L'ivresse de la bascule

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Célibataire endurcie, Constance de Mazan n’a qu’une idée en tête : rencontrer l’homme de sa vie. À quarante-trois ans, elle a tout essayé, en vain. Au moment où nous la rencontrons, elle vient de passer à la vitesse supérieure en se décidant à surfer sur Meetic. Mais elle se heurte à un problème : comment concilier les joies de l’indépendance et la recherche de l’âme sœur ?
Dans ce roman à la fois drôle et d’une grande justesse, Véronique Fiszman n’a de cesse de nous faire passer du rire à l’émotion, en un retournement toujours inattendu. Par son sens aiguisé de l’observation, elle transforme les situations les plus banales en des scènes réjouissantes et nous entraîne, aux côtés de Constance, dans un mouvement de bascule qui, avant de faire parvenir à l’ivresse, doit bousculer quelques idées reçues.
Publié le : mardi 3 février 2015
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EAN13 : 9782756105840
Nombre de pages : 179
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Véronique Fiszman
L’Ivresse de la bascule
roman


Célibataire endurcie, Constance de
Mazan n’a qu’une idée en tête :
rencontrer l’homme de sa vie. À
quarante-trois ans, elle a tout essayé, en
vain. Au moment où nous la
rencontrons, elle vient de passer à la
vitesse supérieure en se décidant à
surfer sur Meetic. Mais elle se heurte à
un problème : comment concilier les
joies de l’indépendance et la recherche
de l’âme sœur ? Dans ce roman à la fois drôle et d’une
grande justesse, Véronique Fiszman n’a
de cesse de nous faire passer du rire à
l’émotion, en un retournement
toujours inattendu. Par son sens
aiguisé de l’observation, elle transforme
les situations les plus banales en des
scènes réjouissantes et nous entraîne,
aux côtés de Constance, dans un
mouvement de bascule qui, avant de
faire parvenir à l’ivresse, doit bousculer
quelques idées reçues.

Véronique Fiszman est pianiste et
écrivain. Elle a publié trois romans
chez Flammarion (Histoires d’en pleurer,
Les Voisins, À moins d’aimer) et un recueil de nouvelles aux Éditions Léo
Scheer en 2009 (Petites faiblesses
inavouables).


Photo : Véronique Fiszman par Thierry
Rateau. (DR).

EAN numérique : 978-2-7561-0583-3978-2-7561-0584-0

EAN livre papier : 9782756102986


www.leoscheer.com
www.centrenationaldulivre.frL’IVRESSE DE LA BASCULEwww.leoscheer.com
DU MÊME AUTEUR
Histoires d’en pleurer,Flammarion, 2001
Les Voisins,Flammarion, 2003;J’ai lu, 2008
Àmoins d’aimer,Flammarion, 2006;LeGrand Livre
du mois, 2007;France Loisirs, 2007;J’ai lu, 2008
Petites faiblesses inavouables,Éditions Léo Scheer,2009
© Éditions Léo Scheer,2011VÉRONIQUE FISZMAN
L’IVRESSE DE LA BASCULE
roman
Éditions Léo ScheerI
C’étaitleurpremièrerencontre.Ouplusexactement,
leurpremiercontactréel;ilsneseconnaissaientque
virtuellement,cequichangetout. Parexemple,elle
n’avait jamais mangé devant sa webcam, faceàlui.
On n’estpasterriblequandonmastique,mêmeen
fermant la bouche. Ainsi, le repas fut un calvaire.
Pourévitertoutmouvementdisgracieuxduvisage,
Constance décida d’avaler son hamburger tout
rond,commeunepurée.Ilfutcoupéenmorceaux
minuscules, chaque bouchéepoussée jusque dans
l’estomac par une gorgée de bourgueil.D’où le
problème.Gagnéeparl’ivresse(elleavaitbuuntiers
de la bouteilleàelle seule), elle devait maintenant
rejoindredignement les toilettes.
On ne marche pas devant une webcam. Encore
moins quand on est pompette. Or,ilfallait, sous
les yeux du bel Emilio, traverser l’Hippopotamus
bondé, monter les escaliers et se taper le
retour,
soulagéecertes,maisretourquandmême.Lasituation,maintenantinextricable,venaitdufaitqu’elle
5n’avaitpasoséyallerenarrivant. L’envie,pourtant,
étaitdéjàlà.Maiselleavaiteupeurqu’ilnevoieen
elle qu’un organisme en action, ce qu’elle refusait
d’être.
Jusque-là,lerepass’étaitplutôtbienpassé.Ilsavaient
parlé d’eux chacun leur tour dans le but d’affiner
leur connaissancedel’autre, donner des éléments
qu’on ne pense pasàdévoiler les premiers temps,
comme l’histoiredeses parents, les lieux de
vacances de son enfance ou d’autres banalités du
genreconstitutives de la personnalité. Constance
n’avait pas d’idée préconçue, pas d’idéal d’homme
en particulier,hormis, sans doute, quelqu’un de
caractère. D’une certaine façon, celui-là en avait
suffisamment pour enjoliver sa vie (tragiquement
banale) et tenter de la rendreaussi passionnante
que celle de Madonna. Aussi, l’interromprealors
qu’il en étaitàlui expliquer comment reconnaître
le bon caddy de supermarché, celui qui se laisse
manieraisément,abordelesviragessansvoustrahir
et les lignes droites sans résister,fut gênant pour
Constance. Prenantsoncourageàdeuxmains,elle
décida d’enfreindreles règles de la bienséance et
balbutia un Excuse-moi, je reviens tout de suite,
étouffé par le bruit de la chaise qu’elle repoussait
de ses cuisses. Il en eut le souffle coupé, mais resta
digne en lui répondant Je t’en prie.
6Redoutant qu’il la suivedes yeux tout le temps du
périple, elle tâcha de se teniràcarreau. L’aller se
passa sans encombre, bien qu’elle se sente
étudiée,
voirejaugée.Maisaprèstout,quepouvait-ilremarquerdontelledûtavoirhonte?Sescheveuxétaient
propres et lâchés pour l’occasion, son chemisier
blanc, légèrement transparent, laissait deviner un
soutien-gorge couleur crème, et ses fesses, qu’il ne
manqueraitpas d’examiner,étaiententréesdansles
dimensionsdutoutàfait correct grâce aux trois
kilosperdusrécemment.Detouteévidence,c’était
unavantaged’êtrededos,elle n’avaitpasbesoinde
composer un visage, une expression, il ne verrait
passesseinsballotterdedroiteàgaucheetdehaut
en bas. Mais il lui fallait d’ores et déjà envisager
le retour,qu’elle prévoyait embarrassantpour les
raisons avancées plus haut. Or,ses craintes
infondéesfurentbalayéesparuneréalitéautrementplus
cruelle:poursedonnerunecontenance,ellechoisit
d’observerlaclientèle devant laquelle elle passait.
Unefemme dont l’assiette contenait un os bien
nettoyé cherchaitàcapter son attention. Le but
atteint, elle lui fit un signe incompréhensible de
son index pointé vers l’abstrait. N’étant pas sûre
qu’il s’adressaitàelle, Constance préféra l’ignorer.
Mais, deux tables plus loin, une cliente entourée
de ses amis réitéra le geste en la regardant droit
7dans les yeux, les sourcils relevés. Quelque chose
clochait qu’elle ne tarda pasàdécouvrir:sajupe
dejerseysoupleetamplenetombaitplusvraiment
droit sur ses genoux. Elle tâta machinalement son
tour de taille et tomba sur le hic. Tout le pan
arrièreduvêtement était pris dans sa culotte,
découvrantl’arrièredesescuisses,unpeusesfesses
aussi. En un réflexeimmédiat, elle libéra le tissu
d’un coup sec, mais le mal était fait. L’humiliation
atteignitundegrédépassantl’entendement.Il n’en
fallutpaspluspourqu’elleserésigneetabandonne
la partie. Sans un regardpour Emilio (qui n’avait
rien vu, trop occupéàreluquer une serveuse), elle
passa par leur table récupérer son foulardetson
sac, et s’enfuit sans une explication. Après tout,
elle ne lui devait rien. L’idée de ce rendez-vous
venait de lui. Emilio.Elle n’yserait peut-êtrepas
allée s’il s’était appelé Robert. Ce qui en soit est
idiot;unprénom n’ajamais fait une personnalité,
quoi qu’en disent les cartes que l’on trouvedans
les boutiquesdecadeaux-journaux-papeterie.Siça
n’avait tenu qu’à elle, elle aurait attendu encore
avant de se dévoiler.Mais elle était novice en la
matièreetn’avait jusqu’ici jamais cherché l’amour
sur internet, pleine d’apriori négatifs sur le sujet.
Ilyaeneffet une grande différence
entrelarencontrevirtuelle et l’autre, celle où opère(ou pas)
8la magie de la présence, indiscernable derrièreun
écran, que l’on appelle l’aura. Encoreune fois, elle
s’était laissé influencer et s’en mordait les doigts.
SurfersurMeeticneluiressemblaitpasetnepouvait
pas lui convenir,elle l’avait su avant même de s’y
inscrire. Pour Constance, la drague par internet
ôtait toute possibilité de romantisme, celui de la
rencontrefortuite,lors d’unconcertoud’undîner
par exemple, de la révélation amoureuse quand on
s’yattend le moins, du coup de foudreenquelque
sorte;aufond,elleexécraitcettefaçondefairequi
met en avant la bestialité de l’humain, son besoin
de s’accoupler coûte que coûte. Bien qu’elle eût
pratiqué un temps le sexesans sentiments, elle
n’avait jamais perdu de vue son idéal:ledésir
physique naît de l’osmose entredeux
âmes;ilest
laconsécrationdusentimentamoureux,sonaboutissement.Leconseildesescollèguespourlesquelles
elle n’avait aucune estime était donc forcément
mauvais. Mais, ayant si peu confiance en elle, elle
avait fini par céder.Etcesoir,encoreune fois,
l’espoir d’êtrecomme tout le monde, c’est-à-dire
en couple, s’était grippételle une jupe dans une
culotte. Nonqu’elle ne supportât la solitude–elle
baignaitdedansdepuissapetiteenfanceet s’yétait
accoutumée avec une tendance involontaireàla
rechercher–,maisellevoulaitressembleràlafemme
9parfaite de notresociété. Pour cela elle était prête
àtout,àcommencer par le sacrifice d’un équilibre
de vie lui seyant plutôt bien.
Jusqu’à ses quarante ans, son comportement
avoiesina celui d’une jeune fille du XXI siècle,
inexpérimentée en matièred’amour:peu sûredeson
epouvoir de séduction, la jeune fille du XXI siècle
inexpérimentée en matièred’amour est
incapable
derésisteraudésirqu’elleprovoquetantelleenest
flattée;ellevaainsid’hommeenhommeuncertain
temps,avantdecomprendrequeleshommesjustement sont peu difficiles, et qu’êtredésirée par eux
n’arien d’extraordinaire. Constanceavait
récemment franchi ce cap de la maturité, réalisant qu’il
n’estpascompliquédesefairesauter,mêmeparun
beau mec. La difficulté vient après, lorsqu’il s’agit
de se revoir,oupas. Depuis ses quarante ans
elle
s’étaitmétamorphosée:soncomportementressemblait maintenantàcelui des vieilles filles de la
epremièremoitiédu XX siècle,untempsoù l’onne
couchait pas en dehors du mariage au risque de
changerdecatégoriesocialeetdepasserdel’étatde
vieillefilleàcelui de fille-mère, éventuellement
agrémentéd’uneréputationdeMarie-couche-toi-là.
Cette époque étant révolue grâce, entreautres, à
la pilule contraceptive, il est aujourd’hui difficile
de savoir si une femme vivant seule et sans amant
10officiel pratique une sexualité débridée ou s’en
tient au contraireàune vie d’ascète. Concernant
Constance, la situation était claire: elle n’avait eu
aucunrapportdepuisplusdetroisans.Direqu’elle
rêvait d’un homme dans son lit serait inexact. En
manqued’amour,sansdoute,d’attention,sûrement,
mais pas en manque de sexe. C’est une des raisons
pourlesquelleselle s’étaitinscritedansunechorale
d’amateurs. L’idée n’était pas mauvaise. En
admettant qu’un choriste lui plaise, elle savait d’ores et
déjà qu’ils auraient un intérêt commun. Unebelle
possibilité d’entrée en matière, donc.
Malheureusement, les hommes étaient en minorité dans ce
chœur–cinq mâles pour dix-huit femelles–et
tous homosexuels. Ainsi, après trois répétitions et
quelques discussions, elle avait fait le tour de la
question. Elle resta cependantdans cette
formation,déjàmordueparleplaisirduchant.Maiselle
n’abandonna pas l’idée de trouver chaussureàson
piedetc’estaprèscetessairatéqu’elletentalediable
en surfant sur le web.
Ilestdesnaturesinsatisfaites.Constanceenétait.Ce
qu’elle possédait ne convenait pas. Mais comment
se plaindrequand onauntoit, un métier
correctement rémunéré,etnifaim ni froid ni soif?C’est
l’avantagedesetenirinformédurestedelaplanète.
Celapeutcalmerlesplusrevendicatifsd’entrenous.
11Car il est impossibledecritiquer son sortsans se
sentirégoïsteouingratfaceàlasouffrance,lavraie,
denosvoisinschinois,indiens,africains,sri-lankais,
tibétains, libanais, irakiens, iraniens, tchétchènes,
israéliens-palestiniens,voire,parfois,italienslorsdes
catastrophes naturelles. Constance évitait donc
de
geindre,tâchantdeseremémorersanscesseladouleuralentour.Cependant,commetoutunchacun,
elle s’habitua doucementàl’injustice de ce monde
et finit par l’oublier totalement.Àquarante-trois
ans, ce que pouvaient subir les autres en matière
de malnutrition et violence la laissait de marbre.
Lorsqu’elle en prit conscience, il lui vint une autre
idée pour contrarier son penchant pleurnichard.
Elle n’avaitpasdecancer.Etça,c’étaitunechance.
Elle était bien placée pour le savoir.Une
manipulatrice en radiologie, ça en voit des tumeurs
malignesetdesmétastases.Ainsi,lorsqu’ellerentra
chezelle après le naufrage de l’Hippopotamus, le
seul moyendenepas sombrer dans la dépression
futdepenserqu’elleavaitlaveinedenepasavoirde
cancer du sein ou du rein, du foie ou du poumon,
des intestins du cerveau de la gorge de la langue
ou, au mieux, de la thyroïde.
Le lendemain de cette affreuse soirée, elle serait
volontiers restée chezelle. Mais, contrairement à
sescollèguesquisemettaientenarrêtmaladiepour
12
unrien,Constanceavaitlesensdesresponsabilités
etuneconscienceprofessionnelleaiguë.Étantcependant nauséeuse–son burger savoyardlui restait
sur l’estomac –, il ne fut pas question de céréales
mais seulement d’un thé. Réveillée avant l’heure,
elleeutenviedeprendresontempsen s’adonnantà
son petit plaisir solitaire, la lecture. Elle traîna plus
d’une heureaulit, avec, comme moyend’oublier
les désagréments de la veille, un bon polaràfinir.
Et puis ce fut le moment de se préparer.Elle prit
son courageàdeux mains, une douche, ses clés de
voiture, et partit travailler la mortdans l’âme.
Volontairement, elle arrivaavectrois minutes de
retard,caressantl’espoirdenecroiserpersonnedans
le vestiaire. Mais des voix qu’elle ne put feindre
d’ignorer venaient de la salle de repos. Certaines
des filles étaient là, et l’attendaient sans doute.
Les filles en question étaient les cinq salariées avec
lesquellestravaillait Constance depuis une dizaine
d’années:Virginie, Brigitte, Sandra, Samia et
Bernardine. Ilyenavait six autres, six
nouvelles,
cellesdel’autrecabinet,avecquiellesnesemélangeaientpasencore.Douzeemployéesentout,douze
femmes de tous âges, de tous milieux confondus.
Les deux cabinets avaient fusionné six mois
auparavant,entraînantdeschangementsdifficilesàvivre
pour chacune. Nouveaux patrons, deux sites au
13lieu d’un, nouvelles collègues… S’adapteràdes
personnalités différentes était sans doute le plus
compliqué.Depuis,politesseetespionnageétaient
de rigueur entretoutes–avecceque cela peut
engendrer de complications car les femmes entre
elles ne sont pas tendres–mais la période
d’observation touchaitàsafin. De grandes alliances ne
tarderaient sans doute pasàsecréer,d’autresàse
défaire.
AinsiqueConstancel’avaitdeviné,Bernardine,Samia
etSandraétaientencorelà,quibuvaientuncaféen
l’attendant, pleines d’ironie dans leurs propos:
—Arrêtezdel’appelerConcon,unjourçavavous
échapper devant elle, remarqua
Sandra.
—Pourquoi?Onm’appellebienBébé,ditBernardine. Et puis Concon, ça lui va comme un gant!
Alors, on parie combien que Concon s’est pris un
râteau?
—Qu’est-ce que ça veut dire? demanda Samia.
—Quoi, se prendreunrâteau?Ben, se prendre
une gamelle, un bide, t’as jamais entendu
ça?s’inquiéta Sandra.
—Non, j’aime bien, dit Samia en gloussant. En
tout cas, je ne parie jamais, mais franchement, là,
c’esttentant.Onesttropsûresdegagner.D’ailleurs,
c’est ça qu’on devraitlui offriràConcon pour son
anni:unrâteau.
14Constanceentrasurcesentrefaites.Ellenesefaisait
aucune illusion sur les filles, il n’yenavait pas une
pour rattraper l’autremais avait-elle le choix?On
nepeutpasvivredansuneentrepriseensemettant
toutlemondeàdos,entoutcasConstancene s’en
sentaitpascapable;ellenerecherchaitquelapaix,et
regrettaitdéjàsadécisiondumoisdernier:poussée
par tout le staff,elle avait accepté de se présenter à
l’électiondudéléguédupersonnel,poursoulagerle
personnel justement, se rendreunpeu plus
populaireaussi. Mais les filles, une fois le service rendu
et Constance élue, l’avaientànouveau ignorée.
—Bonjour tout le monde, je dérange?
—Non, on parlait jardinage, répondit Bernardine
sanssedémonter.Alors,raconte!Commentças’est
passé?
—Bof,mentit Constancetandis qu’elle repensait
àsajupe avalée par sa culotte. Il veut qu’on se
revoie, je n’ai pas dit non pour ne pas le peiner
mais je ne suis pas fan;ilest assezennuyeux.
Aucune des trois ne crutàson histoireparce que
chacune avait dèsàprésent condamné Constance
àl’échec.
—Mais vous avez fait quoi?insista Bernardine.
—Onest allés au resto, puis il est monté boire
un verrechezmoi, répondit Constance sur un ton
qu’elle voulait convaincant.
15Nous sommes dans la nuit du dimanche au lundi,
il est deux heures du matin. Constance et Marc
ont fait l’amour avec une douceur extrême,
commeles deux nuits précédentes, dans le noir
et en silence, pour ne pas êtreentendus d’Arthur.
Le sentiment est toujours là, évident, enivrant.
Tous deux passent sans cesse de l’euphorieàla
gravité. Ivresse de la bascule. Pour l’instant, elle
doit se lever et rentrer chezelle. Ilssesont mis
d’accordlaveille:mieux vaut qu’elle soit partie
quand les beaux-parents viendront chercher leur
petit-fils pour éviter les histoires. Elle s’habille
rapidement, embrasse son homme sur la joue–il
dortdéjà profondément–etsort.
En passant dans le couloir,elle entend Arthur
sangloter.Elle ouvresaporte et, sans allumer,
approche du litàtâtons. Il cesse de respirer pour
ne pas êtrepris sur le fait. C’est moi, c’est
Constance, dit-elle. Elle s’assoit au borddulit, cherche
l’enfant de ses mains et l’attireàelle afin qu’il se
reposesursesgenoux.Ill’entouredesesbrasetnese
retient plus, pleureàensuffoquer;elle le recouvre
avec la couette,pour qu’il n’ait pas froid. Les mots
ne sont pas nécessaires. Arthur adoreConstance,
elle est sa bouée de secours,son exemple, son lien
avec l’extérieur où personne n’est mort, sauf sa
mère, comme lui. Comme lui, quand elle était
173petite. Ilssont pareils. Avec elle, pas de pauvre
chou ou de douleur en vue, avec elle, protection
assurée.S’ilnesaitpasl’exprimer,ellelecomprend
toutàcoup:elle ne doit pas l’abandonner.Elle lui
caresse les cheveux le temps qu’il
retrouvelesommeil. Durant ce moment elle réfléchit.Quelque
choselacontrariaitencorequ’ellevientderésoudre.
Elle ne rentrera pas chezelle. Au diable les
beauxparents et les qu’en-dira-t-on. C’est son bonheur
qui est en jeu, et un équilibrefragile esquissé ce
week-end. Elle ne partira pas ce soir,pas plus que
demain. Quand Arthur est endormi, elle retourne
se coucher près de Marc qui, tel un bienheureux,
ne s’aperçoit de rien.

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