La Chasse à la licorne

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La Chasse à la licorne, tel est le nom de la pièce de théâtre dans laquelle jouent Serge Moro et Pierre Martinange. La licorne, emblème au Moyen Age de la vertu, figure en toile de fond dans le décor. Nus, échevelés, des hommes et des femmes la poursuivent.



A travers les embûches d'une vie instable, commencée dans la misère, Serge est demeuré un pur. La violence le saisit parfois. Seul Pierre, son ami, sait alors le calmer. Mais Pierre a rencontré Madeleine que son époux, un riche antiquaire, ennuie et rebute. Cela aurait pu n'être qu'une aventure de hasard. Cependant l'amour monte, gagne, les emporte.



Tandis que Pierre et Madeleine se libèrent des faux-semblants pour vivre leur passion au grand jour, les pièges se ressèrent autour de Serge : sa réaction est brutale, dramatique. Avec la complicité de ses amis, dont il risque ainsi de compromettre le bonheur, il réussira à s'enfuir dans la nuit, poursuivi, à travers la forêt, comme une bête qu'on force.



Emmanuel Roblès donne, par une écriture dépouillée, une force singulière à l'un des thèmes majeurs de son oeuvre : le jeu des hommes avec leur destin. L'amour, la générosité du coeur peuvent-ils triompher des forces obscures qui nous entraînent ?


Publié le : mardi 25 février 2014
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EAN13 : 9782021160543
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AUX MÊMES ÉDITIONS

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Venise en hiver

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traduction

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de Ramon J. Sender

AUX ÉDITIONS BALLAND

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Au souvenir de Paul Roblès

Et quand tout sera déjà incendié

et saccagé, j’irai te chercher et

nous ferons la chasse à la licorne,

et nous vivrons alors unis dans l’amour libre.

Ramon J. Sender,

Hipogrifo violento.

I

La voiture roulait sous la neige que, pour le moment du moins, les essuie-glaces dégageaient du pare-brise sans trop de peine. Les mains nouées au volant, Madeleine restait attentive à la chaussée — ce genre d’attention ne permet pas de penser vraiment à soi-même —, mais, à un certain moment, elle se reprocha son départ si tardif de Marseille. Et Paris était loin ! Elle qui aimait les envols, les errances, le ciel clair, la disponibilité sans limite, s’inquiétait à présent de cet univers qui, autour d’elle, se rétrécissait de plus en plus. « A la première auberge, je m’arrête. » Bien qu’elle eût confiance dans sa machine, elle redoutait quelque incident qui la laisserait désemparée dans ce désert. Et, de fait, depuis qu’elle s’était engagée sur cette traverse, elle n’avait encore croisé personne. Et pas une seule maison en vue ! Quelque part, derrière la carapace de nuages, le soleil devait déjà décliner. A quatre heures de l’après-midi, en cette journée de janvier, tout le paysage se décomposait dans un crépuscule de catastrophe géologique.

Après une longue et sinueuse montée, elle atteignit un plateau où la tourmente se fit plus sauvage. Un panneau indicateur ne lui indiqua rien du tout pour la raison que, plaquée sur toute sa surface, une couche de neige en masquait l’inscription. A droite et à gauche, dans l’épaisseur de la grisaille, des arbres tout pelés semblaient approfondir cette solitude. Madeleine admit que les risques, pour elle, allaient s’aggraver sans toutefois éprouver à cette idée de véritable peur. Lorsqu’elle était enfant, son père disait d’elle, pour vanter son intrépidité : « Ce sera une véritable Amazone ! », formule qui la flattait à cause du sens épique que le mot suggérait, jusqu’au jour où, effarée, elle sut que les Amazones se brûlaient un sein pour mieux tirer à l’arc. Ses seins, diable ! elle y tenait ! Toujours aussi « glorieux ». (« Glorieux » était le mot qu’au bord d’une piscine, dix ans plus tôt, et bien avant que ne fût décidé leur mariage, Maurice avait employé.) Non, pas de peur, mais ce trouble que Ton ressent à découvrir l’irrationnel. Cette tempête, en effet, avait pris possession de tout le territoire jusqu’à le rendre inintelligible. Seuls, les poteaux du télégraphe et leurs isolateurs mettaient des signes cohérents dans cette débâcle où tout se mêlait, et comme l’ombre gagnait davantage, Madeleine alluma ses phares. Encore cinq ou six kilomètres, cette fois à bonne allure parce qu’une certaine impatience lui venait à s’enfoncer ainsi dans ce monde déréglé qui perdait tout son sens. Elle ralentit à un carrefour. Là, un double panneau de signalisation apparut, illisible sous la couche de neige qui scintillait dans la lumière éclatée des phares. Plus tard, Madeleine devait se souvenir qu’elle avait balancé entre l’une et l’autre direction et qu’à la fin, comme aucune habitation n’était discernable où demander conseil, elle était partie au hasard par le chemin de droite, c’est-à-dire vers une rencontre qui allait bouleverser sa vie.



Cela se produisit après quelques minutes de course à travers les nappes de neige tourbillonnante. Cette impression de se perdre dans une solitude assez angoissante se dissipa d’un coup lorsque Madeleine entrevit une construction qui suggérait une résistance obstinée à cette désagrégation universelle. Se précisèrent alors des distributeurs d’essence sous un auvent mal éclairé. Elle n’attendit pas qu’on vînt à elle, mit pied à terre dans une sorte d’allégresse et se trouva face à deux hommes qui l’accueillirent avec surprise tant il paraissait incroyable qu’on pût surgir ainsi de ce chaos, de ce délire.

Au plus âgé, tout grisonnant, serré dans une salopette kaki, le cou pris dans un épais foulard, elle demanda « le plein d’essence » et si quelque auberge existait dans les parages car elle ne pourrait pas rouler longtemps. Une auberge, dit le vieux, il y en avait une dans le village, à moins de six kilomètres. Et elle ferait bien de s’y arrêter. La radio venait d’annoncer une véritable calamité sur toute la région.

A peine fut-il dehors, sous l’auvent, qu’elle sentit sur elle le regard de l’autre personnage. Il se tenait dans une sorte de pénombre, près d’un appareil de chauffage électrique posé sur le comptoir, qui l’éclairait de sa lueur rougeâtre. Ce fut sa première vision de Pierre Martinange, immobile dans sa canadienne à col de fourrure, les yeux très larges, très brillants. Il l’observait sans qu’elle en éprouvât ni gêne ni confusion. Les hommages ne lui manquaient pas et celui-ci, tout muet qu’il fût, lui plaisait, lié aussi à cette satisfaction d’être enfin libérée de la tension précédente. Alors qu’elle examinait, ou feignait d’examiner, un lot de cartes routières, il la rejoignit à pas lents. Elle sentit cette approche, se retourna. Il lui parla à voix basse, du ton de quelqu’un qui craint d’être importun et, cependant, il se dégageait de lui une impression d’aisance, de solidité intérieure. Il dit son nom, Martinange, il dit qu’il était parvenu jusqu’à cette station perdue en pratiquant l’auto-stop et elle comprit ce qu’il souhaitait. Oui, depuis une heure environ, il attendait quelque occasion favorable pour rejoindre le village et l’auberge. « Eh bien, dit-elle, l’occasion favorable, vous l’avez. » Il remercia brièvement, s’éloigna et, peu après, le vieux poussa la porte, rentra en hâte dans une bouffée d’air froid. Il pressa Madeleine de ne pas perdre une minute. La route ne tarderait pas à devenir impraticable.



Ni Madeleine ni son passager n’ont échangé un mot durant le court trajet. A travers les remous fantasques des flocons, ils ont contourné la place du village, ornée au centre d’un monument aux morts — un soldat écroulé dans les bras d’une femme ailée — et sont entrés dans la cour de l’auberge encombrée de voitures et d’un grand camion. Ensuite, leur bagage à la main, dans la neige qui crissait sous les pas et le froid qui condensait leur haleine, ils ont rejoint le lourd bâtiment aux fenêtres éclairées qui suggéraient des présences accueillantes, une chaleur fraternelle.

A l’intérieur, une grosse dame durement corsetée a cru, en les voyant, qu’il s’agissait d’un couple. Elle a parlé avec une sorte de jubilation. Elle a dit qu’il lui restait une chambre, une seule, qu’ils avaient de la chance. Une chambre pour deux personnes, bien sûr, avec salle de bains, vous en serez contents. Elle a ajouté que déjà plus rien ne circulait sur les routes, qu’ils arrivaient juste, et rester bloqués en pleine campagne par ce temps ! Vous imaginez ? Madeleine a voulu l’interrompre pour mettre les choses au point. Elle était lasse et peut-être attendait-elle que son compagnon révélât lui-même à l’hôtesse qu’il y avait malentendu, qu’ils n’étaient rien l’un pour l’autre, d’où nécessité d’une autre solution… Mais Martinange n’a pas réagi. Pas même dans son regard quelque expression amusée ou malicieuse inspirée par cette méprise.

Bavarde, volubile, la dame a continué, a rappelé tous les moyens qu’on allait mettre en œuvre — selon la radio — pour secourir les gens en peine malgré le nombre réduit des chasse-neige. Madeleine, elle, pensait à sa propre situation, la jugeait scabreuse. Ce mot lui est venu à l’esprit mais chargé d’un sens assez narquois. Puis elle a entendu Martinange dire : « Eh bien, allons voir. » Et elle a eu le sentiment qu’elle était un personnage inventé, projeté dans une aventure imaginée par un autre. Tous trois sont montés à l’étage, Martinange le dernier, avec les bagages. Ils ont entendu une voiture pénétrer dans la cour et l’hôtesse s’est exclamée : « Mon Dieu, ceux-là, où va-t-on les mettre ? » Elle a ouvert une porte sur le couloir et s’est effacée pour laisser entrer Madeleine dans une chambre, vaste en effet, à plafond de poutres brunes, avec un feu dans la cheminée. Au fond, énorme, impressionnant par son volume, le lit. Un monument de bois et de cuivre, gonflé d’un édredon bleu avec des oreillers rayonnants de blancheur sous l’éclatante lumière d’un lustre à pendeloques. La femme a dit encore : « Cela vous va ? », satisfaite d’elle-même, sûre de la réponse. Alors Martinange a dit : « C’est très bien. » Et la femme leur a indiqué deux bougies sur la table. Elles serviraient si l’électricité — risque probable par ce temps — venait à manquer. Avant de repartir, elle a indiqué l’heure du dîner et les a laissés seuls. Tout de suite, Martinange s’est tourné vers Madeleine, lui a dit qu’il savait les limites de cette intimité forcée, et qu’il dormirait dans la salle de bains. Elle a simplement répondu « oui ». Est-ce la fatigue ? Elle se sentait actrice d’une pièce dont elle ignorait le sens et, en même temps, spectatrice d’elle-même, intéressée par ce double indépendant de sa propre volonté.

— Je descends, a dit Martinange après avoir retiré sa canadienne. Reposez-vous. A tout à l’heure pour le dîner.

Le dîner en tête à tête fait partie, a-t-elle pensé, de cette comédie conjugale que nous jouons à l’aubergiste. Et elle a écouté le pas de Martinange dans le couloir puis dans l’escalier.

Dans la salle à manger, où le gel dessinait des fleurs sur toutes les vitres, quelques personnes regardaient la télévision, le nez levé, car le poste était placé au sommet d’un bâti. Martinange avait choisi, dans un coin écarté, une table à deux couverts et, tout en fumant une cigarette, gardait l’esprit tourné vers cette compagne de hasard dont il avait savouré l’expression d’innocence et de perspicacité mêlées. En quittant la chambre, il l’avait laissée toute droite, immobile, près de ce lit caricatural, les bras croisés dans une attitude frileuse bien qu’elle eût conservé son manteau et que la pièce fût chauffée. Embarrassée, à n’en pas douter, un embarras peut-être combiné à quelque curiosité aventureuse. Qui pouvait dire ? Elle avait des yeux légèrement bridés, des lèvres bien dessinées, avivées par un fard léger. Il savait juger les femmes et celle-ci lui paraissait fine, sensible, à la fois ouverte et pleine de secrets. Tout cela savoureux, excitant, sans compter que le manteau très ajusté laissait deviner un corps élancé, des hanches joliment arrondies… Et qui était-elle ? D’où sortait-elle ? Quelle était sa vie, sa morale, son caractère ? Il l’avait observée de l’intérieur de la station d’essence alors qu’elle descendait de sa voiture, s’avançait sur fond de neige en chute oblique. Sur l’écran de télévision hurlait un chanteur en veste à paillettes, image et musique qui, pour Martinange, n’avaient aucun sens, toute son imagination accaparée par cette inconnue, là-haut, qui à présent, peut-être, s’était allongée sur le vaste lit, ou procédait à sa toilette dans la salle de bains. Il n’inclinait pas à élucider ses propres sentiments, il attendait.

Les informations régionales succédèrent au chanteur. Il fut question de la vague de froid sur les trois départements du Sud, « la plus désastreuse par ses conséquences depuis 1873, date de la fondation à Paris de l’Observatoire ». Prises d’un hélicoptère à basse altitude, suivirent des images de fermes et de villages complètement isolés ainsi que de véhicules immobilisés en longues files dans un paysage boréal. Ces vues provenaient, dit le commentateur, d’une région où la tempête était déjà passée alors qu’elle sévissait encore ailleurs.



Environ une heure plus tard, Madeleine descendit. Aussitôt qu’il l’aperçut, Martinange se leva pour l’accueillir et la trouva plus séduisante encore dans une robe de laine beige, d’une ligne simple mais serrée à la taille, ce qui marquait mieux l’élan gracieux du buste. Il apprécia également le naturel de la jeune femme pour s’asseoir en face de lui, de quoi abuser l’observateur le plus sagace et lui donner à croire qu’ils formaient un vrai couple. Cependant, elle refusa, non sans une légère brusquerie, l’apéritif qu’il lui proposait puis, après un très bref intervalle, demanda une cigarette. La flamme du briquet accusa davantage ses pommettes un peu hautes, fit étinceler ses yeux.

— Je comprends que vous soyez contrariée, madame…

— Lassagne… Madeleine Lassagne.

— Il est vrai que nous aurions pu détromper l’aubergiste et trouver avec elle un autre arrangement.

Le « nous » impliquait une égale responsabilité de Madeleine dans l’affaire. Elle ne réagit pas. Il poursuivit :

— Si vous voulez, je peux encore m’en ouvrir à cette femme. N’importe quel abri me suffirait. On peut, je crois, me trouver un coin.

Il jouait là une petite comédie qu’elle parut savourer.

— Ne vous donnez pas ce mal, dit-elle, non sans une pointe de moquerie. D’abord, on ne comprendrait pas ce revirement. Ensuite, nous avons conclu un pacte : à moi la chambre, à vous la salle de bains. Il suffira de nous y tenir. Et, somme toute, la salle de bains sera pour vous un abri tout aussi incommode qu’un autre.

Cette réplique l’amusa. Et lui qui allait s’efforcer de la mettre en confiance, et tourner des phrases de théâtre, l’assurer en mots choisis « qu’elle n’aurait rien à craindre pour sa vertu, qu’il n’irait pas dans la nuit tenter quelque assaut ! »… Et comme au théâtre, il « sentait » ce personnage chevaleresque bouger déjà en lui, l’animer, l’inspirer !

Mais elle reprenait en toute tranquillité son discours, disait qu’elle avait voulu appeler Paris mais que la ligne venait d’être coupée. Cela pouvait durer…

Bon, se dit Martinange, elle a tenté de prévenir quelqu’un. S’il s’agit du mari (elle portait une alliance), quelle histoire si, d’aventure, il apprend que son épouse a partagé sa chambre et passé la nuit avec un individu ramassé au bord de la route !

Puis ils parlèrent de la tempête, du chasse-neige prévu pour le lendemain, de l’organisation des secours, et l’étrange, à la longue, naquit de ce désintérêt qu’ils affectèrent l’un pour l’autre, comme s’ils refusaient de trop révéler d’eux-mêmes.



Ce fut seulement à la fin du repas qu’ils rompirent cette réserve, mais par approches prudentes, sans ôter tout à fait leur masque. Elle dit qu’elle se trouvait à Monaco, sans indiquer pour quelle raison, qu’elle avait fait escale à Marseille, escale est bien le mot qu’elle employa, alors qu’elle aurait pu poursuivre sa route, donc échapper à cette tourmente. Il l’avait écoutée avec attention, retenait qu’elle était pressée de gagner Paris, que ce retard la contrariait. Et qui allait-elle rejoindre ? Qui l’attendait ? Patience. Ne rien brusquer. Il saurait bien qui était l’heureux élu de cette femme dont le charme commençait à l’émouvoir. Il dit :

— Hier soir, j’étais moi aussi à Marseille. Il y faisait un vent glacé. Mauvais pour attirer les gens au théâtre.

Bien joué ! La belle parut cette fois intriguée.

— Vous êtes allé au théâtre ? A quel spectacle ?

— …Barbier de Séville. Deux représentations et, au total, à peine deux cents personnes. Dur échec.

— Ah ! Vous êtes comédien ?

— Voilà.

Fugitive, une expression d’ironie passa dans le regard de ses yeux bridés.

— Riez si vous voulez, dit-il avec un petit geste de la main qui tenait la cigarette, mais j’étais le Comte.

— Pourquoi devrais-je en rire ?

— En effet, pourquoi ?

— Et ce rôle d’Almaviva, comment l’interprétez-vous ?

Elle était prise ! A lui de jouer, à présent, de maintenir ou même d’amplifier cet intérêt.

— Dès la première scène, l’auteur fait dire au Comte qu’il est las des plaisirs faciles et, dans son commentaire, il affirme qu’Almaviva n’aurait eu qu’un goût de fantaisie pour Rosine s’il l’avait rencontrée dans le monde. Il en devient amoureux parce qu’elle est enfermée. Somme toute, un amateur de femmes dont le désir est exaspéré par l’obstacle des verrous et des murs. Faux, par conséquent, de le jouer en amant convaincu, fervent, passionné, puisque aussi bien il est de ces hommes qui inclinent pour les amours brèves, vite conquises, vite abandonnées, sans engagements, ni regrets, ni blessures. On le découvre ainsi dans le Mariage de Figaro.

Pour la première fois, il la vit vraiment sourire mais les yeux baissés, comme ces belles figures asiatiques qui semblent savourer quelque mystérieuse délectation intérieure.

Après un silence, elle demanda si sa tournée continuait.

— Non, dit-il. Elle s’est terminée précisément à Marseille. Les camarades, eux, sont rentrés à Paris par le train.

— Et vous avez d’autres projets ?

— Me reposer d’abord quelques jours. Ensuite nous verrons.

C’était tout vu. Pour l’heure, il n’avait aucun engagement ferme, et il estimait en avoir assez dit sur lui-même. Il menait, à vrai dire, une vie heurtée, difficile, mais il l’avait choisie et s’y adaptait fort bien, la trouvait en relation avec sa nature la plus profonde. Tout personnage à créer le plongeait dans un état quasi amoureux, avec une somme de sensations et d’émotions nouvelles, comme aux premiers contacts avec une femme qui vous tente. Ainsi, depuis qu’elle s’était animée, cette Madeleine Lassagne, dont il ignorait tout, éveillait en lui une convoitise encore indécise, c’est-à-dire sans la volonté d’une démarche conquérante avec ce qu’elle implique d’éloquence, de décision, de hardiesse. Il l’écouta commenter certains spectacles parisiens et apprécia cette intelligence si souple et si fine. Peu sentimentale, pensa-t-il, mais je me trompe peut-être. Sans doute gâtée par une existence trop protégée. Tout cela incertain, incomplet, mal défini. En fait, sa pensée avançait vers Madeleine avec la circonspection d’un animal en chasse qui progresse lentement vers sa proie, dans la crainte d’agir trop vite, de l’alerter, de l’effaroucher et, par là, de tout compromettre.



Lorsqu’elle décida de regagner la chambre, il dit que pour sa part il remonterait plus tard. Elle comprit qu’il ne voulait pas la gêner pendant qu’elle se préparerait pour la nuit. « Louable et prometteuse délicatesse », se dit-elle tandis qu’il l’accompagnait jusqu’au pied de l’escalier. Il retourna ensuite dans la salle du restaurant. D’une fenêtre, à travers les vitres embuées, on distinguait la place et la femme ailée dans son armure de neige.



Quelqu’un était venu fermer les persiennes et charger la cheminée. On avait aussi augmenté la provision de bûches qui gardaient des traces de mousse. Madeleine commença par retirer du lit l’édredon et une couverture pour les transporter dans la vaste salle de bains. On avait laissé celle-ci ouverte sans doute pour qu’y pénétrât la chaleur de la pièce. Toutefois, cette nuit, la porte fermée — car elle tenait à ce que la porte fût fermée ! —, le froid y reviendrait. Comme probablement ce Martinange dormirait là tout habillé — par terre, sur un fauteuil ou (sourions) dans la baignoire —, elle se dit, non sans désinvolture, qu’il supporterait sans trop de peine ce surcroît d’inconfort.

Pris dans la lumière qui tombait du plafond, le lit, par son aspect à la fois massif et moelleux, suggérait une idée de repos absolu, de sommeil bienheureux. Si la belle-sœur Charline apprenait dans quelle situation elle s’était fourrée, quel tollé dans la tribu Lassagne ! Sans être véritablement bégueule, elle se savait, à trente-quatre ans, encore imprégnée de préjugés et, surtout, sensible à la pression de cette famille qui depuis toujours la tenait en suspicion à cause de sa liberté de ton et d’allure, de sa résistance à leurs conventions, à leurs goûts étroits, à leur appétit pour l’argent. Quant à son mari, elle ne parvenait pas à imaginer ce que serait son comportement. Il parlait si peu ! Il maîtrisait si bien les mouvements de son esprit et de son cœur ! En général, il ne manifestait de susceptibilité qu’en affaires. Curieusement, il devenait humble avec elle dans le moment qui précédait leurs rapports intimes, en y mêlant une sentimentalité furtive, maladroite.

Pour Martinange, elle avait vu dans ses yeux ce même éclat qu’elle captait souvent chez les hommes qui la désiraient. Mais elle n’avait jamais eu de penchant pour la simple aventure sexuelle, appréciait l’éveil et la chaleur des sentiments, seuls capables de troubler sa chair, d’émouvoir sa sensualité, de la provoquer au plaisir.

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