La danse des faux semblants

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« Le taxi s’arrêta devant l’entrée du Meurice. Youri pénétra à la hâte dans le hall du palace, déroutant quelque peu le chasseur qui venait dans sa direction. Des clients allaient et venaient, escortés de grooms pour la plupart. [...] Contournant tout ce beau monde, Youri s’arrêta à la réception.
Bonsoir Monsieur ! Puis-je vous aider ?
Youri exhiba une photographie. Le concierge le dévisagea avec étonnement.
Je désire savoir si elle est descendue ici ?
Monsieur... vous comprendrez que...
Elle s’appelle Natalia ! Natalia Wladirova ! »


Publié le : lundi 28 octobre 2013
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EAN13 : 9782332618788
Nombre de pages : 170
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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-61876-4

 

© Edilivre, 2014

La danse des faux semblants

 

Printemps 2011, MOSCOU, hôtel Baltschug Kempinski.

De grands vases orientaux étaient disposés aux quatre coins du salon de la suite Impériale. Près de l’une des fenêtres au pan de rideau écarté, était posté un homme d’une soixantaine d’années au costume trois pièces. Un autre, en bras de chemise, avachi dans un fauteuil, ne cessait de rajuster ses lunettes tout en lorgnant sur le cadran de sa montre. Poussant un soupir, il passa une main sur son crâne rasé.

– Il a déjà plus d’une demi-heure de retard !

– Je suis certain qu’il viendra !

– Ils l’ont peut-être surpris…

De furtifs coups frappés à la porte de la suite, firent sursauter le chauve qui se leva. Lui adressant un geste de la main, son comparse abandonna son observatoire, se dirigea vers la porte sur la pointe des pieds et colla son œil gauche au judas. Se reculant, il appuya lentement sur la poignée, une main fourrée dans son veston.

Un homme aux lunettes noires, feutre sur la tête, imperméable remonté jusqu’au cou, se glissa dans la pièce.

– Bonjour Boris !

L’intéressé referma la porte, gratifiant le nouveau-venu d’une tape dans le dos.

– Sergueï craignait qu’ils ne t’aient pincé…

Le chauve et le 3e homme échangèrent une poignée de main, puis celui-ci déboutonna son imperméable, dévoilant une sacoche plaquée à l’aide de bouts de sparadrap sur son abdomen. La détachant, il la tendit à Boris, se débarrassa de son feutre qui échoua sur l’un des canapés et ébouriffa ses cheveux blonds coupés en brosse.

– Assieds-toi Youri !

Boris rapprocha une table basse des deux autres, s’accroupit et ouvrit la sacoche, dépliant les plans qu’elle contenait. Sergueï se pencha aussitôt dessus et les examina pendant un moment en silence. Il finit par se redresser en secouant la tête. Les mains de Boris crissèrent sur le cuir de son siège.

– Cela aurait été trop beau !

Balayant la table de ses mains, Youri bondit sur ses pieds et arpenta la pièce en pestant. Revenant sur ses pas, il enleva ses lunettes et planta son regard dans celui de Boris qui se contenta de sourire, avant de sortir un cigare de la poche intérieure de son veston.

– Et maintenant ?

Haussant les épaules, Boris alluma son Havane dont il tira plusieurs bouffées.

– Débarrasse-toi en au plus vite !

Youri ramassa les plans qu’il fourra en boule dans sa sacoche. Sergueï lui tendit son chapeau et ses lunettes, puis se leva. Boris les raccompagna jusqu’à la porte qu’il ouvrit sans bruit.

Youri inspecta le couloir puis sortit, Sergueï sur ses talons. Boris referma à clé derrière eux. Adossé contre le battant, il palpa les poches de son veston, trouva son portable et composa un numéro à la hâte.

– Préparez mon jet !

Le même jour, MOSCOU, université Lomonossov…

Les abords de l’université grouillaient de jeunes des deux sexes qui chahutaient et s’interpellaient gaiement. Devant l’une des entrées principales des lieux, un adolescent au blouson de cuir et à la mèche rebelle, à califourchon sur une cylindrée rutilante, conversait avec deux étudiantes blondes comme les blés, chargées de livres.

Une berline aux plaques officielles freina à hauteur du trio qui l’ignora. Son conducteur klaxonna avec insistance. Se retournant, l’ado lui adressa un doigt d’honneur. Une des vitres arrière de la berline se baissa à moitié et une main gantée de cuir s’agita. Furieux, le jeune descendit de sa mécanique et s’approcha. La main rentra. Le visage de Boris apparut.

– Va jouer ailleurs !

L’étudiant rebroussa aussitôt chemin.

– Natalia !

Le visage d’une des deux jeunes filles s’illumina d’un grand sourire. Elle prit aussitôt congé de ses amis. Le conducteur de la berline qui était descendu la débarrasser de ses livres, referma la portière sur elle, avant de regagner son volant.

Boris, qui était enfoncé dans l’un des sièges, se pencha en avant et claqua deux baisers sonores sur les joues de l’étudiante qui eut un petit rire grotesque.

– Ça va encore jaser !

– Ton oncle a tout de même le droit de venir te chercher à la fac !

Quittant les abords de l’université, la berline se fondit dans la circulation. Délaissant son oncle, Natalia examina le reflet de son visage dans la vitre de sa portière puis passa une main dans ses cheveux.

– J’ai croisé ton père tout à l’heure ! Il a oublié de me dire que tu devenais de plus en plus jolie !

Natalia pouffa de rire. Son oncle l’imita, les yeux rivés sur l’écran de son téléphone portable qu’il tenait en main.

Une des demeures de LA ROUBLIOVKA…

Youri gravit les marches du perron, tout en jetant de furtifs coups d’œil par-dessus son épaule. Alors qu’il introduisait une clé dans le verrou de la lourde porte en chêne, de l’intérieur de la demeure lui parvint des notes de piano.

Youri abandonna son feutre et son imperméable sur un meuble du vestibule au parquet verni et marcha vers un grand escalier au tapis de velours.

– Chérie, c’est moi !

Le piano continua de jouer.

– Chérie !

Les notes s’interrompirent. Un siège fut repoussé. Une femme longiligne, la quarantaine, en robe d’intérieur, se montra.

– Bonsoir chéri !

Le regard mutin, elle fit un pas en avant et s’appuya contre la balustrade. Youri gravit les quelques marches qui le séparaient d’elle et lui vola un baiser.

– Natalia… ?

– Elle n’est pas encore rentrée !

Contemplant sa montre, Youri fronça les sourcils, refit le chemin en sens inverse et alla décrocher le combiné d’un téléphone mural.

– Encore cette fichue messagerie !

Sa femme qui l’avait rejoint, soupira :

– Tu devrais lui parler ! Elle n’en fait qu’à sa tête ces temps-ci !

*
*       *

Un bimoteur décolla, cédant sa place à un jet drivé d’un hangar voisin, qui alla s’immobiliser tout au bout de l’unique piste de l’aérodrome. Sa passerelle se détendit et une hôtesse la descendit, se postant juste à côté. Un ronflement lui fit tourner la tête.

La berline de Boris déboucha à vive allure sur la piste et vint s’arrêter au pied de la passerelle. Une portière claqua.

– Et dire que je croyais que tu me faisais marcher !

Boris donna deux petits coups sur le coffre de la berline qui repartit en trombe, puis il sourit à sa nièce.

– Tu vois bien que non !

Natalia se rua sur la passerelle. Soudain, s’arrêtant, elle lança à l’hôtesse :

– Nous allons bien à Paris ?

– Oui !

Toute à sa joie, Natalia reprit son ascension et pénétra en coup de vent dans le jet. Boris lui emboîta le pas, après avoir glissé quelques mots à l’hôtesse.

*
*       *

Affalé dans son fauteuil préféré, Youri somnolait, le visage à moitié dissimulé par un journal déplié devant lui. Sa femme entra, la mine défaite.

– Youri !

– Quoi ?

– C’est… c’est Natalia ! Elle a une drôle de voix… comme si elle avait bu… !

Youri se redressa aussitôt, laissant échapper son journal. Sa femme lui tendit le téléphone qu’elle tenait en main.

– Allô ?

Le visage de Youri se décomposa.

– Je veux que tu la reconduises chez nous ! Allô ? Boris ? Boris !

Le combiné glissa des mains de Youri qui bondit de son siège. Hagard, il quitta la pièce et traversa le vestibule au pas de course.

– Youri ?

– Appelle-moi un taxi !

– Un taxi… ? Qu’est-ce qui se passe ? Youri !

– Fais ce que je te demande !

La femme resta un bref instant comme figée, puis elle se précipita sur le téléphone abandonné au sol.

*
*       *

L’hôtesse aida Natalia à boucler sa ceinture de sécurité, lui proposa un plaid puis repartit à l’arrière du jet, emportant l’oreiller de trop.

– Papa n’était pas trop fâché !

– Penses-tu !

Natalia vissa des écouteurs à ses oreilles et se lova dans son siège en cuir. Boris rangea son téléphone dans un des accoudoirs laqués et observa la piste de son hublot, songeur. L’hôtesse revint, apportant deux coupes de champagne rosé.

– Nous devons décoller sans tarder !

– Bien monsieur !

*
*       *

La femme qui se tenait sur le seuil de la porte, contempla avec angoisse les placards ouverts dans la précipitation.

– Ton taxi arrive !

Esquivant le regard inquiet braqué sur lui, Youri attrapa un sac de voyage marron, le posa sur le lit et y fourra des vêtements ainsi que des documents de voyage et une liasse de dollars US. Plongeant la main sous une pile de linge de l’armoire, il ramena à jour un revolver et un étui à munitions plein.

– Pourquoi prends-tu ton arme ?

– Moins tu en sais, mieux ce sera !

Youri jeta son arme dans le sac de voyage qu’il empoigna. Sa femme tenta de le retenir. L’écartant avec douceur, il dévala les marches. Au bas, il fit volte-face.

– Nous avons envoyé Natalia pour le week-end chez ta mère souffrante ! Quant à moi, tu ignores tout de l’endroit où je me trouve !

Attrapant un blouson de cuir, Youri fonça vers la porte, son sac de voyage jeté à l’épaule.

– Youri !

– Je t’aime !

Youri casa son mètre quatre-vingt-quinze à l’arrière du taxi qui attendait, moteur au ralenti, devant le perron. Alors que celui-ci démarrait, il dut se faire violence pour ne pas se retourner.

*
*       *

Le pilote acquiesça en levant son pouce droit en l’air, puis se débarrassant de son casque-micro, il actionna une des manettes. Les moteurs bruissèrent. Le jet parcourut au ralenti la moitié de la piste avant d’augmenter sa vitesse. Il finit par décoller et prit peu à peu de l’altitude.

L’hôtesse réapparut avec un second plaid que Boris lui prit des mains. Il l’étendit avec tendresse sur les jambes de Natalia, endormie.

– Il me faut aussi des oreillers !

Moscou. Aéroport international de Domodedovo…

Toutes les rues conduisant à l’aéroport étaient obstruées par un embouteillage monstre et ce, malgré les nombreux agents de police qui tentaient de fluidifier la circulation.

– Je continuerai à pied !

Le chauffeur de taxi qui roulait au pas depuis un bon moment déjà, freina sec, essuyant une volée de klaxons et d’injures. Youri régla la course et se dépêcha de descendre. Son sac de voyage à la main, il se faufila entre les carrosseries, en évitant de justesse de se faire écraser et parvint à monter sur le trottoir qui menait tout droit à l’une des entrées de l’aéroport.

Les annonces ininterrompues des haut-parleurs étaient noyées sous le brouhaha de la foule de voya­geurs agglutinés devant les panneaux d’affichage. Youri, qui jouait des coudes, heurta de plein fouet une femme d’un certain âge, emmitouflée dans un vison.

– Veuillez m’excuser !

Toisant le malotru, la femme écarta la main qui voulait lui venir en aide, puis elle rassembla ses affaires qu’elle remit dans sa valise, la referma, se releva et poursuivit son chemin. S’arrêtant devant un kiosque à journaux, elle jeta son dévolu sur des revues étrangères de mode sans pour autant les acheter. Un jeune homme, à la barbe de trois jours, vêtu d’un col roulé et de jeans, qui attendait son tour, se proposa de le faire pour elle. La femme l’observa avec curiosité et finit par lui murmurer quelque chose à l’oreille. Le jeune homme opina du chef.

Des queues interminables s’étaient formées au comptoir de la compagnie Aeroflot et certains voya­geurs mécontents n’hésitaient pas à passer leurs nerfs sur les employées qui officiaient.

Youri qui attendait son tour en piétinant sur place, sortit soudain de sa file et zigzagua pour atteindre les premiers rangs.

– Eh ! Pour qui tu te prends ?

Youri se retourna, revint sur ses pas, se planta devant le voyageur qui venait de l’interpeller et lui colla un insigne de grade sous les yeux. Celui-ci recula de deux pas, la mine contrite.

– Monsieur ? Monsieur ?

Youri s’arrogea la place qui venait de se libérer, en ignorant les battements de cils interloqués d’une voyageuse dont c’était le tour.

– Il me faut un billet pour Paris !

L’hôtesse pianota sur son clavier. Les traits tendus, Youri balaya son regard aux alentours, sans remarquer le jeune homme au col roulé qui venait de se glisser dans l’une des files d’attente, journal du jour à la main.

– Les deux prochains vols pour Paris sont complets ! A moins de vous inscrire sur liste d’attente, je ne peux rien pour vous !

L’insigne ressurgit.

– Raison d’Etat !

L’hôtesse consulta de nouveau son écran. Quelques secondes après, une imprimante se mit en route.

– Votre vol décolle dans 1h40, terminal H ! Bon voyage !

Youri apposa sa signature sur l’un des feuillets qui venaient d’être déposés sur le comptoir à son attention et s’empara du second qu’il empocha. L’inconnu au journal s’extirpa aussitôt de sa file et lui colla au train, téléphone à l’oreille.

L’agent feuilleta avec lenteur le passeport qu’il tenait en main et leva les yeux sur son propriétaire, cherchant à déceler une quelconque suspicion dans son attitude. Youri lui adressa un sourire bienveillant.

– Bon voyage camarade colonel !

L’inconnu au journal qui observait la scène, un peu à l’écart, attendit que Youri se soit éloigné, puis il vint présenter une plaque officielle aux agents du service des contrôles. Après quelques vérifications, il fut autorisé à emprunter un accès prioritaire.

Deux gamins jouaient à se poursuivre entre les travées des sièges, en ignorant les remontrances de leur mère. L’un d’eux vint buter sur Youri qui l’empêcha de tomber. L’homme qui le suivait, pénétra à ce moment dans la salle d’attente et se dirigea droit vers le fond de la pièce où il eut tout loisir d’observer les voyageurs, planqué derrière son journal.

Deux heures plus tard…

Une annonce en russe puis en anglais résonna dans les haut-parleurs. Youri qui ne tenait plus en place, empoigna son sac, se leva et marcha à grandes enjam­bées vers la porte d’embarquement. L’inconnu replia son journal et lui emboîta le pas.

– Bienvenue à bord de notre compagnie Monsieur !

Youri récupéra ses documents de voyage, en balbu­tiant un merci presque inaudible. Plaqué contre une baie vitrée, son suiveur attendit qu’il ait disparu dans le couloir qui menait à l’avion, puis il passa un appel de son portable avant de rebrousser chemin. Le journal, froissé, atterrit dans une poubelle.

Au même moment, dans un des bureaux feutrés du Kremlin…

Le sexagénaire à l’uniforme bardé de décorations reposa le combiné du téléphone sur son socle antique.

– Avec un peu de chance, nous n’aurons presque rien à faire !

Les deux autres hauts gradés assis sur un canapé d’angle, opinèrent de la tête.

– La chance nous sourira camarade général Kasparov !

Le général descendit du rebord de son bureau et alla à une petite commode qu’il ouvrit en grand, exhibant un magnum de vodka habillé d’une fourrure d’ours. Les trois hommes échangèrent un sourire complice.

Aéroport du Bourget, piste privée…

Une limousine noire était stationnée à l’ombre d’un hangar aux portes closes. Un homme à la carrure imposante, adossé contre son capot, observait sans cesse le cadran de sa montre. La trentaine, le crâne rasé surplombé d’une mèche blonde qui lui recouvrait à moitié l’œil gauche, il portait une livrée de chauffeur immaculée et des bottes de motard.

Le bruit d’un avion troubla soudain le calme du ciel. L’homme leva les yeux, puis regagna son habitacle. L’appareil qui continuait d’amorcer sa descente, finit par se poser sur la piste privée, suivit de près par la limousine. Son conducteur coupa le contact et descendit, alors que la porte arrière du jet se déplaçait. L’hôtesse à la manœuvre déplia la passerelle.

Natalia qui ouvrait la marche, mitrailla les lieux avec son portable, un mini gadget rose incrusté de diamants en verre. Boris la poussa gentiment dans la limousine, tandis que son chauffeur et le pilote se chargeaient des bagages.

– Tout est prêt ?

La « brute » qui refermait le coffre, répondit dans un murmure :

– Da !

Le pilote du jet et Boris échangèrent une poignée de main, puis ce dernier grimpa en voiture.

Pendant ce temps, dans les airs…

Il n’y avait plus un seul siège de libre, en classe économique. Assis à mi-travée dans la rangée de droite, le visage fermé, Youri avait la tête scotchée contre le hublot. Sa voisine, une vieille dame aux tresses d’une autre époque, somnolait, ses mains enserrant le petit sac à main posé sur la tablette devant elle.

Les deux garnements de la salle d’attente et leur mère, étaient quant à eux, assis dans la rangée du milieu. L’un des gamins qui avait du mal à rester en place, s’intéressait de très près au sac à main de la dame endormie. Les hôtesses qui s’avançaient dans les travées en poussant des chariots de rafraîchissements contrarièrent son plan. Il le remit à plus tard, exigeant avec véhémence un coca.

– Désirez-vous quelque chose monsieur ?

– Une bouteille d’eau !

L’hôtesse s’exécuta avec le sourire. Hésitant à secouer la vieille dame, elle poursuivit son chemin. Les deux gamins réclamèrent des barres de chocolat. Délaissant son magazine, leur mère tenta de reprendre le dessus mais finit par se lever et aller voir l’hôtesse qui assurait le service dans leur rangée. Le calme revint enfin.

Se décollant de son hublot, Youri tourna la tête. L’aîné des garnements lui tira la langue à plusieurs reprises avant de lui faire tout un tas de grimaces. Youri sourit, secoua avec douceur sa voisine et quitta son siège. Le gamin se fit tout petit sur le sien.

Youri s’enferma à double tour dans les toilettes puis fouilla dans les poches de son blouson. Une de ses mains réapparue avec une photographie de Natalia. Il la caressa avec gravité, la rempocha et sortit son portable.

– S’il te plaît, décroche ! Décroche !

Au bout d’un moment, Youri se résigna à raccrocher. Son poing gauche se referma avec violence sur le miroir situé au-dessus du minuscule lavabo des lieux.

*
*       *

La limousine de Boris dépassa à vive allure une Peugeot 307 poussiéreuse, puis se rabattit sur la portion de droite, fonçant vers Paris. Avachie à l’arrière, Natalia ne prêtait guère attention à la musique tzigane qui s’échappait de l’autoradio, lui préférant celle de son iPod. Son oncle qui se trouvait à ses côtés, consulta avec discrétion son téléphone avant de le ranger.

*
*       *

La mine meurtrie, Youri ressortit des toilettes et marcha lentement vers son siège, sans prêter attention à ce que venait de murmurer l’un des passagers dans son dos, aussitôt repris en écho par un autre.

Youri se retourna. Des gouttelettes de sang qui partaient de la porte des toilettes, parsemaient la moquette du plancher. Contemplant son poing gauche, il se rendit compte que celui-ci avait une légère entaille. Il regagna sa place, en évitant de réveiller sa voisine qui s’était de nouveau assoupie, rabaissa la tablette du siège situé devant le sien et posa son sac de voyage dessus. De sa main droite, il l’ouvrit à moitié et farfouilla à l’intérieur. Le canon de son arme émergea des vêtements. Il se dépêcha de la dissimuler.

Le cadet des deux chenapans qui l’avait vu faire, devint blanc comme un linge et secoua le bras de sa mère qui l’envoya balader. Le gamin insista, sans pouvoir détacher ses yeux de Youri qui était en train de se faire un pansement.

Sa mère finit par refermer sa revue et l’interrogea du regard. Décomposé, il lui parla à voix basse. La femme se raidit, sembla hésiter puis elle tourna la tête vers la rangée de Youri.

*
*       *

La limousine de Boris pila devant l’entrée principale du cinq étoiles. Le portier en faction claqua des doigts à l’intention d’un groom.

– Madame ! Monsieur !

Natalia recommença son mitraillage, sous l’œil fleg­matique du portier. Boris, avec le sourire, lui retira son portable et lui offrit son bras. Ils pénétrèrent dans l’hôtel, tandis qu’un des garçons d’étage s’occupait de leurs bagages. La limousine repartit aussitôt.

Le concierge, un maigrichon d’une trentaine d’années, typé slave, leva les yeux de son écran d’ordinateur et observa Natalia qui s’était remise à prendre des photos. Boris, accoudé au comptoir de la réception, soupira, fataliste, puis apposa sa signature au bas des documents présentés et récupéra un pass. Ils emboîtèrent le pas au groom chargé de leurs bagages.

Il y eut un petit déclic puis les portes coulissèrent, dévoilant le luxe et le confort de la suite Bernstein.

– Oh mon dieu ! Oh mon dieu !

– Laissez-ça là !

L’employé déposa les bagages dans l’entrée du salon et se retira en courbant l’échine, heureux du billet de cinquante euros que Boris venait de glisser dans la poche de son haut d’uniforme.

Les cris d’extase de Natalia partie à la découverte de la suite s’étaient tus. Boris referma les portes et se laissa tomber sur l’un des moelleux canapés de la pièce. Le bruit d’une chasse d’eau le fit sourire. Il se débarrassa de ses souliers.

*
*       *

Le portable posé sur la tablette se mit à vibrer. Youri s’en empara et devint blême, tandis que le sms reçu s’affichait à l’écran.

– Monsieur !

– C’est un message de… ma fille… !

– Vous devez garder votre téléphone éteint durant tout le vol monsieur !

Youri éteignit son portable à contrecœur. L’hôtesse attendit qu’il l’ait rangé, avant de se retirer avec le sourire. La mère des deux gamins qui semblait avoir le postérieur assiégé par une armée de puces, agita une de ses mains en l’air. L’hôtesse vint vers elle. L’agrippant par une des manches de son uniforme, la femme lui parla à voix basse puis lui présenta son fils aîné qui répondit à ses interrogations par des hochements de tête. L’hôtesse rejoignit aussitôt l’avant de l’appareil et revint flanquée d’un homme d’une cinquantaine d’années affublé d’une vilaine veste en tweed.

– Monsieur !

Youri délaissa son hublot.

– Veuillez me donner votre sac !

Tous les regards se braquèrent sur Youri et des murmures commencèrent à s’élever dans les travées de la classe économique. Le plus grand des deux gamins lança tout haut :

– Il a une arme ! Je l’ai vue !

La voisine de Youri porta une main...

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