La Disparue du Pot au Noir

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Mai 1948 : dans le sud de la France, un Américain reçoit l’ordre de commettre l’assassinat qu’il complote depuis des mois.



Été 2014 : Ryan, ancien agent du FBI, vient s'installer en France, dans le pays de sa jeune compagne qui attend leur premier enfant. Alors qu'ils passent quelques jours de vacances dans la maison familiale en Ardèche, une innocente balade va les plonger brutalement dans les arcanes du passé où les fils d'un des complots les plus médiatisés du monde s'entremêlent dans les secrets de famille.


Publié le : mercredi 16 mars 2016
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EAN13 : 9782334090599
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ISBN numérique : 978-2-334-09057-5

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

 

 

À Marnie, Orane, Alaric et Noëlie

Mai 1948
Ardèche

Son visage dégoulinait de sueur. Ce n’étaient pas tant les premières chaleurs de cet après-midi de mai que le rythme effréné de son ascension qui en étaient la cause. Il s’essuya machinalement la figure du revers de la main. Un coup d’œil à sa montre le dissuada de ralentir le pas. Il n’avait plus que trois quarts d’heure pour parcourir les six cents mètres de dénivelé qui le séparaient du sommet. Il connaissait chaque recoin du sentier, chaque cairn. Combien d’ascensions avait-il déjà endurées pendant tous ces mois ? Des mois à repérer les lieux, à hisser un par un, à dos de mule, les éléments dont il avait besoin. Puis il avait passé du temps à assembler son dispositif, à le mettre au point, jusqu’à maîtriser à la perfection la séquence décisive qu’il allait accomplir dans quelques minutes.

Mais cette fois, il n’était plus question d’entraînement, c’était le grand saut dans le vide. Cela devait absolument fonctionner selon l’enchaînement des opérations qui avait été acté et sur lequel il s’était engagé. On avait été clair, il n’avait qu’un essai possible.

Au croisement de deux sentes, il aperçut un berger rassemblant son troupeau pour l’emmener paître à l’ombre. Le gardien solitaire, au visage buriné, lui adressa un signe de la main et lui lança un bourru “ Hello, guy1 ”.

L’Américain ne s’étonnait plus de ces quelques mots prononcés dans sa langue natale au fin fond de l’Ardèche. Il avait déjà eu l’occasion de croiser le solide gaillard au cours de ses ascensions et de découvrir ainsi que ce dernier avait côtoyé quelques pilotes anglais lors de son engagement dans la résistance.

L’ancien maquisard Claude Dagueure suivit du regard la progression de l’athlétique trentenaire, au visage concentré sur l’effort. Il cracha par terre et éructa dans sa barbe en direction de son border collie :

– veux bien être damné si cet Amerloque est bien ce qu’il prétend être aux crétins d’en bas. La dernière fois que j’ai vu des types avancer comme ça, c’était il y a trois ans. Et ça m’rappelle pas que des bons souvenirs,… t’entends ça le cabot ?

Le signal attendu depuis des mois par l’Américain était arrivé le matin, à l’aube. La radio avait craché deux fois de suite le code convenu. La machine bien huilée s’était alors inexorablement mise en branle. Aux premières lueurs du jour, il avait sauté dans sa vieille jeep, son matériel soigneusement préparé dans un petit sac à dos. Un long parcours l’attendait, chacune des étapes de conduite ou de marche minutieusement chronométrée.

Dopé à l’adrénaline, l’individu déterminé attaquait sa troisième et ultime ascension de la journée. La plus éloignée de son point de départ mais la moins ardue. Il était juste dans les temps !

Arrivé à proximité du sommet, il s’arrêta et se retourna. Dominant la vallée, il s’assura par acquis de conscience que personne n’errait dans les parages. Mais pas une seule fois, il n’avait croisé âme qui vive à cette altitude : on allait en montagne pour la besogne, dans les pâturages, pas pour flâner dans les rochers.

L’homme se fraya un chemin à travers les éléments naturels, enjambant, rampant jusqu’à l’endroit à couvert où se tapissait son installation. Des bidons remplis d’essence l’attendaient là. Il les remplaçait tous les mois pour s’assurer de la qualité du combustible.

Il remplit le réservoir, et démarra son dispositif. Il avait prévu trois heures d’autonomie, cela devrait être largement suffisant.

Sa mission s’achevait ici. Il faudrait quelques heures pour établir si l’objectif était atteint, si la cible était éliminée. Proprement. Et accidentellement aux yeux de tous.

Il émergea à l’air libre, dissimula les traces de son passage et dévala la pente à grandes enjambées. Pour donner du crédit au métier qui lui servait de couverture, justifiant sa présence répétée en ces lieux, il devait faire une halte afin d’accomplir les opérations ad’hoc. Trente minutes plus tard, il était prêt à repartir, ses trouvailles accrochées bien en évidence sur son sac. Décidément, ce n’était vraiment pas compliqué de mener les gens du cru en bateau. Quels bouseux ! Grâce au métier qu’il affichait ostensiblement, il devait même bénéficier d’un crédit favorable aux yeux de certains. S’ils savaient !

Et pourtant, à cet instant, il aurait donné cher pour que deux personnes n’aient jamais connaissance de la dualité qui semblait l’habiter. Jamais elles ne pourraient comprendre pourquoi il leur avait menti, ni accepter qui il était vraiment, encore moins admettre la nature de son engagement. Jamais elles ne pardonneraient ce qu’il venait de faire, et qu’il se devrait de refaire si tel en était l’ordre.

C’étaient les seuls êtres qui l’émouvaient et qui comptaient pour lui. Pour autant, cette nouvelle raison de vivre, forte et instinctive, l’effrayait : il était pleinement conscient qu’elle se révélerait peu conciliable avec l’engagement à ses pairs.

De retour dans la petite mais confortable chambre qu’il occupait dans la vallée, il se changea puis alluma sa radio et cala la fréquence sur le canal approprié. Les murs de cette ancienne ferme étonnants d’épaisseur, ne laissaient pas passer à ses voisins d’étage les crachotements stridents des ondes ou les bribes de conversation.

Nerveux, il attendait, debout devant la fenêtre, portant son regard sur les champs de blé alentour sans en percevoir les dégradés de couleurs ou l’ondulation des jeunes pousses sous la brise de fin de journée.

Soudain, le récepteur aboya son nom de code. Il se précipita sur le poste et lança la procédure d’identification. Son interlocuteur fut laconique :

– FULL STRIKE, OVER2.

La mission avait réussi, il venait d’en avoir la confirmation. Un soupir de soulagement lui échappa. Il allait enfin pouvoir se détendre et profiter pleinement de sa nouvelle famille française. Il avait annoncé à sa hiérarchie qu’il ne serait pas de retour avant plusieurs mois et sa permission lui avait été accordée en cas de succès total de l’opération.

Le lendemain matin, il se leva à l’aube pour aider aux travaux des champs comme il le faisait plusieurs fois par semaine. Dans l’après-midi, après un petit somme, il décida de se rendre au village distant de quelques centaines de mètres. Il entra dans le petit café où il commençait à avoir ses habitudes, s’installa au comptoir et commanda une bière au patron cinquantenaire dont la silhouette tenait de la bouteille de gaz. Il regarda la tête des habitués du jour : l’équipe d’anciens, plus ou moins valides, joueurs invétérés de belote, deux fermiers père et fils qu’un petit verre de blanc attendait quotidiennement sur le chemin du retour des champs, et René, le père du cafetier, occupé comme chaque jour à éplucher chaque ligne de la gazette locale.

Soudain, le verre de l’Américain explosa au sol projetant son liquide ambré aux alentours et faisant sursauter l’assistance. René avait refermé la gazette du Petit Dauphinois et la Une du journal venait d’exploser aux yeux du criminel. Le nom, la photo, le visage révélés en pleine page, ce n’étaient pas ceux qui auraient dû y figurer ! Pourquoi lui sautaient-ils aux yeux de cette manière ? S’était-il passé la veille un autre événement dramatique aux alentours ?

Il fixa son regard sur le titre, à la recherche d’une explication attestant d’un fait divers d’une nature différente. Mais non, l’accident relaté était bien celui auquel il s’attendait, celui auquel il avait contribué.

Alors, qu’avait-il pu se passer ? Pourquoi la victime qui envahissait la première page n’était pas celle pour laquelle il avait reçu l’ordre d’élimination ? L’opération avait forcément été modifiée, quelqu’un avait nécessairement donné les autorisations nécessaires ! Le doute et une certaine angoisse l’envahirent. Il se leva, distinguant dans un brouillard les regards compatissants de ses voisins de bar, quoiqu’un peu étonnés par le niveau d’affectation qu’affichait ce compatriote de la malchanceuse victime. Il attrapa le journal que René lui tendait déjà.

Il sortit à grands pas du café, traversa la place de l’église et prit la route du retour, le cœur battant. Une fois sorti du village, il s’arrêta sur un muret de pierres bordant le chemin.

Trois pages entières détaillaient le drame, se focalisant sur des détails sordides censés éveiller la compassion mais aussi attiser la curiosité morbide des lecteurs.

Il lut et relut chaque paragraphe, éplucha chaque ligne, chaque mot, voyant se dessiner une réalité qu’il n’aurait pu envisager, dans sa confiance aveugle à son clan.

On l’avait manipulé… Alors il n’avait pas le choix, il devait repartir, pour comprendre.


1. Salut, mec

2. Frappe totale, terminé.

Juillet 2014
Premier jour

Ryan se tourna vers la vallée et respira à pleins poumons l’air pur et fleurant bon l’herbe fraîchement coupée. Il ferma les yeux et laissa le chaud soleil au zénith caresser son visage. Il entendit des pas feutrés derrière lui. Lorsqu’il sentit contre son dos la chaleur du ventre rond de sa femme et l’étreinte de ses bras autour de lui, il inspira profondément, complètement détendu :

– I love this place, Honey. So peaceful, so beautiful, so French as I imagined it !3

Capucine répondit avec un enthousiasme teinté d’une pointe d’ironie :

– Heureuse que tu apprécies l’Ardèche de mon enfance mais, mon amour, il va falloir switcher au français maintenant que l’on a décidé de s’installer ici. A Interpol, tu pourras sans doute continuer à parler américain mais au quotidien, c’est ma langue maintenant que l’on va utiliser. Et, il faudra bien que tu comprennes notre Baby, ajouta t elle avec malice.

Bon, maintenant que l’on s’est installés, si on allait déjeuner sous la tonnelle ? J’aimerais bien que l’on aille se promener cet après-midi.

– Le voyage ne t’a pas fatiguée ? s’inquiéta son compagnon.

La jeune femme le rassura d’un sourire :

– Eh ! Je suis enceinte de sept mois et demi, pas malade ! Aucune contraction, rien à signaler. Et puis, on a fait à peine deux heures de route depuis Lyon. T’inquiète pas, je prends soin de ta descendance, compléta-t-elle tendrement moqueuse.

Ils s’installèrent sur la terrasse qu’une pergola protégeait de la morsure du soleil. L’esplanade dallée s’ouvrait largement sur le superbe panorama dévoilant les montagnes ardéchoises dont les derniers contreforts se mouraient dans la vallée du Rhône. Par cette fin de mois de juillet, le camaïeu des verts des sapins des étages supérieurs et des forêts de feuillus contrastait avec les prés brûlés par l’ardeur du soleil.

Capucine, le regard rêveusement posé sur l’horizon, commenta :

– J’ai beau venir ici depuis que je suis petite, je reste scotchée par la vue.

Ryan réagit aussitôt :

– Scotch-taped ? What do you mean ?4

Sa compagne répondit dans un rire :

– Désolée, ce n’est pas littéral, c’est une façon de parler. Cela veut dire impressionnée, stupéfaite…

L’homme la dévisagea avec tendresse. Il aimait cette passion et cette spontanéité qui la caractérisaient, même si cela débouchait parfois sur une propension à la rancune et également à l’indignation, un trait de caractère tellement français, se disait-il. Cela faisait cinq années qu’il la connaissait et presque autant que leur relation amoureuse avait commencé. Il avait craqué pour elle, dès qu’il l’avait croisée, au barbecue d’un ami professeur à Washington DC. Il l’avait imaginée irlandaise, âgée d’environ vingt cinq ans. Il aurait parié qu’elle était enseignante, sans doute une collègue de lycée de Peter. Mais il s’était révélé peu perspicace. L’âge était apparu exact mais sa petite taille élancée, sa peau claire, ses longs cheveux bruns encadrant un fin visage auréolé par deux yeux de chat d’un bleu acier ne devaient rien à d’hypothétiques ancêtres celtiques.

Elle était de nationalité française et loin de l’enseignement, entamait une carrière dans le marketing, nouvellement expatriée comme chef de marché d’une société française spécialisée dans l’équipement électro ménager. Installée au bureau de Washington depuis six mois, elle avait sympathisé avec l’épouse de Peter, Bérénice, à l’Alliance Française.

Là, Ryan réalisa avec humilité que la rencontre l’avait réellement touché, affectant quelque peu ses capacités d’analyse et de déduction. Un peu préoccupant pour un agent spécial du FBI !

Par la suite, il avait appris avec humour que le coup de foudre ressenti n’avait pas vraiment bénéficié de réciprocité. Capucine l’avait trouvé athlétique, avait certes apprécié son aisance dans la conversation, sa touche d’autodérision et son goût apparemment immodéré et sûrement pas entièrement honnête pour la culture française. Mais elle savait qu’il avait l’âge de William, donc au moins… trente cinq ans et lui trouvait un air appuyé de Damian Lewis, le héros de Homeland, avec son visage triangulaire de rouquin éclairé par deux petits yeux vifs émeraude. Or, Damian Lewis n’était pas particulièrement son style d’homme : elle trouvait étrange la partie inférieure de son visage, particulièrement sa bouche fine encadrée d’inattendus sillons naso-labiaux pour son âge. Cependant, petit à petit, son humour, ses valeurs, sa gentillesse, leurs goûts communs pour les voyages, le sport et la famille les avaient irrémédiablement rapprochés et elle se délectait aujourd’hui de son trouble lorsqu’elle plongeait ses yeux dans son regard en perdant ses mains dans sa tignasse fauve.

Alors qu’ils dégustaient une salade composée, Ryan voulut en savoir plus sur le lieu qu’il allait occuper pendant une dizaine de jours :

– J’adore cette maison, elle a un charme fou ! Ce n’est pas du tout ce que je m’étais imaginé quand tu m’en parlais à Washington.

Implantée à quelques centaines de mètres de Saint Félicien, dans le calme de la campagne, à 545 m d’altitude, la bâtisse de deux étages avait le cachet typique des maisons en pierre de l’Ardèche, recouvertes de tuiles rouges canal. Les volets en bois blanc encadrant avec panache des fenêtres à petits carreaux contrastaient sur les murs en grès. De la terrasse, un petit escalier menait en contrebas aux deux mille mètres carrés de pelouse fraîchement entretenus. La maison avait visiblement traversé plusieurs siècles mais l’intérieur avait été récemment rénové, ajoutant une once de confort à la sérénité des lieux.

– Je voulais absolument t’amener ici. C’est notre maison de famille.

– Vous l’avez achetée quand ? voulut savoir Ryan.

– Ah, mais c’est ça qui est extraordinaire ! On ne l’a pas achetée, elle se transmet dans la famille de génération en génération. Je connais surtout son histoire à partir de mon arrière grand-mère Mélanie, mais ce sont ses grand-parents à elle donc mes, voyons voir, arrières arrières arrières grand-parents maternels, qui l’ont construite à la fin du dix-neuvième siècle. C’étaient des Ardéchois purs et durs. Et à l’origine, ce n’était pas une simple maison, mais une ferme. Tu vois, la partie gauche du premier niveau, là, c’était l’étable et de l’autre côté se trouvaient les parties habitables. Cela a évolué au fil des générations, mon arrière grand-mère, par exemple, avait fait aménager des chambres à l’étage pour accueillir des visiteurs.

– Et aujourd’hui, alors, qui est le propriétaire ?

– Ben, en fait, ma grand-mère, même si elle continue à venir de temps en temps, en a fait don, il y a six ou sept ans, à ses deux filles, donc à ma mère et à ma tante. Et ce sont elles, avec leur mari qui ont, lentement mais sûrement, rénové la maison. Ils en ont passé des week-ends ici, à retaper, peindre mais toujours dans la bonne humeur !

Elle ajouta avec un clin d’œil :

– Tu as vu, il y a six chambres à essayer ! En fait, il n’y a que le grenier qui soit resté dans son jus.

– Du juice dans le grenier5 ? Je m’attendais à y trouver des choses plus historiques…

– Vas y, moque-toi, profites en. Je te rappelle que, dans quelques jours, ta langue de travail sera aussi le français et que tu devras maîtriser toutes les subtilités de la langue française et il y en a un paquet, euh beaucoup précisa-t-elle immédiatement, s’épargnant ainsi une nouvelle interruption pour explication d’idiome imagé ou d’expression argotique.

Elle poursuivit :

– En tout cas, tu as raison, toi qui es amateur de brocante et d’objets historiques tu peux prendre le temps d’aller te perdre dans le grenier. Il y a tellement de bric à brac laissé par des générations que personne n’a jamais eu le courage d’y mener une opération de rangement.

Ryan échangea un long regard au-dessus de la table de jardin familiale avec sa compagne, appréciant la réussite de leur complexe projet d’expatriation en France.

– Alors, tu vois qu’on a réussi à organiser et à “ synchronatiser ” notre déménagement en France.

Capucine décida de ne plus relever son franglais et de passer outre. Les efforts qu’il faisait et le fait qu’il était en congé méritaient bien quelques jours de clémence dans son éducation linguistique.

La jeune française se remémora :

– C’est sûr que ce n’était pas gagné quand on a commencé à en parler il y a deux ans ! Il fallait que l’on retrouve un poste tous les deux, dans la même région, et si possible en même temps. Et en gérant tout cela à plusieurs milliers de kilomètres de distance de nos cibles. On a quand même eu une chance incroyable qu’Interpol, pour lequel tu avais une vraie légitimité, et ma société aient leur siège dans la même ville. Cerise sur le gâteau, c’est également dans la banlieue de Lyon qu’habitent mes parents. Bon, ça, ce n’était pas dans le cahier des charges mais je vais ainsi pouvoir rattraper le temps perdu avec eux. Six ans à ne se voir que deux fois par an ! En plus, notre bout de chou pourra profiter de ses grands-parents maternels.

– Oups ! ajouta-t-elle aussitôt. Je sais bien que, par contre, il va manquer à Matt et Meg, ainsi qu’elle dénommait affectueusement les parents de son compagnon. Mais je suis sure que ce sera l’occasion, pour eux, de venir approfondir leurs connaissances du territoire français.

Ryan renchérit :

– Je n’ai aucun doute là-dessus. On les verra souvent.

Capucine ajouta :

– En tout cas, j’étais contente de te retrouver mardi. Ce mois de séparation m’a paru tellement long.

Capucine était en effet rentrée en France quatre semaines auparavant. Installée et cocoonée chez ses parents, elle avait pu réaliser les visites des maisons en location qu’ils avaient présélectionnées depuis les US. Elle avait eu la lourde responsabilité de choisir leur futur nid. Son choix s’était porté sur une jolie maison de village en pierres, au cœur de la petite commune de Cailloux sur Fontaine située à quelques kilomètres au nord de Lyon. La maison était, certes, beaucoup plus petite que leur résidence, au lay-out6 typiquement américain, localisée à Derwood, charmante zone résidentielle de la banlieue nord-ouest de Washington mais elle avait beaucoup de charme. Au-delà de son intérieur cosy, c’était son petit jardin fleuri qui avait emporté son adhésion. Elle imaginait son enfant faire ses premiers pas sur cette tendre pelouse aux promesses d’odeurs de roses et de lavande.

Pendant ce temps, l’Américain, seul et rapidement privé de ses meubles, avait trouvé refuge chez son ami William pour ses derniers jours sur le sol américain. Il avait consacré ses ultimes journées de travail à finaliser le transfert de ses dossiers auprès de ses collègues.

Ryan l’avait enfin rejointe trois jours auparavant à l’aéroport de Saint-Exupéry. Il leur restait deux semaines avant l’arrivée de leurs meubles et cartons, et par là même, de leur emménagement. Deux semaines à mettre à profit pour se retrouver, se reposer et montrer à Ryan de nouvelles facettes du paysage français.

Capucine regarda son compagnon avec gravité :

– Tu es vraiment sûr que la G Street ne va pas te manquer ? elle désignait par-là l’adresse du bureau de Ryan au siège du FBI, dans le centre de Washington.

Il prit quelques secondes de réflexion puis répondit solennellement :

– D’abord, je n’ai jamais de regrets. Une fois que j’ai pris une décision, je ne regarde jamais en arrière. Mais en plus, tu sais que, professionnellement, c’est mûrement réfléchi. J’étais arrivé au bout de quelque chose : dix années comme agent spécial à Quantico, en Virginie, puis six années comme Supervisor au Cyber Department, cela m’a beaucoup appris sur le métier mais aussi, on en a déjà parlé, sur la noirceur de l’âme humaine. Alors là, avec le bébé qui arrive, je préfère tourner la page.

Capucine en savait quelque chose : bien qu’il ait intégré son deux pièces rapidement malgré la décoration féminine dont il faisait mine de se plaindre, il avait mis trois longues années pour abandonner son propre studio. Il avait eu besoin de le conserver pour s’y isoler les soirs de journées difficiles : il ne voulait pas que les réminiscences des horreurs affrontées salissent le temps partagé avec sa compagne.

Son ascension dans la hiérarchie avait un peu éloigné ces spectres menaçants mais la jeune femme le voyait souvent perdu dans ses pensées ; pensées qu’elle était loin de souhaiter partager. Alors, elle adhérait à deux cents pour cent à son désir récent de prendre de la distance avec les drames sordides du quotidien. A Interpol, à la tête d’une nouvelle structure Cybercriminalité implantée au sein du Secrétariat Général, il serait toujours dans le domaine du crime mais beaucoup plus dans l’organisation de la coopération internationale que dans le travail de terrain. Sa nouvelle mission l’enthousiasmait :

– Tu sais que j’aime les challenges : je vais avoir à assurer le démarrage d’une nouvelle entité. Même si le domaine de la cybercriminalité est ma spécialité, le contexte va être très différent : un des défis consistera à coordonner le travail avec l’ensemble des pays adhérents. Tu te rends compte : cent quatre-vingt dix pays ! Je vais être aux antipodes de l’univers américano-américain du FBI ! Cela ne sera pas simple mais devrait être hyper motivant et enrichissant. Mais, on s’occupera de tout cela plus tard. Pour le moment, c’est vacances et détente, ajouta-t-il avec un clin d’œil. D’ailleurs, que veux-tu faire cet après-midi ?

Capucine répondit aussitôt :

– Une balade pour te faire découvrir la région ? Cela te dit ?

Il la regarda et lui demanda :

– Et pourquoi pas un géocaching ? Tu crois qu’il y en a ici ?

Ils étaient devenus fans de cette chasse au trésor des temps modernes, qui alliait marche, voire course à pied, découverte de superbes paysages et un zeste de plaisir régressif par la recherche d’un objet caché aux coordonnées GPS énoncées. Des amis les avaient initiés sur le National Mall de Washington, étonnamment en plein cœur de l’alignement des Smithsonian Museums et de leurs innombrables visiteurs. Ce grand jeu mondial leur avait, par la suite, permis de découvrir des balades de toute beauté en dehors des sentiers battus dans la Chesapeak Bay, les Outer Banks… Puis, au-delà de leur région, ils avaient souvent utilisé ce passe-temps pour découvrir rapidement les paysages les plus atypiques lors de leurs week-ends en escapade.

Capucine opina :

– Oui, à tous les coups il y en a, je te laisse nous dénicher une petite série, dans un joli coin, pendant que je vais me changer. Mais ne prévois pas trop long quand même !

Après avoir revêtu une légère tenue de sport, elle rejoignit son compagnon, prêt à partir au volant de leur voiture.

– Ah, apparemment, tu as trouvé ? Alors, où allons-nous ?

– Oui, j’ai déniché une série de caches sympa. La série des Montivernoux, constituée de sept caches et d’une bonus. C’est un petit parcours de deux heures, vers la forêt du Meygal. Tu connais ?

Capucine répondit :

– Alors, là, pas du tout. C’est dans quelle direction ?

Tout en démarrant, Ryan précisa :

– Ce n’est pas très loin du Mont Testavoyre et ils disent que l’on passe par le Suc de Montivernoux. Mais qu’est-ce qu’un Suc ? Un Sucre ? C’est bizarre !

– Ah ça, je connais, réagit Capucine, cela va te plaire. C’est le sommet d’une colline d’où tu as une vue magnifique sur les Alpes et le Mont Ventoux. Oui, je sais, tu ne sais pas ce que c’est que le Mont Ventoux. Je te montrerai, c’est un pic du Sud, qui a une étrange forme de dôme. Super, allons-y !

Une heure de voiture sur une petite route charmante ondulant au milieu du paysage ardéchois les mena au parking de départ de leur promenade de géocaching. Le parcours légèrement accidenté de quatre kilomètres fut entamé, ponctué de la recherche des sept caches. Comme prévu, ils passèrent par le Suc de Montivernoux où le temps clair permit à Capucine, de faire la première présentation à Ryan du Mont Blanc et des principaux sommets qu’elle savait identifier dans la chaîne alpine. Puis, elle lui désigna, plus au sud, la silhouette si caractéristique du mont Ventoux.

Ils parvinrent enfin au terme de leur boucle, à la cache dite bonus. Les coordonnées GPS de celle-ci ne pouvaient être déterminées qu’à partir des indices dénichés sur les caches précédentes. Ryan était certain d’avoir collecté les bonnes informations, ayant réfléchi, rampé, grimpé, fouillé pour, au final, découvrir l’ensemble des sept cachettes. Il relut l’énoncé du Graal final et resta perplexe et un peu déçu. Il échangea avec Capucine :

– J’aurais besoin d’aide, Honey. J’ai tous les digits des coordonnées GPS de la cache bonus. Sauf un, pour lequel m’a été indiqué un indice. Mais je ne comprends rien, cela me parle d’un Triangle. Un triangle ici ? Quel Triangle ?

Elle se porta à son secours :

– Alors, voyons voir ce que dit l’ultime indice : « le dernier digit de la longitude correspond au nombre de lettres du Triangle Maudit dans lequel vous êtes ». Hum, hum, oui, oui, ça me parle ça. Mais je ne savais pas qu’on y était, là.

– Mais de quoi tu parles ? s’étonna son compagnon. On serait dans un triangle spécial, là ? Un triangle maudit ? Mais quel triangle ? Je connais le triangle des Bermudes…

Dans un sourire, elle opina :

– Et bien, tu ne sais pas si bien dire, c’est comme un petit triangle des Bermudes. Je ne sais pas exactement quelle est sa superficie, mais c’est vrai qu’il est dans ce coin, entre Ardèche, Loire et Haute Loire. C’est un triangle virtuel où il y a eu depuis une cinquantaine d’années un nombre incroyable de crashs aériens, jusqu’à récemment, au moins jusqu’à ce que je parte aux US. C’est devenu une bête noire, et certains anciens ont vraiment peur d’aller dans certains coins reculés et accidentés, surtout quand souffle… ah, je ne me rappelle plus… c’est le nom d’un vent des Cévennes terrible.

Ryan l’écoutait, intrigué, lui qui était interpellé par tous les phénomènes inexpliqués :

– Mais quand tu parles de crashs, tu parles certainement de petits avions de tourisme dont les pilotes devaient être peu expérimentés, ne savaient pas naviguer aux instruments et n’ont pas pu éviter un sommet comme celui-ci, dit-il en lui désignant du doigt le Mont Testavoyre qui culminait à 1436 m.

Elle ménagea son effet, elle adorait le tenir en haleine et susciter son intérêt, qu’elle sentait ici grandir à vue d’œil :

– Alors là, tu te trompes complètement. Je sais qu’il y a eu des avions de tourisme mais aussi des appareils de ligne, des avions de chasse. Je me rappelle qu’il y a eu un ou deux livres écrits sur le sujet. Tu n’auras qu’à passer au bureau de tabac de Saint Félicien. Ils ont aussi un petit rayon librairie. S’ils n’ont pas les bouquins sur ce sujet qui constitue quand même une curiosité locale, je suis sûre qu’ils pourront te les avoir.

Ryan était très intéressé par l’anecdote et l’originalité du sujet et voulait donner suite à la proposition de Capucine mais ne perdait pas pour autant de vue son objectif de l’après-midi.

– Honey, tu as excité ma curiosité.

– Waouh, j’ai au moins excité quelque chose, le coupa avec provocation la jeune femme.

– Tu ne perds rien pour attendre, la menaça tendrement l’Américain en la serrant dans ses bras.

Lorsqu’elle cria au secours, il la relâcha et insista :

– Bon alors, combien de lettres à ce triangle ?

– Flûte, c’est vrai. Attends, je l’ai sur le bout de la langue. Ah, oui, c’est aussi le nom du vent cévenol que je cherchais tout à l’heure. C’est en “ U ”. Ça me revient, ça me revient. Flûte, je l’ai sur le bout de la langue… Turle, non, Curle, non je l’ai, c’est Burle. C’est le Triangle de la Burle. Cinq lettres, c’est mon dernier mot.

A défaut de pouvoir vérifier la véracité du nom, le nombre de lettres se révéla juste, permettant de finir la série par la fameuse découverte de la cache bonus. L’après-midi touchait à sa fin, ils décidèrent donc de reprendre la route. Capucine s’assoupit aussitôt, ne se réveillant qu’à une quinzaine de kilomètres de la maison, pour déposer Ryan, qui ne voulait pas achever sa journée sans son footing journalier. A son arrivée à la maison, Capucine en profita pour prendre une longue douche délassante. Une heure plus tard, Ryan arriva, dégoulinant de sueur. Il avait fait une halte au village, dans une auberge, pour réserver une table pour le dîner comme le couple l’avait évoqué durant l’après-midi. Mais également, à la grande surprise de Capucine, il était déjà passé au bureau de tabac qui, s’il n’avait aucun des deux ouvrages publiés sur le sujet, savait se les procurer pour le lendemain auprès de sa librairie référente à Annonay. Il se changea à son tour et ils partirent au volant de leur voiture de location à Saint-Félicien pour profiter de leur dîner en tête à tête. L’Auberge de Saint Félicien arborait fièrement sa façade rénovée Place Chantaroux. Assis face à face dans la salle de restaurant qui n’avait visiblement pas encore profité du programme de réhabilitation, Ryan et Capucine, affamés, dégustaient une entrée de crudités. Le sujet de discussion du jour restait comme les jours précédents, le choix du prénom du bébé. Si c’était une fille, c’était décidé, ce serait Marnie. Mais pour un petit bambin, la liste des prénoms possibles ne s’était toujours pas allégée. Avec le plat principal, la conversation évolua sur le bonheur à venir des parents de Capucine, qui deviendraient grands-parents pour la première fois, et de celui de sa grand-mère. La jeune femme lança avec enthousiasme :

– Tu te rends compte, ma grand-mère Myrtille va être arrière grand-mère à soixante sept ans !

Ryan sourit :

– C’est vrai que ça interpelle, c’est quasiment l’âge de ma mère.

Il éclata de rire :

– Mais tu viens de détruire un mythe. J’avais trouvé que ta grand-mère faisait jeune, et je m’en félicitais, me disant que, hérédité oblige, je serai toujours fier de t’avoir à mes côtés, mais en fait, ce n’est pas du tout une histoire de bons gènes, ta grand-mère est réellement jeune. Et donc, j’ai maintenant de gros doutes sur l’allure que tu auras quand tu seras une vieille grand-mère.

Capucine le pinça :

– Elle est jeune et elle fait jeune !

Pour couper court au débat, Ryan enchaîna :

– Alors, ta toute jeune grand-mère Myrtille est née ici ? Elle a eu des frères et sœurs ? L’arrière grand-père dont tu m’avais parlé, celui qui a été déporté, c’était son père ?

Il continua sur sa lancée :

– Cela n’a pas trop marqué ta grand-mère ? On dit que ce type d’événement peut, au-delà de la personne, marquer la descendance.

Étrangement, Capucine resta silencieuse, alertant ainsi Ryan.

– Mais qu’est-ce que j’ai dit ? C’est cette histoire de déportation ? Mais c’est toi qui m’en as parlé Honey. Je n’avais pas compris que le sujet était sensible, désolé !

Capucine nia :

– Mais non, non, il n’y a pas de problème.

Elle baissa la tête sur son assiette puis la releva les yeux un peu brillants :

– Mais, flûte, foutues hormones. Pourquoi j’ai les larmes aux yeux comme cela ! Il n’y a vraiment pas de quoi. Je ne contrôle plus rien !

Ryan lui parla doucement :

– Bon, que se passe-t-il ? Il y a quelque chose qui t’a choquée dans ce que je t’ai dit ?

– Non, tu n’y es pour rien, c’est que depuis que je suis enceinte, tout ce qui a trait à la naissance me touche de manière incontrôlable. Je ne me supporte pas comme cela.

Ryan voulut mettre un...

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