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La bande Bonny-Laffont

De
90 pages

De la répression de la Résistance au financement de la French Connection pour finir devant le peloton d’exécution.

Henri Lafont ne s’intéresse pas à la politique. Pourtant, il veut le pouvoir, l’argent, les femmes : toutes ces choses que les Allemands lui offrent. Alors il trahit.

La Carlingue (la Gestapo française), c’est lui !

Associé à l’ex-inspecteur Bonny, il recrute une bande de truands et règne sur la capitale, reçoit le Tout-Paris.

Tout le monde ne mangeait pas des rutabagas pendant les années d’occupation !


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couverture
SERGE JACQUEMARD
LA BANDE BONNY-LAFONT
 
 
French Pulp Éditions

 

Policier

 

Mes plus vifs remerciements vont à :

Henri Jeanjan, ancien des Renseignements généraux, pour sa mémoire et sa documentation si précieuses ; la fille d’Henri Lafont, pour les souvenirs inédits qu’elle m’a contés ; celles et à ceux qui, pour des raisons évidentes, ne souhaitent pas être nommés ici, même sous leur sobriquet, et qui m’ont livré leurs souvenirs si riches en anecdotes et en informations précises sans romancer ni travestir la vérité.

S.J.

1

Juin 1940 :

 

Encadrée par les surveillants pénitentiaires armés jusqu’aux dents, renforcés par des éléments de la garde, la colonne s’étire sous le soleil implacable, mêlée au flot des réfugiés. Quand l’ordre d’évacuation est arrivé, les autorités du camp d’internement de Cépoy ont chargé les hommes dans des camions, à destination du Sud. À leurs poignets et à leurs chevilles, des chaînes. Très vite, le chef de convoi s’est aperçu qu’il est impossible de rouler sur les routes de l’exode où des millions de Belges et de Français, civils épouvantés et troupes en retraite désorientées, désabusées, désarmées, tentent une gigantesque migration vers les Pyrénées que personne n’atteindra.

Alors, on a débarqué les hommes des camions. Mais les chaînes ralentissent leur marche. Exaspérés par la défaite, tuant à la moindre incartade, les gardiens ont protesté auprès de leurs supérieurs. Résultat : les chaînes ont été ôtées aux chevilles si elles ne l’ont été aux poignets.

Maintenant, à coups de crosses de fusil, on les fait avancer. Nulle pitié pour ces gibiers de prison qui sont venus de tous les horizons : communistes, anarchistes, insoumis, déserteurs, fascistes, objecteurs de conscience, espions de l’Abwehr, traîtres, pillards, assassins.

D’ailleurs, à leur adresse, les crachats pleuvent, les injures fusent :

— Salauds ! Pourris ! Ordures !

Ainsi encouragés, les gardiens nerveux, pressés d’abattre les kilomètres, massacrent froidement les traînards, sous les applaudissements de la foule et des soldats en débandade qui, eux, ont depuis longtemps jeté leur fusil dans un fossé discret.

Pas de danger qu’Henri Chamberlin figure parmi ces traînards. Les coups durs, il connaît. Il en a vécu tout au long de ses trente-huit années d’existence. Né à Paris en 1902, il a onze ans lorsque son père meurt. Avant même les obsèques, sa mère s’enfuit avec son amant en abandonnant ses six enfants. Expulsé de son logement par un propriétaire cupide, il ne sait où aller. La nuit, il couche sur la tombe de son père fraîchement refermée. Il vit dans les rues, côtoie les clochards, se bat contre les homosexuels qui voudraient profiter de sa jeunesse, grappille quelque argent en travaillant comme coursier ou débardeur aux Halles, mendie, vole, dort à la belle étoile, grandit en essayant de secouer cette affreuse misère.

Peine perdue. Exploité par un fermier, il lui vole sa bicyclette, s’enfuit à l’aventure. Les gendarmes l’appréhendent et le juge l’envoie en maison de correction, la plus horrible, celle d’Eysses, à Villeneuve-sur-Lot. C’est le seul établissement pénitentiaire en France où les gardiens sont armés à l’intérieur de la détention. Un sabre est accroché à leur ceinturon. Ont-ils en face d’eux des bagnards redoutables, assoiffés de sang ? Non. Simplement de pauvres gosses, presque tous orphelins, issus des couches sociales les plus modestes, ouvrières ou paysannes, tous mineurs de dix-huit ans. Certains, il est vrai, ont tué. Les journalistes les ont baptisés les Enfants Rouges. Le mitard, pour les plus endurcis, c’est un cul-de-basse-fosse situé sous les w.-c. Les gaz, les vapeurs, les émanations d’ammoniac formés par l’urine sont si puissants dans cet espace clos que le puni ne résiste pas plus d’un quart d’heure. Après quoi on le sort de là, évanoui, pour le transporter à l’infirmerie(1).

Henri Chamberlin reste marqué à tout jamais par ce passage à Eysses. Plus grave, il a perdu la virginité de son casier judiciaire : cette flétrissure ne pardonne pas en cette époque répressive. Les magistrats issus de la bourgeoisie bien-pensante ou radicale-socialiste témoignent d’une sévérité implacable à l’égard de ceux qu’ils voudraient exclure de la société.

Devant lui, un traînard tire la jambe. Il est épuisé. C’est un vieil anar qui hait la guerre et a incité des soldats à déserter. La justice militaire l’a lourdement condamné. Chamberlin l’exhorte à marcher. Il voudrait le soutenir, voire le charger sur ses robustes épaules. Trop tard, le pacifiste s’affaisse, roule dans le fossé aux pieds d’une femme qui, accroupie, libère ses entrailles. Un gardien s’approche, le MAS 36 haut levé.

— Debout, vermine !

L’anar vomit dans les excréments. Il n’en peut plus. Haineux, obéissant aux ordres, le garde-chiourme abaisse son arme. Tant pis, c’est la guerre. Un peu partout en France, des gens crèvent. Pourquoi pas celui-là ? Le coup part. Rien qu’un peu de sang et de matières cervicales sur l’herbe de l’été.

— C’est vraiment dégoûtant ! s’indigne dans le dos de Chamberlin, Stoecklin, un espion de l’Abwehr qui, avec deux de ses congénères, Kirchner et Hoffburg, forme un trio avec lequel Chamberlin a sympathisé au camp de Cépoy.

— Ouais, c’est dégueulasse, grogne ce dernier qui poursuit sa route après avoir expédié un crachat de mépris sur le godillot du tueur.

Non, pas question qu’on lui tire une balle dans la nuque. Il y tient, à sa chienne de vie. Pourtant, elle n’a pas été rose depuis Eysses. D’abord, service militaire en 1923 dans les tirailleurs algériens en Allemagne, puis en Afrique du Nord. Conduite exemplaire. Apprécié de ses supérieurs. Des petits boulots. La femme qu’il épouse lui donne deux enfants, un fils et une fille, avant de se lasser et de voguer vers. d’autres amours en emportant la caisse de la boutique où elle travaille. Il dérive, vit en marge. Les gendarmes le traquent. Condamné pour vols, pour recels, frappé d’interdiction de séjour, il rejoint le Milieu. Dès lors, la fatalité n’en finit plus de l’entraîner dans sa marche. Implacable, la malchance tisse autour de lui un filet aux mailles serrées. Vendu par un indicateur, il retourne en prison. Ses nombreuses condamnations lui valent d’être relégué en Guyane. Comme les Tropiques et le bagne ne le tentent guère, il réussit une évasion spectaculaire, avec l’aide de ses amis du Milieu.

Vers 1939, il parvient à repousser les tentacules de l’hydre qui l’étouffe. Financé par des truands, il obtient, sous la fausse identité d’Henri Normand, la concession d’un garage Simca à Paris, Porte des Lilas. Ses affaires prospèrent. Un jour, un gardien de la paix vient quêter pour l’Amicale de la Préfecture de Police. Dans le cerveau de Chamberlin jaillit une idée géniale. Comprenant qu’il lui faut tenter un coup de poker pour se ménager les bonnes grâces de gens qui lui seront utiles, il offre une Simca. Immédiatement, c’est le coup de foudre avec la Préfecture qui se félicite d’avoir déniché un donateur aussi généreux.

En septembre, la guerre éclate. Vivant sous une fausse identité, Chamberlin ne répond pas à l’ordre de mobilisation. À cause du conflit, ses affaires périclitent. Plus de pneumatiques, plus de voitures pour le privé, l’industrie nationale automobile s’étant mise entièrement au service du pays. Obligé de fermer boutique, il sollicite ses amis de la Préfecture qui lui offrent la gérance du mess, tant l’idylle bat son plein entre lui et les autorités de l’île de la Cité.

Chamberlin – alias Normand – , fait merveille dans ce nouveau rôle, tout en riant intérieurement du bon tour qu’il joue à ceux qui le recherchent. Témoignant d’un entregent, d’un sens de l’organisation, d’une emprise sur autrui absolument étonnants lorsque l’on connaît son passé, il engage des artistes, propose des galas, recrute des marraines de guerre et devient rapidement l’indispensable amphitryon à qui l’on tresse des louanges.

Sa réussite l’étourdit, si bien qu’il en fait trop. Un vieux flic le reconnaît. La justice civile cédant le pas à la justice militaire, il est incarcéré à la prison du Cherche-Midi pour insoumission. Dans cet ancien couvent sont rassemblés les déserteurs, les communistes, les anarchistes, les traîtres au service de l’ennemi, en résumé tous ceux qui portent préjudice à l’effort de guerre.

Les Allemands ayant rompu le front, les prisonniers sont transférés à Cépoy. Ce camp étant encore trop près de l’avancée hitlérienne, on les évacue vers le Midi.

Et c’est sur cette nationale, près de Montargis, sous un soleil de plomb, sans vivres, sans eau, qu’avance leur colonne.

Soudain, les stukas surgissent dans le ciel. Aussitôt, la panique désarticule le flot des réfugiés et des soldats qui, maladroitement, tentent de s’éparpiller dans les champs. De longues rafales de mitrailleuses taillent des coupes sombres dans leurs rangs, tandis que le sang éclabousse la chaussée, les pneus, les flancs des véhicules, et que des hurlements de souffrance montent vers le ciel impavide. Des détenus sont fauchés, des gardiens aussi. Chamberlin voit dans cette attaque aérienne une chance d’évasion. Il rameute ses compagnons :

— On se barre, suivez-moi !

Allongés le nez dans les blés, les fesses serrées, tandis que les avions à croix gammée survolent la route, les surveillants pénitentiaires et les gardes ne cherchent pas à les ajuster.

Le souffle court, les fuyards atteignent une ferme abandonnée. Chamberlin recense ceux qui l’ont suivi : les trois espions de l’Abwehr, et quatre anciens des Bat’ d’Af, gens du Milieu : Charles Le Guen dit Charles le Nantais, Henri Chevalier dit Riri Tête Dure, Pierre Loutrel, le futur Pierrot le Fou, et Jo Attia dit Jo le Boxeur qui deviendra le lieutenant du Dingue dans le Gang des tractions avant.

— Faut trouver des outils et faire péter les chaînes, ordonne-t-il avec cette autorité acquise au mess de la Préfecture.

Délivrés de leurs entraves, ils se rassasient en dévorant ce que le fermier a laissé, puis, en emportant des provisions, sous la conduite de Chamberlin, ils remontent vers Paris en évitant les routes. Le 16 juin, ils atteignent la capitale qui est tombée le 14 aux mains des Allemands.

Déjà séduits par le bagout de titi parisien de celui qui a partagé ses colis avec eux durant leur détention, les trois espions ont été conquis par sa détermination, son entrain et le succès de l’évasion.

L’Abwehr installe ses quartiers à l’hôtel Lutetia. Au milieu du bric-à-brac des cartons qu’on déballe, le trio présente Chamberlin au colonel Rudolph, leur nouveau chef, et suggère d’utiliser ses talents. Officier prussien austère et rigide, Rudolph se méfie d’emblée de ce truand, certes sympathique, mais au passé trouble. Prétextant la confusion qui règne dans ses services en pleine organisation, il demande à réfléchir.

2

Sachant qu’il n’a rien à espérer des autorités françaises qui l’enverront au bagne, Chamberlin s’accroche aux basques de ses nouveaux amis qui l’introduisent auprès des adjoints de Rudolph, Hermann Brandi dit Otto et le capitaine Radecke, deux hommes qui vont jouer un rôle primordial dans sa vie.

Un peu mythomane et fastueux, ingénieur de haut niveau, fin, distingué, cultivé, le premier maîtrise parfaitement le français et connaît admirablement notre pays et la mentalité de ses habitants. Au physique, c’est un bel aryen blond, un Robert Redford tiré à quatre épingles, solidement charpenté, le regard bleu et la ruse au cœur.

L’armistice est en cours de négociation, et Otto Brandi sait déjà qu’il est investi par le maréchal Goering d’une double mission secrète. D’abord, s’approprier les richesses économiques françaises. Ensuite, si la victoire sur les Britanniques tarde à se manifester, établir en France un réseau de renseignements militaires, qui permettrait, l’année suivante, d’assurer la sécurité des troupes du front de l’Ouest pendant que serait lancée l’offensive contre l’Union soviétique.

Pour atteindre ces deux objectifs, il dispose d’un personnel allemand de qualité mais peu nombreux. Son trait de génie sera d’utiliser des agents français pour l’une et l’autre tâches.

Quant à Radecke, c’est un aventurier vénal, sans scrupule, grand amateur de femmes et d’alcool, mais qui n’en est pas moins doté d’une vaste intelligence et d’une grande psychologie.

Pour Chamberlin, sans ressources et qui a coupé tous les ponts avec son passé, les paroles douces que l’on susurre à ses oreilles sont comme le chant des sirènes :

— Nous avons besoin de tout. Si tu acceptes, nous te fournissons, sous l’identité que tu choisiras, une carte de police allemande, de l’argent. À toi de dénicher les locaux, d’ouvrir boutique, de te mettre en rapport avec les fournisseurs. Nous le répétons, nous avons besoin de tout. Si tu te débrouilles bien, tu gagneras une fortune avec nous.

Chamberlin hésite à peine. Côté français, l’avenir est bouché ; côté allemand, de riantes perspectives s’ouvrent devant lui. Il dit oui et choisit le nom d’Henri Lafont sous lequel, désormais, il entrera dans l’Histoire.

Des années plus tard, à son procès, il plaidera :

— Putain de bordel, j’étais dans une merde totale à trente-huit piges et voilà les Fritz qui m’offrent du fric, les honneurs, la respectabilité, pignon sur rue ! Ils me serrent la pogne, m’invitent à becter, me traitent avec égards, pas comme les Français qui voulaient m’expédier en Guyane à la relègue ! Fallait être le roi des cons pour refuser et moi j’étais pas le roi des cons. Collabo ? Est-ce qu’à Vichy, Pétain il n’était pas collabo, lui ? J’avais l’exemple sous les yeux. Vous vous dites résistants ? Mais, à l’été 40, les résistants, y en avait pas ! Le mot n’existait même pas ! Aujourd’hui, tout le monde est résistant mais, à l’époque, qui ne bouffait pas dans la pogne des Chleuhs ?

Sans compter, il se dépense pour ses nouveaux maîtres. L’armistice signé, Paris se repeuple. Le grand cimetière coupé d’avenues dans lesquelles ne circulaient que les troupes feldgrau se remplit. Les Parisiens trouvent les occupants plutôt sympathiques et bon enfant. Industries et commerces rouvrent. Lafont déploie une énergie incroyable. Rue Tiquetonne, rue Cadet, rue du Faubourg-Saint-Antoine, il acquiert des locaux, se déplace en province, rapporte blé, maïs, beurre par tonnes, exhibe sa carte de police allemande pour réquisitionner des entrepôts à Saint-Ouen, recrute de la main-d’œuvre en offrant de hauts salaires. Il commence par ses obligés : les quatre évadés de Montargis, Pierrot le Fou, Jo Attia, Riri Tête Dure, Charles le Nantais, auxquels s’ajoutent de vieilles connaissances aux noms aussi pittoresques : Robert Moura dit le Fantassin, Daniel Hirbes dit la Rigole, Joseph Delasalle, qui était à Eysses avec lui, André Gomez dit Dédie l’Oranais, Henri Fefeu dit le Riton, Georges Bouche-seiche dit le Gros Jo.

Devenu grossiste et sous l’égide de Radecke, il poursuit ses réquisitions : magasins, bureaux, garages, appartements désertés, où il entrepose les marchandises qu’il revend aux occupants en recevant de confortables bénéfices. Autour de lui, les truands jubilent. Ils ont misé sur le bon cheval.

Brandl et Radecke sont émerveillés également. Ce grand gaillard de 1,90 m, large d’épaules, aux yeux noirs et au nez busqué se révèle un organisateur et un chef hors pair.

Un jour, Radecke vient le trouver, fort ennuyé. Le colonel Rudolph, ce hobereau prussien à la moralité irréprochable, cherche des poux dans la tête à Stoecklin, à Kirchner et à Hoffburg. Il leur reproche d’avoir livré aux Français des renseignements durant leur incarcération. Lafont ne pourrait-il les cacher en attendant que les choses s’arrangent à Berlin ? Car Rudolph est capable de les faire exécuter, tant il est intransigeant.

Le rusé Lafont, qui voit aussitôt dans ce service à rendre un atout pour lui-même, accepte sur-le-champ et cache les trois espions dans un appartement de la place Voltaire(2). Ainsi compromis grâce à son aide, Radecke sera désormais à sa merci.

 

 

Sur la coursive de la 2e division de la prison de Fresnes, le surveillant-chef fait signe au gardien de déverrouiller la porte de la cellule. Celui-ci obéit. Lafont se tient en retrait, sûr de lui, arrogant. Aujourd’hui, c’est lui qui donne les ordres. Revanche sur le passé.

À quelques pas derrière lui, narquois, Radecke rit sous cape. Quatre feldgrau en armes l’accompagnent. Au greffe, Lafont a consulté le registre d’écrou. Sur une feuille de papier, il a consigné les noms et les numéros de cellule où sont enfermés ses vieux amis que la malchance a expédiés sous les verrous.

Le lourd panneau se rabat contre le mur. Lafont s’avance :

— Salut, Adrien. Ramasse tes affaires, tu es libre.

— Oh, Henri, tu charries ou quoi ?

— Estebeteguy, vous êtes libre, confirme le surveillant-chef, obséquieux.

Adrien Estebeteguy dit le Basque, un truand excessivement dangereux, au calibre facile, cambrioleur, braqueur, souteneur, n’en revient pas. Puis il voit les uniformes allemands. Qu’est-ce que ça veut dire ? Il n’hésite pas longtemps. Aucun taulard au monde ne fait la fine bouche lorsqu’on vient le libérer, d’autant qu’Adrien, compte tenu de ses récents méfaits, risque plusieurs années de prison.

Une scène identique se répète dans d’autres cellules des trois divisions de la prison de Fresnes, où Lafont retrouve des gibiers de potence particulièrement gratinés : Carrier, Pinardel, des braqueurs, Maillebuaux, inspecteur de police révoqué, Lucien Prévot, Bonnal, Jo les Gros Bras, Tissier.

En tout, vingt-deux truands.

Radecke apprécie à sa juste valeur le spectacle de ce voyou libérant ses anciens compagnons de malheur. Désormais, il a prise sur ces hommes. À la moindre incartade, à la plus petite désobéissance, il les renvoie au trou.

Lafont attribue à chacun de grosses sommes d’argent et leur accorde quarante-huit heures de congé. À l’expiration de ce délai, ils doivent se présenter rue Tiquetonne, à son Q.G.

Comme une traînée de poudre, la nouvelle se répand dans le Milieu qui, brusquement, parle de Lafont avec respect. Auréolé d’une gloire nouvelle, ce proscrit fait la une des conversations dans les bars de Montmartre, du faubourg Saint-Martin, de la Bastille ou de la Madeleine. Chez les Toulonnais de la Goutte-d’Or, chez les Lyonnais du faubourg Montmartre, chez les Bretons de Montparnasse, autour du traditionnel apéro de midi, on célèbre l’incroyable exploit de Fresnes.

— C’est notre Al Capone ! clame avec lyrisme Dédie des Amériques qui s’est livré à la traite des blanches à Chicago au temps béni de la prohibition.

— Qui aurait cru ça de lui ? Tu te souviens quand il venait ici faire la manche ?

Cette nouvelle étoile qui monte au firmament de la grande truanderie intègre dans ses équipes ceux dont il a obtenu la libération. Exemplaire dans son rôle de grossiste, il rafle en zone occupée les marchandises dont a besoin le IIIe Reich à qui il les revend en se consentant d’énormes bénéfices, sans oublier, au passage, de procéder à de confortables ristournes au profit de Brandi et de Radecke.

Toujours à l’étroit dans ses locaux, il émigre dans un somptueux appartement de l’avenue Pierre-1er-de-Serbie. Sa voisine est une aristocrate ruinée, aventurière et demi-mondaine, Annie de Saint-Jaymes. Un physique superbe, une éducation parfaite, raffinée et intelligente, elle a fait un mariage blanc avec un riche antiquaire homosexuel cherchant à sauver les apparences auprès de sa famille. Après cette concession à la bienséance, les époux vivent séparés, Annie recevant mensuellement une rente confortable.

Tout de suite, elle tombe dans les bras de ce bel homme qui semble posséder tout l’or du monde.

En lui, elle découvre cette odeur de ruisseau, ces remugles de bas-fonds, ce parler argotique des mauvais garçons qui ont toujours fait vaciller la tête des bourgeoises du 16e arrondissement ou de Neuilly.

En elle, il accède à la haute société, verse son sperme dans un ventre emblasonné, respire un Chanel N° 5 et non plus un parfum de Prisunic, froisse entre ses doigts une lingerie de luxe.

C’est le grand amour.

Annie meuble, décore leur appartement, en usant de son goût très sûr. Radecke et Brandl sont impressionnés. Comme une fusée, leur poulain ne cesse d’ascensionner.

Cependant, il convient de le mettre à l’épreuve pour d’autres tâches et de le mouiller un peu plus afin de bien le tenir en main.

À la fin septembre, Adrien le Basque recueille un renseignement précieux. Trois déserteurs britanniques se terrent chez les Toulonnais de la Goutte-d’Or. Avant la débâcle de juin, ils ont accompli une assez belle performance, celle de créer un régiment écossais fictif avec l’aide de faussaires parisiens qui ont fabriqué les documents nécessaires. Dirigée par un escroc, cette équipe de Londoniens obtient auprès de l’Intendance de Sa Majesté les approvisionnements, les armes, les munitions, les équipements et les soldes destinés à l’entretien de trois mille soldats. Les trois escrocs, l’un revêtu de l’uniforme de colonel, accompagné par ses deux acolytes, le premier en lieutenant, le deuxième en sergent-chauffeur-garde-du-corps, ont même poussé l’audace jusqu’à se faire présenter les armes par un bataillon de tirailleurs marocains(3).

Après l’offensive allemande de mai, la pagaille sur le front allié et la déroute des armées ont permis ce coup de bluff. Durant l’été, l’argent des soldes a été dilapidé dans les bordels parisiens et autour des tables de poker. Cependant, dans un entrepôt de l’Oise, s’entassent des stocks de nourriture, de cigarettes, de munitions, de whisky, d’équipements, équivalant à trois mois d’autonomie pour une unité de trois mille hommes.

Lafont rassemble une dizaine d’hommes à poigne, donne l’assaut au repaire des Britanniques qui comprennent vite où se situe leur intérêt et livrent l’emplacement exact de leur cache.

Lafont s’approprie la nourriture et les cigarettes qu’il revend pour son propre compte, partage avec ses séides et abandonne à Wilhelm Radecke les munitions et les équipements. Bon prince, il intègre les trois Anglais dans ses équipes en les dotant de fausses identités.

C’est à ce moment que l’Allemand décide de tester ses qualités dans le domaine du Renseignement.

— Un Belge a monté un réseau d’espionnage à Bordeaux pour le compte de l’Intelligence Service. Nous possédons quelques renseignements à son sujet et, entre autres choses, le nom sous lequel il circule : Antoine Giacometti, un nom corse, un comble pour un Belge. Voici plusieurs photographies prises au temps où il vivait à Bruxelles. Il n’a guère changé depuis. Nos services ne parviennent pas à l’appréhender(4). Il me faut un Français pour pénétrer son réseau. C’est vous que j’ai choisi.

Lafont renâcle. Jouer au flic ? Il en a la nausée. Avec sa mentalité d’homme du Milieu, il n’imagine pas endosser la tunique de ceux qui sont à l’origine de ses malheurs. Seulement, Radecke, doucereux, rappelle sa condamnation à la relégation. Certes, la Guyane, à cause de la guerre, est inaccessible, mais n’existe-t-il pas en France des prisons bien pires que le bagne de Saint-Laurent-du-Maroni ?

Lafont comprend vite qu’il n’a pas le choix. Il capitule. Déjà il s’enferme dans un terrible engrenage qui le conduira aux enfers.

Forcé de quitter temporairement Paris, il confie ses affaires aux bons soins de Joseph Delasalle, l’ancien d’Eysses, excellent gestionnaire, et propriétaire en sous-main de plusieurs maisons closes en province. Muni du dossier remis par Radecke, il prend la route, accompagné par Annie de Saint-Jaymes qui frétille à l’idée de l’aventure qu’elle va vivre, par Robert Moura et Adrien le Basque qui connaissent parfaitement Bordeaux, et par l’escroc anglais chef de l’équipe des déserteurs. Si le Belge opère sous les ordres de l’Intelligence Service, un Britannique, raisonne Lafont, peut se révéler utile.

Dans la capitale girondine, la chasse est lancée. Une grosse prime est promise. Les photographies en main, les malfrats s’éparpillent. Fort des renseignements fournis par Radecke, Lafont, le Basque et Moura tentent diverses pistes tandis que l’Anglais joue les provocateurs en se faisant passer pour un aviateur abattu près de Royan et qui voudrait rejoindre l’Espagne. Traditionnellement méfiants, les Bordelais ne mordent pas à l’hameçon et le Londonien n’obtient aucun succès.

Dans l’intervalle, de la gare Saint-Jean aux allées de Tourny, des Chartrons au Bouscat, la ville est ratissée. Moura et le Basque touchent le jackpot : l’espion de l’Intelligence Service, qui éprouve un faible pour la paella, commet l’erreur, en infraction flagrante avec les règles du Renseignement, de prendre quotidiennement ses repas dans un restaurant espagnol près des Capucins.

Aux heures du déjeuner et du dîner, Lafont et son équipe montent une souricière dans les lieux. Le Belge tombe dans le traquenard. Sous les yeux d’Annie excitée au plus haut point, le malheureux est ceinturé, menotté, embarqué dans une traction avant et emmené au 197 route du Médoc, au Bouscat, où il est remis à l’Abwehr. Prévenu par téléphone, Radecke ne ménage pas ses félicitations.

À Paris, le colonel Rudolph accorde son pardon à Stoecklin, à Kirchner et à Hoffburg et, opérant un brusque virage, ne tarit plus d’éloges sur Lafont, au point qu’il lui confie une mission bien plus ardue que la première.

Cette fois, il s’agit de l’implantation d’un poste d’observation dans l’Algérie demeurée française après l’armistice. Délégué général du gouvernement de Vichy en Afrique du Nord, le général Weygand y prépare la revanche et la reprise de la lutte aux côtés des Britanniques, et des Américains, qui ne manqueront pas d’entrer sous peu dans le conflit.

Hitler craint ce front nouveau. Aussi Berlin a-t-il ordonné d’étoffer les réseaux existant dans le Maghreb.

Loin d’être enchanté, Lafont récrimine, d’autant qu’il préférerait se consacrer à son bureau d’achats, aux ressources bien plus lucratives. À peine voilées, les menaces distillées par Rudolph lui font comprendre qu’il n’a d’autre solution qu’obéir.

BIBLIOGRAPHIE

AUDIAT Pierre : Paris pendant la guerre (Hachette 1946)

AZIZ Philippe : Tu trahiras sans vergogne (Fayard 1970)

BACELON Jacques : Dans les dossiers de la Gestapo (Jacques Grancher 1988)

BONNY Jacques : Mon père l’inspecteur Bonny (Laffont 1975)

DECAUX Alain : Nouveaux dossiers secrets (Librairie académique...

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