L'Intermédiaire

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L'intermédiaire


Pourquoi réunir dans un même livre des textes sur la peinture, des récits, des essais ? L'entreprise manquerait de fondement si un même sujet n'était concentré dans chacune de ces expressions.



L'intermédiaire peut être en effet cette région symbolique permettant de grouper, autour d'un seul acte de rêverie et de réflexion, les prises de vue en apparence les plus éloignées. Un tableau de Monet, une péripétie dramatique, la découverte humoristique des fonctions corporelles, l'esthétique secrète de Poussin, les prolégomènes d'une sorte de biographie intérieure, autant de questions qui posent la même question : recherche de l'unité dans la variété ; de la continuité perdue mais sans cesse présente à l'esprit sous la forme d'une note ou d'un silence dominants qui seraient, au fond, le la du réel.



Philippe Sollers


Ecrivain, fondateur de la revue et de la collection Tel Quel, fondateur et directeur de la revue L'Infini, il est membre du comité de lecture des éditions Gallimard.


Publié le : jeudi 16 avril 2015
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EAN13 : 9782021228847
Nombre de pages : 157
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LA PREMIÈRE ÉDITION DE CET OUVRAGE A PARU DANS LA COLLECTION « TEL QUEL »
TEXTE INTÉGRAL
ISBN 978-2-02-122884-7
© Éditions du Seuil, 1963
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« Les calculs de côté, l’inévitable descente du ciel et la visite des souvenirs et la séance des rythmes occupent la demeure, la tête et le monde de l’esprit. »
RIMBAUD,Illuminations.
On trouvera ici quelques textes d’apparence contradictoire, mais dont le sujet, en définitive, semontrait le même. Qu’il s’agisse de peintures ou d’événements fortement réels (cependant à la limite du rêve), de réflexions ou de descriptions glissantes, c’est toujours l’état intermédiaire vers un lieu de renversement qui est provoqué, subi, poursuivi. Déplaçant à mesure le point de vue, ces approches constituent pour moi une forme de stratégie poétique dont la variation me précède.
Septembre 1962
LAMORT, AU PRINTEMPS
On me descendit doucement par l’escalier, sous le porche où l’un des brancardiers ouvrit la porte : je reçus en plein visage le soleil, le vent. L’animation du boulevard m’étonnait, et la vitalité des promeneurs, de cette foule rapide et silencieuse. Une jeune femme, me voyant posé sur le trottoir (où je ne pouvais distinguer alternativement que les feuillages ou les chevilles des passants), allongé sur ma civière et prêt à être embarqué, se pencha sur moi pour mieux voir. Elle était blonde, petite, assez jolie, et portait sur le visage un tel air de curiosité que l’un des assistants, voyant ma gêne et qu’un attroupement se formait, commença de crier à la cantonade qu’on me laissât tranquille. Nous partîmes enfin dans de grands bruits de moteur et de klaxon. Chaque fois qu’approchait un encombrement, il en surgissait, sur commande de l’avertisseur, un agent qui faisait place libre à notre voiture. Cette traversée de la ville à six heures du soir, dans ce déclin de chaude lumière, cette course où aucun obstacle ne nous arrêtait, où chacun, au contraire, s’empressait autour de nous, prenaient des allures de triomphe. Arrivé chez moi, je dus m’évanouir, car je me rappelle mal comment se fit l’installation. Allongé sur le dos, la tête rehaussée par les oreillers, le regard à peu près horizontal, borné par le mur vert de ma chambre, je pouvais voir soudain sur ma gauche, passant au travers des rideaux, inondant, balayant la pièce, la lumière qui entrait avec violence, composait sur le mur juste en face de moi des dessins imprécis et légers, telles des aigrettes, des caravelles, tout un spectacle aérien et mouvant, d’une transparence, d’une agilité si rigoureuse que je me fatiguais à suivre son voyage, sa disparition calculée. La particularité de ces figures, c’était leur côté effilé, tendu, cristallin, organisé pour une capture ou une attaque ; c’était leur volonté propre, leur affirmation d’une forme qui, malgré la fragilité, la rapidité d’une existence sitôt compromise, s’offrait ainsi le plaisir d’une complication et d’une harmonie. Alors, devant ce luxe de clarté qui était pour moi comme un symbole d’indifférence et de permanence (sensation commune dont je me serais moqué si je l’avais lue dans un livre, l’accusant sans doute de mauvais goût, de « romantisme »), devant ces gerbes, ces bouquets de soleil qui éclaboussaient le mur, devant la seule lumière du ciel, la lumière aiguë, précise, nuancée, passagère ; silencieusement, sans un geste, le visage tourné vers la fenêtre, je me mis à pleurer. Je n’éprouvais plus le ridicule des larmes, elles me semblaient alors naturelles comme la seule expression qui convînt à ce moment, comme un rapport fondamental entre le monde et moi, entre moi et la lumière. Cette histoire ne regardait plus les autres et, d’ailleurs, je n’aurais pu porter sur ma conduite de ces jugements qui la freinent en nous en faisant concevoir l’indiscrétion. J’étais parvenu à une légèreté si grande, j’épiais si avidement les objets qui m’entouraient...
Cependant, l’ombre gagnait peu à peu. Combien, au même instant, de chambres closes, aux rideaux tirés, où quelqu’un respirait doucement dans un coin, attentif à ne pas trop bouger, à se fatiguer le moins possible, tandis que, d’un mouvement spasmodique, une main se crispait sur le drap ; combien de chambres condamnées où l’on avait fait la nuit pour que l’événement se produisît avec la discrétion et la tenue convenables ? Je me rappelais comme, enfant, on m’avait poussé avec mes sœurs dans la chambre déjà mortuaire pour nous obliger, là, dans la pénombre, à une gaieté, une bonne humeur, dont je sentais que le malade se disait (pensant à son état) : « Je ne suis pas dupe, mais s’ils pouvaient avoir raison ! », ou encore : « On les empêcherait d’être si grossiers s’ils n’avaient pas raison ! » Par chance, cette comédie m’était épargnée, je n’aurais personne pour m’épuiser à donner le change. Tout était bien.
Un temps avait existé où il me semblait à présent que je n’avais rien à faire, un temps ancien (mais je savais que, même si je guérissais, je vivrais de nouveau sans y prendre garde) qui, mis en accusation, analysé, scruté dans ses moindres détails, avouait n’avoir été que ceci qui me stupéfiait : du néant à l’état pur, avec ses concessions, ses sommeils, ses courses, ses projets, ses lassitudes et ses rencontres inutiles, comme si un énorme poids m’eût maintenu dans les coulisses de ma vie, en marge, interminablement. Malade, je sortais de cette existence comme un dormeur de son sommeil ; il a vu des paysages et des êtres familiers, il a entendu leurs voix, il s’est habitué provisoirement à leur histoire, et voici que soudain, au réveil, il sent qu’il a rêvé sans le savoir avec certitude, il continue sur sa lancée dans une vertigineuse hébétude. Ainsi, j’avais habité cette chambre, je lui avais trouvé de l’agrément ; j’avais vécu, parlé, effectué certains gestes dont je pouvais vérifier les conséquences, et pourtant on eût pu dire qu’un personnage imaginaire avait pris ma place pendant un temps, occupant tous les postes clés de moi-même, commandant et agissant à sa guise, sans que je me trouve à présent compromis par aucun de ces moments dont ma mémoire m’apportait, fidèle, une image impassible. Tous ces moments, sauf un seul. Il surgissait du brouillon hâtivement dessiné de ma vie comme l’annonce ou la promesse d’une perfection indéchiffrable, comme la manifestation furtive d’un pouvoir que je possédais à mon insu, d’un talent négligé peut-être, et qui avait été révélé par une facilité inattendue. Oui, pourquoi y avait-il, rebelle à l’oubli, à toute dépréciation ironique, cette matinée assez récente où j’avais eu le sentiment de marcher en mon nom et, poussé par une joyeuse évidence (insouciance), d’aller vers un but que j’avais choisi ? À moins que ce ne fût précisément le contraire et que, par une aimantation dont je pouvais démêler la nature, j’eusse été ramené à mon état véritable, dont je savais seulement qu’à l’exclusion de tout autre, c’était lui, enfin, qui me définissait. J’étais trop fatigué pour tenter la moindre réponse. Seulement, j’essayais de revivre cet instant, de m’incorporer à son mouvement, à sa lumière, de retrouver cette marche irraisonnée dont je n’avais gardé qu’une image appauvrie. En vain. Je savais, je ne sentais plus. Mais quelle importance ? Je n’avais pas réussi, je ne réussirais jamais à organiser dans ma vie une poche de résistance, à me satisfaire d’un ensemble dont les éléments semblaient se détruire les uns les autres pour me laisser démuni à ce point.
Jamais je n’ai su comme à cette époque ce qu’est un après-midi. On me montait à déjeuner dans ma chambre sur une petite table de bois blanc qui faisait très « infirmerie » et que j’aimais beaucoup. J’ai toujours eu du plaisir à manger seul, je veux dire isolé dans une pièce, avec un assez long intervalle entre les plats qui me laisse tout loisir de me lever, de me promener au hasard. Cette chambre, je la connaissais. Là, il semblait que le temps n’existât plus autrement que par des habitudes régulières, sans surprise et sans amorce de changement ; la durée s’était concentrée dans la pièce feutrée, reposait sur ledivan, les fauteuils, à l’ombre de l’armoire et de la commode.
Les aliments, surtout, avaient pris une saveur neuve, sans rapport, me semblait-il, avec celle que je leur avais connue, un goût qui, n’étant plus supporté ni affadi par l’habitude, m’apparaissait d’autant plus vif qu’il donnait à une activité en apparence aussi banale que celle de manger l’allure d’une expérience audacieuse. Mais, peu à peu, la mémoire me revenant, je pouvais recommencer à discuter de la qualité des plats.
Combien de fois au cours d’un repas, même le plus animé, m’arriverait-il de retrouver le serment fait en moi-même à quelque divinité de plaisir, de ne plus jamais boire sans ressentir toute la joie possible de celui qui en fut longtemps empêché, et assouvit enfin son désir ? (Que voudrais-je alors, sinon ramasser dans un verre de vin et d’eau les qualités d’une boisson définitive, idéale ? Il y aurait ce geste de ma main dans la lumière pour amener le verre à mes lèvres –laisser longtemps le liquide dans la bouche, imprégner mon
palais de cette fraîcheur– et je serais là, simplement.) Ainsi se formerait une sensibilité particulière, usant pour elle-même des subterfuges qui lui rendraient plus intense la moindre activité. Puisque la vie courante, le contact quotidien avec les objets étaient insuffisants à me donner (sauf à de trop rares intervalles) une émotion qui correspondît à leur vraie nature ; puisqu’il y avait toujours eu dans ma conduite cette indifférence scandaleuse, pourquoi n’imaginerais-je pas qu’une privation, même à l’instant où je pourrais jouir d’eux, m’en a éloigné ; pourquoi ne les goûterais-je pas avec l’enthousiasme d’une aventure, d’un temps, d’un espace où je les ferais rentrer comme des acteurs décisifs ; pourquoi n’inventerais-je pas pour eux un personnage qui ferait « comme si », avec une marge de lucidité assez grande pour profiter à la fois de son rôle et de son état ? Simplement pour réveiller eneux cette part d’inconnu, ce frémissement, cette beauté qui m’apparaissaient maintenant. Déjà, dans mon enfance, c’était avec le soulagement et l’avidité de l’explorateur égaré (dont un long moment je m’étais représenté toutes les fièvres) que je courais vers le lavabo et buvais un verre d’eau qui, de la sorte, mettait fin aux plus douloureux mirages. Oui, il s’agirait de faire renaître sans fin cet appétit. Peut-être même sans me raconter d’histoire. En observant d’une certaine façon.
Bientôt, je fus beaucoup mieux et décidai de sortir contre toutes les interdictions. Ce fut un matin. Depuis longtemps, le jour était levé, mais la lumière restait absente, camouflée par une brume assez fraîche, où les premiers promeneurs glissaient comme des ombres. C’était comme si je rentrais dans la vie par une porte dérobée, silencieux, un peu inquiet qu’on s’aperçût d’où je venais, de cette région où tout ce qui s’agitait maintenant autour de moi avait été jugé, condamné, jeté pardessus bord. Ma démarche, encore hésitante, me jetait d’un côté du trottoir à l’autre, l’air de flotter au milieu de silhouettes qui se déplaçaient, se dirigeaient avec précision. Mes cheveux longs, ma pâleur, ma faiblesse ne semblaient étonner personne. J’étais debout, il est vrai, j’avançais, je pouvais choisir ma direction. Mais quelle habileté autour de moi, quelle virtuosité ! Une femme, un panier à provisions sous le bras, me bouscula, je faillis tomber. Tout se passait maintenant comme si le monde venait à ma rencontre, les maisons et leurs habitants, les bruits et les lumières, ce matin d’avril dont j’étais seul, sans doute, à connaître la beauté. De plus, j’étais un élément nouveau de ce monde, moins solide que les autres et, par conséquent, plus capable de me glisser dans ses intervalles, ses espaces inoccupés, ses fentes, ses retraites ; susceptible, en tout cas, de relier les uns aux autres les points de cette difficile trajectoire que j’accomplissais dans une sorte de danse effarée. Le regroupement que j’avais tenté dans ma chambre, voici qu’il se montrait insuffisant, puisque je me perdais à nouveau, que des fragments imprécis allaient rejoindre un peu partout les murs, les visages, les voitures qui passaient. Il fallait rentrer au plus vite.
L’INTERMÉDIAIRE
Je me suis à peu près fait à l’idée que j’étais une simple apparition.
COLERIDGE.
(Jusque-là négligé, un figurant excessif vient soudain sur le devant de la scène et parle) :
Cependant, voici ma question : un homme conscient du prix de sa propre vie (prix que chacun doit éprouver au moins une fois, par hasard, avec une précision incalculable, comme absolument sans limites, comme s’équivalant à l’univers), un tel homme saurait-il dégager de soi toutes les conséquences dont l’extrémité fanatique est seule à m’intéresser ? Voici cet homme : où que je me trouve et pense, je m’arrête, je viens de passer par lui. Auscultation, présence qui prend forcément d’avance la forme qu’on tente de lui soutirer ; infuse présence qui se donne à travers moi le monde, et réside – puits noir vertigineux – à l’encontre de mes pensées... Elle illustre le moindre détail, elle n’est pas négligeable en regard des soleils et ce qui, en moi, peut la parcourir est parti depuis si longtemps, vous pouvez attendre. J’envisage cette exploration, je vis cette exploration. Pas un geste qui ne la désigne, pas un moment qui la trahisse, nul silence qui l’ignore. Elle supporte ce que je suis, elle n’est rien de ce que je suis. Que les résultats y soient tous connus et pourtant indéfiniment recherchés, c’est un point d’arrivée interminable, une intersection qui m’exclut. De là mon impossibilité à m’arrêter jamais –mais aussi mon immobilité secrète –, de là ma stupeur vis-à-vis de ceux de mes contemporains dont l’existence et l’identité ne font aucun doute. J’admets pourtant que la plupart s’y retrouvent et moi-même je dois nécessairement y consentir. Davantage : si je parais malgré tout quelqu’un de reconnaissable dont les diverses fatalités finissent par composer ce qu’on en saisit, je tiens au malentendu, je veux qu’on s’en satisfasse. Il n’est au fond que la fausse image de cette identité dont il m’est interdit de rien révéler. Seul à la savoir, j’avance. Je compte m’abîmer en elle : finir ne me paraît même supportable qu’en raison de cette folie. Déjà, je réclame la raison avec trop d’impatience, on aura deviné qu’il s’agit de quelque chose de moins évident. Mais je n’omets pas non plus la possibilité d’une illusion mécanique : il se peut que la perspective la plus sûre ne s’ouvre en moi que selon un cycle prévu. Quoi qu’il en soit, je laisse à des esprits consciencieux et successifs les pénétrants développements de ce thème plat. Car rien ne m’oblige à tenir pour mensongère ma certitude la plus forte. Je sais bien ce qu’elle récuse ; je peux m’en porter garant. Et comme le temps des explications justificatives est quelque peu passé, voilà un rappel de principes où il me semble, et pour cause, difficile de me reprendre.
... D’ailleurs comment se tromper ? comment échapper à la vérité ? La chose que j’ai à dire est si simple, si manifeste ; elle doit si fatalement emporter l’adhésion, renverser les obstacles qui nous arrêtent encore ici, dans ce mouvement illusoire que sa répétition même dément... C’est une telle familiarité que la sienne, maintenant, à l’instant où je vais détourner mon regard... Sans doute, je dois me prolonger dans ces parages, feindre d’aménager un système, me poser, comme eux tous, en législateur suprême d’un intellect commun. Sans doute, il me faut, moi aussi, jouer à comprendre une nature dont je sais instinctivement les modes, découvrir ce que je n’ai cessé d’éprouver. Nul esprit qui n’avoue plus ou moins son projet d’en finir avec l’esprit, et ce rêve le juge. Est-il simplement
possible de se tenir quitte, malgré ce qu’il faut payer pour cela ? Je n’engage personne à me suivre, je me suis habitué à ne rien attendre de ce côté. On est ce qu’on a. On n’aura peut-être pas ce qu’on veut être. Il ne serait pas convenable de s’en trouver surpris.
Une autre société m’attend, qui ne peut manquer ni trahir, et je la devine souvent près de moi, dissimulée, rapide, à contre-jour. Il n’est pas certain qu’elle existe (mais ce mot ne lui convient pas). Je veux toutefois parler de l’être qui m’a donné, parmi elle, la note fondamentale de ce qu’elle serait. Difficile de le faire autrement que par subterfuge : c’est comme une note, il est vrai, ou comme une couleur que je l’imagine souvent (l’effort vers une couleur). Je ne sais s’il est acceptable de concevoir quelqu’un qui passerait sa vie – aussi banale qu’on voudra – à donner idée, sans la dire, par un réseau très surveillé de silences et de signes furtifs, d’une recherche librement logique. Ce personnage manifesterait bien davantage qu’une simple maîtrise de soi : par sa seule forme, c’est une invraisemblable filière qu’il rendrait sensible. Il serait comme le terme visible d’une suite qui le comprendrait, l’obligeant malgré tout à une compréhension continuelle pour ne pas dépasser ce devoir, pour rester fonction de cet ensemble. Avant lui, après lui, et lui, à chaque instant... Dès lors, il se condamne à une constitution inflexible. Navigateur faisant le point... Avant et après sont d’ailleurs des conventions transitoires quand il s’agit, en fait, d’éclairer sur deux faces simultanées une réalité qui ne se laisse pas entièrement saisir. Mais de telles habitudes peuvent donner, en revanche, de précieux coups d’états internes...
Je le revois, naguère, quand il acceptait de se laisser traiter comme l’un de nous ; quand il jouait à un passé lointain ou immédiat ; à nous reconnaître ; à être là, occupé aux mêmes anecdotes que nous, aux conversations. Chaque fois, pourtant, que je veux préciser une image, elle se brouille et saute, se voit remplacée par une autre que nous avons peu de chances d’oublier. Il ne reste que la formule d’un tel être, son visage n’avait d’autre but que de la voiler. Rien de trop, mais rien en retard. En ce moment, peut-être, il a ce même air absent là où il est, là où il poursuit son travail :
« Attention, je pars d’un égarement muet : on me parle, je réponds, je ne réponds pas, cela est égal. Aller très loin, très vite, et sentir que cela est tout près... Autrefois, lorsque je sentais, par un infime décalage, ma pensée au-dessous de ce qu’elle pouvait être (moments agréables où je ne faisais que séjourner, d’où je savais que j’allais bientôt sortir – mais par quelle illusion ?) ; autrefois, je gardais la notion exacte de cette pensée à cause de sa discontinuité même. Là ou ailleurs, c’était une seule phrase, en voici quelques mots, et le reste, à l’arrière-plan, riche, divers, inquiétant mais rassurant, me soutenait, de loin, faisait chœur. J’étais calé, j’étais en dessous, dans la place. Je finissais par me croire. Je me suivais. Maintenant, comme regroupé autour d’un point inconnu, immobile, solide, il n’y a plus qu’un face à face, se refusant à toute avancée qui compromettrait son équilibre. Ce n’est qu’un mutisme sans arrière-pensée, une halte au bord de la pensée : les détails qui pourraient s’en départir sont brutalement absorbés dans l’informe. Ce n’est même pas une attente, un obstacle provisoirement infranchissable (on sait déjà ce qu’il y a derrière), mais, imaginez-vous cela, la stupeur de qui, après avoir marché des jours en croyant que la terre est plate, s’apercevrait qu’elle est ronde en se retrouvant à l’endroit dont il était parti. Rien de plus ? Rien. La terre est ronde et l’esprit aussi. Il me vient cette idée que tout trajet de l’esprit importe moins que sa vitesse et que, pour être allé trop vite, on est forcé de s’apercevoir de ce rien. Il faudrait mourir en route avant de s’en rendre compte. Il aurait fallu.
« L’ennuyeux, avec l’esprit, c’est qu’il est toujours enclin à exagérer ses défaites afin de mieux les mettre en doute par la suite. Fût-il moins pessimiste, il serait aussi moins rassuré. On a tort de penser que la pointe extrême de la lucidité consiste en une négation
absolue – que suivra une fatale réhabilitation. Le “tout de même” suit le “rien” nécessairement et régulièrement. Je veux – changeons de plan – une certitude qui prévoie son ombre. Mais il faut d’abord passer par cette ombre : quelque chose d’assez terrible ou satisfaisant (ces appréciations n’ont plus de sens), quelque chose en tout cas de parfaitement homogène et constant, de parfaitement réparti comme la logique même du vide. »
Il parlait quelquefois de cet état comme d’une fermeture généralisée : « Soudain, c’est la pièce. Il n’est pas d’instant ou de lieu qui ne soit susceptible de la provoquer. L’impression, d’ailleurs, ne vient pas d’eux : elle semble revenir selon des lois abstraites incommensurables dont le cycle échappe à mes repères (mais n’étais-je pas également ces repères ?). Elle peut aussi bien se produire dans mon lit, qu’en chemin, pendant une conversation. Alors je suis dans cette pièce, et le monde avec moi. Aussi loin que je puisse voir, penser, imaginer, me souvenir, la ville et sa foule, l’espace le plus profond sont à l’intérieur de ses limites. J’ai beau, lorsqu’un signe me prévient de sa formation, maintenir mon attention sur le plus possible d’images ouvertes (le nombre d’océans et de galaxies que j’ai pu tenter...), rien ne peut l’empêcher de se construire. Mon esprit se solidifie. Sentez-vous le vertige qu’il peut y avoir non pas à tomber, non pas à se perdre (ce serait trop beau) mais à éprouver, à être cette formation ? Sentez-vous ce que peut devenir à ce moment l’idée du dehors ? Même la possibilité de se détruire est retirée comme ouverture. Quelque chose se pense en vous, se contracte en vous. Et, bien sûr, la profondeur revient, c’est comme un vent qui se lève... Mais vous êtes brisé. La somme a eu lieu. Et ce lieu, c’est vous. Et la somme est nulle. »
À cette époque, il était persuadé, disait-il, que sous toutes les apparences d’individualité (de légèreté et d’ambition, de conviction et de discours), il était persuadé que chaque homme gardait en lui plus intimement qu’un secret, le désir d’une œuvre collective sans précédent. Simplement, l’occasion avait manqué de la susciter au grand jour, personne n’avait encore osé assigner cette tâche comme absolue. Les religions elles-mêmes, quelles que fussent leurs prétentions, les philosophies, n’avaient eu pour but que de faire patienter, en la tenant en éveil, cette faculté... Les plus fortes personnalités, les plus fameux génies n’avaient paru sur le théâtre que pour annoncer le véritable début du spectacle. Et comme la vie humaine jusqu’à lui pouvait se compter en secondes, ne se chiffrant en siècles que par l’illusion qui veut qu’un sommeil très court paraisse interminable (plein de péripéties) à la conscience du dormeur – ce dormeur étant sous des formes différentes au fond toujours le même –, il sentait sérieusement que l’humanité, le principe « homme » dans sa totalité récente et neuve, allait enfin, à travers lui, se mettre en marche et parler...
Je crois, sans ironie, qu’il avait dû revenir à des opinions plus discrètes : « Dites, il se fait un peu tard sur cette planète, vous ne trouvez pas ? » Impossible de savoir ce qu’il pensait vraiment (ce qu’on appelle « penser vraiment » n’étant que congédier la pensée) de son entourage immédiat, historique. « Admettez que je sois coupable, et n’en parlons plus. » Et après ? Après, justement, tout commençait de manière délibérée. De volonté, cependant, on ne pouvait dire s’il en avait ou non : il apparaissait plutôt guidé, sans le savoir, par une nécessité obscure. Ce n’était pas dans le même sens, et c’était dans la même direction. Il changeait, et il devenait davantage ce qu’il n’avait cessé d’être. Une sorte d’harmonie se dégageait jusque de ses erreurs (de ce que, sur le moment, nous pensions être ses erreurs). Il était difficile de prévoir à quel instant une de ses positions, une de ses attitudes allaient être confirmées. Mais toutes l’étaient, toutes celles dont nous gardions le souvenir
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