l’occasion de visiter concrètement. L’électricité était en partie importée du continent tandis que des éoliennes, des panneaux de cellules photovoltaïques ainsi qu’un système de récupération de l’énergie des marées et des vagues, inclus dans les énormes piliers de soutènement, produisait le reste. Il se surprit à s’intéresser aux détails techniques de cette réalisation alors qu’il était plus urgent pour lui, dans l’immédiat, de s’installer dans son nouveau logement. Il lui sembla que sa tension psychique qui avait atteint son paroxysme au moment de l’accostage tombait brusquement. Quelques sièges et une table basse couverte de brochures composaient le seul mobilier de cette pièce. Il posa son bagage et s’assit pour compulser plus confortablement son dossier qu’il s’empressa d’ouvrir.

Son attention fut alors attirée par l’arrivée d’une jeune femme, certainement le matricule suivant le sien, dont les traits tirés et les yeux rougis témoignaient d’une grande détresse morale. Il remarqua la distinction de son allure et l’élégance discrète de sa tenue qui contrastaient avec celles des autres femmes qu’il avait pu voir sur le bateau. Elle prit fébrilement le matériel que lui délivrait la machine, souleva difficilement sa valise et, après quelques pas mal assurés, se laissa tomber, plus qu’elle ne s’assit, sur un siège à quelque distance de lui.

D’autres personnes arrivaient une à une, certaines s’attardaient quelques instants devant la maquette, d’autres passaient sans y prêter aucune attention, le regard plongé dans leurs documents, puis se dirigeaient avec empressement vers la sortie.

 

Alors que cette femme essayait, elle aussi, de prendre connaissance, dans son dossier, des coordonnées de son logement, des feuillets glissèrent de ses genoux sur le sol. Adam pensa qu’elle aurait certainement de la difficulté à les ramasser tant elle paraissait épuisée et il se leva pour le faire à sa place mais elle lui fit signe de se rasseoir :

 

«  – Je vous remercie de votre attention, Monsieur. Ne vous dérangez pas, je vais pouvoir le faire moi-même. »

 

Elle se pencha avec peine et récupéra ses feuilles de papier. Ce remerciement et la douceur avec laquelle il était énoncé l’émut beaucoup : il y avait si longtemps que personne n’avait manifesté de gratitude à son encontre. Il se demanda ensuite comment une femme si fragile et s’exprimant avec une voix aussi douce pouvait se retrouver dans un tel lieu : quel crime affreux avait-elle bien pu commettre ? Il aurait voulu lui répondre et même engager une conversation mais il lui fallait d’abord s’intégrer à ce nouvel environnement avant de penser à communiquer avec d’autres. Aussi lui fit-il un simple sourire et se mit-il à parcourir du bout de l’index la première page de son dossier et notamment le paragraphe relatif à l’hébergement qui n’était pas beaucoup loin : « Voyons… studio 238, étage 2, immeuble 5, porte 7, rue 13 ». Pour l’instant, c’est tout ce qui l’intéressait. Il referma donc ce document pour afficher le plan de la ville sur son portable et trouver la rue treize. « Rue treize, voyons, rue treize, comment s’y rendre » disait-il à voix basse en faisant glisser son doigt sur l’écran. Il avait pris cette manie, depuis son arrestation, lorsqu’il se trouvait seul, de réfléchir tout haut. Mais, en l’occurrence, il ne l’était pas : un homme, qui passait devant lui, s’arrêta et lui adressa la parole avec un fort accent du midi de la France :

 

«  – Vous auriez dû lire deux lignes plus bas, collègue ! Le chemin pour y aller, à votre studio, il est très bien expliqué. Je vais habiter “Rue treize”, moi aussi, dans l’immeuble 2. Faut traverser la “Place Un”, prendre en face “l’Avenue Trois” et tourner à la cinquième à droite. Vous pouvez venir avec moi si vous voulez. »

 

Manifestement cet homme n’appartenait pas à la même classe socioculturelle que lui mais il était au demeurant bien aimable et c’était la première fois depuis très longtemps que quelqu’un lui parlait autrement que pour l’interroger, lui donner des ordres ou lui signifier des interdictions.

 

«  – Volontiers, je vous remercie, vous êtes bien aimable. » parvint-il à articuler.

 

Ils allaient emprunter ensemble le couloir de sortie quand la jeune femme se leva pour quitter, elle aussi, la pièce. L’homme se tourna vers elle :

 

«  – Je peux vous aider à porter votre valise si vous voulez, Madame. »

 

Adam se sentit très gêné de n’avoir pas eu cette idée le premier. Plus que l’appréhension, c’était maintenant la curiosité de ce qu’il allait découvrir qui prenait une place prépondérante dans ses pensées et occultait tout autre sentiment, même la sollicitude la plus élémentaire.

 

«  – Non, non, répondit-elle, vous êtes très aimable, je vais arriver à la porter toute seule. »

 

En fait, sa réponse était plutôt dictée par une méfiance confuse des intentions de cet inconnu car, en vérité, elle avait grand besoin d’aide. Avant que l’homme n’ait eu le temps de reprendre la parole Adam s’avança vers elle et lui dit :

 

« Adam – Puis-je me permettre, Madame, de vous demander où vous allez ?

 

– Rue treize.

 

Adam – C’est également notre destination ; ne craignez rien ; nous pouvons nous relayer, monsieur et moi, pour porter votre bagage, cela ne nous dérange pas et ce sera avec plaisir.

 

– Si cela ne doit pas trop vous déranger, en effet, je veux bien. Je suis très fatiguée. »

 

Ils quittèrent ensemble le bâtiment d’accueil et se retrouvèrent, au bout d’un long couloir, à l’air libre. La cité grise et luisante s’étendait devant eux. D’abord une grande place semi-circulaire, où déambulaient en discutant quelques promeneurs, donnait naissance à cinq avenues, précédées chacune de sa plaque d’identification. Celle de “l’Avenue Trois” était surmontée d’une flèche portant l’indication “Centre des Services”. Cette Avenue Trois faisait exactement face aux arrivants et se trouvait être la seule absolument rectiligne. Quant aux Avenues Un et Cinq, elles longeaient la mer respectivement à leur gauche et à leur droite. Des immeubles de quatre étages aux façades grises parfaitement lisses brillaient au soleil. Le sol des rues et des places était métallique, recouvert d’un matériau anti-dérapant et grêlé de petits creux d’environ deux centimètres de diamètre, percés d’un trou en leur centre pour l’évacuation des eaux de pluie et de nettoyage automatique des voies.

 

Ils traversèrent la “Place Un” en croisant des promeneurs qui se retournèrent sur leur passage puis ils s’engagèrent dans l’avenue. Les carrefours n’étant pas très éloignés les uns des autres, ils atteignirent assez rapidement la rue treize et parvenus devant l’immeuble “Un” ils allaient se séparer quand Adam dit brusquement :

 

« Adam – J’ai omis de vous demander, Madame, dans quel bâtiment vous alliez résider.

 

– Dans l’immeuble cinq à la porte sept, mais je peux reprendre ma valise maintenant. Je me sens mieux.

 

Adam – C’est inutile, puisque je me rends moi-même dans ce même immeuble et à la même porte. Voilà une heureuse coïncidence.

 

– En effet.

 

– C’est pas du tout une coïncidence, intervint l’homme. C’est quoi votre numéro ?, demanda-t-il à Adam.

 

Adam – Soixante trois deux cent trente huit.

 

– Bien. Et vous ?, demanda l’homme en s’adressant à la jeune femme.

 

– Soixante trois deux cent trente neuf.

 

– C’est pour ça que votre studio c’est le deux cent trente huit et le vôtre le deux cent trente neuf dans le même immeuble, à la même porte et sûrement aussi sur le même palier. À quel étage vous êtes, ma bonne dame ?

 

– Au deuxième.

 

Adam – Moi- aussi.

– Tiens, je vous l’avais bien dit. Et je peux vous dire aussi que vous avez le même temps à faire ici, tous les deux. C’est plus pratique pour eux de loger dans le même bâtiment ceux qui ont le même temps à faire. Comme ça, tous les logements d’un immeuble sont libres à la même date, ils isolent la zone, ils font quelques travaux et ainsi de suite… Vous vous demandez bien comment je suis au courant de tout ça. Je vais vous le dire : j’ai un copain qui a passé dix ans ici et quand il est revenu il arrêtait pas de m’expliquer comment ça se passait sur l’île et mieux que dans le bouquin, je vous le dis. À l’époque, je savais pas que ça me servirait un jour. Enfin… Bon ! J’y vais, à un de ces jours, sûrement. Et si vous avez besoin de tuyaux, demandez pas à n’importe qui. Méfiez-vous de tout le monde ici sauf d’Alfred : Alfred, c’est moi, Immeuble Deux, porte quatre, numéro cent soixante dix huit. Vous aurez qu’à me sonner ; si je suis là, je descendrai. Allez, salut ! À bientôt ! »

 

Il fit un signe de la main, tendit sa montre vers la porte transparente qui s’ouvrit aussitôt et il disparut dans le bâtiment.

 

Adam et sa nouvelle connaissance se regardèrent, presque amusés, car c’était là vraiment un curieux personnage. La sympathie qui émanait de ce bonhomme, si prévenant et serviable, engageait, peut-être à tort, à lui faire confiance. Ils poursuivirent donc leur chemin pour atteindre leur immeuble.

 

« Adam – Ce garçon a beau dire, il existe pourtant bien une coïncidence : c’est celle de la consécution de nos numéros matricules. Je viens de passer deux mois, qui m’ont paru des années, dans un camp d’attente de transfert implanté sur une portion de désert louée par l’Europe à l’Union des États africains. Vous n’y étiez pas, j’en suis sûr. Et vous n’étiez pas non plus dans le contingent des vingt personnes, dont moi-même, qui quittèrent ce camp pour venir au port d’embarquement.

 

– En effet, je faisais partie d’un autre contingent venant d’un autre camp, à une centaine de kilomètres sur la côte, où je ne suis restée qu’une semaine. J’ai bénéficié d’un régime de faveur, étant en convalescence. »

 

Ils atteignirent bientôt la porte sept ; c’était la dernière de l’édifice. Adam présenta sa montre devant la grande plaque de matière transparente qui coulissa dans la paroi du bâtiment. Lorsqu’ils furent dans le hall d’entrée, une voix de synthèse leur délivra cet avertissement : “Seules des personnes résidant au même étage peuvent utiliser ensemble l’ascenseur.” Comme c’était le cas, ils y pénétrèrent et se trouvèrent automatiquement transportés jusqu’au second étage sans qu’ils aient eu la possibilité de donner quelqu’autre destination que ce soit. Ils s’en étonnèrent d’abord puis pensèrent aux mémoires de leurs montres qui avaient certainement transmis cette donnée au processeur de la machine.

Sur le palier, se trouvaient quatre portes, numérotées de deux cent trente six à deux cent trente neuf. Ils se saluèrent avec les formules de politesse d’usage :

 

« Adam – Madame, j’ai été très heureux de faire votre connaissance.

 

– Moi aussi, Monsieur.

 

Adam – En tant que voisins, nous allons être appelés, je pense, à nous revoir fréquemment.

 

– Ce sera avec plaisir.

 

Adam – À bientôt donc.

 

– C’est cela, à bientôt. »

 

Ils tendirent leurs poignets vers les transpondeurs des serrures de leurs portes respectives et pénétrèrent chacun dans son studio.

Ce qui frappait, dès le premier regard, c’était l’exiguïté des lieux et l’absence de mobilier classique : tout, à l’exception d’un siège, était moulé dans la matière synthétique de la paroi. Les placards, la table, le lit clos, les éléments de la kitchenette, le lave-linge, l’écran vidéo universel, les toilettes, la douche, tout faisait partie intégrante des murs – si l’on pouvait les nommer ainsi –. Le fauteuil assez confortable pouvait cependant se transformer facilement en chaise afin de s’asseoir à table.

Adam posa sa valise, jeta un coup d’œil par la fenêtre ; il avait vue sur la rue mais ne pouvait apercevoir la mer ; il envia les privilégiés qui habitaient “Avenue Un” ou “Cinq” et qui, pour certains du moins, devaient avoir vue sur la mer. Puis il ouvrit machinalement les tiroirs et les placards qui ne contenaient rien de très original : couverts en matière synthétique, vêtements gris fournis par l’administration pénitentiaire dont le port n’était pas obligatoire mais devenait inévitable, après quelques années, lorsque les effets personnels étaient trop usés. Il appuya sur le bouton principal d’une télécommande qui se trouvait dans le tiroir de la table : l’écran universel s’éclaira et afficha un menu : renseignements pratiques, loisirs, culture, informations, boîte-aux-lettres, visio-téléphone. Cette dernière option lui rappela qu’il devrait téléphoner à son fils et à ses parents qui étaient certainement impatients de savoir comment il était installé mais il préférait faire préalablement une bonne toilette pour être plus présentable.

Après avoir pris une douche, s’être rasé et avoir changé de vêtements, il se sentit beaucoup mieux, presque détendu. Alors il s’assit dans le fauteuil afin de faire en quelque sorte le point de la situation. Il se remémora les événements de ces dernières heures et la première image qui lui vint à l’esprit fut celle de ce barbu qu’il avait l’impression de connaître. La barbe ne se portant pratiquement plus, peut-être voulait-il ainsi dissimuler son visage mais alors dans quel but ? Il n’avait plus à se cacher maintenant : il avait été jugé et condamné, il n’avait plus qu’à purger sa peine.

Soudain, une autre idée lui traversa l’esprit : Si Alfred, le méridional, avait dit vrai, ce qui était assez probable, ce barbu qui avait le numéro précédent le sien, devait occuper le studio deux cent trente sept, mitoyen donc du sien. Il aurait évidemment l’occasion, pensa-t-il, de le voir souvent, d’étudier sa physionomie, peut-être même de lui adresser la parole et de savoir enfin s’il l’avait déjà bien connu ou simplement rencontré.

Quant à Alfred, allait-il chercher à le revoir ? Les échanges culturels avec lui seraient vraisemblablement limités mais son apparemment bonne connaissance de la vie sur l’île pourrait lui être d’une grande utilité.

Au sujet de sa voisine, il la trouvait, au premier abord, distinguée, certainement instruite, cultivée, un peu timide mais de bonne compagnie et pensait qu’elle pourrait éventuellement devenir une amie. Ce qu’il avait remarqué tout de suite c’est qu’elle utilisait, comme lui, la double négation (ce qui n’était plus du tout en usage) et il en concluait qu’elle avait dû être probablement dans l’enseignement du Français ou peut-être même de l’Histoire comme lui…

Mais maintenant il était grand temps d’appeler son fils. Sur l’écran universel c’est Carole, son épouse, qui apparut. À la vue de son interlocuteur son sourire s’estompa :

 

«Carole – Ah c’est toi… Tu veux sans doute parler à Florian…

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi