La Fée de la Terra Murata

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La fée de la Terra Murata est le récit biographique de Clémentina : le témoignage d’une histoire pas si ordinaire, marquée par un évènement singulier dès sa naissance conditionnant à jamais sa manière d’envisager son chemin de vie.
Nous sommes à Procida, sur les hauts de la Terra Murata, et les cris de joie incroyables de la grand-mère paternelle à la naissance de sa petite-fille la promettent à un destin de fée. Une vie dorée, mais aussi l’audace de croire que quelque chose à l’intérieur d’elle est supérieur aux circonstances que la vie lui impose.
Son destin sera-t-il aussi exaltant que l’augurait la grand-mère ?
Très tôt, Clémentina se battra pour la réalisation de ses rêves, confrontant sans cesse la réalité à la promesse de son destin. C’est au terme d’un parcours douloureux qu’elle finit par immigrer à Marseille où son combat ne cessera pas pour autant. Portée par un orgueil hors du commun, elle réussira à prendre sa revanche sur les difficultés de la vie.
Ce livre est également un voyage dans l’univers particulier de Procida. La révélation de l’atmosphère captivante de cette île d’un autre temps, est une invite à découvrir rites et mœurs singuliers, familles populaires et mythes traditionnels. Mais c’est aussi un voyage dans le temps, dans le Marseille des années 60 au cœur du quartier du Panier : terre d’accueil des immigrés de toutes origines où misère et solidarité ne font qu’un.
Publié le : dimanche 21 février 2016
Lecture(s) : 9
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791026204091
Nombre de pages : non-communiqué
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PATRICK SPINELLI

La Fée de la Terra

Murata

 


 

© PATRICK SPINELLI, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0409-1

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Internet : www.librinova.com


 

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Dans la forêt, quand les branches se querellent, les racines s’embrassent

Proverbe africain

 

 

 

 

De tous les écrits, je n’aime que ceux que l’on écrit avec son propre sang

F. Nietzsche

 

 

 

 

 

 

 

 

Avertissement

Les histoires rassemblées dans ce livre, celles de Clementina, Antonio, Eugène et des autres personnages appartiennent à la mémoire de ma famille. Elles relèvent de la tradition orale et de l’observation méticuleuse. Elles sont toutes véridiques, même si elles ont subies inévitablement les caprices et les fantaisies de l’imagination romanesque. La plupart des noms de lieux et de personnes ont été conservés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partie I
A Procida, paradis imparfait

 

 

 

 

 

 

 

 

1
La naissance d’une fée

 

Tout est écrit

Clementina Spinelli

 

Les cris de la grand-mère

Ala naissance de Clementina sur les hauts de la Terra Murata1, sa grand-mère paternelle emportée par une émotion intense s’écria depuis le balcon de sa terrasse :

 

« Une fée est née ! Une fée est née ! »

 

Ses cris, telle une onde lancinante, frémirent allègrement d’un bout à l’autre de la Terra, et ainsi la bonne nouvelle se répandit rapidement.

Comme habitée par une force supérieure, les traits déformés par l’étrange extase qui semblait la commander, elle agitait avec vigueur les deux bras projetés en avant n’en finissant plus de hurler sa joie peu commune.

 

« Venez tous voir ! Venez tous voir ! Une fée est née ! Une fée est née ! » Répétait- elle inlassablement, le front martelé par un soleil de plomb.

 

C’était le 24 février 1935, à trois heures de l’après-midi. Le ciel, lustral, souriait d’un bleu immaculé sur la petite et paisible île de Procida au creux du golfe de Naples et Archina, épouse de Vincenzo Riccio, venait à peine de mettre au monde dans sa maison une magnifique fille, blonde comme les blés.

Aux cris d’enthousiasme incroyables de la grand-mère qui avait assisté à l’événement tant attendu, tous les braves voisins munis de présents accoururent pour admirer et saluer la petite merveille gesticulant dans ses langes.

La fée de la Terra Murata.

La grand-mère était une douce et charmante femme aux grands yeux ronds et rassurants. Une personne remarquable, comme l’on en rencontre peu dans une existence. Ses fins et soyeux cheveux blancs ornant son visage débonnaire lui conféraient un air de sérénité éternelle. Ce jour-là, elle rayonnait de fierté pour la nouveau-née, le tout premier de ses petits–enfants qui, tradition oblige, porta son prénom : Clementina.

Sa joie peu ordinaire s’expliquait aisément. Arrivée à l’automne de sa vie, cet heureux événement représentait certainement l’un des derniers grands contentements qu’il lui fut donné de connaître. Aussi, sa liesse autant exaltée souffrait-elle un peu d’exagération, mais tout le monde semblait content.

Vincenzo Riccio, le père de la petite Clementina, respirait le bonheur. Cet homme brun, à l’allure élégante et soignée, dont le regard semblait constamment pénétré d’une profonde mélancolie, n’avait que trop patienté dans la pièce attenante à la chambre où son épouse accouchait. C’est pourquoi, aux premiers pleurs de nourrisson, suivis de près par les cris de la grand-mère, il s’était précipité pour contempler le plus beau des cadeaux qu’il pouvait attendre de sa femme : un enfant !

Le miracle de la vie. Le miracle de sa vie : être père.

Lorsque, enfin, il put pénétrer dans la chambre - composée d’un mobilier des plus frustes - l’atmosphère moite saturant la pièce l’oppressa quelque peu. Il s’arrêta un instant, mais il se reprit assez vite, et l’un de ses premiers gestes fut de caresser le front de sa femme, luisant de sueur et crénelé par les efforts. Bien qu’éprouvée, Archina entourant son bébé de ses bras protecteurs, affichait un air accompli.

Cette scène d’harmonie, forte et fragile à la fois, incita Vincenzo à rester un moment silencieux. Quelques instants après, devant ce petit être candide dont les yeux scrutateurs le faisaient vaciller, il se confondit en abondantes et touchantes marques d’affection.

Quand il souleva délicatement sa fille, et qu’il la tint devant lui au bout de ses bras, il esquissa un sourire et pensa au fond de lui-même :

 

« Oui, aujourd’hui, c’est bien une petite fée qui est née ! »

 

Puis il la reposa avec tendresse et, ivre d’amour, il comprit alors que jamais plus son cœur au fond de sa poitrine ne battrait de la même manière.

Un peu plus tard, après les remarquables efforts déployés pour donner vie à une fée, on estima légitime, au regard d’une telle prouesse, de laisser Archina profiter d’un repos bien mérité.

Et, de ce jour bien singulier, chacun conserva en mémoire les cris incroyables de la grand-mère du haut de la terrasse. Une preuve d’amour magnifique. Comme un message tourné vers le ciel en remerciement d’un si beau cadeau. Une prière implorant le meilleur pour le fragile petit ange qui ouvrait les yeux à la grande aventure de la vie. Des cris bienfaiteurs laissant présager d’une vie dorée pour Clementina et toute sa descendance.

En somme, le premier jalon d’un chemin infailliblement bordé de lumière. N’en allait-il pas toujours ainsi lorsqu’une fée voyait le jour ? Comment croire dès lors que la vie de Clementina put devenir autre chose que la logique réalisation de la douce promesse qu’elle abritait ?

Mais, les cris de la grand-mère furent plus qu’une formidable injonction au bonheur. Au creux de cette douce folie, on pouvait deviner toute l’autorité d’un acte fondateur, la force d’un mythe familial qui sera raconté et transmis au fil des générations. Il est de ces destins auxquels il est difficile de ne pas être raccroché. Il est de ces vies qui imprègnent et colorent tout le sort d’un clan. Il est de ces êtres qui par leur histoire marquent toute une descendance. Le destin de Clementina est certainement de ceux-là. Ses douleurs, ses combats, tout comme ses rêves, résonnèrent au-delà de sa propre vie.

Ainsi, son destin prend source il y a plus de soixante- quinze ans sur la Terra Murata. Sur le point le plus haut de Procida, à quatre- vingt onze mètres au-dessus du niveau de la mer. Là où le vent souffle plus fort et où le panorama est le plus éclatant. Là où le soleil frappe de manière massacrante. Là où domine la présence d’un sombre et austère pénitencier, ancien château, aujourd’hui sans détenus, mais qui, sous le gouvernement des bourbons, scellait le sort des plus dangereux criminels d’Italie.

C’est là que l’histoire de Clementina commence.

 

Dans la lumière de l’Archange

C’est sur la mystérieuse Terra Murata que Vincenzo Riccio et Archina Lamina décidèrent de s’installer peu de temps après leur mariage, non loin des grands-parents paternels, dans une maison proche de la mythique basilique Saint-Michel, le plus ancien édifice religieux bâti sur l’île de Procida. Un lieu de ferveur important, dédié à l’Archange Saint- Michel, dans lequel Clementina fut baptisée peu de temps après sa naissance.

On peut considérer la Terra comme un endroit à part dans l’imaginaire procidain. Sur l’île, les rayons du soleil s’étirent d’abord sur cet imposant promontoire qui surplombe la mer. Avec déférence. Comme pour mieux en souligner la singularité.

Il est vrai que le souffle de l’histoire a irrémédiablement marqué l’esprit des habitants de la Terra. C’est en ces lieux que les premières habitations de Procida ont été conçues. Leurs formes caverneuses témoignent encore aujourd’hui de ces commencements. Les maisons y ont été construites comme des fortifications et édifiées en général sur plusieurs niveaux, le premier servant d'entrepôt pour les marchandises.

La légende affirme que Saint- Michel aurait repoussé les assauts du pirate barbe-rouge en personne, le fameux Khair-al-din, lors des invasions barbares au huitième siècle. Armé du feu céleste, il aurait vaillamment protégé Procida des hordes ennemies. De nombreux tableaux à l’intérieur de la basilique relatent cette scène apocalyptique et les vestiges d’un château, trônant face à la mer au bout de la falaise, rappellent cette époque où les procidains devaient se défendre des Sarrazins. De ces terribles attaques, l’histoire a retenu un drame : la capture de femmes procidaines emportées à jamais sur ces bateaux venus d’Orient, mais surtout l’adoration profonde des habitants de la Terra pour Saint-Michel, leur valeureux protecteur.

Clementina passe ses premières années sur la Terra Murata. Le fait a son importance, notamment parce qu’à l’époque, il s’agit d’un univers isolé et rude. En effet, l’atmosphère qui s’en dégage est celle d’un monde régi selon ses propres règles, et relativement fermé sur lui-même.

Michele Riccio, le grand-père paternel de Clementina, n’a jamais vécu ailleurs que sur la Terra, et sa vie est un parfait témoignage de l’âpreté des conditions d’existence qui régnaient tout là-haut au début du siècle. Lorsque le jour se levait timidement sur la Terra Murata, cet homme de petite taille, solidement bâti, était déjà prêt à aller travailler, arpenter les rues avec sa sacoche en cuir calée sur l’épaule, ses épaisses chaussures vissées aux pieds et son chapeau sur la tête. Accompagné par l’agréable chant matinal des oiseaux espiègles, il se rendait d’un pas régulier le plus souvent à la Marina Grande, le port principal de l’île, en contrebas de la Terra, afin de récupérer de la toile, du fil ainsi que divers produits. Puis, s’il n’était pas trop tard, il allait déposer des documents administratifs à la Mairie. Quelques fois, il lui arrivait de se rendre à Naples, située à une heure de bateau, pour y déposer d’autres affaires, ou bien ramener des colis. Il gagnait sa vie ainsi. Il marchait pour les autres, rendait des services en tous genres moyennant rémunération. Michèle était coursier et fier de l’être. Un métier important pour les habitants d’un lieu aussi enclavé que la Terra Murata. S’il prenait la peine de partir à l’aube, c’est qu’il savait sa route longue et surtout combien le soleil serait impitoyable à son retour. Pas d’âne, ni de cheval, seulement ses jambes et ses pieds pour se déplacer. Il était donc préférable d’éviter les rayons du soleil qui dardaient de leurs pleins feux à partir de midi. Et chaque jour, en bon chef de famille, il effectuait sans jamais se plaindre de nombreux aller-retour à partir de la Terra Murata. La charge de Michele Riccio était, selon l’expression locale consacrée, de « ramener des sous à la maison ». Celle de la grand-mère Clementina, comme la plupart des femmes procidaines, de s’occuper diligemment des besognes quotidiennes, à savoir, les enfants, le linge, les repas et les affaires courantes du ménage. Tâches dont elle s’acquittait avec le plus grand soin.

En ces temps-là, compte tenu des moyens de transport existants, la Terra Murata était plutôt délaissée par les habitants de l’île considérant comme peuévident d’y vivre. Trop éloigné du reste de l’île, de ses commerces et de ses activités. En effet, la pente, longue et escarpée, qui menait de la Marina Grande jusqu’à la Terra avait effectivement de quoi décourager les plus téméraires. Autres temps, autres mœurs, mais, au fil des années, la Terra restera assez conforme à sa rudesse originelle. Pourtant, l’austérité des lieux ne fit en aucune manière reculer les jeunes époux, Archina et Vincenzo, qui prirent la décision d’y résider pour fonder une famille.

La Terra avait donc peu de secrets pour Vincenzo puisqu’il y vivait depuis toujours. En tant que pêcheur, il devait, comme son père, effectuer plusieurs fois par jour la même marche éprouvante pour se rendre au bateau de pêche sur lequel il travaillait afin de subvenir aux besoins du ménage. Il vivait essentiellement de la pêche ne naviguant qu’occasionnellement sur les grands pétroliers qui sillonnaient les mers durant de longs mois. La familiarité qu’il entretenait avec les lieux et les gens de la Terra lui conférait tout naturellement dans son couple un certain ascendant. Les premiers temps, son charisme en fit le véritable et incontesté chef de famille. Il n’eut ainsi aucune difficulté pour trouver rapidement une maison à louer.

Sans être vraiment ravie de vivre sur la Terra, loin de son propre clan familial regroupé essentiellement au petit port de la Corricella, Archina s’en accommoda tant bien que mal. Mais, au fond d’elle grondait sourdement le désir de partir le plus tôt possible. Elle dut se résoudre à attendre patiemment son heure.

Même si les conditions de vie sur la Terra sont quelque peu austères, la prime enfance de Clementina est aussi douce que le miel. Conformément aux imprécations de sa grand-mère, son destin se déroule de manière plutôt lisse. Bercée par le murmure de l’insouciance, Clementina conservera un souvenir agréable de ses premières années passées sur la Terra Murata. D’ailleurs, plus tard, à chaque fois que les circonstances s’y prêtèrent, elle prit l’habitude de clamer son appartenance géographique d’origine avec une fierté et une assurance des plus particulières.

 

« Je suis née, tout la haut, sur la Terra Murata ! »

 

Ce faisant, elle prenait soin de marteler son identification à la Terra en soulignant à la fois l’idée de hauteur et l’importance symbolique des lieux par un geste oblique de la main plusieurs fois répété. C’était comme si, être née, « tout là-haut », avait quelque chose de plus fascinant. Spécialement si l’on tirait avantage du statut de fée dès la naissance.

 

Plus de mille fois

Aux dires de son entourage, Clementina était une enfant peu ordinaire. Cela se remarqua très tôt. Aussi vive qu’intelligente, il est un trait de caractère spécifique qui la distinguait radicalement des autres enfants : sa croyance inébranlable dans le fait qu’un grand avenir lui était promis. D’où pouvait bien lui venir cette conviction profonde ? Comment s’était-elle persuadée d’une chose aussi incroyable ? Une telle confiance puisait à un fameux rituel répété à l’envie par la grand-mère paternelle ; rituel qui allait fortement marquer Clementina. Assurément, elle était convaincue de mériter le meilleur.

La grand-mère paternelle était également un personnage hors du commun. Elle sut toujours rester très proche de sa petite-fille et veiller sur elle en toutes circonstances, jouant le rôle d’une sentinelle au charisme extraordinaire. Mais, elle fut surtout un havre de paix et d’affection inconditionnelle. Selon la fée de la Terra Murata, une vraie grand-mère !

C’est pourquoi, elle allait souvent lui rendre visite. Elle adorait cela car l’ancienne accueillait toujours sa protégée les bras grands ouverts, avec un sourire immense comme la mer. Bien souvent, elle lui offrait des friandises puisées généreusement dans les profondes poches de son tablier. A chaque douceur, le cœur de Clementina chavirait immanquablement de joie. Et chaque attention prodiguée ancrait un peu plus au fond d’elle la délicieuse impression d’être pour sa grand-mère ce qu’il y avait de plus important au monde. Le grisant sentiment d’être tout. Elle appréciait la bonne odeur de panettone2 parfumé au zest d’orange qui régnait chez sa grand-mère. Elle aimait la sensation de fraîcheur ressentie sur la paume de ses mains lorsqu’elle les posait sur les céramiques ornant les escaliers du couloir d’entrée. Elle appréciait aussi passer d’une pièce à l’autre de sa grande maison, fouiller dans les armoires aux portes grinçantes, et surtout jouer avec la statue de la jolie madone sous cloche trônant sur la vieille commode en bois de la chambre.

En revanche, Cecilia, la grand-mère maternelle, présentait peu des attributs d’une vraie grand-mère. Clementina rechignait donc à se rendre chez elle. Il faut dire que son physique était particulièrement ingrat, ce qui lui conférait un air méchant. Mat de peau, le corps élancé, le torse en avant, les sourcils fournis et les traits émaciés, elle n’avait rien de très avenant. Un de ses comportements la désolait tout particulièrement. Souvent, Cecilia distribuait des bonbons et des pièces de monnaie à ses petits –enfants, mais lorsque la fée de la Terra Murata tendait timidement la main en avant, elle arguait n’avoir plus rien dans les poches. Alors, toute penaude, elle baissait la main, pensait tristement :

 

« Une grand-mère qui fait des préférences, çà n’est pas une vraie grand-mère ! ».

 

Clementina lui jetait régulièrement des regards significatifs cherchant à attirer son attention sur l’injustice honteuse dont elle se sentait la malheureuse victime. Elle était dépitée car si l’amour se mesurait aux offrandes distribuées, le message de la grand-mère Cecilia à son égard avait la clarté de l’évidence. Mais peu importait car la Nonna3 de prédilection était la grand-mère paternelle. Et rien ne pouvait ternir le bonheur qu’elles avaient de se retrouver et d’être ensemble. Il faut dire qu’entre cette dernière et sa petite fille, une forte complicité s’était nouée au cours des années. Un lien tout particulier passementait leur remarquable connivence. A chacune de leur rencontre, l’ancienne s’appliquait à raconter la magie entourant la naissance de Clementina. Elles procédaient toujours de la même manière. La fée de la Terra Murata sautait sur les genoux de sa grand-mère, et se blottissait tout contre sa poitrine; elles restaient ainsi, serrées l’une contre l’autre, quelques instants, immobiles et silencieuses, s’enivrant d’un amour réciproque. Puis, elle chuchotait au creux de l’oreille de sa grand-mère :

 

« Nonna, raconte encore quand je suis née ! »

 

Et celle-ci de raconter calmement, d’une voix légèrement chevrotante, ses cris de bonheur, les cadeaux des voisins, les jolis cheveux blonds de sa petite protégée, ainsi que son regard intense… Tout au long de ces évocations emplies de tendresse, Clementina jubilait intérieurement. A chaque mot prononcé, à chaque phrase susurrée, une douce chaleur parcourait tout son être, la faisant frémir de bonheur. Le savant murmure de sa grand-mère la révélait à elle-même : elle était la « fée de la Terra Murata » ! Et, ce « titre de noblesse » spécifique lui conférait le sémillant sentiment que sa vie ne pouvait être qu’enchantement et qu’en définitive, rien ne lui serait impossible ; rien ne pourrait ternir son bonheur...

Clementina n’était donc pas la première venue, du moins, en était-elle fortement persuadée. Elle se savait porteuse d’un privilège rare lui donnant l’intime conviction d’être quelqu’un d’exceptionnel.

Très tôt, elle aura une vive conscience de sa différence, mettant en avant avec véhémence et même un soupçon d’emphase le fait d’être la fée de la Terra Murata. Ce faisant, elle manifestait sa volonté d’être considérée et reconnue comme il se doit. Une reconnaissance qu’elle cherchera toute sa vie. Sans relâche ! C’est ce qui expliquera ce mystérieux et indéfinissable charme entourant très tôt sa personne. Ce titre qu’elle affichait si facilement, presque naïvement, portait en lui un parfum des plus mystérieux. Quelque chose d’extérieur semblait de fait la porter, la sublimer. Quelque chose de plus grand qu’elle. Un destin ?

En lui racontant plus de mille fois la magie de sa naissance, avec une patience infinie, la grand-mère n’avait-elle pas œuvré pour que Clementina, qui fera état d’un caractère bien trempé, s’efforçât par elle- même d’accomplir son destin ?

 

Le ruban bleu

«Non, je n’en veux pas ! » hurla-t-elle devant l’église Saint-Michel, profanant le silence habituel des lieux.

 

L’écho de ses geignements stridents résonna un long moment sur la placette avant de s’estomper et se diluer dans l’espace. Sous les feux d’un soleil sans pitié, interloqués par le vacarme, quelques pans de la foule venue assister à la messe, se retournèrent et hasardèrent un regard discret, mais pour le moins inquisiteur. En ce dimanche matin de Juillet 1939, Clementina, âgée de quatre ans, projeta à terre, de manière furibonde, le ruban qui lui maintenait les cheveux depuis peu…

 

« Il ne me plait pas », cria-t-elle de plus belle, malmenant le ruban avec ses pieds.

 

Elle le piétinait rageusement et finit par le déchirer. Alors que son père Vincenzo, amusé par la scène, riait d’un air distrait, sa mère Archina, contrariée par l’attitude rebelle de sa fille, lui tirait les cheveux nerveusement.

 

« Je ne remettrai pas de ruban ! » claironna encore Clementina avec un aplomb étonnant pour son âge, n’hésitant pas à défier, aux yeux de tous, l’autorité de sa mère.

 

Il était presque onze heures et le soleil continuait à réfléchir toute sa puissance sur les pavés noirs devant l’église où un attroupement massif s’était désormais formé. Le numéro de Clementina et la situation, pour le moins insolite et cocasse qui s’était créée, en ce jour consacré en principe au seigneur, faisaient inévitablement sensation. Quel sacré caractère tout de même que ce petit bout qui, sans faiblir le moins du monde, tenait tête à sa mère ! A seulement quatre ans. Un murmure d’opprobre étreignit le groupe de fidèles. Un sentiment d’indignation morale succéda à la stupeur initiale. Les regards discrets firent place à des regards clairement réprobateurs. Archina allait-elle supporter encore longtemps les frasques de sa fille ? Allait-elle enfin se faire respecter ? La conséquence de la pression exercée par la foule fut immédiate : Archina redoubla de colère. Mais, la réactivité de Clementina en la matière ne le fut pas moins : elle persista à vociférer toute son ire contre le morceau de tissu en lambeaux. Les plus curieux s’interrogèrent sur la cause probable de l’incident. On arriva à la conclusion qu’il s’agissait d’une simple affaire de ruban, et de petite fille capricieuse. Mais, les enjeux du conflit qui opposaient mère et fille n’allaient-ils pas bien au- delà du simple caprice ? N’exprimaient-ils pas quelque chose de plus fondamental ?

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