La Diane rousse

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Au centre de l'aventure, Hélianthe, obsédante Diane chasseresse dont la disparition, les hypothétiques résurrections, les désordres et les sortilèges hantent tout un village. Pour le narrateur, peut-être ne reste-t-il plus d'elle que le souvenir d'un corps minutieusement célébré, et la présence de cette autre Diane, superbe setter roux auquel il voue un culte voluptueux. Mais pourquoi ce narrateur est-il aveugle ? Et que sont pour lui Judith et Christophe, les deux adolescents qui accompagnent son errance ?



L'estuaire d'un fleuve de Normandie, carrefour d'échanges, effervescent théâtre d'apparitions multiples, seuil de toutes les légendes, est le lieu où s'inscrit la quête du narrateur, parmi monstres, éphèbes, filles et bêtes.


Publié le : mardi 25 mars 2014
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EAN13 : 9782021172720
Nombre de pages : 256
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Deux thèmes étroitement imbriqués dominent ce roman. D’une part, une description vivace de la campagne normande dans laquelle se déroule le récit : luxuriante, traversée de rivières à truites, enserrée par des forêts où se perd le gibier. Mais le lieu de passage et d’échanges essentiel est l’estuaire d’un fleuve, effervescent théâtre d’apparitions multiples, seuil de toutes les légendes. D’autre part, s’inscrit dans ce paysage le personnage d’Hélianthe, la femme que recherche le narrateur parmi monstres, éphèbes, filles et bêtes, dans une déambulation mystérieuse et sensuelle. Disparue dans l’océan un jour de canicule où une nuée de coccinelles avait envahi la plage, elle est devenue pour lui une figure mythique et idéalisée. Pendant un temps, il cherchera dans la présence de Christophe et Judith, deux adolescents très libres, un substitut à Hélianthe, puis dans celle de Diane, un magnifique setter roux, en qui il voit une possible réincarnation de la femme aimée et perdue. Mais bientôt, le comportement du narrateur et des jeunes gens entraînera la colère des habitants du village… Patrick Grainville est né en 1947 à Villers (Normandie). Agrégé de lettres, il enseigne dans un lycée de la banlieue parisienne. En 1976, il a obtenu le prix Goncourt pour Les Flamboyants.Il est l’auteur de seize romans.
DU MEME AUTEUR
La Toison Gallimard, 1972 La Lisière Gallimard, 1973 o et « Folio », n 2124 L’Abîme Gallimard, 1974 Les Flamboyants Prix Goncourt Seuil, 1976 o et « Points », n P195 Le Dernier Viking Seuil, 1980 et « Points Roman », R 58 Bertrand Louedin Bibliothèque des arts, 1980 L’Ombre de la bête Balland, 1981 Les Forteresses noires Seuil, 1982 o et « Points », n P839 La Caverne céleste Seuil, 1984 o et « Points Roman », n R246 Le Paradis des orages Seuil, 1986 o et « Points », n P24 L’Atelier du peintre Seuil, 1988 o et « Points », n P420
L’Orgie, la neige Seuil, 1990 o et « Points », n P421 Colère Seuil, 1992 o et « Points Roman », n R 615 Egon Schiele Éditions Flohic, 1992 L’Arbre-piège Seuil, 1993 o et « Petit Point », n PPT 57 Les Anges et les faucons Seuil, 1994 o et « Points », n P203 Richard Texier La Différence, 1995 Le Secret de la pierre noire Nathan, 1995 Le Lien Seuil, 1996 o et « Points » n P338 L’Ardent désir Flohic, 1996 Le Tyran éternel Seuil, 1998 o et « Points », n P620 Le jour de la fin du monde une femme me cache Seuil, 1999 o et « Points », n P837
TEXTE INTÉGRAL
ISBN 978-2-02-117272-0
re (ISBN 2-02-010389-3, 1 publication poche re ISBN 2-02-004867-1, 1 édition)
© Éditions du Seuil, 1978
www.seuil.com
Cet ouvrage a été numérisé en partenariat avec le Centre National du Livre.
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo.
Le vieux totémisme des bêtes, des pierres, des objets chargés de foudre, des costumes bestialement imprégnés, tout ce qui sert en un mot à capter, à diriger et à dériver des forces, est pour nous une chose morte… Or toute vraie culture s’appuie sur les moyens barbares et primitifs du totémisme dont je veux adorer la vie sauvage, c’est-à-dire entièrement spontanée… ARTAUD.
Maintenant, du fond de la nuit, je vois tout avec précision. Cela me fut interdit au temps de la lumière. Alors je vivais, j’étais aveugle. D’abord, le souvenir de cette journée bloqué dans ma mémoire : lancinant, rouge, immobile. C’était le second dimanche du mois d’août sur la plage. Une fulgurante brèche : l’aube, immense mouette. Déjà une ardeur peu commune rivait ses premiers rayons. Les goélands refluèrent ensanglantés. Le soleil rougeoyait, explosait dans un ciel de braises. Midi aboli : une journée sans moment privilégié. Soleil vissé. Dès dix heures du matin ce fut extrême et légendaire. Bien plus tard, à minuit, la température n’avait pas déchu. Régnaient quarante degrés de soleil noir. L’énorme coupole du ciel bourdonnait. Des orages crevaient, s’éboulaient en percussions lourdes, auréolées d’éclairs. Pareille nuit flammée reste mon cauchemar le plus chevillé. Car jamais je n’ai tant redouté, tant exploré, tant couru les demi-ténèbres que cette nuit sans fin, sans repos. Des feux roulaient sur la fourrure d’une mer collée au sable, muette, immobile mais secrètement intarissable. Régnaient son goût de meurtre, ses fugitifs éclatements de lame, de canine. On écoutait le bruissement de ses cous, la constriction de son ventre gonflé d’algues, de galets, de noyés. Cet après-midi, comme tous les jours, vers trois heures, j’arrivai sur la plage en compagnie d’Hélianthe et de Diane. Nous fûmes alertés, convaincus par cet anormal et suspect parfum de poivre qu’exhalait le célèbre chemin de planches d’azobé violet. Le bois sous la chaleur avait retrouvé son goût sauvage. Un éblouissement fauve ondulait, brasillait dans la perspective de cette promenade aromatique et quasi déserte. La plupart des vacanciers s’étaient réfugiés au bord de l’eau pour y cueillir un souffle mouillé. La plage se bombait presque nue, hormis çà et là quelques bronzeurs têtus, suicidaires. Bonzes lisses, comateux. Ruines asexuées. Dorsales, lambeaux huilés. Ascètes rouges. Amphores de banquiers et de maîtresses femmes enduites d’un bronzage tatoué d’écarlate. Hélianthe galopait sur les planches un peu en avant de moi, flanquée de Diane le setter feu dont le ressac cuivré heurtait sa jambe. Ma compagne avec une sorte de gaieté folâtre et féroce foulait le bois brûlant, le sable. Elle dénombrait d’un œil vorace les Vénus écaillées et les mâles croupis. La cohue des week-ends doublant la multitude des vacanciers d’août. Toutefois le gras de la foule avait lâché le terrain pour s’agglutiner dans la gadoue de marée basse. Cela faisait un hérissement de population grégaire aux tons jaunes, vineux. Et les quinquets des bikinis, slips criards. Le second choc fut la vision de la plage privée, gardée par des plagistes patibulaires, vêtus de lin blanc et boulus de muscles. Les parasols vastes, contigus, aux pans circulaires qui les faisaient ressembler à des tentes évoquaient quelque campement guerrier d’Attila ou de Gengis Khan. Voiles figés. Vides oscillations de polyèdres. On eût dit ces habitacles abandonnés pour cause d’épidémie subite : un choléra antique, magistral et mortel. Ces demi-cadavres épars que nous venions d’observer ne faisaient que conforter notre intuition. On s’arrêta, Hélianthe, le setter feu et moi, suspendus dans l’imminence du souffle de mort qui nous culbuterait.
Hardimentnousfîmesirruptiondanscecampd’étrangeségrégationplagiste.
Hardiment nous fîmes irruption dans ce camp d’étrange ségrégation plagiste. Bientôt enfoncés dans le dédale des toiles, des pans colorés, des courtines secrètes nous eûmes la preuve que le sérail n’était pas si complètement déserté. Nous reconnaissions çà et là des silhouettes dans des transats en pleine lumière ou sur des matelas criminels écartelant leurs proies au soleil. Mais flottaient sur ce peuplement clairsemé une stupeur, un sourire de délire. Le feu tenaillait les chairs pourtant parées de triples ou quadruples couches d’ambre solaire. Tout cela rappelait vaguementles Massacres de Scio. Les pommettes saillaient sanglantes. Les joues se creusaient. Les orbites bleuissaient autour des yeux bouclés jetant seulement par à-coups de minces regards larmoyants. Hélianthe jaillissait dans la torpeur du camp. Elle m’entraînait avec alacrité. Elle franchissait différentes enceintes de toile polygonales. Les châssis articulaient plusieurs pans et portaient en guise de toit un cône dont les bords étaient rabattus en festons. Seul le mot kiosque si tarabiscoté restitue les multiples facettes de ces habitacles de tissu. Notre couple enfila un nouveau lacis de chapelles écarlates ou d’un brillant bleu de cobalt. Enfin la guirlande des tentes s’interrompit sur une clairière de sable plus blond et plus nu que partout au monde. Au centre un parasol géant se dressait pareil à quelque conifère sahélien. Il projetait un disque de ténèbres. L’œil avait plaisir à scruter la démarcation nette entre le sable sensible et la zone d’ombre noire comme un pelage. Hélianthe qui portait un petit short et une bride de voile autour des seins expédia d’une chiquenaude ces pelures qui depuis trop longtemps lui pesaient. Elle fut surtout libérée du short dont l’entrejambe trop étroit mordait le recès de ses longues cuisses. Elle jaillissait slip et seins nus au cœur du cercle torride. Son déshabillage illico suscita encore une fois ce saisissement de souffles coupés. Avec plaisir je la regardais hausser sa gorge libre car la mode du torse nu avait pris cet été-là avec une sorte d’enragement transgressif et lascif annonciateur d’on ne savait quels désordres, quelles confusions lourds de délices et de périls. Les seins d’Hélianthe étaient toujours un spectacle remarquable pour les quelques privilégiés allongés alentour et l’épiant en coin ou la regardant l’œil vide, avec un rien de triste et de blasé dans l’inexpression feinte des prunelles. Mais Hélianthe savait éventer ces ruses grossières. Elle sentait l’étreinte cuisante de tous ces petits yeux goulus, mâles ou femelles, dardés sur sa peau. Elle se jouait de leur tension mal jugulée de gros criquets, de sauriens. Elle lançait son torse contre le zinc de ciel brut. Sa poitrine se gonflait à fleur des côtes marquées en lanières de fouet. Les seins subissaient en avant de leur partie dilatée cet étrécissement et cet infime fléchissement qui les rendaient si souples, si vrais. De là ils se retroussaient à la périphérie pulpeuse, floue et légèrement laiteuse des grandes aréoles. Hélianthe arborait ces dernières en cabochons roux, épais. Chez une très jeune femme l’exhibition d’un détail si truculent ne laissait pas de surprendre et de séduire. L’effet était aussitôt compensé par une minuscule vacuole, laquelle n’apparaissait qu’au regard de l’artiste inspiré de manie scrutatrice. Mais c’est rendre hommage à la création que d’en restituer les infimes particularités. Depuis cet accident où j’ai perdu la vue l’univers que je ne puis qu’imaginer se saisit d’une atomisation, d’un grossissement à la Bruegel et d’une préciosité proche de Botticelli. L’absolu ne paraît si bien que dans les plus petits détails. La vie est là. C’est le propre de la nuit que de faire voir. Et du fond des ténèbres ma vision s’exaspère et s’élargit. Je connais de véritables illuminations. C’est par là que je triompherai du destin. Je sens que mes détails rongent l’obscurité. Cet écrit jour après jour lime mes barreaux. Le jour éclatera sous la poussée du souvenir. Hélianthe aide-moi… où que tu sois : au fond de l’océan
comme au centre du feu. J’observerai à la loupe notre passé. J’obtiendrai une telle concentration de lumière qu’elle me guérira et je te verrai. Puisque tout commence et finit avec toi dans l’acuité du soleil. Le chien d’Hélianthe gémissait tandis que du bout de ses doigts elle saisissait les pointes molles et charnues comme des boutons de lilas. Puis reculant, de l’index elle lissait toute la corolle de la chair. Le naturaliste vigilant observa que l’aréole incluait dans son cercle d’intimes gerçures et une foule de boutons parasitaires. Sans doute, les lois du darwinisme le plus strict avaient-elles présidé au triomphe de la tétine centrale sur le semis des autres papules. Hélianthe paraissait porter une attention extrême à ces agglutinements et au problème sélectif qui en dépendait. Craignait-elle qu’un de ces boutons marginaux ne connût une brutale croissance mettant en péril l’équilibre de toute la poitrine ? Alors, elle se verrait surchargée d’un bouquet d’aréoles. Jusqu’où tendraient les licences d’un si monstrueux bourgeonnement. Décidément mon imagination n’avait jamais été si menaçante. Hélianthe, je protégerai ton intégrité contre les extrapolations de ma solitude. Toutefois j’eusse aimé te faire proliférer dans le cercle aride de cette plage. Tu aurais été un symbole de vigueur comme la Géante de Baudelaire et j’aurais dormi à l’ombre de tes seins dans le paradis restitué de la genèse. Le résultat de l’inspection à laquelle se livra Hélianthe fut le renforcement sensible de la pointe excitée du sein qui évolua vers les nuances d’un incarnat vif et tropique. Hélianthe ensuite porta un intérêt plus fugace aux bordures de son bikini. Il était d’une abstraction mathématique. Une beauté de chiffre frisant le zéro. Hélianthe décollait les franges du nylon, harponnait quelques poils ludiques sortis de leur étroit logis. Très vite, en un éclair, elle écarta les bords arrière du slip, libérant les fesses cisaillées par l’élastique et rougies, incrustées d’invisibles échardes de poussière. Alors tout était bien. Elle s’était dénombrée, reconnue, bien récapitulée. Elle était vraiment Hélianthe, fesses, seins, reins pour l’éternité d’un après-midi cohérent et nu au soleil. A mon tour, je me postai — crocodile méticuleux — sur ma serviette moussue. Et aussitôt je battis le rappel des formes familières. Nudités courbes, creuses… Calligraphies de dorsales. Panoramas négligés de la chair. Je profitais du relâchement auquel la canicule acculait la race des gisants. J’avais mes têtes, mes galbes, mes favorites. Depuis quelques jours me tourmentait une brune assez corpulente, miraculeusement nacrée malgré le soleil et en vertu de quelque crème protectrice à cent pour cent. A peine dérobait-elle sa beauté mythologique dans l’ombre d’une tente rouge et sauvage. Sa gorge faisait le gros de mes après-midi tant elle avait de plénitude complexe : équilibre de roideur et de mollesse, délicates rondeurs, puissantes volutes, frondaisons de veines longues et bleues. Hélianthe se moqua de cette plastique de génisse. Mais ma compagne était superficielle dès qu’elle entreprenait de juger son sexe. Je m’empressai de corriger avec une objectivité presque pédagogique les bévues de son sectarisme. Moi, le buste de l’étrangère me rappelait à tout le moins Giorgione ou quel souvenir touchant et démodé de Pierre Louÿs ? Elle s’appelait Maryse. Hélianthe me fit remarquer qu’il y avait dans ce nom un clapotis de gélatine. Poussant plus loin, elle repéra sous chaque fesse un collier de cellulite fraîche. Là, je fus captivé. J’admirais le prodigieux réalisme de ce détail. Tant de filles modernes s’émacient jusqu’à une stérilité de symbole. Convoitée, Maryse n’en bandait que plus son buste ferronné d’avant-guerre. Mon émotion s’en trouvait enrichie d’un intérêt historique et documentaire. J’étais l’archéologue scrupuleux et transi de cette plage soumise à mes
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