La dérive des certitudes

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Lorsque Paul, installé sur un banc de la promenade longeant la plage, fut tiré de son assoupissement par Sarah, il était loin d’imaginer que cette rencontre le conduirait à la découverte de mensonges, d’ impostures et autres cruautés, que le temps n’avait pu fondre au creuset de l’oubli.
Des révélations et des personnages apparaîtront au fil des jours, faisant remonter des passés peu glorieux que d’aucuns croyaient à jamais disparus.
« Il n’y a rien de tel que la mémoire pour te pourrir la vie. Et dire qu’on croit la perdre avec l’âge ! ».
Publié le : jeudi 23 juin 2016
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EAN13 : 9791026205982
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Jean GOMEZ La dérive des certitudes
© Jean GOMEZ, 2016
ISBN numérique : 979-10-262-0598-2
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1
Le temps se riait de la pendule, emballant ses aiguilles en folles rotations, en dépit de toute logique, dans tous les sens, en étranges saccades, comme frappées d'épilepsie. Cette nuit n’en finissait pas. Des personnages évanescents, aux visages d’albâtre ne cessaient de la déchirer, des fantômes comme autant de silhouettes perdues dans un brouhaha monocorde, incompréhensible, inaudible même. Paul les voyait défiler sans pouvoir les fixer, comme tout ce qui tentait de meubler son esprit. Rien n’était précis, tout fuyait, l’obligeant à remettre ses pensées en éveil pour se mouvoir dans des lieux non identifiés, des murs jaune-délavé, des lits où gisaient des formes indéfinies, points de convergence de tuyaux souples, minces, blancs ou rougeâtres. Scènes insaisissables, exaspérantes, sans relief où se raccrocher, sans rien pour se poser et sans personne à qui demander son chemin, dire ses projets, sa peur, confier son désarroi.
Seul. Paul était seul.
Il se cognait à mille écueils nouvellement surgis du néant, à la fois coupants et contondants. Il implorait l’oubli, pourvu qu’il fût rejeté au large de la douleur. Cerné par d’ignobles créatures éructant et ricanant à chacun de ses cris, il se vidait de son sang.
Il s’éveilla alors aux interpellations de voix juvéniles venant de la rue séparée de la chambre de quelques mètres seulement par un jardinet tristement en jachère. Il se leva péniblement, ouvrit la fenêtre, reçut l’humidité de novembre comme une gifle, réveil soudain, aussi brutal que les rires et chants de dizaines de jeunes en bamboche.
L’un d’eux l’apercevant s’écria:
Hé, venez avec nous !
Un autre, plus calme :
Désolé, on vous a réveillé…
Quelle heure est-il ? Demanda Paul.
Le premier qui avait parlé annonça :
Cinq heures, mais on s’en fout !
Il semblait assez éméché, comme beaucoup de ses compagnons.
Mais c’est quoi, cette bringue? Interrogea Paul d’un ton conciliant.
Au milieu des cris et des chants, on lui dit que le village était le siège d’une rave-party.
Dans l’encadrement de la fenêtre, Paul restait immobile.
Pardon Monsieur, on s’en va, on vous a assez dérangé comme ça, déclara une fille en tentant d’entraîner quelques uns de ses copains.
Devant le silence de Paul elle ajouta :
Vous ne dites rien ?
D’une voix qui lui parut ne pas être la sienne, il répondit :
Vivez, marrez-vous ! Moi, j’ai enterré ma femme hier après-midi !
En refermant la fenêtre, il entendit comme dans un souffle un des jeunes se gausser.
C’est une blague ! On s’en va !
Paul sourit à ces explosions de vie qu’il avait connues lui aussi sans compter, mêlant élans amicaux et amoureux aux accents de mille chants, tandis que le vin et les alcools accompagnaient de folles sarabandes.
Il se pelotonna dans ce lit où il prit toute la place, étendant ses bras vers une présence qui n’était plus. Il savait cette absence définitive, mais il se sentit apaisé en même temps que la douceur des couvertures le transportait vers une nouvelle torpeur. Il écarta la douleur pour se délecter de songes heureux qui le conduisirent en des contrées inconnues où rien n’avait de sens que la blancheur de plages nues aux lèvres humectées par la frange alanguie d’une eau irisée, aux senteurs d’ivresse. Il se laissa aller à la conquête de nouvelles aventures, délesté du poids de scories accumulées depuis plus d’un demi siècle, se promettant de vivre pour lui, et pour lui seul, à l’abri d’obligations qui ne seraient consenties.
2
Lecimetière désemplissait lentement comme pour provoquer le soleil pressé de tirer à toute hâte sa révérence. Pourtant les vêtements d’hiver n’avaient pas quitté les armoires, laissant les tenues légères échanger leurs couleurs au gré d’une brise encore tiède, portant accolades et autres connivences. Il traînait cependant comme un goût de réelle affection dans cette longue procession ralentie par le rétrécissement de l’allée qui conduisait à la famille.
On dira qu’Élise aura eu un superbe enterrement. Peut-être, ajoutera-t-on, qu’elle en aurait été ravie. Tu parles !
Paul flottait sur une respiration à peine ressentie, comme absent, après tous ces jours d’attente de ce départ qu’il savait inéluctable, passés entre bureau, hôpital et maison vide, où le sommeil ne venait qu’après quelques verres.
Finalement le chagrin s’était mué en douce mélancolie, sans épanchements ni soubresauts désemparés, juste en harmonie avec cet instant qu’il n’avait pas voulu mais qu’il avait accueilli comme on reçoit l’imparable.
Depuis vingt-huit ans, Élise et lui s’étaient construit une existence sans à-coups, semblant méconnaître les avanies ordinaires des couples, cuisantes ou dérisoires, cruelles ou souriantes. Mais rien de ce que propose le parcours de vie ne leur était inconnu. En tout cas, ce qu’ils avaient expérimenté n’était en rien exclusif.
Au plus aigu de la maladie, il y avait bien eu quelques réticents pour affirmer, chevauchant le grotesque, que ça allait mieux et même bien, quelquefois. Tiens donc ! Sacré Étienne, par exemple !
Étienne, le frère d’Élise, qui avait suggéré à Paul d’insister pour qu’au moins, une séance de chimio supplémentaire soit programmée, alors que la malheureuse en était à ne plus connaître son nom. Paul n’avait dit mot, yeux clos et hochements de tête affligés.
Et le lendemain, d’un seul coup, les tremblements, les spasmes, les yeux révulsés, les mains qui battent l’air et… basta. Enfin pas tout à fait, le temps d’appeler un médecin dans le couloir, qui décide, sans l’ombre d’une hésitation :
Je m’en occupe. Puis après un court silence : « Vous pouvez rentrer chez vous, on vous tient au courant ».
Bras ballants, il observa le lit partir vite, poussé par des ombres blanches pour franchir les portes vers l’inconnu, le néant peut-être.
Et dire que l’autre taré s’était fait le cinéma d’une nouvelle chimio ! Qu’en savait-il de ces chimios? D’ailleurs, il n’avait assisté à aucune, et c’était très bien ainsi : rien n’aurait justifié sa présence.
Paul oui, toujours attentif à cet accompagnement qui compte beaucoup, paraît-il. Deux heures à chaque fois, pour laisser le temps au poison de s’immiscer à la recherche de l’amas de chair et de substances maléfiques, pour tenter de les anéantir. Tout en douceur, ce cheminement sous cathéters aseptisés, sous la ferme et prévenante surveillance d’un(e)gestionnaire du prêt à soigner. Tout en douceur, même pour l’accompagnant qu’on finit
par connaître et à qui on parle en même temps qu’au malade lui-même. Mais presque toujours de façon impersonnelle :
Et comment ça s’est passé ces trois semaines ? Elle a bien supporté ? Allez, on y va y aller, hein… Heu, c’est la quatrième.
Et après un coup d’œil sur le cahier de soins :
ben non, on attaque la cinquième ! Ça va ? On met le casque réfrigérant ? Ah Ah non !Elle ne le supporte pas. Désolé(e), mais les cheveux reviendront, plus beaux qu’avant, vous verrez. Allez, c’est parti !
Un petit ajustement du débit, juste ce qu’il faut pour que ces putains de cellules en prennent plein la gueule, mais pas plus, pour ne pas esquinter les autres !
Comme ça doit être grisant peut-être, de recevoir cette décoction, à voir l’endormissement qui envahit la pièce, au fil des cibles apaisées ! Finalement les plus indisposés ce sont les accompagnants, qui se croient les indispensables sentinelles d’un sommeil organisé par-delà la souffrance ! On économise ses mouvements pour s’interdire toute interruption de l’envol vers l’espérance où le silence et l’oubli sont rois. Jusqu’aux pages des magazines qu’on tourne sans bruit. D’ailleurs, il n’y a que ça qui compte, préserver le silence…
Et puis c’est le réveil puisque le flacon s’est vidé sans à-coups. Se soulever du transat rappelle à la réalité, secoue l’engourdissement accentué par la douceur d’une couverture. Et on se ressaisit, que diable ! On est vivant au travers d’un sourire dont on ne sait à qui ou à quoi il s’adresse, bienveillant et reconnaissant pour toi, qui me portes au fil de mes espoirs, amer et dégoûté pour toi, pourriture qui contamines et pièges au prix de mille tortures le chemin de mes jours.
Le retour à la maison s’organise, quelques pas pour rejoindre la voiture. On vous redemande pour la cinquième fois s’il faut préparer un bon de transport, comme si le fait de ne pas l’avoir requis précédemment ne valait pas réponse! Vous pensez, on vient faire un tour en ville, alors on ne va pas contribuer à creuser le trou de la sécu, non ? L’autre n’a pas compris combien ces quelques sous ne sont que dérisoires:
Vous savez, y en a qui y tiennent.
Sûrement. Merci bien. A la prochaine, dans trois semaines.
3
Paul avait endossé le costume de garde-malade. L’entourage s’en était félicité, le couvrant d’éloges tant il déployait d’attention à éliminer tout ce qui pouvait être source de contrariétés. Élise le savait, qui n’avait pas à demander d’intervention pour que la quiétude l’entourât, préparée par mille gestes de réconfort. Paul montait la garde, écartant les curieux, s’efforçant d’égayer les rencontres lorsque des visiteurs ruinaient leurs intentions par des attitudes bien plus affligeantes que réconfortantes. Mais, peut-on en vouloir à des offrandes massives de fleurs, de chocolats et de bonnes paroles ?
Tu ne manges pas ? Pas étonnant avec ce qu’on te met ! C’est vrai que tu as maigri. Tu vomis beaucoup ?…Et ces cheveux… Remarque que ça reviendra…Remarque aussi qu’avec le froid qu’il fait, tu mettrais de toute façon un bonnet.
ressorti mon passe-montagne, celui pour la neige, complétait Paul, ironique sinon J’ai acerbe, et il lui va très bien. Moi, pour l’accompagner, je mettrai un voile de mariée…
Et on passait à autre chose, le temps pour les visiteurs de décider qu’il fallait ranger la boîte à bla-bla. Fin de visite ! Rideau ! En fait, qui de la malade ou des visiteurs étaient les plus satisfaits de la fin de séance ?
Paul revoyait tout ça, en particulier une de ses colères dont il avait le secret.
20h avaient sonné, et le repas s’était mal terminé, plombé par une de ces nausées incoercibles qui annonçaient leur arrivée par des haut-le-cœur de plus en plus rapprochés. Pas le temps de courir, les WC sont trop loin, la main en barrage sur les lèvres n’empêche pas le dégueulis de gicler. Partout, jusqu’à deux mètres à la ronde, et tout ce qui se trouve sur la trajectoire des fusées. Il y en a partout.
La rage du malade qui ne peut maîtriser cette agression, ses pleurs de dépit et de douleur aussi, et Paul surmontant son dégoût pour étreindre dans ses bras Élise, toute tremblante, épuisée, humiliée. Le temps de reprendre son souffle, une toilette rapide mais réparatrice, les couleurs qui reviennent avec la respiration, les vêtements changés, le réconfort d’un fauteuil et d’une couverture, yeux clos, l’oubli dans le silence.
Et pendant ce temps là, le mini ménage. Paul s’en charge, seau, serpillière, balai, déodorant sent-bon-fraîcheur. Bah ! Le plus gros est fait, s’il en reste on verra ça demain. Un dernier coup d’œil quand même, des fois que du trop voyant se serait incrusté. Ouf, ça va ! Paul aussi va pouvoir se détendre, il va se changer aussi. C’est fini !
Mais non ! Les voilà qui débarquent, les sans qui la journée n’aurait pas eu son content d’emmerdes ! 21h15 ! Ding Dong !
Alors comment ça va ? Bonne journée ?
Paul serait presque ravi : ils ne sentent pas les relents aigres qui tentent de s’accrocher partout. Alors à son tour, il vomit. Pas ses tripes, non. Il crache haut et fort son désarroi devant l’incompréhension, l’ignorance, la connerie d’Étienne et de sa femme, Irène, qui elle, plane à cent mille lieues d’ici.
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