L'impuissance d'une présence

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Antoine Dalmard est un jeune diplomate en poste depuis cinq ans, dans une ambassade française en Afrique. Il a été marqué par son expérience dans ce petit pays de l’Afrique orientale, dans lequel s’est perpétré le dernier génocide du XXe siècle. Venu passer quelques semaines en France, le matin du 6 août 2011, il est victime d'un accident de la route, alors qu’il allait annoncer à sa famille qu'il est le gagnant du tirage de l'Euro Millions de la veille. À son réveil, dans une chambre d’hôpital, il est partiellement amnésique et souffre du syndrome d'enfermement qui est un état neurologique dans lequel tout le corps est paralysé, excepté les yeux. Comme le stipule le règlement de la Française des Jeux, il a soixante jours pour réclamer son gain.
Publié le : vendredi 20 mai 2016
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EAN13 : 9791026205524
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Pascal Ngabo

L'impuissance d'une

présence

 


 

© Pascal Ngabo, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0552-4

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“ J’ai vu sur ma route, plein de paysages, avec des mots je peins des images

J’ai vu sur ma route, plein de paysages, avec des mots je peins des visages

J’ai vu sur ma route, plein de paysages, avec des mots je rends hommage”

 

ZAHO, “Tourner la page” Album Contagieuse

 

Première partie : la survie

 

 

I.

 

Heureusement que mon amnésie n’est que partielle. Ne plus pouvoir reconnaître Nathalie, aurait été le comble du malheur. Cette perte de mémoire me rappelle à quel point les souvenirs que je partage avec elle sont précieux. Malgré les heures qui se sont écoulées depuis mon pénible réveil, ma présence dans cette chambre d’hôpital est un mystère. J’ai seulement pu constater que tout mon corps est paralysé. Si seulement je pouvais échanger quelques mots avec Nathalie. L’inquiétude qui se lit sur son visage me fait peur. Quoi qu’il me soit arrivé, cela doit être suffisamment grave pour qu’elle se libère de son agenda chargé. Je ne l'ai jamais vu verser autant de larmes. Depuis notre divorce, nous n’avons jamais partagé de moment aussi intense. Même si ce sont des instants marqués par le silence, je suis persuadé que nos pensées se rejoignent.

 

Nathalie et moi avons vécu ensemble les plus belles années de notre existence. Je n’oublierai jamais les premiers mois qui ont suivis notre rencontre. C’était la première fois que je faisais des projets à long terme avec une femme. Son courage de jeune institutrice m’a séduit tout de suite. Mais j’étais à des années-lumière de m’imaginer qu’en quelques mois elle réussirait à me convaincre d’avoir un enfant avec elle si vite. Je n’ai jamais été contre l’idée d’être père. Cependant, à vingt et un ans, je ne me sentais pas prêt, d’autant plus que je n’avais pas encore fini mes études. Elle, à vingt cinq ans, deux ans après avoir réussi le concours de professeur des écoles, avait assez de maturité pour fonder une famille. Nous étions très amoureux et elle me prouva qu’elle tenait à ce que je sois le père de ses enfants. Pour elle, peu importait le temps que ça aurait pris. Je finis par accepter l’idée de devenir père à cet âge.

 

En onze années de vie commune, nous avons eu quatre enfants. Chaque naissance fut vécue comme un moment d’apothéose de notre amour. Notre mariage fut également une occasion d’exaltation extrême. Je m’en rappelle encore comme si c’était hier. Notre fils aîné Hugo à trois ans à peine, semblait comprendre l’importance de l’événement. L’avoir eu avant de nous marier nous permis de partager ce moment avec lui. Trois ans plus tard, c’est avec un peu de retenue qu’il accueillit sa petite-sœur. Il espérait un petit-frère, mais avec le temps, des liens très forts se tissèrent entre Élise et lui. Tous les quatre, nous vécûmes des moments merveilleux. Ce bonheur décuplait mon ambition professionnelle. Mes supérieurs comme mes collègues voyaient en moi un jeune diplomate à l’avenir prometteur.

Lorsqu’Élise eut quatre ans, nous décidâmes de compléter la photo de famille. À trente cinq ans, Nathalie voulait donner naissance à un dernier enfant “pendant qu’il est encore temps” disait-elle, ce qui me semblait un peu excessif dans la mesure où elle avait encore quelques années devant elle avant d’avoir à s’inquiéter. Nous n’attendîmes pas bien longtemps avant que la cigogne ne dépose un couffin à notre porte. À la première échographie, ce ne fut pas un cœur que nous entendîmes battre, mais deux. Même si on distinguait encore à peine les deux bébés sur l’écran, nous allions accueillir des jumeaux ! La grossesse se déroula sans encombre. Nathalie me fit souvent remarquer à quel point son ventre était volumineux, bien plus que pour ses deux premières grossesses. À la fin de la grossesse, les mouvements des jumeaux se firent plus rares, contrairement à Hugo et Élise, qui n’avaient jamais cessé de bouger dans le ventre de leur mère.

 

C’est juste après la naissance de Robin et Gabriel que le diagnostic vint s’abattre sur nous : la maladie de Werdnig-Hoffmann ! Le coup de massue ! Également connue sous le nom d’amyotrophie spinale infantile sévère, cette maladie orpheline se manifeste par l’atteinte des muscles moteurs. D’où la faiblesse de nos jumeaux. Ils ne pourraient jamais ni tenir leur tête, ni rouler sur eux-mêmes, ni s’asseoir sans aide. Les muscles qui permettent de téter et d’avaler étaient aussi touchés et Robin et Gabriel avaient des difficultés d’alimentation. Les médecins nous avertirent que le plus grand danger de cette maladie est l’atteinte des muscles du système respiratoire. C'est principalement pour cette raison que l’espérance de vie des enfants atteints de la maladie de Werdnig-Hoffmann n’est que de deux ans. Je ne connais personne qui soit capable d’accepter avec philosophie un tel coup du sort. Il était difficile d’admettre que le temps nous était compté pour partager l’existence de Robin et Gabriel.

 

Face à ce destin tragique promis à nos enfants, Nathalie préféra jouer la carte de l’optimisme. Elle croyait au miracle : “Après tout, disait-elle, cette espérance de vie n’est qu’une moyenne calculée pour tous les enfants atteints de cette maladie. Alors pourquoi Robin et Gabriel ne pourraient-ils pas être des exceptions et survivre au-delà de deux ans ?” Son optimisme ne fut pas entamé, lorsque les médecins lui firent savoir qu’en réalité, quatre-vingts pour cent des enfants atteints de la maladie de Werdnig-Hoffman ne survivaient pas jusqu’à leur premier anniversaire.

 

De toute façon, il fallait remplir leur existence du maximum de joie et de tendresse que nouspuissions leur offrir. Dès les premiers mois, nous fûmes surpris par leurs capacités exceptionnelles de communication. Leurs regards aux grands yeux gris étaient si attachants et leurs sourires… irrésistibles ! Malgré leur handicap, ils avaient l’esprit vif, ce qui n’étonnait pas les médecins qui nous précisèrent que les enfants atteints de cette maladie avaient une intelligence parfaitement normale, aimaient communiquer et étaient très attentifs au monde qui les entourait.

 

À la fin de son congé maternité, Nathalie ne souhaita pas reprendre son poste de professeur des écoles. Elle décida de se consacrer exclusivement à Robin et Gabriel. Depuis leur naissance, elle ne vivait plus que pour eux. Certes, vouloir s’occuper de nos enfants malades n’était pas blâmable, mais j’ai commencé à m’inquiéter lorsque je me suis rendu compte qu’elle ne pensait plus qu’à eux. J’essayai de me rassurer en me disant que ça ne durerait qu’un temps. J’espérais qu’au bout de quelques mois, elle finirait par accorder à nouveau quelques instants de ses journées à Hugo et Élise qui ne reconnaissaient plus leur mère. Elle qui avait toujours été très attentive à tout ce qui les concernait, semblait les avoir abandonné.Ils en souffraient. À maintes reprises, je le fis remarquer à Nathalie qui ne voulait rien entendre. Elle estimait que je m’occupais assez bien d’Hugo et Élise. Et qu’elle, sa tâche était de s’occuper exclusivement de Robin et Gabriel. Prendre soin de deux nourrissons malades était assurément épuisant. Mais Nathalie refusait d’être raisonnable. Lorsque je lui proposais par exemple de profiter de la possibilité de les confier pendant quelques jours au service pédiatrie de l’hôpital pour lui permettre de souffler un peu et de passer du temps avec Hugo et Élise.

 

Elle ne se demandait pas non plus si j’avais besoin d’elle. Pourtant, je n’ai jamais été un mari exigeant. Prendre le temps d’échanger sur ce que nous vivions au sein de notre famille, parler de nos projets et de ce que nous ressentions m’aurait suffi. L’époque où elle éprouvait une certaine satisfaction à me donner des conseils sur mon travail était révolue. Depuis la naissance des jumeaux, lorsque je la sollicitais, soit, elle était occupée avec eux, soit elle était complètement épuisée. “Antoine, s’il te plaît, pas maintenant.” Voilà la réplique à laquelle j’avais droit en permanence. Jusqu’à ce qu’un poste dans une ambassade française en Afrique me soit proposé.

 

Ce poste représentait un tournant dans ma carrière de diplomate. J’attendais une opportunité de ce genre depuis des années. Je fus déçu par l’attitude de Nathalie. Elle ne se réjouissait pas pour moi, alors qu’elle savait à quel point j’avais travaillé dur pour en arriver là. Elle était juste scandalisée que je puisse envisager de m’installer dans un pays où Robin et Gabriel n’auraient pas le confort auquel ils étaient habitués en France. Longuement, nous échangeâmes sur le sujet. J’eus beau lui expliquer que les jumeaux auraient accès à tous les soins médicaux, rien n’y faisait. Pour elle, un tel changement était inconcevable.

 

Après réflexion, je décidai d’accepter ce poste. En désaccord total avec ma femme, prendre cette décision fut un bouleversement. C’était la première fois qu’un tel cas de figure se présentait. Je savais que ce serait déchirant de m’installer en Afrique, avec Hugo et Élise, en laissant Nathalie et les jumeaux en France. J’espérais que ma femme finirait par changer d’avis. À l’annonce de ma décision, elle entra dans une colère noire, me menaçant de demander le divorce. Au cours des mois précédents, j’avais senti la complicité de notre couple s’effriter, mais j’étais loin de m’imaginer que nous puissions être si près de la rupture. Nous avions toujours réussi à faire face ensemble aux épreuves. Cette fois, tout semblait perdu d’avance. C’est avec un divorce à accepter que je pris mes nouvelles fonctions au sein de l’ambassade française de ce petit pays d’Afrique orientale. Pour Hugo et Élise, faire face au déracinement en plus du traumatisme de la séparation, fut une double épreuve. À onze ans pour Hugo et à cinq pour Élise, ils étaient bien trop jeunes. Trop jeunes pour affronter une situation aussi complexe. Ma petite fille pleurait souvent tandis que son frère se murait dans le silence et refusait de prendre les appels de sa mère. Je me sentais coupable de la souffrance de mes enfants.

Ce sentiment de culpabilité me hantait et il m’arrivait de remettre en question ma décision d’accepter ce poste. Jusqu’à ce que je fasse la connaissance de Patricia. Cette jeune femme de vingt-trois ans sut m’apporter l’apaisement dont j’avais besoin. Malgré nos neuf ans d’écart, nous formâmes rapidement un couple équilibré. Je la rencontrai quatre mois après mon arrivée, à l’occasion d’une soirée de gala organisée à l’ambassade. Je fus ravi qu’Hugo et Élise l’adoptent si facilement. Mes enfants ne résistèrent pas au charme de cette chanteuse. Chose rare dans son pays, elle vivait déjà de son art à vingt ans. Patricia, l’une des figures du Rhythm and blues africain, faisait la fierté de mes enfants à l’école. Leurs camarades les sollicitaient en permanence pour obtenir des photos dédicacées. Un jour, ils convainquirent Patricia de faire une petite apparition à la kermesse annuelle de leur école et d'y interpréter quelques chansons.

La générosité de Patricia me laissait souvent admiratif. Mais ce qui me séduisait d’abord chez elle, c’est sa grâce de diva. Le soir de notre rencontre, je la vis apparaître pour son interprétation, avec pour seule parure sa longue robe violette, montante jusqu'au cou. Cette robe était faite pour mettre en valeur ses courbes. Je me surpris à rêver de l’inviter à danser. Plus tard dans la soirée, l’occasion se présenta. Je ne réfléchis pas longtemps. Avec raison. Il n'existe pas assez de mots pour décrire ce qui se passa entre nous à cet instant. En plus de sa voix sublime, Patricia avait hérité d’autres atouts physiques dont beaucoup de femmes rêveraient. Une magnifique silhouette, une peau douce, un sourire aux lèvres pulpeuses et aux belles dents blanches. Autant de bénédictions qui auraient pu faire d’elle l’égérie de grands couturiers. Malheureusement, pour une carrière de mannequin, elle n’était pas assez grande.

 

Partager la vie de cette femme devenue si jeune un symbole culturel national fut de bon augure. Son concours lors de ma toute première mission s’avéra précieux. Grâce à son regard singulier, j’apportai plus de perspectives au rapport que j’étais chargé de rédiger et dont le sujet passionnant était “la place de la culture française au pays des mille vallées.” Mon rapport serait un outil de prise de décisions politiques. Ce qui était une excellente source de motivation. Les autorités de mon pays avaient jugé urgent de prendre des mesures pour faire face à l’influence grandissante de la culture anglo-saxonne dans cette société. Car la perte de l’influence culturelle est synonyme de la perte de nombreux marchés, ce que la France ne pouvait pas se permettre dans une région qui affiche un taux de croissance économique à deux chiffres.

 

Après la remise de ce rapport très apprécié par mes supérieurs, je fus nommé responsable des questions culturelles au sein de l’ambassade. L’ouverture d’un centre culturel français était l’un des grands projets à superviser. Les analyses régulières de l’évolution de la situation serviraient de base pour imaginer les événements à organiser afin d’améliorer notre rayonnement culturel. J’invitai des écrivains français à des conférences et d'autres artistes à des festivals locaux. Être à l’origine d’un programme de création cinématographique fut aussi une grande fierté. Deux longs métrages issus de ce programme furent primés dans plusieurs festivals à travers le monde.

Quatre ans après mon arrivée, je fus affecté au poste de chargé des questions économiques. Une promotion. Négocier de gros contrats est une immense responsabilité. La nature de mes missions n’était pas très éloignée de ce que je faisais déjà en tant que chargé de la culture. Pour les questions économiques aussi, il fallait faire un état des lieux, être attentif à l’évolution de la situation et faire des analyses rigoureuses. Deux multinationales françaises de l’industrie du luxe étant à la recherche de nouveaux fournisseurs de diamants bruts, je fus amené à m’intéresser aux marchés des pierres précieuses de la région.

 

C’est ainsi que je fis le constat que mon pays d’affectation était devenu l’un des principaux producteurs de diamants bruts ces dernières années. Ce qui était surprenant vu qu’aucun gisement n’était répertorié. L’explication se trouvait dans les rapports d’organisations non gouvernementales ayant enquêté sur la question et qui révélaient que des ressources naturelles du pays voisin, étaient exploitées de manière illégale par mon pays d’affectation. Il semblait que l'or et le coltan soient aussi dans le même cas. Il me parut regrettable qu’aucun gouvernement, ni aucune organisation internationale n’aient pris de mesures visant à mettre fin à ce pillage. Le processus de Kimberley permettant d’exclure les “diamants du sang” du marché international, il me semblait absurde que personne n’ait pensé à négocier un équivalent du traité de Kimberley, en vue d’exclure du marché international, l’or et le coltan issus du pillage. Dans mon rapport, je soulignai que pour des raisons évidentes d’éthique, notre diplomatie devrait déconseiller aux entreprises françaises de se rendre complice de ce pillage en se fournissant dans mon pays d’affectation. Avec l’ambassadeur, nous échangeâmes sur l’idée d’étendre le processus de Kimberley à d’autres ressources naturelles obtenues de manière illégale. Pour lui, tant que la commission d’enquête des Nations-Unies chargée d'étudier la question, n’avait pas encore publié son rapport, la marge de manœuvre de notre diplomatie restait limitée. Je ne lui cachai pas mon indignation ; plusieurs pays pouvant être mis en cause par ce rapport, exerçaient des pressions en coulisses pour reporter sa publication et faire modifier son contenu.

 

Ma passion pour mon pays et l’envie de défendre ses intérêts sont à l’origine de mon engagement dans la carrière de diplomate. Aussi, je suis animé par le souci d’apporter mon aide à la résolution de conflits et au développement équitable dans un climat de paix. J'avais confiance en la capacité de notre corps diplomatique à œuvrer pour mettre un terme à ce pillage. J'étais conscient que les négociations au sein des institutions internationales pouvaient prendre beaucoup de temps. Le métier de diplomate demande énormément de patience.

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