La Bible du hibou. Légendes, peurs bleues, fables et fantaisies du temps où les hivers étaient rudes

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Peut-être un jour goûtera-t-on la richesse de la littérature des pauvres, ses milles savoirs et saveurs ? Peut-être surtout découvrira-t-on sa force, qui n'a de but que d'aiguillonner la vie, de la pousser en avant comme un cheval, et de dilater le monde jusqu'aux extrêmes inconnus, plutôt que de le réduire aux frontières de ce que l'on peut exactement savoir ?


Peut-être est-ce seulement pour cela, aider la vie comme la pluie l'aide, et les jardiniers, que ces histoires sans importance ont traversé cahin-caha les siècles, tandis que tant d'œuvres réputées immortelles se perdaient corps et biens dans les sables du passé ?


H.G.


Publié le : vendredi 31 janvier 2014
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EAN13 : 9782021160208
Nombre de pages : 336
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Henri Gougaud est né à Carcassonne en 1936. Homme de radio, parolier de nombreuses chansons pour Jean Ferrat, Juliette Gréco et Serge Reggiani, chanteur, poète et romancier, il partage son temps d’écrivain entre l’écriture de romans et de livres de contes.
H e n r i G o u g a u d
L a B i b l e d u h i b o u Légendes, peurs bleues, fables et fantaisies du temps où les hivers étaient rudes
Éditions du Seuil
T E X T E I N T É G R A L
îŝB 978-2-0211-6019-2 re (îŝB 2-02-019983-1, 1 édition re îŝB 2-02-025288, 1 édition poche)
© Éditions du Seuil, 1993
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Préface
Les écrivains oraux qui contaient, autrefois, des his-toires avaient pour feuille blanche les visages, regards, bouches bées et silences de ceux qui les écoutaient. Sen-taient-ils une lassitude dans l’auditoire, percevaient-ils une moue, un soupir, ils raturaient aussitôt, corrigeaient, cherchaient à mieux dire pour ranimer la lampe dans les yeux. Un rire ou une exclamation les confortait dans la justesse de leur tournure. Un silence pantois les incitait à raffiner, à pousser plus haut l’émotion, l’exaltation ou la crainte. Ainsi s’écrivaient les récits, non point par l’obs-tination ou le talent d’un auteur solitaire, mais par la cir-culation de vie de la bouche à l’oreille, de désir entre les êtres, parfois même d’exigence d’amour, d’élévation, de connaissance. Ainsi se sont élaborées au cours du temps, entre des millions d’histoires qui coururent et courent encore le monde, celles qui peuplent ce livre. Elles furent l’œuvre d’une parole fécondante et d’une oreille-matrice, façon de dire qu’elles sont enfants de l’amour.
L’écrivain attelé à sa table de travail a sans cesse besoin d’imaginer, tandis qu’il écrit, qu’il s’adresse à quelqu’un. Dans la totale solitude, son activité n’aurait
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pas de sens. Il lui faut cette oreille plus ou moins fan-tasmatique dans laquelle déposer sa semence de mots. Sans quoi, pourrait-il éprouver le moindre désir ? Mais de l’oral à l’écrit, si l’on gagne en pureté, en rigueur, en précision, on perd beaucoup, me semble-t-il, en liberté, en jubilation, en possibilité de miracle. L’écrivain tra-vaille sans cesse sous l’œil d’un garde du corps, d’un censeur. « Attention, lui dit-il, tu t’égares. Tu vas trop loin. Marche droit. Ta phrase grince. » Le conteur, lui, est sans cesse entraîné par le désir de ses auditeurs. Il va aussi loin que l’on veut. Il abreuve, il nourrit, stimulé par la soif et la faim de ceux qui l’écoutent, jusqu’à dire parfois des choses qu’il ignorait savoir, ou s’étonner de ses propres inventions. « Est-ce vraiment moi qui ai dit cela ? » En vérité, non. Cela a germé exactement « entre nous », au centre du cercle.
On peut estimer que ces histoires n’ont guère d’im-portance, si l’on croit qu’elles ne sont que des jeux sans conséquence de l’imaginaire. Pourtant, les racines de la littérature plongent assurément dans ce puissant terreau de paroles cultivé, des millénaires durant, par des illettrés. Le roman fut si longtemps occupé de psychologie que l’on a tendance, aujourd’hui encore, à considérer le récit purement jubilatoire comme dénué de biens consommables par l’esprit, et en tout cas de profondeur. Cette froideur de regard cessera forcément un jour. Alors peut-être goûtera-t-on la richesse de la littérature des pauvres, ses enseignements labyrinthiques sous l’apparente simplicité, ses mille savoirs et saveurs. Peut-être surtout découvrira-t-on sa force, qui n’a de but que d’aiguillonner la vie, de la pousser en avant comme
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un cheval, et de dilater le monde jusqu’aux extrêmes inconnus, plutôt que de le réduire aux frontières de ce que l’on peut exactement savoir. L’art dilate, la science réduit, ainsi respire la conscience humaine. La jubilation conteuse est peut-être la manière la plus libre et la plus innocente de servir l’art, et de participer à la respiration du monde.
Car l’inspiration des conteurs et l’audace dont ils ont fait preuve, au cours des âges, me paraissent pro-prement insurpassables. En matière d’êtres prodigieux, de manigances nocturnes, de fantômes éternueurs, de magies et d’époustouflements, le cinéma fantastique et la science-fiction n’ont jamais fait que puiser dans leur marmite. Et pour ce qui est du sens de ces œuvres,de leur utilité intime, de ce qu’elles nous apprennent de nous-mêmes et de l’incessant voyage de la vie, je sais d’expérience qu’elles nous sont aussi nécessaires que les arbres le sont à la Terre. On peut certes vivre et respirer au désert, ou en ville, mais à condition que demeurent quelque part des forêts, même si l’on en ignore l’exis-tence. Il en va de même de ces flots de paroles. Ils nous irriguent, même si nous n’en savons rien.
Peut-être est-ce seulement pour cela, aider la vie comme la pluie l’aide, et les jardiniers, que ces histoires sans importance ont traversé cahin-caha les siècles, tandis que tant d’œuvres réputées immortelles se per-daient corps et biens dans les sables du passé. Sinon, pourquoi ?
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