La Lente Evasion

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Alain est un prisonnier en semi-liberté. Il vit dehors le jour, mais doit rentrer dormir à la Santé la nuit. Dans quelques mois, il sera libéré en conditionnelle. Chaque semaine, entre ses cours de psycho à la fac et son job dans un fast-food, il retrouve Julie, son assistante sociale, qui le soutient dans son apprentissage de la liberté. Son appétit pour la vie des « gens normaux », qu'il observe comme des bêtes curieuses, est le miroir exact de notre curiosité pour les criminels – à nous, les « gens honnêtes ». Comment s'intégrer à un monde dont on n'a pas les codes ? Alain marche sur un fil.
Camille Polloni, journaliste à Rue89, assiste à ces entretiens. Elle le regarde avancer en funambule, l'aide quand elle le peut, cherche la bonne distance. Et nous livre un récit d'une grande justesse, écrit à hauteur d'homme.
Publié le : mardi 17 mars 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791094841037
Nombre de pages : 120
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Camille Polloni
LA LENTE ÉVASION
Postface de Virginie Bianchi
Introduction
Octobre
8 octobre. Un sacré rythme
15 octobre. Le petit café en bas
23 octobre. « Ce n’est pas possible »
29 octobre. Torrent de paroles
Novembre
SOMMAIRE
4 novembre. « Je suis résistant à la faim, c’est un rythme à prendre »
13 novembre. Un peu claustro
21 novembre. Quand le danger viendra
28 novembre. C'est un peu autoritaire
Décembre
2 décembre. Un trio en terrasse
13 décembre. Temps d'attente estimé
Janvier
7 janvier. Oh, « Andromaque » !
22 janvier. Prendre ce qu'il y a à prendre
29 janvier. Un bon bulletin
Février-mars
11 février. Ce que je suis, ce que j'aime
28 février. S'inquiéter pour quelqu'un
Avril-mai
15 avril. Une grosse pétoche bien bleue
30 avril. On a laissé un mot
Juin
11 juin. Oui, il va bien
Épilogue
Postface
Remerciements
À ceux qui ont un pied dehors
INTRODUCTION
L’histoire de ce « journal d’une sortie de prison » est celle d’une longue association d’idées, celles des autres et les miennes. Fin janvier 2013, je publie un article sur Rue89, révélant que l’entreprise Thales vient de remporter le marché français du bracelet électronique pour les quatre ans à venir. Pour 50 millions d’euros, le géant de l’aéronautique, de la défense et de la sécurité doit fournir au ministère de la Justice la nouvelle génération de bracelets fixés à la cheville des condamnés. Cet aménagement de peine, cinq fois moins cher que la prison et bien pratique pour les désengorger, connaît un succès exponentiel depuis plusieurs années.
Sur Twitter, un « Fred » que je ne connais pas partage le lien vers mon article, avec un rapide commentaire montrant qu’il maîtrise le sujet. Nous échangeons quelques mails. Frédéric Lauféron dirige l’Association de politique criminelle appliquée et de réinsertion sociale (Apcars), dont le siège, quelques pièces exiguës dans les murs du Palais de justice de Paris, est collé au 36, quai des Orfèvres. Partenaire de longue date de l’administration pénitentiaire, l’Apcars gère deux centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS), baptisés le Safran et le Verlan. Des sortants de prison ou des détenus en aménagement de peine font appel à eux pour obtenir un hébergement, souvent en hôtel social, et un accompagnement.
Je ne réalisais pas à quel point la politique pénale dépendait de ces formes de « sous-traitance ». Le suivi judiciaire et la surveillance des personnes placées sous main de justice restent l’apanage de l’administration pénitentiaire. Mais leurs conditions matérielles d’existence reposent souvent sur le secteur associatif. Les détenus qui demandent à sortir de prison en conditionnelle, sous bracelet électronique ou en semi-liberté doivent démontrer aujuge d’application des peinesauront qu’ils quelque part où dormir, une fois dehors. Les promesses ne suffisent pas, il faut des attestations écrites. Le centre d’hébergement représente le dernier espoir de sortir quand leur famille ne peut pas ou ne veut pas les accueillir, lorsqu’ils ont perdu leur appartement pendant la détention, ou s’ils ont toujours squatté à droite et à gauche.
Il est compliqué, en tant que journaliste, de bien parler de la prison. Par définition, ceux qui la connaissent de l’intérieur sont difficiles d’accès. Bien sûr, on peut toujours joindre d’anciens détenus, voire quelques prisonniers équipés d’un portable. Des opportunités de reportages existent. Les acteurs du monde carcéral – surveillants, directeurs, intervenants associatifs et administratifs, magistrats, avocats et autres – ont des tonnes d’histoires à raconter. Mais il n’est pas facile de se renouveler. Comment ne pas se borner à égrener les chiffres de la surpopulation carcérale qui tombent chaque mois, ou à raconter seulement les initiatives qui sortent de l’ordinaire ?
Le désintérêt, voire le mépris de la plupart des lecteurs pour tout ce qui concerne la prison est flagrant. Ce monde leur est étranger, personne de leur entourage n’a jamais été incarcéré et ils se sentent à mille lieues des tribunaux. À lire les commentaires laissés sous les articles consacrés au monde carcéral, comme à la délinquance en général d’ailleurs, il semble qu’à leurs yeux la France soit déjà trop clémente avec ses condamnés. On peut en prendre acte et limiter le nombre d’articles au minimum syndical, ou bien estimer que ce sujet mérite de se creuser la tête. Ma rédaction ne s’étant heureusement pas résignée, elle a opté pour la deuxième solution.
C’est avec cet espoir de trouver quelque chose de « différent » à écrire que je sonde Frédéric Lauféron pour un reportage dans l’un des CHRS dont il s’occupe. La première fois, ce n’est pas le bon moment, ses services sont en pleine réorganisation. Je reviens à la charge neuf mois plus tard, en septembre. La réforme pénale portée par Christiane Taubira se profile, avec de gros débats en perspective sur les peines en milieu ouvert. Ça pourrait coller. Frédéric me met bien volontiers en contact avec la responsable du Safran, Judith Le Mauff.
À l’époque, je n’ai pas encore cerné à quoi ressemble un CHRS. Est-ce que les personnes suivies dorment sur place, dans des chambres façon foyer ou citéU ? J’ai le vague projet de passer une journée à regarder d’anciens détenus défiler à la chaîne dans le bureau d’une assistante sociale débordée qui leur fait remplir des papiers. Raconter comment monsieur X et madame Y se débattent avec leur sortie de prison, comprendre les difficultés auxquelles ils sont confrontés, voir quelles questions ils se posent, dresser la liste de leurs embûches administratives ou professionnelles. J’imagine un immeuble miséreux aux portes sans cesse ouvertes et fermées, quelque chose entre le Samu Social et le centre de santé de secteur. C’est vrai, le tableau n’est pas d’un optimisme débordant. Je me demande à quel point mes rédacteurs en chef seront emballés par cette vision d’apocalypse.
e Coup de chance, les locaux du Safran sont à dix minutes à pied de Rue89, dans le XX arrondissement de Paris. Sans cette coïncidence géographique, les choses se seraient peut-être passées autrement. On organise une première rencontre. Loin de l’image que je m’en faisais, j’entre au rez-de-chaussée d’un bâtiment moderne, presque feutré, avec des bureaux vitrés. Visuellement plus proche de l’agence bancaire que du sombre dispensaire. À droite en entrant, l’accueil. En face, sur la gauche, le bureau de la directrice. Tout droit dans le hall, une salle d’attente ouverte, jamais bondée, avec un grand canapé et un coin bibliothèque. Les Thermos de café et les gobelets sont sur la table basse. Il faut longer les bureaux des travailleurs sociaux pour accéder à la salle de réunion, au fond. La petite équipe, surtout des femmes, échange à voix basse autour d’une table qui mange tout l’espace. Chacun écoute les autres parler. C’est le lieu où discuter des lettres de prisonniers reçues, faire le point sur les difficultés des personnes en cours de suivi. Une soixantaine viennent ici au moins une fois par semaine. Le planning des rendez-vous apparaît sur un écran, en hauteur.
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