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couverture
CARIN GERHARDSEN

LA DERNIÈRE CARTE

Traduit du suédois
par Charlotte Drake et Patrick Vandar

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J’avance à tâtons dans cet espace obscur,

je sens le tranchant de la roche sous mes doigts,

je griffe jusqu’au sang mes mains tendues vers le ciel,

vers les lambeaux froids des nuages.

Oh, de mes doigts j’arrache les ongles,

mes mains douloureuses je meurtris contre la montagne,

contre la forêt sombre,

contre l’acier noir du ciel,

contre cette terre froide !

L’angoisse, l’angoisse est mon héritage,

la blessure à ma gorge,

le cri de mon cœur en ce monde.

Pär Lagerkvist, Angoisse, 1916

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Août 2009, nuit de samedi à dimanche

Il inspire l’air saturé des parfums de la nuit. Pas le moindre souffle de vent. La lune jaune et pleine, jusque-là comme suspendue au ras des cimes, semble désormais s’éloigner. À l’entrée du bois, il croise le regard d’un daim, immobile entre les troncs d’arbres, le cou tendu et les oreilles dressées. Ou plutôt une biche. À ses côtés, il distingue un faon, insouciant, qui cherche sa nourriture parmi les buissons, sans lui prêter la moindre attention.

Dieu est bon, constate-t-il. Cette nuit, Dieu garde sa main protectrice sur nous tous.

Il est tout seul sous les étoiles, seul sur cette allée du bois d’Herrängen. Les pensées se succèdent, traversant son esprit sans s’y arrêter. Que fabriquent les jeunes gens par une nuit douce et claire comme celle-ci ? Depuis qu’il est sorti de chez lui, il n’a pas croisé le moindre adolescent en état d’ivresse. Peut-être que ces semaines sans obligations scolaires ont fini par avoir raison d’eux ? Peut-être qu’ils se sont lassés de cette abondance de libre socialisation et qu’ils s’apprêtent à rentrer dans le rang ? Il pense alors aux sans-abri. Que font-ils en ce moment ? Sans doute rassemblent-ils leurs forces avant d’affronter l’hiver toujours impitoyable. Cet été, les conditions ont été idéales. En tout cas, il sait ce que font les jeunes joueuses de foot dont il s’occupe : elles dorment pour être en forme pour le match du lendemain. Elles ont fait beaucoup de progrès ces dernières semaines et, jeudi dernier, elles ont déployé une telle énergie à l’entraînement qu’il connaît déjà l’issue de la rencontre, la seule possible : la victoire. Et ce ne sera pas volé. Toutes ces heures passées ensemble sur le terrain vont enfin porter leurs fruits.

Quel été… Et quelle soirée ! Bien arrosée, avec les copains du poker, à l’auberge de Långbro. Harengs marinés et harengs frits, grillades succulentes, et tous les invités de bonne humeur : même Jan Siem, qui a payé la plus grosse part de l’addition. Mais bon, il faut jouer le jeu… Il a été décidé qu’avec la caisse des gains de l’année, ils s’offriraient un bon dîner, et celui qui a le plus perdu contribue naturellement davantage. Cette année, la chance n’a pas été du côté de Jan Siem, qui n’a pas perdu le sourire pour autant. Quant à Staffan Jenner, il s’est même montré plus joyeux que d’habitude. Chaque fois qu’il se retrouve avec ses copains de poker, c’est l’occasion d’oublier les déboires de son existence pendant quelques heures. Pauvre Staffan. Il devrait quitter cette maison, abandonner tout ce chagrin derrière lui et recommencer sa vie, comme Lennart après son divorce. Quand la femme de Lennart Wiklund l’a quitté, il a su se relever et reprendre sa marche, toujours aussi souriant et extraverti. Un modèle de convivialité dans ce genre de soirées.

Il sort son téléphone portable de sa poche et fait habilement glisser son index sur l’écran. Au moment où il s’apprête à le ranger, il perçoit un mouvement du coin de l’œil. C’est la biche qui s’est enfin décidée. D’un bond élégant, elle disparaît entre les arbres, comme absorbée par l’obscurité. Pas de trace du faon, mais il a sans doute suivi sa mère. La lune d’août a également disparu. Il inspire profondément et emplit ses poumons de cet air humide de fin d’été.

Dieu est bon, constate-t-il à nouveau. Cette nuit, Dieu nous veut du bien.

Il est parcouru d’un profond sentiment de joie, de reconnaissance de pouvoir se promener sous les étoiles, en solitaire, dans le bois d’Herrängen.

La première balle l’atteint au dos, et la seconde, qui suit sa chute, se loge dans sa nuque avec une grande précision.

Le dieu de Sven-Gunnar Erlandsson ne semble pas sensible aux louanges. Il a frappé à l’aveuglette, sans prendre en compte les pensées pas si élevées et pures qui, au même instant, planaient dans le coin à hauteur d’homme.

— Il est au courant. Je suis sûr qu’il est au courant. Depuis des années, il sait ce que je fais et il me garde quand même sous son aile.

— Rien ne peut m’arrêter maintenant. Je veux le faire et j’ose le faire. Calme et précis, tellement proche du but…

— Toujours avec le sourire. Comme si de rien n’était. Une gifle et ensuite une accolade. Comme si tout était oublié, alors que ce n’est pas vrai, que ce n’est pas possible…

— … Pas le moindre sens de l’honneur. Continuellement ces coups bas. Que ce soit pour les compositions d’équipes, les jugements ou les parties de poker. Et toujours avec ce sourire hypocrite.

— Je vais le tuer. J’en suis capable, je vais le tuer. Vous allez voir, je peux le faire. Je vais le faire…

— Deux fois. C’est arrivé deux putain de fois et lui fait semblant de rien. Alors qu’il sait parfaitement que je sais qu’il sait…

— Sale escroc ; il change les règles, toujours à son avantage…

— Je suis comme coincé dans un piège à renard, je dois me libérer de cette entrave.

— En le faisant disparaître, je m’ôte un poids et je peux enfin vivre ma propre vie…

— Et nous, on reste là, comme des imbéciles, des marionnettes, toujours d’accord…

— Je peux le faire. J’ose. J’inspire un grand coup. Et voilà, une balle dans la nuque. Vite fait, bien fait.

Dimanche matin tôt

Elles ont été intenses, ces vacances d’été. Le commissaire Conny Sjöberg a passé de longues journées à rénover sa maison de campagne et autant de longues soirées baignées par la clarté nordique à bien manger et à déguster du vin. Malheureusement, le travail physique n’a pas éliminé les traces de sa gourmandise sur son corps plus tout jeune. Toute la famille est retournée en ville le vendredi pour que les enfants reprennent un rythme de sommeil plus régulier avant la rentrée à la crèche et à l’école maternelle, lundi. La famille a passé le samedi au parc d’attractions Gröna Lund dans une ambiance proche du chaos, avec deux adultes tiraillés dans tous les sens par cinq enfants avec autant d’envies différentes. Le côté positif de la chose, c’est qu’ils peuvent désormais faire des activités ensemble, à présent, tous les enfants sont suffisamment grands pour des projets plus stimulants que des jeux à quatre pattes. Les jumeaux ont bien grandi cet été et se sont beaucoup calmés. Ce qui, combiné aux avancées dans la rénovation de leur exquise maison de la région de Bergslagen, lui procure un sentiment de calme et de libération. Le temps des dodos, landaus, tétines et cris de nourrissons est enfin révolu.

Et pourtant, ce dimanche matin, il se retrouve quand même réveillé à cinq heures et demie. Mais cette fois, c’est à cause du téléphone.

*

Jens Sandén est déjà de retour au travail depuis une semaine. Après son attaque cérébrale de 2007, l’inspecteur âgé de 53 ans, s’est, contre toute attente, totalement repris en main en perdant vingt-deux kilos. Désormais il mange équilibré, fait de longues balades avant le petit déjeuner et ne manque jamais le match de tennis du vendredi matin avec son vieux compagnon d’armes Conny Sjöberg. Globalement, il se sent en pleine forme, et le fait que sa fille légèrement handicapée mentale mène désormais une vie plus rangée facilite les choses. Elle aussi est de retour au travail et a retrouvé ses marques à l’accueil du commissariat.

Ce matin, Sandén s’est réveillé de lui-même à cinq heures et quart, puis s’est fait cuire un œuf au micro-ondes à l’aide d’un truc acheté dans une boutique design. Il est sur le point d’enfiler son ciré et ses bottes pour sortir faire un tour quand le téléphone sonne et qu’on lui demande de rejoindre au plus vite un lieu situé dans le bois d’Herrängen. Bon, ben…, se résigne-il, ça me fera toujours une balade.

*

Il pleut des cordes. Après une soirée d’été magnifique, la nuit a vu arriver les nuages de la Baltique qui se déversent à présent en pluie sur l’est du pays. Tout ça pour compliquer notre travail, se dit Gabriella Hansson alors qu’elle se démène pour pousser le chariot sur le fairway boueux du trou numéro cinq du parcours de golf de Nacka. Tout ça pour saboter notre partie, se dit Hedvig Gerdin en voyant sa balle se ficher dans la terre mouillée une vingtaine de mètres avant le green, suite à un coup de fer 5 raté. À l’aide d’un chiffon trempé, elle essaie tant bien que mal d’essuyer la tête glissante de son club, avant de le ranger dans le sac et d’aller rechercher l’impressionnante motte de terre qu’elle a envoyée voler en même temps que la balle. D’un revers de main, elle essuie son visage maculé de boue.

Elle a 55 ans et vient tout juste de reprendre du service dans la police après trente ans d’absence, au poste d’inspecteur au commissariat d’Hammarby. Jusqu’à ce qu’il meure deux ans plus tôt, son mari était représentant de l’ONU auprès de l’OMS à Genève et, durant cette période, elle a tenu le rôle de femme au foyer dans leur villa de Soral. En plus de s’occuper des enfants et des tâches domestiques, elle a aussi perfectionné ses connaissances théoriques en matière d’enquêtes criminelles pour devenir docteur en droit. Ce qu’il lui restait de temps libre, elle l’a consacré au golf et peut désormais se targuer d’un handicap oscillant entre 6 et 8.

Au sixième coup, Gabriella – surnommée Bella – parvient à envoyer sa balle sur le green, mais bien au-delà du drapeau situé près de l’entrée. Quant à Gerdin, grâce à un joli chip, elle s’est positionnée à cinquante centimètres du trou et réussit à putter pour le par, malgré le portable de sa partenaire de jeu qui se met à sonner.

— Hansson… OK… J’amène Gerdin avec moi ? On est au golf… On fait au plus vite, mais on est très loin du parking… Quarante-cinq minutes, une heure maximum. J’appelle les techniciens pour qu’ils abritent la scène de crime le plus vite possible. Sois gentil et veille à ce qu’on ne piétine pas trop le sol autour du corps.

— Fin de la partie ? demande Hedvig Gerdin.

Bella Hansson lui fait signe que oui.

— Pour nous comme pour un joueur de poker à Älvsjö. Mais je vais quand même terminer ce trou.

Malgré son peu d’enthousiasme, elle réussit un improbable putt d’une vingtaine de mètres et conclut donc sur un double bogey.

*

Comme une éruption cutanée ou un léger eczéma. La plupart du temps, on n’y pense pas, et soudain ça commence à gratter au point de rendre fou. C’est à peu près ce que Petra Westman – 31 ans, agent de la police judiciaire – ressent du point de vue émotionnel pendant ses périodes d’insomnies. Il s’est écoulé presque trois années depuis le soir où elle a été droguée au bar de l’hôtel Clarion, puis transportée dans une villa de la banlieue chic de Mälarhöjden pour y être violée par deux hommes. L’un d’eux, Peder Fryhk, médecin chef de service, se trouve désormais derrière les barreaux du centre de détention de Norrtälje, où l’on peut espérer qu’il demeurera encore quelques années. Grâce à l’aide du procureur Hadar Rosén, elle est parvenue à faire inculper Fryhk pour plusieurs affaires de viol tout en évitant que son nom soit mentionné dans l’enquête. Mais son histoire n’est pas passée aussi inaperçue qu’elle l’espérait et des images de son viol sont apparues à plusieurs reprises dans des circonstances on ne peut plus embarrassantes.

Le commissaire principal Roland Brandt a reçu une proposition sexuelle de la part de Petra en provenance directe de son adresse mail, avec une photo tirée de cette vidéo en pièce jointe. Il y a cru et n’a pas tardé à tenter de la mettre dans son lit. Suite à l’échec de cette manœuvre, il lui a fait parvenir un avis de licenciement. Une procédure que Sjöberg est parvenu à faire annuler à la dernière minute. De plus, un extrait de cette même vidéo a circulé sur Internet depuis l’adresse mail de Jamal, et Dieu seul sait combien de personnes l’ont vu. Pour couronner le tout, elle est tombée dans le piège et a failli couper les ponts avec Jamal en l’accusant, alors que c’est son collègue et ami le plus proche.

Tout cela a été mis en scène par le deuxième homme. Celui qui a filmé. Celui qui a réalisé les gros plans de ces pénétrations martyrisant le corps de femmes inconscientes, avant de les violer à son tour, une fois la caméra éteinte. Celui qui a tellement agi dans l’ombre que les autres femmes abusées ne savent sans doute même pas qu’il existe. Celui qui travaille peut-être même au commissariat du 100 Östgötagatan et qui se trouve donc tout près d’elle au quotidien. Sinon, comment aurait-il pu s’emparer de son pass et accéder à son ordinateur et à celui de Jamal ? Oui, c’est plus que plausible, le deuxième homme est bien présent sur son lieu de travail, mais qui est-ce ? Petra Westman l’ignore totalement. Et c’est ce qui la ronge. Comme elle était inconsciente, elle est parvenue à évacuer le viol en lui-même. Même chose pour les conséquences physiques et psychiques, qu’elle a réussi à refouler. Mais le fait que le deuxième homme soit encore en état de nuire et qu’il se trouve parmi eux lui donne des sueurs froides. Il ne s’est plus attaqué à elle depuis un an. Elle devrait ravaler son amertume et passer à autre chose. Mais ça continue à la gratter de temps en temps. Et pas qu’un peu.

Voilà pourquoi la sonnerie du téléphone à 5 h 30, le dernier jour de ses vacances, ne la dérange pas.

*

Oh, non, pas possible ! Le téléphone ne peut pas sonner si tôt un dimanche matin, surtout pendant les vacances. De tout l’été il ne s’est pas levé avant 9 heures et la pluie qui crépite sur les vitres ne l’incite pas trop à le faire. Il jette un œil sur Mercury, qui continue tranquillement à dormir, même après la troisième sonnerie. Comme d’habitude, son fils de 6 ans a balancé sa couette par terre.

En octobre dernier, à l’âge de 38 ans, Odd Andersson a quitté l’équipe de cityspan, une police municipale, pour rejoindre celle du commissariat d’Hammarby. Il a débarqué dans la salle de réunion bleue et ovale quelques jours seulement après avoir raté d’un cheveu la finale de La Nouvelle Star 2008, devant cinq cent mille téléspectateurs. Comme une large majorité des Suédois, Conny Sjöberg et son équipe ont rapidement adopté cet ancien rockeur.

Il décroche le combiné avant la quatrième sonnerie.

— D’accord… Oui, c’est peut-être mieux… Mais je vais devoir amener mon fiston. Il est avec moi pour la semaine… Non, il restera dans la bagnole et grattera sa guitare.

*

L’agent de police judiciaire Jamal Hamad est à peine réveillé. Alors qu’il s’impose une douche matinale, son cerveau digère encore les impressions laissées par sa mission de la veille. Il a passé son samedi soir à la Gay Pride, un événement qui ne l’amuse pas particulièrement. Il le trouve trop branché sexe et trop extrême. Des débats sérieux sur la tolérance et l’égalité des sexes, bien sûr, mais quand même… Le lancer de godemichés, c’est censé faire avancer la cause ? Plutôt le contraire. De toute façon, ce n’est ni pour faire la fête ni par militantisme qu’il s’y est rendu.

En plein parc de Tantolunden, tout près d’une caravane proposant un dépistage du sida et des chlamydies avec résultats en trente minutes, se déroulait un débat sur l’égalité des sexes et sur les crimes de haine. Parmi les invités se trouvait un représentant du Comité gay et lesbien, un autre du Centre national de médecine légale, un chercheur de l’Institut criminel de l’université de Stockholm, quelques politiciens de divers partis et enfin quelques policiers. Le discours d’ouverture a été prononcé par Gunnar Malmberg, le commissaire principal adjoint de la brigade d’Hammarby. Le deuxième homme, c’est lui, mais Jamal est le seul à le savoir. Pendant les dix minutes de son intervention, certains de ses propos ont fait sursauter Jamal : « La crédibilité est d’une importance capitale, surtout dans une organisation comme la police. Pour que le travail sur l’égalité des sexes devienne une réalité, il est temps d’arrêter le blabla et de passer aux actes. » « L’empathie. Nous avons tous une part de responsabilité dans l’inégalité entre les sexes. Les hommes devraient essayer de s’imaginer à la place des femmes. Si c’était le cas, nous n’aurions plus besoin de légiférer sur l’égalité. » « L’expérience a prouvé que l’égalité entre les sexes est une arme redoutable contre la violence. Personne n’est réellement mauvais. Ce que je supporte le moins, c’est le silence des gens bons. »

Et moi, je t’emmerde… Jamal referme sa porte derrière lui et se rend à Älvsjö, sur le lieu du crime.

*

Une tente a été dressée au-dessus du corps, couché en chien de fusil. Une vision affligeante. Les vêtements sont trempés, mais la pluie a nettoyé la flaque de sang sur le chemin bitumé. D’après les trous béants dans la nuque et à la gorge, il a perdu beaucoup de sang. De toute évidence, il a également reçu une balle dans le dos.

Il est vêtu avec soin : mocassins en daim, pantalon beige, chemise bleu clair et veste bleu marine. On devine une montre élégante à moitié cachée sous une manche, et à l’annulaire de la main gauche brille une alliance en or. On a tout de suite vidé ses poches, pour éviter que ses affaires ne prennent l’eau. Le contenu du portefeuille qui se trouvait dans la poche intérieure de sa veste est intact, cartes de crédit et espèces comprises, ce qui voudrait dire qu’il n’a pas été tué pour une histoire de vol. D’après son permis de conduire, la victime a 52 ans et se nomme Sven-Gunnar Erlandsson.

Sjöberg, Jamal, Petra et Andersson se trouvent à l’entrée de la tente et essaient de se faire une opinion sur la scène de crime. Deux techniciens de la police scientifique travaillent à l’intérieur, cherchant tant bien que mal à découvrir des traces de l’assassin entre les flaques d’eau.

— Il faisait beau, hier soir. Quelqu’un a une idée du moment où il s’est mis à pleuvoir ? demande Sjöberg.

— Je me suis couché vers minuit et le ciel était encore dégagé, répond Andersson.

— En rentrant chez moi, vers 0 h 45, le ciel s’était chargé de nuages, précise Jamal.

— Quand je me suis levée vers 4 h 15, il pleuvait des cordes et ça n’a pas cessé depuis, ajoute Hedvig Gerdin qui débarque soudain accompagnée de Bella Hansson, toutes deux suivies de près par Sandén et le médecin légiste Kaj Zetterström.

— Conclusion : c’est la faute d’Hedvig, résume Sandén. Salut, tout le monde, ça fait plaisir de vous revoir. Vous avez passé un bon été ?

— Jusqu’ici oui, répond Sjöberg. Merci à tous d’être venus.

Il fait un pas de côté pour laisser Bella Hansson et Zetterström rentrer dans la tente.

— Je me suis dit que c’était bien si tout le monde était présent dès le départ. Comme ça, on n’a pas à tout répéter lundi. Vous prendrez un jour de récup’ à votre convenance, en espérant que ça vous aille comme ça.

Il se tourne vers Gerdin et Sandén.

— Allez jeter un œil à l’intérieur et, après, on fera le tour des lieux. Je vais échanger quelques mots avec les policiers arrivés les premiers sur place.

Un peu plus loin sur le chemin, deux agents en uniforme se tiennent près du cordon de sécurité. Un homme et une femme, avec la même mine désabusée. L’un d’eux regarde vers le ciel grisâtre, qui ne montre aucun espoir d’amélioration.

— Qui a découvert le corps ? demande Sjöberg.

— Une jeune fille qui faisait son jogging, répond la femme. Nous lui avons dit de rentrer chez elle.

— Elle a vu ou entendu quelque chose ?

— Rien du tout. Ça s’est passé vers 5 heures du matin.

— Elle l’a touché ?

— Seulement pour vérifier son pouls, mais comme c’était évident qu’il était mort, elle n’a pas cherché à le réanimer. En plus, elle connaissait la victime.

— Ah bon ? Comment ?

— Apparemment, c’était l’entraîneur de son équipe de foot, explique l’autre agent. Elle était très choquée. Ils avaient même un match aujourd’hui.

— Merde alors. Elle a quel âge ?

— Treize ans. Elle s’appelle Josefin Siem. Je vous donne ses coordonnées.

Tant bien que mal, il extirpe son carnet de notes de sous son ciré et en déchire une page qu’il tend à Sjöberg. Celui-ci le remercie avant d’aller rejoindre les autres, regroupés près de la tente.

— Sale affaire, juge Sandén en secouant la tête. Il a tout d’un bon père de famille.

— D’après la jeune fille qui l’a trouvé, il entraîne son équipe de foot, dit Sjöberg.

— Son portefeuille contient des cartes de crédit et du liquide, commente Gerdin. Plus de 1 000 couronnes. Donc, il n’a pas été volé.

— D’un autre côté il n’a pas de téléphone portable sur lui, ce qui est plutôt rare de nos jours, ajoute Sandén.

Sjöberg émet un doute.

— Les voleurs de téléphones portables sont en général de jeunes mecs, dans le pire des cas, armés d’un couteau. J’ai du mal à croire qu’un voyou tirerait dans le crâne de quelqu’un pour un téléphone. Vous avez remarqué autre chose ?

La tête de Bella Hansson apparaît dans l’ouverture de la tente.

— Voilà ce qu’on a trouvé sur lui : le portefeuille dont vous avez déjà entendu parler, une montre Seiko « sport », une bague en or sans initiales, qui est probablement une alliance puisqu’elle était à l’annulaire gauche. Et quatre cartes à jouer dans la poche poitrine de la veste.

— Des as ? demande Petra.

— Oui, mais pas seulement.

— Un tricheur ? questionne Jamal. Selon la bonne vieille tradition, les tricheurs finissent avec une balle dans la tête.

— C’est plus les plumes et le goudron ? intervient Sandén.

Au même instant, Zetterström sort de la tente.

— On ne lui a pas tiré dans la tête, mais dans la nuque. D’après moi, à bout portant et avec une arme de gros calibre. La balle a traversé le cou et je suppose qu’elle est quelque part dans le coin. Il a sans doute reçu une première balle dans le dos, avec un tireur à cinq ou dix mètres de lui. Ça l’a probablement fait tomber en avant, et l’assassin l’a alors rejoint pour l’achever d’une seconde balle dans la nuque. Pour le premier tir, rien n’indique que la balle soit ressortie, ce qui me fait dire qu’elle peut avoir frappé l’os de la colonne vertébrale et s’être logée quelque part dans le corps. Mais je vous préciserai les choses après l’autopsie.

Le médecin légiste repart sous la tente et Bella reprend le fil de son rapport.

— Alors, nous avons également trouvé un mot écrit à la main dans la même poche que les cartes à jouer. Mais il est complètement trempé, nous n’arrivons pas à le déchiffrer. On dirait une combinaison de chiffres et de lettres, mais encore une fois, tout ça est très flou.

— Peut-être un numéro de téléphone ? suggère Andersson.

— C’est possible. Je vais faire ce que je peux pour le rendre lisible. Voilà, c’est tout ce que je sais.

— Merci, dit Sjöberg. Je me charge de trouver son adresse, de découvrir s’il a de la famille et si quelqu’un a signalé sa disparition.

Il jette un coup d’œil à sa montre.

— Même pas 7 heures. Il est tout à fait possible que personne ne se soit encore inquiété de son sort. Mais à en juger par l’alliance, il a sans doute une famille. Allez, on retourne aux voitures.

Sjöberg compose le numéro de Lundin, l’agent de garde cette nuit qui l’a réveillé il n’y a pas si longtemps. Celui-ci l’informe que Sven-Gunnar Erlandsson n’est pas porté disparu et qu’il est domicilié au 16 Vaktelstigen à Herrängen, avec sa femme Adrianti.

*

— Adrianti ? interroge Gerdin, alors qu’elle et Sjöberg s’apprêtent à sonner à la porte de la famille Erlandsson. C’est quoi, ce prénom ?

Ils se trouvent dans un quartier résidentiel agréable, composé de maisons individuelles aux jardins soignés. Une partie du bois avoisinant les protège de la proximité de deux axes routiers très fréquentés. C’est dans ce même bois que Sven-Gunnar Erlandsson a été retrouvé, quelques centaines de mètres plus loin. La maison est peinte dans une teinte proche du vert olive. Contrairement aux autres, elle est construite sur une hauteur, et ressemble, en miniature, à une villa de nantis.

Le ciel s’est un peu éclairci et la pluie s’est atténuée. Ils dépassent l’Audi garée sur l’accès privé goudronné, puis montent l’escalier menant à l’entrée. Sjöberg appuie sur la sonnette et un carillon agréable retentit à l’intérieur. Quelques secondes plus tard, une femme d’une quarantaine d’années leur ouvre, vêtue d’une robe de chambre et chaussée de pantoufles en peau de mouton. Elle les fixe sans mot dire, comme le ferait quelqu’un qui se sent traqué. Sjöberg lui montre sa carte de police.

— Je m’appelle Conny Sjöberg, commissaire de police en poste à Hammarby. Et voici l’inspecteur Hedvig Gerdin.

— Il s’est passé quelque chose ? Avec Sven ?

À en juger par son fort accent et son physique, Sjöberg se dit qu’elle doit être originaire du Sud-Est asiatique. Ses cheveux noirs sont vaguement noués en queue-de-cheval. Elle demeure crispée, bras croisés sur la poitrine, épaules relevées. À l’évidence, elle vient de sortir du lit et le réveil n’a rien d’agréable.

— Vous êtes Adrianti, l’épouse de Sven-Gunnar Erlandsson ? demande Sjöberg en essayant de garder une expression qui n’en dise pas trop sur le motif de leur visite.

Elle acquiesce.

— Nous aimerions entrer pour vous parler. C’est possible ?

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