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La Main Brisée

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La jeune femme se tint devant Pierre Vernau qui se trouvait au sol à moitié inconscient. Les hommes, figés sur place, conservaient leurs airs menaçants. Pour renforcer sa solidarité avec le blessé, Jeanne tendit sa main à Pierre Vernau. Faiblement, celui-ci attrapa la paysanne et ne bougea pas. Il y avait bien longtemps que l’ancien receveur de Bergues n’avait pas pris la main d’une femme. Tout en étant envahi par la peur et la douleur, l’homme retrouva sa pleine conscience et apprécia la douceur de la main de la jeune femme. Dans ce déchaînement de violences, le notable prit définitivement connaissance de sa fragilité et du besoin de la fraternité. Pour lui, dans cette main féminine était condensée toute la force de l’Humanité. La tendresse qui l’accompagnait, pouvait lui transmettre les fondements d’une nouvelle vie. 
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Eric Vanlandtschoote
La Main Brisée
© Eric Vanlandtschoote, 2017
ISBN numérique : 979-10-262-1078-8
Courriel : contact@librinova.com
Internet :www.librinova.com
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Pour Christine, mon épouse,
En remerciements pour son talent et sa précieuse collaboration
1
En cette matinée du 20 Avril 1788, le receveur de l a châtellenie de Bergues qui avait déjà reçu des visiteurs de la ville de Dunker que, se tenait dans l’hôtel de ville de Bergues. Il attendait l’Hoofman de Quaedypre vers les onze heures. Celui-ci désigné pour représenter les habitants et défendre leurs intérêt s, devait lui rendre les comptes et expliquer les causes du déficit général de la commune. Depuis des années, Pierre Vernau en avait vu défiler des représentants de communauté s pour quémander quelques réductions ou des ristournes. Lui, homme de pouvoirs au coeur du Magistrat de Bergues, chargé de la récupération de l’argent destiné à cou vrir les dépenses communes de la châtellenie et de la ville, avait appris à résister aux pressions générales et aux mascarades imaginées par divers individus surgissant de leurs campagnes enclavées ou 1 des divers corps de métiers urbains . Ce n’était pas ce paysan de Quaedypre légitimé par les villageois qui pouvait l’impressionner. Sans craintes, le receveur prenait les derniers éléments comptables de la commune et examinait avec une réelle attention les divers postes de dépenses. Après avoir découvert le conten u de la comptabilité, Pierre Vernau se leva et avança vers la fenêtre pour regarder les allées et venues qui se déroulaient sur la place de la ville.
Comme chaque jour, le centre de la ville de Bergues était animé par les marchands et les clients des divers commerces. Impérial, le beffroi trônait au centre de la ville. Par sa hauteur, il essayait de concurrencer l’église Saint-martin et les tours de l’abbaye de Saint-winoc. Ce point central de la ville constituait le lieu de rencontre de nombreuses personnes. Les côtés environnants de la place étaie nt couverts de commerce et de cabarets. Le Magistrat qui comprenait un bourgmestre, un receveur et quatorze échevins, siégeait régulièrement dans l’hôtel de ville conférant à ce centre une réelle autorité sur la ville et les villages environnants. Ce dynamisme éc onomique allié à la présence du pouvoir dans le centre obligea l’observation quotid ienne des différents riverains. Cela permettait d’entrevoir les groupes de paroles informels existants dans la ville ou de voir l’évolution physique et mentale de certains autochtones. Entre les entretiens ou pour se dégourdir tout simplement les jambes, le receveur d e la châtellenie aimait ces moments de surveillance de cet espace public.
Grand, Pierre Vernau impressionnait tous ses interlocuteurs. Hautain, il regardait chaque individu avec un réel mépris qui engendrait immédiatement un rapport déséquilibré et confortait automatiquement son auto rité. Après avoir suivi des études, l’homme de Bergues avec un imposant bagage culturel, maîtrisait parfaitement la langue française et le calcul indispensable pour la fonction de receveur. Cette charge avait été récupérée par son grand-père Charles après l’annexion française de 1668. A la mort de son père Jean, Pierre Vernau fut désigné par le Mag istrat de Bergues pour conduire les finances de la châtellenie de Bergues et servir de gestionnaire pour les recettes et les dépenses. Naturellement, la gestion de cette régie exigeait une réelle possession de compétences juridiques et une rigueur extrême pour ne pas mettre en péril les comptes publics.
2 A onze heures précises, la porte de la maison de la ville s’ouvrit et l’hoofman de Quaedypre s’avança dans la pièce commune où siégeai t Pierre Vernau. Le dénommé Gaspard Beyaert dirigeait une ferme de dix-sept hectares dans la paroisse de Quaedypre . La ferme appartenait à un bourgeois de Bergues qui l’avait louée aux Beyaert depuis de nombreuses années. Le paysan de Quaedypre était bedonnant et avait du mal à respirer. Agé de soixante ans, il avait effectué avec difficu ltés le trajet entre les deux paroisses. L’hiver pluvieux avait engendré une véritable dégra dation de la route réduite à une juxtaposition d’ornières. Ces énormes trous avaient desséché avec le printemps et
demeuraient figés empêchant un trafic normal. Se te nant debout derrière son bureau, Pierre Vernau affichait une mine austère qui n’anno nçait rien de favorable pour l’homme de Quaedypre. D’un ton sévère, le membre du Magistrat invita l’habitant de Quaedypre à s’asseoir. Rapidement, déployant une certaine nervo sité, Pierre Vernau exigea des explications sur l’origine du déficit de la commune de Quaedypre. Perturbé par le ton véhément de Vernau, l’hoofman de Quaedypre avança c omme raison, les mauvaises récoltes de l’année 1787 et divers travaux effectué s sur les nombreux chemins de la commune. « Beyaert en tant qu’hoofman désigné par le Magistr at de Bergues, vous êtes responsable des deniers de votre village ! Ce n’est pas compliqué, débrouillez-vous pour résoudre ce déficit ! » lâcha Pierre Vernau. Perturbé par l’agressivité contenue dans le regard de Pierre Vernau, le paysan s’embrouilla dans ses explications et ne trouva plu s ses mots. Le receveur de Bergues n’accepta pas les arguments de Gaspard Beyaert et f ixa ses conditions pour rétablir la situation. Face à ces exigences, et à court de répo nses, l’habitant de Quaedypre jugea préférable d’amorcer sa sortie et de reprendre le c hemin de son village. Face à ce désarroi, le receveur n’infléchit pas pendant un moment sa position et ne manifesta pas un seul geste de sympathie. Sans avoir salué son hôte, l’hoofman ferma la porte tandis que Pierre Vernau le regarda partir avec un réel dédain. Le receveur n’aimait pas les comptes déficitaires et n’acceptait pas l’accumulation des dettes. Il estimait que des comptes publics négatifs pouvaient nuire à sa fortune personnelle. La bonne gestion commune était obligatoire pour faciliter l’acquisition et la cons ervation des patrimoines privés. Pour combler les déficits, les états et les institutions locales ne pouvaient prélever que sur les populations avec des revenus et des propriétaires. Ayant un beau capital et des revenus convenables, Pierre Vernau entendait préserver ses intérêts en redressant les comptes publics. De ce fait, pour l’exercice de sa fonction de receveur, les considérations personnelles et les manifestations d’une quelconque émotion avaient été bannies de son quotidien. C’était en réel gestionnaire que le rece veur accueillait les représentants des villages de la châtellenie et c’était en expert-com ptable qu’il exprimait son intransigeance face aux débiteurs. Après l’hoofman de Quaedypre, p lusieurs autres représentants de communes devaient défiler devant le bureau de Pierr e Vernau jusqu’à midi. Naturellement, une identique attitude était conserv ée pour chaque visiteur et une semblable rigueur était exprimée. Connaissant les c ontraintes naturelles du pays et les mauvaises récoltes, et conscient des difficultés en durées par les populations, Pierre Vernau s’interdisait d’offrir quelques facilités à ses débiteurs. Car, pour lui, le report de paiements ou l’octroi de multiples échéances était assimilé à des actes de faiblesses incompatibles avec sa fonction de receveur.
En cette année de difficultés, le receveur de Bergu es cumulait les journées de mauvaise humeur et ne trouvait aucun élément pour é gayer ses journées. A cinquante ans, sa femme était habituée à supporter son comportement maussade et avait renoncé depuis longtemps à recevoir de sa part quelques marques de tendresse. Les relations de ses deux époux se limitaient à des banalités concernant les conditions météorologiques, les avis de décès de la commune ou quelques événeme nts particuliers qui cassaient la monotonie du quotidien. Il est vrai que le sieur Vernau n’avait pas eu son mot à dire pour le choix de son épouse. Comme le voulait la traditi on familiale, les mariages devaient recevoir le consentement des parents et correspondre à leurs préférences. Son père avait quasiment imposé une union avec Marthe Tugghen. Celle-ci était la fille d’Albert Tugghen fabricant de tabac de la ville de Dunkerque. Cet ho mme faisait aussi parti sans titre particulier du Magistrat de la ville portuaire. Le marié Pierre Vernau n’appréciait pas le physique de cette épouse trouvée par son père. Peti te, sans rondeurs, cette femme cherchait parfois à développer des sujets de culture qui auraient pu égayer les soirées de Vernau. Mais, c’était sans résultats car Pierre Ver nau n’attachait pas une grande
importance aux choses artistiques. Soumise, madame Vernau s’appliquait à la bonne tenue de sa maison et aux travaux menus de sa condi tion. Elle ne s’occupait pas des comptes financiers du ménage et avait laissé aux bons soins de son époux la gestion du patrimoine foncier qu’elle avait hérité d’un vieil oncle. L’ensemble de ces terres représentait un total de trente-cinq hectares dispersé sur plusieurs villages des Flandres. Cette propriété avait complété l’énorme capital fon cier de Pierre Vernau. Celui-ci comprenait une superficie de deux cents hectares. P ossédant deux fermes de vingt hectares sur les communes de Spycker et West-cappel , le receveur était aussi très exigeant avec ces fermiers. Il envoyait la même rigueur à la face des locataires de terres qu’il possédait dans la Flandre maritime qu’aux dif férents hoofmans des villages qu’il contrôlait. Il est bien évident que le patrimoine des Tugghen apparaissait secondaire aux yeux de Vernau qui en profitait pour affermir son autorité dans le ménage. Le receveur de Bergues avait réussi à maintenir son patrimoine et à l’enrichir de quelques propriétés. Fils unique, avec l’accord de son autoritaire mère, Pierre Vernau avait reçu de son père Jean, ces terres et la charge de receveur. Automatiquemen t, ces principales activités étaient devenues la gestion des comptes de la châtellenie d e Bergues et de son patrimoine foncier. Les revenus de Vernau étaient considérables et pouvaient lui assurer une certaine aisance matérielle. Mais, ce notable conservait une éternelle sobriété qu’il jugeait nécessaire pour remplir ses devoirs de bon chrétien et n’affichait pas une forte ostentation matérielle.
Après avoir reçu l’hoofman de Quaedypre, Pierre Ver nau retourna chez lui. Demeurant au marché aux bêtes, il conservait une ma ison correcte. Composée de six pièces, elle ne se distinguait pas des autres. Le rez de chaussée comprenant le bureau de Vernau avec le séjour et la cuisine, cette habitati on avait trois chambres à l’étage. Le mobilier demeurait classique parce que Monsieur Vernau estimait que les meubles hérités de ses parents suffisaient pour les opérations du quotidien. Sur les murs, les décorations se limitaient à quelques estampes. Ainsi, même dans l’agencement et la décoration de la maison, Pierre Vernau imposait ses principes de sim plicité et n’envisageait aucunement l’élimination de cette austérité qui s’affichait su r son moral et son physique. Comme chaque jour, Marthe Vernau avait transmis les diver ses consignes aux servantes chargées du service. Au nombre de deux, ces dernièr es apportaient la soupe aux propriétaires de la maison. Ensuite le repas comprenait du bœuf aux carottes et un fruit en dessert pour terminer. Ce temps à deux était marqué par de nombreux silences. Pierre Vernau ne délivrait pas les détails de son activité . Soucieux de maintenir le contrôle de tous les éléments, il préférait conserver une multitude d’informations et gérer ses comptes. Marthe Vernau sortait peu. Elle limitait ses échang es extérieurs avec ses voisines et les petites vendeuses du marché de la ville. Son corps menu et son caractère ne lui permettaient pas de rivaliser avec les femmes de la bourgeoisie berguoise. L’absence d’enfants avait toujours pesé sur sa vie et avait réduit son épanouissement. Naturellement, l’ambiance de cette maison demeurait morose et n’attirait pas beaucoup de visites. Après chaque déjeuner, le faible intérêt pour la discussi on de son épouse entraînait Pierre Vernau vers une petite sieste quotidienne.
En ce début d’après-midi, le receveur de Bergues ét ait préoccupé par la visite programmée du locataire de la ferme de West-cappel. Pierre Vernau avait reçu un billet de sa part lui demandant une entrevue pour ce jour ver s quatorze heures. L’habitant de Bergues n’aimait pas ces rencontres intermédiaires. La réception des locataires de terres et de fermes s’effectuait au moment de la Saint-Mar tin pour la réception des baux des fermes et des terres. Une demande de rencontres signifiait l’existence de problèmes ou de requêtes qui pouvaient être de nature à gâcher la j ournée. En retournant vers l’hôtel de ville, Pierre Vernau était gagné par l’inquiétude. Depuis vingt ans, son fermier, Gaspard Yaert, n’avait pas provoqué le moindre problème. Pa yant régulièrement son loyer, ce paysan de West-cappel n’avait pas sollicité de rist ournes ni demandé des travaux d’amélioration du corps de ferme. De plus, selon les dires de son entourage recueillis par
Vernau, le locataire était un excellent fermier qui réussissait ses cultures et menait correctement son troupeau de bovins. Marié depuis vingt ans, ce paysan menait une vie de bon chrétien avec son épouse et sa fille. Réfléchissant sur leurs relations et après avoir effectué ce bilan rapide, Vernau n’arrivait pas à i dentifier les causes de cette visite et sentait monter en lui une réelle impatience.
Arrivant à proximité de la maison commune, le recev eur de Bergues aperçut Gaspard Yaert devant la porte d’entrée de l’édifice . D’un bref coup d’œil, le membre du Magistrat de Bergues fut frappé par la tenue vestimentaire de son locataire. La saleté avait ancré le tissu des vêtements du paysan. Un de ses genoux présentait un large trou. Une barbe de plusieurs jours mangeait son visage. Mais, surtout il gardait une main bleue noire. Cette partie de son corps était morte et éta it devenue un véritable fardeau pour l’homme de la campagne. Venir en ville avec cet asp ect négligé n’était pas l’habitude du paysan. Pierre Vernau remarqua immédiatement son vieillissement et fut interpellé par cet air fatigué qui marquait nettement le visage du cam pagnard. Stupéfait, le berguois se remémorait leurs anciennes rencontres. Depuis vingt ans, les deux hommes se voyaient uniquement pour le versement du loyer de la ferme. Jamais, le propriétaire berguois n’avait jamais pris le chemin de l’exploitation agr icole de West-cappel. En homme de comptes, le receveur de Bergues se contentait d’enc aisser le montant du bail et laissait toute liberté au locataire pour conduire la ferme. Chaque année, Gaspard Yaert faisait le déplacement pour Bergues et passait quelques minute s avec son propriétaire afin de payer le bail et décrire l’année agricole achevée. Gagné par la surprise, Pierre Vernau avança avec une réelle réticence vers l’homme de We st-cappel. L’affichage d’une réelle gravité sur son visage lui apparut indispensable po ur amorcer l’entretien demandé. Le receveur de Bergues avait l’habitude de prendre cet air sévère vers les hôtes débiteurs ou les auteurs de revendications. Gaspard Yaert n’était pas habitué à un tel accueil de sa part. Affaibli par ses contrariétés et fatigué par le trajet, il ne présentait pas de main que le receveur aurait pu serrer. Cette situation troublai t intensément le paysan. Il suivit le receveur de Bergues dans le bureau de l’hôtel de ville. Il se contenta d’attendre auprès de la porte l’ordre d’entrer. Cet accueil froid et gla cial amenuisait sa voix et engendrait d’intenses tremblements. Après l’installation de Ve rnau à son bureau et quelques moments de silence pesants, l’habitant de Bergues demanda d’un ton sévère les raisons de cette visite. Le paysan n’eut pas d’autres choix que de se lancer dans les explications. Tout en regardant le sol pour éviter le regard du r eceveur, le fermier commença maladroitement :
« Monsieur Vernau, vous avez toujours fait preuve d’une réelle bonté à l’égard de ma famille et de moi-même. Vous, seul pouvez m’aider à traverser les terribles épreuves que je traverse. Votre bonté n’a pas d’égal dans tout le pays.
— Cessez vos manières et venez-en aux faits ! Yaert Que voulez-vous ? quel est l’objet de votre visite ? Et d’abord pourquoi êtes- vous aussi sale ? Qu’avez-vous fait à votre main ? Perdez-vous la tête ? » répondit le propriétaire avec autorité et gravité.
Face à cette diatribe, le paysan était anéanti et n e parvenait pas à trouver ses mots. Il chercha dans sa poche un mouchoir censé l’ aider à reprendre ses esprits. De légers toussotements marquèrent ses essais de paroles. Énervé, le sieur Vernau haussa le ton :
« Enfin Yaert arrêtez ces simagrées ! Expliquez-moi vos problèmes.
— Monsieur, s’il vous plaît, laissez-moi expliquer ma terrible histoire »
Le receveur de Bergues choisit de se calmer et fit signe au paysan de poursuivre :
« En quatre mois, monsieur Vernau, j’ai perdu ma femme et ma fille. Comme vous le savez, nous vivions à trois en louant votre ferm e. Nous réalisions la majeure partie du travail à trois. Nous élevions notre bétail ensemble et nous assurions le travail des terres à
trois. Au moment des moissons, nous avions le renfort de quelques journaliers. Ma femme et ma fille sont mortes à quelques jours d’interval le. Selon le docteur Clerck, les complications dues à cette épidémie de rougeole qui a régné pendant l’hiver ont eu raison des femmes. Depuis je suis seul pour assurer tous l es travaux. Je suis débordé par la tâche et ne parviens pas à tout réaliser. J’ai déjà vendu une bête mais cela me cause beaucoup de tristesse. En plus, une roue de charrette a écrasé ma main contre un mur. Après ce choc, elle est devenue bleue et a perdu sa mobilité. La solitude est très dure. » À la fin de la phrase, plusieurs larmes s’échappaie nt des yeux du paysan tandis que Vernau, impassible, faisait l’effort d’écouter. « Aussi, monsieur Vernau, il me sera impossible de réaliser des récoltes normales. L’ensemencement des terres au printemps ne pourra p as être réalisé et il me faudra encore vendre quelques animaux. L’avenir s’annonce sombre et il faut prévoir des difficultés d’argent. Pour cela, j’ai cru bon de venir vous voir et de vous révéler ma fragile situation financière. Sans pouvoir réussir une récolte habituelle, il me sera difficile de vous payer normalement le bail de la Saint-Martin. Je préfère anticiper et vous expliquer mes difficultés. Je sollicite donc de votre part, un allègement de charges ou un report de loyer. Je compte sur votre bonté pour m’aider à traverser toutes ces épreuves. Depuis vingt ans, nous avons été corrects et avons payé notre bail à son échéance chaque année. Depuis notre mariage, nous n’avons pas demandé de report d u bail, ni exigé le paiement de travaux de réparations pour votre corps de ferme. M onsieur Vernau, aidez-moi pour cette année ! »
Le propriétaire berguois mit un arrêt à la supplique du fermier en élevant la voix et en lâchant une réponse négative autoritaire.
« J’ai bien compris votre situation, ne vous éterni sez pas dans les descriptions inutiles lança le sieur Vernau. Certes, vous devez affronter des moments difficiles et des épreuves terribles mais la vie continue et vous devez tenter d’ensemencer vos terres pour engranger différents revenus. Dieu pose sur votre chemin des défis à relever mais je ne peux pas accepter vos requêtes. En tant que proprié taire, il m’est impossible d’admettre un report de loyer ou un quelconque arrangement. Ma fonction de receveur de la châtellenie m’interdit toute facilité et je ne veux pas entrer dans une dérive générale qui pourrait mettre en péril mes propriétés et le capital de ma famille. Aussi, monsieur Yaert, ma réponse est unique et négative. Débrouillez-vous pour cultiver les terres et mener vos activités rurales ! Il faudra me payer mon bail à la Saint-martin. Je ne changerai pas d’avis et je considère notre entretien comme clos. Veuille z-me laisser Monsieur Yaert. Nous nous reverrons à la Saint-martin ».