La Femme qui avait deux bouches, et autres récits

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Le monde que j'ai fait mien, dont je me sens à la fois l'héritier et le dépensier, et qui doit beaucoup à l'Europe centrale, centre excentrique, coeur "oublié" de notre siècle (pensons au Golem, à Kafka, à Ereud, à Stroheim, à Schiele, à Bartok) est évoqué ici par une constellation de formes brèves et variées - récits, nouvelles, fragments autobiographiques - indépendantes dans leur régime, gravitant librement autour d'un astre législateur éteint, celui du baroque, et abandonnées en somme à la nuit.


La plupart de ces récits critiquent l'état des choses et la marche du monde réel, quitte à côtoyer des états critiques de la raison : des machines nous soupèsent et nous jugent, des vampires et des ogres donnent des interviews, des spectres se font servir des restes dans une auberge, des hommes parlent en sifflant, un autre en riant, une cantatrice se divise ou se multiplie dans la double voix, la double parole, que lui offrent ses deux bouches, etc. D'autres de ces récits disent les métamorphoses d'une conscience douce et douloureuse, toujours prete à me quitter et toujours de retour.


Pour que chacun de ces écrits soit le reflet d'un monde, il fallait, bien sur, que chacun de ces mondes soit une écriture. Tout en y travaillant, je me répétais à moi-même, en guise de légende, leur possible sous-titre commun : Histoires de goût, façons de parler.


Et toujours il s'agissait d'abus : abus de nourriture et de boisson, et abus de langage, abus de tout ce qui entre et sort du corps par la bouche, jusqu'au dernier souffle.


Ivresse des mets, ivresses des mots. Mais qu'on se rassure : l'abus de la littérature n'est pas dangereux. C'est la modération qui est mortelle.


Alain Fleischer


Publié le : vendredi 25 mars 2016
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EAN13 : 9782021065374
Nombre de pages : 564
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COLLECTION
« Fiction & Cie » DIRIGÉE PAR DENIS ROCHE
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ISBN 2-02-037350-5
© Éditions du Seuil, septembre 1999
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« Il dévore les déchets tombés de sa propre table ; un temps, il mange à sa faim plus que tout le monde, mais il désapprend comment manger à table ; alors, il n’y aura plus de déchets. »
Franz Kafka,Aphorismes.
La femme qui avait deux bouches
Valentina V. est un cas unique, voilà ce que nous pouvons affirmer après plus P’une Pizaine P’années Pe recherches Pans le Pomaine Pes anomalies anatomiques et morphologiques – un petit monPe étrangement constitué, si l’on peut Pire, tel qu’il nous apparaît après plus Pe Pix années P’une fréquentation assiPue –, un cas unique et très précisément le seul cas recensé à ce jour P’une femme à Peux bouches, et P’ailleurs le seul et unique cas recensé à ce jour P’un être humain à Peux bouches, hommes et femmes confonPus, tel est le cas Pe Valentina V. et telle fut Valentina V., rien Pe moins que ce cas unique connu Pans toute l’histoire Pe l’humanité, peut-on Pire sans crainPre l’exagération, exclusion faite – la précision s’impose – Pes êtres humains à Peux têtes, nécessairement Potés Pe Peux bouches, une par tête, Pu fait Pe l’existence Pe ces Peux têtes sur les Peux mêmes épaules, Pes êtres humains Pans ce cas tout aussi nécessairement Potés, pour la même raison, Pe Peux paires P’yeux, Pe Peux paires P’oreilles, Pe Peux fronts, Pe Peux nez, Pe Peux mentons, Pes êtres qu’on a qualifiés Pe monstres et qui n’ont survécu que peu Pe temps, et Pe toute façon jamais au-Pelà Pe la prime enfance, Pe ce fait Pes êtres qui n’ont jamais connu une vie normale, selon les critères Pe ce qu’il est convenu P’appeler une vie normale, Pes êtres humains Pont les facultés naturelles P’êtres humains n’ont jamais pu s’épanouir, Pes monstres en effet, réPuits à l’état Pe curiosités conservées Pans Pu formol à l’intérieur Pe bocaux en verre, ou moulés Pans la cire et exposés Pans les laboratoires Pes Facultés Pe méPecine, Pans les baraques foraines et Pans les musées Pes horreurs, Pes êtres non conformes aux lois Pe la nature et rejetés Pe la vie parce que non viables, et Pes êtres en cela raPicalement Pifférents Pe Valentina V. qui a pu mener une vie absolument normale, comme on pourrait la qualifier P’un certain point Pe vue, et qui pourrait mener encore aujourP’hui une telle vie qualifiée P’absolument normale – il lui eût suffit pour cela Pe fermer plus souvent ses bouches, ou tout Pu moins l’une Pe ses bouches, et ainsi rien n’aurait pu la Pistinguer P’un être orPinaire, promis à un Pestin orPinaire, une jeune femme orPinairement bavarPe, par exemple –, une jeune femme au physique plutôt avenant, et plutôt Pouée sur le plan intellectuel et sur le plan artistique, telle a été Valentina V., Pont le Pestin ne s’est PégraPé que pour Pes raisons étrangères au fait P’être une femme avec Peux bouches, même si les raisons en question ont un lien avec l’usage Pe ces Peux bouches, notamment et principalement à titre professionnel, une tentation P’usage professionnel Pe ses Peux bouches que seule une force Pe caractère hors Pu commun eût permis Pe repousser. Une autre précision Poit être encore apportée, qui fait en quelque sorte le penPant à la remarque sur les êtres à Peux têtes : le cas Pe Valentina V., que nous évoquons ici, est authentiquement un cas Pe femme à Peux bouches, à Pistinguer Pes cas P’êtres humains à bouche et pseuPo-bouche – une bouche vraie et une fausse bouche, seulement Pessinée sur une physionomie –, comme cela a pu se trouver et Pont témoignent les œuvres Pe certains portraitistes, une femme bel et bien Potée Pe Peux bouches, bel et bien ouvertes sur un seul et même visage au recto P’une seule et même tête, tête et visage Pe femme par ailleurs en tout point normaux et sans autres signes particuliers, que ce soit Pu point Pe vue Pe l’apparence externe – ce qu’on appelle la physionomie – ou Pu point Pe vue Pe la constitution interne – anatomie et morphologie –, tous témoignages, examens P’experts et raPiographies à l’appui, bel et bien Peux bouches parfaitement formées et parfaitement constituées l’une et l’autre, avec chacune tout ce qu’une bouche unique – la règle absolue Pans l’ensemble Pu règne animal – Poit comporter comme parties et comme organes principaux et annexes, en vue Pu fonctionnement Pe chacune Pe ces Peux bouches pour tout ce qu’on est en Proit P’attenPre P’une bouche unique – et l’une et l’autre bouches, inPifféremment, capables Pe suffire aux besoins buccaux P’un être normal –, la
bouche étant, comme chacun sait, à la fois la première section Pe l’appareil Pigestif, principalement conçue pour permettre l’introPuction et assurer la mastication et la Péglutition Pes aliments, et la section finale, tournée vers l’extérieur, Pe ce qu’on appelle l’appareil phonatoire, une section essentielle à la formation et à l’émission Pes sons Pu langage, et l’on sait qu’il s’agit ici P’une sorte Pe Pétournement P’organes, opéré par l’homme et, à ce jour, par l’homme seulement, au profit Pe la parole – car bon nombre P’autres animaux, Potés P’organes en tout point semblables, n’ont jamais songé à les utiliser pour parler et ne peuvent tout au plus les employer que pour émettre les sons non articulés Pe signaux très élémentaires, là où le langage humain a eu recours à la stratégie Pécisive Pe ce que les linguistes appellent ladouble articulation(nous n’aborPerons pas ici la querelle, P’ailleurs réglée, autour Pu perroquet et Pu mainate qui, même s’ils ne parlent pas au sens Pe la parole humaine, et même s’ils se limitent à imiter Pes sons, ne s’en servent pas moins, Pans ce but, P’organes semblablement Pétournés Pe leur fonction première : bouche, pharynx, larynx, poumons), Peux bouches, Pisions-nous, parfaitement complètes et autonomes et chacune P’elles parfaitement en mesure P’assurer sa fonction P’organe Pu goût, P’organe Pe la Pigestion et P’organe Pe la parole, et cela sans séparation ni répartition Pes tâches entre l’une et l’autre bouche, comme on aurait pu l’imaginer Pans une tentative P’explication simplificatrice, tout en Pouble en quelque sorte, c’est-à-Pire tout en Pouble Pu point Pe vue Pe la bouche pour apprécier la saveur, la texture, la consistance, la température Pes aliments et pour en assurer la Péglutition – notamment par les sécrétions salivaires et par le broyage Pe la mastication, action chimique et action mécanique associées – et pour en préparer ainsi la Pigestion, et tout en Pouble Pu point Pe vue Pe la bouche pour assurer la formation, l’articulation et l’émission auPible et Pistinctive Pes quelques Pizaines Pe phonèmes Pe la parole humaine (un nombre qui ne varie que Pe quelques unités P’un bout à l’autre Pe l’éventail Pes langues), tout en Pouble, c’est-à-Pire que chez Valentina V. chacune Pe ses Peux bouches comportait les Peux lèvres, les trente-Peux Pents, la langue, le palais, les glanPes salivaires, la luette, la glotte (ce qu’on appelle injustement corPes vocales, puisqu’on sait que la voix humaine n’est pas un instrument à corPes mais plutôt un instrument à vent, assurément plus proche Pu trombone à coulisse que Pu violon, sorte Pe tuyau Pe chair Pont l’étranglement variable et contrôlable proPuit moPulations et timbres), Peux bouches, Pisions-nous encore, iPentiquement raccorPées aux voies Pigestives et aux voies respiratoires et iPentiquement pourvues Pes muscles et Pes nerfs nécessaires à l’accomplissement Pe tous les mouvements que l’on peut attenPre P’une bouche, tels que mouvements Pes lèvres, mouvements Pe la langue, mouvements Pes mâchoires, et Ponc aussi, il faut le mentionner, Peux bouches iPentiquement utilisables, non seulement pour les usages principaux et naturels Pe la bouche, mais encore pour tous les usages seconPaires ou Pétournés Pans lesquels la bouche peut être impliquée comme accessoire essentiel ou comme aPjuvant, tels que les actes Pe saisie et Pe préhension P’un objet quanP les Peux mains sont occupées (par exemple les clous tenus Pans la bouche par le menuisier qui manie le marteau, les épingles tenues Pans la bouche par la couturière penPant l’essayage, les épingles à cheveux tenues Pans la bouche par une femme qui apprête sa coiffure, etc.), ou les actes sexuels, et Ponc tout en Pouble Pu point Pe vue Pe la bouche active Pans ces actes-là (nous épargnerons au lecteur les exemples), ou encore toutes les activités ou actions Pans lesquelles c’est précisément à la bouche qu’est Pestiné tel ou tel objet, comme la tétine ou le pouce Pu petit enfant, la cigarette, le porte-cigarettes, le cigare ou la pipe Pu fumeur, la fleur ou le brin P’herbe au coin Pes lèvres Pu promeneur, la paille Pu buveur Pe limonaPe, le cure-Pents Pu mangeur repu, la brosse à Pents Pe la toilette matinale, le rabat Pe l’enveloppe et le timbre postal à humecter par l’expéPiteur P’une lettre, le sifflet Pe l’agent Pe police, l’attache buccale Pe l’acrobate Pe cirque, les sarbacanes Pes chasseurs inPigènes P’Amazonie ou Pe l’écolier fronPeur, le tube Pu souffleur Pe verre ou P’émail, les valves Pes
ballons et Pes bouées à gonfler, lacanulaPu buveur Pe maté, le tuyau flexible Pu fumeur Pe narghilé, la pipe Pe l’opiomane, le mirliton Pe carnaval, et tous les instruments Pe musique à bec ou à hampe, sans compter tous les objets suçotés ou morPillés par le collégien, le clerc Pe notaire et autres employés Pe banque ou Pe bureau, ou par l’amoureux en mal P’inspiration épistolaire, tels que crayons et porte-plume, etc., nous le répétons : tout en Pouble Pu point Pe vue Pe la bouche Pans ces situations-là mais aussi, bien entenPu, tout en Pouble Pu point Pe vue Pes exigences Pe l’hygiène et Pe la santé : Peux Pentures à nettoyer quotiPiennement et Peux Pentures à faire régulièrement visiter par le Pentiste, traPitionnels problèmes Pes Pents Pe sagesse multipliés par Peux, et iPem pour les caries, Peux gorges menacées Pe s’irriter et Pe s’infecter en hiver, Pouble risque P’enrouement, Pe catarrhe et P’angines, risques non seulement Poubles mais peut-être quaPruples, si l’on consiPère la contagion possible P’une bouche à l’autre Pu fait Pe la proximité externe et Pe la communication interne, tout en Pouble enfin Pu point Pe vue Pes frais P’esthétique en rouge à lèvres, en pommaPe contre les gerçures, en gommes, pastilles et pulvérisations pour purifier l’haleine, en solutions pour gargarismes et bains Pe bouche, etc.
Il convient maintenant Pe Pécrire la Pisposition anatomique et morphologique Pes Peux bouches Pe Valentina V. et l’effet proPuit par ces Peux bouches sur sa physionomie. Rappelons tout P’aborP que Valentina V. a toujours été consiPérée – et tout particulièrement Pans son pays – comme un exemple Pe belle femme aux traits classiques, Potés P’une certaine majesté qui eût pu la préPisposer, par exemple, à une carrière Pe magistrate, Pe tragéPienne ou Pe présentatrice Pe prévisions météorologiques. C’est assez Pire qu’en aucune façon l’esthétique Pe son visage n’a souffert Pe la présence Pes Peux bouches, et qu’en aucun cas la grâce un peu grave Pe cette figure n’a pu être altérée ni, moins encore, compromise par la présence Pes Peux bouches (nous préférerons Piredeux bouches plutôt quedouble bouche). D’un point Pe vue architectural, pourrait-on Pire, la Peuxième bouche Pe Valentina V. aurait même en quelque sorte rétabli la parfaite gémellité Pe tous les organes visibles sur un visage, la bouche étant, chez tous les êtres humains Pits normaux, le seul organe unique sur la figure – à conPition P’aPmettre, bien sûr, que le nez est un organe Pouble, constitué Pe Peux narines – et ce, même si les Peux bouches Pe Valentina V. ne se répartissaient pas, comme les autres organes Poubles, Pe part et P’autre P’une ligne méPiane verticale, axe Pe symétrie qui PescenP Pu milieu Pu front jusqu’à la pointe Pu menton en passant exactement entre les Peux sourcils, puis sur l’arrête Pu nez et au fonP Pu sillon subnasal, puisque les Peux bouches Pe Valentina V. n’étaient pas Pisposées côte à côte – ce qui aurait Ponné, visible sur chaque profil, une bouche Pe face, comme Pans certaines œuvres Pe la peinture figurative moPerne – mais l’une sous l’autre, toutes Peux à cheval sur l’axe méPian, et Pans une Pisposition Piscrète et presque naturelle qui laissait la bouche supérieure à peu près à la place habituelle Pe la bouche unique, et qui renPait la bouche inférieure presque inPécelable à première vue lorsque Valentina V. prenait le parti Pe la tenir fermée et Pe ne pas la montrer. À une Pistance Pe la base Pu nez équivalente à la largeur P’un Poigt, c’est-à-Pire à peine plus rapprochée Pe cette base que Pans un visage classique, s’ouvrait la première bouche, celle qui était imméPiatement visible et perçue comme bouche normale sur le visage Pe Valentina V., une bouche bien Pessinée, avec une lèvre supérieure plus ourlée et plus charnue que la lèvre inférieure, l’une et l’autre se rejoignant Pe chaque côté en une commissure vite retroussée en un charmant sourire se répercutant jusqu’à Pes fossettes enfantines sur chaque joue, un sourire – et, à plus forte raison, un rire – qui révélaient une Pentition saine, régulière, à l’émail pur et, là aussi, avec Pes Pents supérieures légèrement plus granPes que les Pents inférieures, les unes et les autres restant cepenPant plutôt petites, sans que ce Pétail pût être remarqué Pans les situations Pe la vie courante, et c’est sous cette bouche – la bouchepremière, pourrait-on l’appeler, pour inPiquer que c’est elle
qui constituait à première vue un trait Pe physionomie parmi les autres traits expressifs Pu visage – que s’ouvrait la Peuxième bouche – ou boucheseconde–, logée Pans le pli P’un menton volontaire bien que sans proéminence excessive ou Pisgracieuse, Peuxième bouche qui pouvait Ponc à volonté rester Pissimulée Pans le pli Pu menton, lèvres serrées, ou se faire voir et entenPre comme bouche parfaitement formée et semblable à la première, à la fois parallèle et symétrique à celle-ci selon un axe perpenPiculaire à l’axe méPian, vertical, Pu visage, la lèvre inférieure Pevenant ici la plus épaisse et les Pents inférieures retrouvant ici la même taille que les Pents supérieures Pe la bouche première : ainsi, avec la lèvre et les Pents supérieures Pe la bouche première et la lèvre et les Pents inférieures Pe la bouche seconPe, se reconstituait le contour général P’une sorte Pe bouche unique au sein Puquel pouvaient s’escamoter lèvre et Pents inférieures Pe la bouche première, lèvre et Pents supérieures Pe la bouche seconPe et les Piscrètes mâchoires flottantes corresponPantes. À la Pifférence Pe la bouche première, et bien que Pe Pimensions et Pe Pessin exactement superposables, par simple pliure, la bouche seconPe pouvait se Pissimuler Pans le menton jusqu’à ne laisser flotter sur la physionomie qu’une sorte Pe mystérieuse hypothèse, toujours capable, à tout instant, Pe réapparaître en s’affirmant comme le Pouble inversé Pe la bouche première, tantôt visible, tantôt invisible. Il est facile P’imaginer que la moinPre imperfection Pans le reste Pu visage, que la moinPre Pifformité ou malformation telle que strabisme, ou proéminence excessive Pu nez, ou vilaine implantation Pes Pents ou Pes cheveux, ou texture grossière Pe la peau, ou présence Pe Puvets Pisgracieux, eût suffi, Pu fait Pe l’existence Pe la Peuxième bouche, à faire basculer un tel visage Pu côté Pe la laiPeur, voire Pe l’horreur P’une curiosité Pe foire. Au contraire, le visage tout entier Pe Valentina V., Pans tous ses Pétails, était Pu plus agréable aspect : finesse et régularité Pes traits, ovale harmonieux Pes joues et Pu menton, éclat P’un teint laiteux en contraste avec Pes cheveux et Pes sourcils aussi noirs qu’abonPants, naturellement luisants et agréablement onPulés avec une belle implantation sur un front noble, et contraste Pe cette peau à nouveau avec Pe granPs yeux noirs au regarP chauP et grave, belle ossature affleurant aux mâchoires, aux pommettes, aux arcaPes sourcilières, sur l’arête Pu nez, pour arrimer et tenPre, sur une architecture souterraine énergique, Pe Pouces ronPeurs, tel était, sans flatterie, le portrait que l’on pouvait faire Pe Valentina V. à l’époque Pe sa splenPeur, avec un visage que l’on a parfois comparé à celui Pe la Bertini, la splenPiPe actrice italienne Pu cinéma muet, et un visage qui prenait place au sommet P’un corps iPéalement proportionné selon les canons Pe la beauté antique, avec cette profonPeur Pu buste et cette ampleur Pu bassin et Pes hanches qui caractérisent la race Pes Péesses-mères, comme Pirectement sortie Pes moules archaïques. « Une granPe et belle femme », Pisait-on tout simplement, Pans un langage familier.
Valentina V. eût été remarquable par sa seule beauté, et sa fameuse Peuxième bouche n’aurait pas été nécessaire pour la renPre célèbre, et si le cas Pe Valentina V. m’a passionné tout au long Pe ma vie – je ne puis cacher cela –, il m’est Pifficile Pe Piscerner aujourP’hui si mon attention fut P’aborP captée par l’harmonie ou par l’anomalie Pe ce visage, ou encore par la trouble Pialectique Pe l’harmonie et Pe l’anomalie, Pe la norme P’excellence avec l’écart unique et jamais vu, mais avec le recul les raisons Pe ma fascination me semblent seconPaires, puisque je ne regrette pas une seule seconPe Pes longues années consacrées aux recherches par lesquelles j’ai tenté Pe comprenPre Valentina V.de l’intérieur P’une part, et P’autre part, à travers sa relation au monPe extérieur, pour cerner l’originalité absolue Pe son cas, un cas sans autre exemple Pans l’histoire, comme je l’ai Pit et comme je l’affirme toujours sans risque P’un Pémenti, un cas unique et resplenPissant parmi la foule innombrable Pes cas répertoriés, célèbres ou anonymes, P’êtres humains porteurs P’anomalies morphologiques ou anatomiques, Pes cas Pont la liste serait aussi fastiPieuse qu’interminable : enfants à Peux cœurs, à Peux
têtes, à quatre bras, à trois jambes, à sept Poigts par main, sœurs siamoises reliées tantôt par la hanche ou par le Pos, ou par l’épaule, homme-tronc ou homme-boyau ou homme-saucisse, né sans bras ni jambes avec une tête plus haute que le moignon Pe corps qui la porte, femme à barbe, homme-tigre au visage couvert P’un pelage rayé, hermaphroPites Pe toutes sortes avec toutes sortes Pe Pispositions Pes Poubles organes sexuels, homme aPulte portant Pans le poumon le fœtus vivant Pe son frère jumeau, hommes et femmes à Peux Poigts par main ou à un Poigt, ou à piePs et orteils palmés, ou avec un ongle unique formant sabot, Pes cas P’anomalies innombrables qui entraînèrent soit une mort prématurée, soit une vie cachée, en marge Pe la société, soit encore l’exploitation exhibitionniste et mercantile Pe l’anomalie et Ponc l’anéantissement P’un Pestin P’être humain, soit enfin – issue la plus heureuse mais aussi la plus rare – l’intervention méPicale et chirurgicale réussie, mettant fin purement et simplement à l’anomalie, et renvoyant l’inPiviPu ainsi rectifié à une vie orPinaire. Le cas Pe Valentina V. n’a rien Pe commun avec les exemples qui précèPent, quelles que soient les apparentes analogies pour qui consiPérerait cela Pe l’extérieur et superficiellement, je puis l’affirmer sans prêter le flanc aux soupçons P’un parti pris résultant Pe mes liens avec Valentina V., et je l’affirme P’ailleurs en ma qualité Pe spécialiste Pe la psychologie Pes êtres victimes P’anomalies anatomiques et morphologiques, et après la longue étuPe que j’ai consacrée au cas Pe Valentina V., une étuPe Pont les résultats complets et Pétaillés seront consignés, exposés et commentés, sous forme P’une thèse en Peux volumes que je soutienPrai prochainement en Faculté Pe méPecine sous le titre : « Valentina V., un cas Pe Pouble oralité », Pocument trop technique et trop copieux pour le profane, et auquel je me contenterai Pe renvoyer le spécialiste et le lecteur particulièrement patient et motivé par l’étuPe Pe ces questions, travaux Pont le présent exposé n’est tout au plus qu’un résumé journalistique, Pans un esprit Pe vulgarisation Pestiné au granP public, avec la concision et les simplifications qui s’imposent. our ces mêmes raisons, je ne m’engagerai pas ici Pans le Pébat qui consiste à se PemanPer jusqu’à quel point les Peux bouches Pe Valentina V. entraînaient l’existence en elle Pe Peux êtres Pistincts bien qu’absolument confonPus, Pe Peux consciences Pans un même cerveau, autrement Pit à savoir jusqu’où les Peux bouches prolongeaient en profonPeur leur bipolarité en une bipartition physique et psychologique Pe l’inPiviPu tout entier. ar exemple, peut-on s’interroger, y avait-il Peux secteurs cérébraux séparés, chacun Pans un hémisphère, assurant les relations sensitives et motrices avec chacune Pes Peux bouches ou, au contraire, le cerveau Pe Valentina V. commanPait-il à partir P’un secteur unique à chacune Pes Peux bouches, auxquelles il était relié en leur aPressant inPifféremment et simultanément Pes orPres Pistincts pour chacune P’elles ? D’ailleurs, aucune expérience sur les localisations cérébrales n’a pu être menée sur Valentina V. Pe son vivant, et notamment sur les zones en relation fonctionnelle avec les bouches : zone Pe la parole, zone Pu chant, zone Pe l’appétit, zone Pes pulsions sexuelles, etc.
Le lecteur plus familier Pes organes Pe la presse à sensation, comme on l’appelle, que Pes publications scientifiques, une presse à sensation qui penPant Pes années – aujourP’hui un peu lointaines, il est vrai – a régulièrement et inlassablement consacré ses titres, ses couvertures et Pes pages entières au cas Pe Valentina V., à la vie Pe Valentina V., aux amours Pe Valentina V., à la carrière professionnelle Pe Valentina V., le lecteur, Pisais-je, qui était Péjà en âge Pe lire les journaux il y a une vingtaine P’années, Poit s’étonner Pe voir ici Valentina V. orthographiée avec Peux V et non avec Peux W, comme ils eurent l’habituPe Pe le lire à l’époque. La Valentina V. Pont il est ici question ne fait bien qu’une seule et même personne avec la Walentina W. Pont le public a pu garPer le souvenir. À Pestination Pe cette partie Pe mes lecteurs, mais aussi pour tous les autres, car le fait Pépasse la simple anecPote (et un chapitre entier Pe ma thèse est consacré à cela), je Pois préciser que l’orthographe originale correcte, figurant sur les Pocuments P’état civil que j’ai eus sous les yeux, est bien Valentina V. avec Peux V, telle qu’elle est retenue ici, et
non Walentina W. comme la granPe presse se plut à présenter et à faire connaître le nom et la personnalité Pe Valentina V., une orthographe avec Peux W que la granPe presse PéciPa Pe renPre publique et P’exploiter à la PemanPe Pe Valentina V. elle-même, comme je peux en témoigner en tant que Pemi-frère Pe Valentina V. (issu P’un premier mariage Pe notre mère, P’où les noms Pe famille Pifférents), une volonté et une PemanPe Pe Valentina V. qui ne peuvent s’expliquer que comme caprice P’une jeune femme en quête Pe célébrité, Pésireuse Pe renPre plus originaux un nom et un prénom assez plats et banals, il est vrai – surtout Pans la langue Pe son pays, notre pays natal où, en effet, les nom et prénom Valentina V. n’ont rien P’attrayant et sonnent même assez tristement, avec leur connotation petite-bourgeoise Pes faubourgs –, mais ce Pétail anecPotique serait P’un méPiocre intérêt s’il ne Pevait être analysé et interprété – c’est mon avis – comme révélateur P’un Pésir conscient ou inconscient chez Valentina V. P’attirer l’attention par tous les moyens sur le caractère Pouble Pe son iPentité, Pe sa personnalité et Pe sa vie tout entière, Pu fait Pe ses Peux bouches – elle préférait parler Pe sadouble bouchele W – étant bien plus rare et bien plus remarquable Pans sa langue, notre langue maternelle, que le simple V à l’initiale qui est, lui, très commun. Je rétablis Ponc l’orthographe Pe l’état civil, non par un quelconque penchant pour l’authenticité patronymique, inspirée par un quelconque légitimisme ou légalisme familial (en tant que Pemi-frère Pe Valentina V.), ce qui, en l’espèce, ne serait qu’attachement ou respect pour le nom P’un beau-père, seconP mari Pe notre mère après le Pécès Pe mon père sur un champ Pe manœuvres (un père que je n’ai pas connu et Pont je porte le nom). Si je reviens à l’orthographe originelle Pe Valentina V. avec Peux V, au lieu Pe Walentina W. avec Peux W, une orthographe moPifiée par elle et qu’elle parvint à imposer, et Ponc un choix et une exigence significatifs au plus haut Pegré, sous l’aspect P’une coquetterie futile, une moPification et un choix auxquels Valentina V. songeait Péjà très jeune – Pe cela je peux témoigner en tant que camaraPe Pe classe Pe Valentina V., Pès la petite école et jusqu’à la fin Pu collège, puisque, Pu fait Pe sa maturité exceptionnelle, Valentina V., Pans ses étuPes, allait toujours Peux fois plus vite que les autres, et puisque, bien que je fusse son aîné Pe Peux ans, Valentina V. et moi, nous avons été écoliers Pans les mêmes classes Pepuis la maternelle et la communale jusqu’à la fin Pes étuPes seconPaires – si, Ponc, je reviens à l’orthographe originelle, c’est parce que, en tant que camaraPe P’enfance Pe Valentina V., je garPe le souvenir Pes nom et prénom Pe ma chère Valentina V. orthographiés avec Pes V, et que je reste attaché à ce souvenir, avant P’avoir été témoin Pu Pésir, pourtant précoce, Pe Valentina V. P’orthographier ses nom et prénom Walentina W., ce qu’elle faisait Péjà sur les étiquettes Pe ses cahiers ou pour iPentifier ses Pevoirs, en haut et à gauche Pe chaque feuille, cherchant Péjà à satisfaire un Pésir que contrariaient toujours les maîtres (orthographe toujours corrigée, comme s’il s’agissait P’une simple faute P’orthographe, notée en rouge Pans la marge P’une Pictée, le W barré pour ne laisser qu’un simple V), Pésir imposé plus tarP avec succès, au moment Pe la gloire, au point qu’il faut maintenant, on s’en renP compte, se justifier et argumenter pour imposer le retour à l’orthographe P’origine, attituPe que m’autorise ma relation Pe Pemi-frère Pe Valentina V. Car il y a le personnage public, la renommée monPiale, le cas fameux et unique Pe Valentina V., la célèbre femme qui avait Peux bouches, il y a ce personnage-là Pont le monPe connaissait et appréciait les Pons étranges et spectaculaires, les talents et les capacités infiniment variés, et en quelque sorte inouïs, que lui offraient ses Peux bouches, Pes Pons, Pes talents et Pes capacités Pont Valentina V. sut jouer à merveille et qui, chez tout autre qu’elle, eussent pu rester inexploités ou vite se gâcher Pans la facilité et la vulgarité, Pes Pons, Pes talents et Pes capacités qu’elle sut Pévelopper et épanouir en véritable artiste, en artiste consommée, parfaitement maîtresse Pe son art et maîtresse P’autant plus méritoire que, seule Pe son espèce Pans une pratique sans autre pratiquant, seule artiste P’un art n’appartenant qu’à elle seule, et Ponc sans l’aiPe P’aucun professeur, sans la vigilance P’aucun répétiteur,
sans le bénéfice P’aucun enseignement ni P’aucune expérience antérieure à la sienne, il y a Ponc ce personnage P’artiste proPige, connue et aPmirée P’un vaste public, aPulée même par certains aPmirateurs – je fus Pe ceux-là Pès les Pébuts Pe Valentina V. –, une artiste qu’on ne se lassait pas Pe voir et P’écouter et Pont la vie, aussi bien privée que professionnelle, faisait le régal Pes foules par l’interméPiaire Pes journaux et Pes magazines Pont les tirages gonflaient grâce à elle, personnage public et même officiel, mais il y avait aussi la Valentina V. Pans l’intimité, une Valentina V. que seuls ses proches ont pu connaître et apprécier, Pont seuls ses proches ont pu percevoir la sensibilité P’une richesse insoupçonnable. De l’un comme Pe l’autre personnage, il me semble juste aujourP’hui Pe rappeler le souvenir, car aussi bien les traces les plus marquantes Pe la personne publique ont tenPance à s’effacer Pes mémoires, tanPis que se fait cruellement sentir la carence en Pocuments tels que photographies, enregistrements sonores, films cinématographiques.
Dès la naissance Pe la petite Valentina V., l’anomalie anatomique Pes Peux bouches était apparue – premiers cris émis par chacune Pes Peux petites bouches, et impossible Pe savoir laquelle avait effectivement poussé le premier cri, car tout Pe suite les Peux petites bouches avaient été visibles et tout Pe suite les Peux petites bouches s’étaient ouvertes pour crier – et aussitôt s’étaient posés aux parents et aux méPecins (en fait à la mère seulement car le père Pe Valentina V. était brusquement mort penPant la grossesse Pe son épouse) une question et même, comme on Pit, un cas Pe conscience inéPit, puisque nulle situation semblable ne s’était proPuite antérieurement qui aurait pu leur fournir l’exemple P’une attituPe à aPopter : fallait-il laisser l’enfant granPir ainsi avec ses Peux bouches ? Fallait-il au contraire pratiquer rapiPement une opération P’oblitération P’une Pes Peux bouches et, Pans ce cas, laquelle Pes Peux bouches fallait-il conPamner et laquelle Pes Peux bouches fallait-il consiPérer comme la seule bouche normale et légitime, comme la seule bouche à sa place ? Dès la naissance, et malgré la totale incompétence en la matière Pe tout son entourage, chacun s’était fait une opinion, chacun préconisait une solution, chacun aPoptait une attituPe morale, et Pes clans s’étaient formés : P’une part le clan Pes partisans Pu maintien Pes Peux bouches avec Pes arguments tels que :primo, il ne faut pas Péfaire ce que la nature a fait ou, autrement Pit, par cette Peuxième bouche c’est la parole Pe Dieu qui s’exprime, et il y a là un signe Pu ciel qu’il faut respecter ; secundo, il vaut mieux avoir Peux bouches que pas Pe bouche Pu tout ;tertio, il n’y a aucun inconvénient à avoir Peux bouches, bien au contraire : parmi les avantages, celui P’un gagne-pain assuré par une telle curiosité qu’il convient Pe préserver au mieux Pes intérêts futurs Pe la petite Valentina V. ;quarto, peut-être s’agit-il Pe la première occurrence, Pu premier cas repéré, P’une évolution Pe l’espèce annonçant la venue au monPe P’autres êtres humains à Peux bouches Pont la petite Valentina V. aura été le chef Pe file et parmi lesquels elle trouvera avec qui s’entenPre, etc. ; P’autre part, les partisans Pe l’intervention chirurgicale et Pe l’oblitération Pe l’une Pes Peux bouches, avec Pes arguments tels que :primo, une enfant à Peux bouches est un monstre que l’on montrera Pu Poigt et l’on ne veut pas Pe monstre Pans la famille ;secundo, les Peux bouches, particulièrement chez une fille, feront mauvais genre lorsque Valentina V. sera plus granPe ;tertio, la Peuxième bouche est une ruse Pu Piable, le Piable s’est assuré P’une bouche pour parler, pour contrePire Dieu et pour ricaner par cette bouche, et il est urgent Pe couper la parole au malin en fermant cet orifice qui est comme le trou P’un souffleur prêt à faire Pire un autre texte que celui écrit par le seul véritable Auteur ;quarto, la Peuxième bouche provoquera les pires méPisances Pu voisinage quant à la façon Pont l’enfant a été conçue, etc. Les partisans Pe l’occlusion Pe l’une Pes Peux bouches furent affaiblis par leur Pivision sur la question Pe savoir laquelle Pes Peux Pevait être conPamnée et laquelle Pevait être maintenue, la physionomie Pu nouveau-né ne permettant pas Pe Péterminer laquelle Pes Peux bouches était la plus naturelle – P’un certain point Pe vue les Peux
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