La confrérie des invisibles

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Paris. A la terrasse d’un café, Mai-Brit Fossen se suicide d’une balle dans la tête, devant des clients effarés. Elle laisse deux enfants en bas âge, et un mari qui affirme qu'ils étaient heureux en ménage. En apparence, rien ne permet d'expliquer ce geste désespéré. Son ex-mari, un mathématicien excentrique découvre que Mai-Brit travaillait sur un livre consacré à Isaac Newton. Un ouvrage qui, étrangement, ne concerne pas les travaux mondialement célèbres du célèbre scientifique, mais ses côtés les plus obscurs… Ainsi, quelle est cette mystérieuse Fraternitas Invisibilis, redoutable confrérie dont Newton aurait été membre ? La jeune femme a t-elle payé de sa vie la révélation de secrets vieux de trois cents ans ? Et pourquoi a-t-elle entamé une partie de cartes juste avant de mourir ? Un thriller historique traduit dans une dizaine de langues.
Publié le : mercredi 10 mars 2010
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782824601649
Nombre de pages : 450
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I
Le couteau était froid lorsqu’il s’enfonça entre le globe oculaire et l’orbite. Elle regarda le bonhomme rouge aux jambes raides qui était debout de l’autre côté de la rue, entendit un déclic dans la boïte métallique, le rugissement de moteurs de voitures, le gazouillis d’oiseaux dans les buissons derrière elle, et de joyeux cris d’enfants. J’appuyai sur mon œil le dos de la lame et vis des cercles blancs, sombres, colorés. Les cercles apparaissaient plus nets quand je continuais de mouvoir mon œil vers la pointe du couteau. Elle se demandait pourquoi elle pensait à Newton maintenant, à ses expériences démentes. À cette folie qui aurait pu le rendre aveugle, mais lui avait înale-ment permis de faire des découvertes considérables. Parce qu’il avait osé peut-être, et gagné. Qu’il avait été reconnu comme un génie. Elle aussi avait osé… Soudain le bonhomme rouge s’éteignit et le vert s’al-luma. Ainsi était la vie, changeante. De rouge, îgée, mauvaise, à verte, gaie, mouvante. Vivante. Et puis retour. À mauvaise. Elle tourna la tête et le vit, un pâté de maisons plus loin, elle le vit qui l’observait à travers ses lunettes sombres. Elle vit sa moustache bouger comme
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sous l’effet d’un sourire. Empoignant solidement son sac noir, elle traversa le passage piéton et allongea le pas sur le trottoir. Si le couteau avait rompu la îne membrane retenant l’humeur oculaire, si le îl acéré avait trouvé le chemin des muscles, des cellules pigmentaires et du cristallin, si Newton avait perdu la vue de cet œil, se serait-elle alors trouvée ici, dans ce monde invisible entre vie et mort ? Le soleil de l’après-midi se fraya un passage entre les immeubles pour l’éblouir soudain comme un projecteur. Par pur réexe elle mit sa main en visière, mais se reprit et regarda droit vers lui, le laissa chauffer son visage. Un vieil enseignement d’Ars Morendi lui revint subitement : « Si tu veux apprendre à vivre, apprends à mourir », puis s’évanouit. C’est ainsi qu’avaient été ces dernières vingt-quatre heures, une succession de pensées qui, telles des feuilles d’automne, voltigeaient vers la putréfaction. Comme on sème on récolte. C’était ainsi qu’Even avait un jour paraphrasé la troi-sième loi de Newton sur le mouvement, pour rire. Mais comme souvent quand Even était drôle, les mots avaient un léger parfum d’amertume et de rancœur. Elle n’avait jamais réussi à se familiariser avec ce parfum. Ses talons claquaient avec un son creux sur le trottoir et elle lança un regard vide sur l’ombre appuyée qui rampait derrière elle sur les dalles. Son ombre îdèle et impitoyable. Elle avait semé. Elle allait maintenant récolter. Un peu plus loin devant, un homme âgé marchait à l’aide une canne. Sa jambe semblait raide et difîcilement manœuvrable, et elle se demanda s’il la ressentait comme un éau ou s’il l’avait acceptée et vivait sans amertume. Il tourna le coin en boitant et sortit de son champ de vision. Mourir amer, c’est nier tout le bon que la vie a donné, s’efforça-t-elle de penser. L’ombre d’un grand immeuble barra le trottoir d’un trait prononcé et elle
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s’arrêta au bord, resta du côté ensoleillé en s’interrogeant sur le risque d’un être maléîque guettant dans la pénom-bre. Elle étouffait presque d’envie d’appeler à la maison, de parler aux enfants, de leur souhaiter bonne nuit, d’en-tendre leurs voix et de leur dire combien elle les aimait ; mais elle ne le pouvait pas. Son mobile avait disparu. Les photos étaient-elles arrivées ? Elle ne pouvait que l’espérer. C’était ce qui lui restait : l’espoir. Elle inspira profondément, franchit le trait et s’engagea d’un pas ferme dans l’ombre. Le vieillard traversa la place en claudiquant et se diri-gea vers la terrasse d’un café, slaloma entre les tables jusqu’à sa chaise habituelle près de la porte, posa sa canne contre la table et s’assit. Le morse lui servit un calvados et ses prédictions d’arrivée imminente du prin-temps. Prédictions qui étaient quotidiennes. Le vieux se souleva et tourna sa chaise pour regarder la rue. Il aimait cet aperçu de la Seine, des bateaux, de la vie uviale. Une femme déboucha du coin et avança vers le café à grandes enjambées. Elle semblait très déterminée. Il la suivit d’un regard légèrement paralysé, se sentant captif de quelque chose d’indéînissable. Une femme pareille, j’aurais pu l’aimer, se dit-il en goûtant son calvados. Lorsqu’elle approcha, l’incertitude le gagna. « Ma poupée chérie, ne veut pas dormir, ferme tes doux yeux, tu me fais souffrir. » Une jeune maman, à peine sortie de l’adolescence, chantait doucement une comptine de son cru à un enfant sur ses genoux. Le petit tendit soudain les bras vers la femme qui approchait. Celle-ci passa sans le remarquer et s’installa à une table libre sous les yeux ulcérés de la mère. Elle sourit à son enfant et chantonna tout bas. Il agita ses bras pote-lés, babilla gaiement tandis que le visage de sa mère se tournait lentement pour observer la femme.
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